L'AUTRE FACE DES "MISERABLES" (1)

Tête de Janus – Musée du Vatican – Photo Loudon Dodd / Wikimedia Commons

Tel Janus, le « Grand Ensemble » se dresse avec sa double face : celle de la rébellion opposée à celle de la lucidité et du courage.

Le film « Les misérables » nous en a montré, jusqu’à la caricature pour certains aspects (le comportement des flics de la BAC notamment), la face noire en prenant comme exemple le Quartier du Plateau à cheval sur les communes de Clichy et de Montfermeil. Son réalisateur, Ladj Ly, habitant du quartier, l’a fait à travers le filtre d’une violence qui se résout en apocalypse. Nous nous sommes efforcé de démontrer que l’image – forte – qui nous était ainsi renvoyée, parce qu’elle illustrait – avec brio – la fracture urbaine qui sépare ces quartiers de leur agglomération, ne saurait refléter l’état de la société française, sauf par métaphore pour en faire un symbole de ségrégation comme s’y risque Eric Vuillard dans sa tribune du Monde du 3 janvier courant. Les grands ensembles sont sans doute le symptôme d’un mal plus général, mais, enclaves urbaines, ils ne sauraient constituer le miroir en réduction de la société nationale.   

C’est, nous l’avons dit dans la précédente livraison de notre blog, beaucoup de « bruits et de fureurs » qui occulte non seulement la réalité de la vie quotidienne de ces grands ensembles – nonobstant des crises d’autant plus brutales qu’elles sont périodiques – mais également les dynamiques mises en œuvre par leurs habitants, soutenus – avec plus ou moins d’habileté – par les associations et les institutions, en vue de l’amélioration de leurs conditions d’existence et de la transformation convergente de leur espace de vie.

Aussi, est-ce à travers trois exemples, les Quatre-Mille de La Courneuve, deux quartiers  Nord de Marseille articulés autour d’un méga-centre commercial, La Duchère à Lyon, que nous voudrions présenter cette autre face des grands ensembles en rénovation urbaine, rénovation qui ne va (ou ne devrait) jamais aller sans relance de l’activité, sans renouveau social et sans renaissance culturelle. Nous extrairont, pour ce faire, trois thèmes de l’enquête que notre équipe de quatre professionnels de l’aménagement a conduite en 2013-2015 avec le soutien de l’Institut CDC pour la Recherche (groupe de la Caisse des Dépôts), l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement Régional d’Aix-en-Provence, ainsi qu’avec la SCET (filiale de la CDC). Trois thèmes, dont chacun est attaché à un des trois sites qu’il caractérise par sa force prégnante :

  • L’histoire urbaine, qui recoupe l’histoire sociale, pour les 4000 de La Courneuve ;
  • Le projet de transformation de l’espace urbain, pour les deux ensembles en rénovation des quartiers Nord de Marseille : Malpassé et Saint-Barthélemy–Picon–Busserine ;
  • La laïcité dans l’espace public, confrontée au retour du religieux, pour Lyon-La Duchère.    

 Trois thèmes propres à illustrer les fractures transversales qui ont mutilé ces quartiers et les efforts prodigués par les habitants pour les réduire dans le cadre de différents dispositifs, dont celui de la coconstrution récemment mis en place en application de la loi de Programmation pour la Ville et la Cohésion urbaine du 24 février 2014.

Une histoire urbaine et sociale singulière : La Courneuve

Un site carrefour

Boulevard Pasteur vers 1900 – Wikipedia

La Courneuve – Curia Nova – au cœur de la Plaine des Vertus, vouée avant l’industrialisation aux cultures maraichères destinées au marché parisien, traversée par la route des Flandres et la ligne de chemin de fer Paris-Soissons, est occupée sur près du tiers de sa superficie par le parc départemental Georges-Valbon, le cimetière et le parc interdépartemental des sports, et sur plus de 7% du territoire restant, urbanisé, par le grand ensemble des 4000[1] réalisé par l’Office Public d’Habitation à Loyer Modéré de la Ville de Paris (OPHLM.VP) entre 1960 et 1968. Après livraison de la totalité de ses logements le grand ensemble était habité en 1968 par 18 000 personnes représentant 42% de la population communale (43 340 habitants répartis dans 13 800 logements).

Si l’on ajoute aux routes nationales et départementales, qui se croisent au niveau de deux carrefours (les Six  Routes au nord-ouest et les Quatre Routes au sud-est), l’autoroute A1 au nord et l’A86 au sud ; si l’on ajoute au chemin de fer Paris-Soissons, le RER B et le tramway, demain le Grand Paris Express ; si l’on prend en considération les conséquences de la réalisation du grand ensemble sur 38 ha suivie de peu par la désindustrialisation, on aura un condensé des fragmentations territoriales et des ruptures historiques qui ont affecté La Courneuve depuis la fin de la dernière guerre. Sachant que les infrastructures qui cisaillent le territoire communal n’ont pas que des méfaits puisqu’elles le relient aussi à Paris et à des pôles d’emplois comme le pôle aéronautique du Bourget, la Plaine Saint-Denis, le pôle tertiaire du carrefour Pleyel, la plate-forme aéroportuaire de Roissy, sans compter de plus lointaines destinations. Mais n’empêche que ces infrastructures de transport en commun et routières constituent autant de barrières qui malmènent un tissu urbain déjà passablement hétérogène avec tous les problèmes que posent pour la gestion de l’espace les distorsions entre territoires, lesquelles ne sont pas sans avoir une incidence sur la segmentation de la population en catégories disparates tant sur le plan économique que social et culturel.

Considérant que si la nouvelle géographie prioritaire, sur la base du seul critère du revenu,  recouvre la majeure partie de la commune, l’analyse fait néanmoins ressortir l’importance des disparités. La prise en compte du niveau de vie, critère économique, à l’exclusion de tous autres critères (sociaux et urbains), pour être en cohérence avec la proportion de HLM dans le parc des résidences principales, masque en fait l’hétérogénéité du territoire et de sa population et en révèle la complexité au regard du redressement des déséquilibres, objectif en dernier ressort des opérations de renouvellement urbain.    

Les Quatre-Mille, une greffe manquée

Maquette des secteurs Sud (à gauche) et Nord (à droite) des Quatre-Mille, séparés par le carrefour des Six Routes

Difficile d’imaginer aujourd’hui la Curia Nova du temps jadis, pays de champs et de terres autours de trois noyaux villageois : Saint-Lucien et son église au centre, Crêve-Cœur au sud-ouest, la Prévôté au nord-est. Autant de quartiers de nos jours noyés dans le tissu urbain résidentiel et industriel. Les ruptures ont jalonné l’histoire de ce territoire, colonisé par l’abbé Suger de Saint-Denis, régent du royaume de 1147 à 1149 durant la croisade de Louis VII, dont les terres agricoles ont été exploitées au profit de l’abbaye voisine, en ruines, reconstruite par lui dans le premier style gothique.

Par la suite, le développement du maraichage a accompagné l’urbanisation avant que l’industrie ne vienne s’y installer au début du siècle pour se développer à la faveur de la première guerre mondiale, contribuant à l’approvisionnement des armées en matériel. Dès cette époque la fragmentation du territoire se dessine progressivement à partir des noyaux villageois d’une part, de l’extension des zones industrielles qui finissent par couvrir 1/3 du territoire urbanisé, de la constitution du bidonville de la Campa qui sera résorbé et dont le terrain d’assiette  sera englobé dans le parc George-Valbon aménagé sur ¼ du territoire communal.

Autant de ruptures historiques, autant de fragmentations territoriales soldées par la désindustrialisation, qui libèrera friches et bâtiments industriels désormais disponibles pour une autre vocation, dont la réalisation des 4000, seconde colonisation de son histoire, après celle de l’abbaye de Saint-Denis. Mais, à la différence de cette dernière, colonisation passive, forcée, sans enjeu de mise en valeur, assimilable à une relégation, qui sera le fait de l’OPHLM de la ville de Paris à la recherche de terrains à construire pour reloger les habitants chassés, dans les années 50-60, des rénovations urbaines des XIIIe et XIXe arrondissements de Paris. La désindustrialisation avec ses conséquences sociales marquera le destin des 4 000 logements, déjà lourdement affectés par les malfaçons de leur préfabrication.

Tandis que les espaces naturels préservés ou reconquis sur le bidonville, en limite nord de la commune, demeuraient relativement fermés et coupés du reste du territoire par l’autoroute A 1,  il revenait au Schéma de Cohérence Territorial (SCOT) et au Plan Local d’Urbanisme (PLU) de la commune d’essayer de remédier aux conséquences de cette fragmentation imbriquant zones résidentiels et zones industrielles, habitat pavillonnaire et habitat collectif parsemés de friches. Recherche d’une unité perdue, celle de l’ancienne « plaine des Vertus », convertie en ville industrielle qui, aujourd’hui, mute pour reconquérir de l’activité et de l’emploi. Unité dans la diversité, si tant est que la diversité, accumulée au fil des siècles et des années, soit une richesse non seulement à préserver mais à faire fructifier ; sachant que la composition de la population n’est pas sans rapport avec la morphologie urbaine et que l’évolution du tissu urbain et des formes de l’habitat ne sont pas sans incidence sur la distribution des habitants dans l’espace selon leur appartenance sociale et leur affiliation culturelle ; sachant aussi que cette distribution dépendant de multiples facteurs, il importe de faire la part des contraintes sociales et économiques, de la politique de peuplement des organismes bailleurs, de l’action des agences immobilières, de la pression fiscale, du clientélisme politique, du volontarisme des habitants…, sans que l’on puisse jamais prétendre mesurer le poids respectif des uns et des autres. La Courneuve apparaît, à cet égard, unique en son genre avec l’implantation de son grand ensemble, et sa rénovation ponctuée de démolitions et reconstructions auxquelles sont venus s’ajouter des opérations de réhabilitation. Son histoire  amène à s’interroger sur les leviers que les acteurs du développement urbain sont susceptibles d’actionner pour s’assurer la maîtrise du peuplement, qui leur échappe en grande partie. D’où l’intérêt de se référer aux documents de planification urbaine qui tracent la voie de l’organisation de l’espace pour l’avenir et contribuent à orienter par là même les mouvements de population.

La réappropriation de l’espace urbain par ses habitants

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La Courneuve Maquette du secteur Sud des 4000 – Bernard Paurd, urbaniste (projet sans suite)

L’histoire de la « cité » des Quatre-mille, divisé en deux secteurs (Sud et Nord) de 2 800 et 1 200 logements sociaux respectivement, séparés par le carrefour des Six Routes, se différencie de celle des autres grands ensembles de l’après-guerre en ce que sa construction a été motivée par le déplacement (la déportation n’hésiteraient pas à dire certains) d’habitants issus de quartiers populaires parisiens appelés à être détruits dans le cadre de rénovations « bulldozer ». Si on a pu dire que la construction des grands ensembles fut une opportunité pour faire cohabiter des classes sociales victimes de ségrégation spatiale, les 4000 ont constitué à cet égard une exception, exception monstrueuse.

Son histoire n’en est pas moins exemplaire – négativement parlant – en ce qu’elle préfigure le destin des grands ensembles en général, qui ont évolué en se séparant toujours plus de la société globale alors même que l’extension urbaine tendait à les absorber, mais sans pour autant que les infrastructures, la configuration des espaces et les formes architecturales soient adaptés en conséquence. D’où la triple rupture : physique, sociale et culturelle qui les a peu à peu transformés en « ghettos », donnant d’autant moins de prise à la politique de la ville que celle-ci persistait à traiter les symptômes de maux dont la source était à rechercher dans un changement de paradigme socioéconomique consécutif à la désindustrialisation.     

On peut lire l’histoire du renouvellement urbain des 4000, engagé dans les années 1980 dans le cadre des procédures de « Banlieues 89 », comme un palimpseste :

trois drames humains, celui, d’abord, de la mort d’un adolescent, Jean-Pierre Huet, tué par balle par le patron du bar en mars 1971, puis celui de l’agonie de deux enfants : Toufik Ouanès, abattu au pied de l’immeuble Renoir en juillet 1983, un soir de ramadan, par un habitant excédé du chahut ayant conclu une journée de jeûne, et Sidi-Ahmed, décédé après avoir été touché par une balle perdue en juin 2005 devant un des immeubles des 4000 Sud, la barre Balzac ;

des démolitions successives (barres et tours uniformément repliées sur elles-mêmes représentant près de la moitié des logements du grand ensemble) entamées en 1986 avec l’implosion de la barre Debussy, démolitions qui, si elles n’effacent pas le traumatisme de trois meurtres, même non prémédités, permettent de faire place nette pour la restructuration de la scène où les drames se sont joués ;

l’inauguration en 2005 de la place traversante du centre des 4000 Sud, dit centre urbain de la Tour, réalisée sur les plans de Paul Chemetov, baptisée place de la Fraternité, point d’orgue de la rénovation des 4000 Sud dans le sens d’une ouverture de l’espace et de sa déclinaison en quartiers  différenciés, qui inspirera aussi, mutatis mutandis, le réaménagement des 4000 Nord.

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Les 4000 de La Courneuve : centre urbain de La Tour

« A la Courneuve, c’est la Passion que l’on rejoue » écrivait L’Architecture d’Aujourd’hui en 1983. A des morts d’hommes, fauchés dans leur prime jeunesse, on répond par des démolitions d’immeubles, frustres et affectés de graves malfaçons, pour amorcer le renouvellement urbain. Chair glorifiée contre béton sacrifié. Comment ne pas y voir, non une Résurrection, mais une Renaissance.  

L’enchainement des évènements est lourd de sens pour qui se risque à les déchiffrer dans les termes d’une anthropologie de l’expiation et de la rédemption : expiation de crimes dont la société ne peut pas décemment s’exonérer, quoi qu’elle en ait, rédemption par l’urbanisme. Citons Chemetov, interviewé par Eva Lacoste lors de l’inauguration de la place de la Fraternité (Revue Regards de la municipalité) :

« Ce qui se joue à travers ce remodelage, c’est une œuvre de courage. […] On a presque l’impression d’une opération à cœur ouvert. […] Aujourd’hui quand on regarde le centre commercial, la pépinière d’entreprises, la diversité des matériaux, la place traversante avec son granit, ses arbres, on oublie ce qu’était ce quartier et les barres qui ont disparu. La question de ce qui est commun dans la ville n’est pas indifférente : c’est fixer le niveau d’exigence auquel devront répondre les futurs logements, en confort et durabilité des matériaux. »

En bref, trois séries d’évènements : humains, physiques, symboliques, comme autant de jalons d’une rénovation urbaine et d’un renouveau social, inséparables, qui décideront, avec la participation active et éclairée des habitants, du devenir de leur quartier. Pour autant du moins que l’objectif de mixité aura pu être réalisé tout en donnant la priorité au relogement des Courneuviens, que les deux secteurs Sud et Nord auront été réunis à la faveur de la construction de la gare du Grand Paris Express à l’intersection des Six Routes, et que l’extension du périmètre de la rénovation aura permis  le retournement du quartier sur le centre-ville auquel il tournait le dos.

[Enquête réalisée en collaboration avec Bernard Jacquinot et Bernard Pailhès]


[1] En fait 4 234 prévus, 4208 réalisés, dont 3 016 au sud-ouest de la commune et 1 192 au nord-est séparés par le carrefour des 6 routes.

A SUIVRE : La mutation de l’espace urbain : les quartiers Nord de Marseille

Contact : jeanfran.serre@gmail.com

A PROPOS DES "MISERABLES", LE FILM DE LADJ LY

Montfermeil, quartier des Bosquets (2007) Photo Marianna / Wikipedia

Incroyable ! D’après le Journal du Dimanche du 19 novembre dernier, le président Macron aurait déclaré, après avoir vu le film de Ladj Ly, avoir été « bouleversé par sa justesse » au point de demander au gouvernement de « se dépêcher de trouver des idées et d’agir pour améliorer les conditions de vie dans les quartiers ».  Ce qui lui a valu une réplique cinglante de Jeanne Balibar, qui incarne la commissaire du film et n’en est pas à sa première charge contre « le président des riches ».

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LYON-LA DUCHERE : Au coeur du renouvellement urbain, la culture conjuguée à l’action sociale

Chères lectrices, chers lecteurs

Nous poursuivons aujourd’hui le récit tiré de notre enquête sur la culture dans le renouvellement urbain. A chaque territoire sa spécificité répondant à une histoire, une société locale et aussi à une politique. D’où des configurations variées. Les 4000 de La Courneuve, avec sa scène conventionnée, sur lesquels nous nous sommes précédemment penchés, se trouvait à cet égard dans une situation intermédiaire par rapport aux quartiers Nord de Marseille dominés par sa scène nationale et La Duchère dont le paysage culturel est plus éclaté, partagé entre une MJC, des centres sociaux et des compagnies théâtrales. C’est dire que la culture est non seulement se qui relie les habitants entre eux mais qu’elle est plus fondamentalement à l’articulation de l’urbain, compris dans sa matérialité, et de la société urbaine saisie dans sa chair. Ce qui vaut à l’architecture, au terme de la loi du 3 janvier 1977, d’être une « expression de la culture ». Définition que ne désavoue pas la loi du 7 juillet 2016 relative à « la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine ».

A chacun son projet, donc, relié à un territoire dont l’espace architecturé disperse, en dépit de son immersion paysagère, des habitants que la culture a pour ambition de rassembler. C’est aussi bien le projet culturel et artistique de Francesca Poloniato, directrice de la scène nationale du Merlan à Marseille, dont le slogan « Au fil de l’Autre » est fondé sur « la présence, l’ouverture et le partage » que celui d’Armelle Vernier, directrice de la scène conventionnée d’Oudremont à La Courneuve, qui, dans un « monde en chantier », suggère de « laisser parler l’imaginaire : rêvons, échangeons, inventons, les artistes nous en donne l’occasion ».

Sous d’autres formes encore, les acteurs qui président au destin culturel de La Duchère ne disent pas autre chose sur le fond. Mais la forme est loin d’être indifférente au fond quand les cultures – le pluriel est de mise dans ces quartiers – sont confrontées à la diversité. Irréductible? à voir ! Défi ? c’est sûr !

Cela étant, dans un monde que la modernité a fragilisé, il faut bien s’interroger : où va la culture? vers quel horizon nous mène-t-elle ? Questions que l’on ne saurait approcher sans évaluer ce qui constitue l’efflorescence de toute culture : les expressions artistiques dans leur variété, et sans en sonder la source, à savoir les religions.    

Bonne lecture. 

La Duchère : l’esplanade « Compas-Raison » Aménagement sculptural de Serge Boyer
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LYON-LA DUCHERE : Au coeur du renouvellement urbain, la culture conjuguée à l’action sociale (2)

Chères lectrices, chers lecteurs

A l’heure où les « gilets jaunes », après les « bonnets rouges », contribuent à accentuer, non sans dramatisation, l’opposition entre le « peuple » des campagnes et le « gratin » des métropoles, on en oublierait presque une autre opposition qui  perdure malgré tout, celle entre centres-villes et banlieues, dont les grands ensembles, enclaves  aujourd’hui rattrapées par l’extension urbaine. Pour être de nature différente les deux oppositions n’en relèvent pas moins d’un antagonisme plus général entre tendances centrifuges et tendances centripètes prises dans un chassé-croisé toujours recommencé.

Pour le Centre d’études, de recherches et de formation institutionnelles (Cerfi),  fondé en 1967 par Félix Guattari, la ville était « métaphore » de la répression du désir à travers les équipements collectifs du pouvoir. Dans son sillage, Alain Médam pouvait en 1971 parler de « ville-censure » et  Jacques Dreyfus en 1976 de  « ville disciplinaire ». Mais, par un de ces renversements  dont l’histoire a le secret, aujourd’hui c’est le monde rural et périurbain qui serait  victime du refoulement du désir, dont l’expression serait étouffée par la « souffrance » et la « colère », alors qu’en ville l’individu, fondu dans la foule anonyme, trouverait les conditions de sa libération.

C’est méconnaitre que, de nos jours, l’avenir se joue peut-être moins dans la ville ou la campagne que dans l’« entre-deux » qui les oppose au lieu de les réunir, faute d’une politique de territoires équilibrée. Aussi, après Guattari et ses émules, on peut bien poser la question : de quoi la banlieue et les grands ensembles en rénovation sont-ils la métaphore ? D’une fracture sociale, économique, culturelle… redoublée d’une fracture territoriale qu’on retrouve à tous les niveaux de l’espace national, entre nomades périurbains et sédentaires des villes et des campagnes ; plus largement d’une fracture entre « riches » et « pauvres », entre le peuple et les élites, le peuple et la représentation nationale, celle-ci et les gouvernants. Fracture qui se reflète jusqu’en notre for intérieur clivé en une mentalité urbaine et une mentalité rurale irréconciliables – vestiges d’une histoire sociale marquée par les migrations. Fracture sur laquelle un ancien président de la République avait fondé sa campagne électorale, bien en vain : diagnostic laissé en jachère, dont les gouvernements successifs ont hérité, tentant de colmater des brèches dans le cadre d’une politique de la ville erratique, impuissante à prendre le problème à bras le corps pour s’attaquer aux causes d’un mal qui la dépasse. Illustration aujourd’hui à travers l’expérience de la rénovation de La Duchère dont nous poursuivons l’exposé. Le centre social de La Sauvegarde implanté en limite nord-ouest du site – à la différence de celui du Plateau, coeur rénové du quartier – s’est retrouvé confronté à une situation physique et sociale d’autant plus dégradée que le renouvellement urbain du secteur se faisait attendre. Situation que la directrice du centre social qualifiait à juste titre d’ « entre-deux », dans tous les sens du terme : spatial mais aussi générationnel. « Entre-deux » ambivalent, symbole d’un profond malaise, mais creuset de dynamiques et d’initiatives qui peinent à être reconnues.

 Ne pas opposer le centre à la périphérie, donc, mais repenser en de nouveaux termes les problèmes que posent les inégalités de développement et déséquilibres territoriaux qui sont à la source de cette polarisation, laquelle ne cesse de se déplacer pour épouser les contours d’une société fragilisée par les conséquences de la libéralisation à outrance de l’économie (dérèglementation), du progrès technologique destructeur d’emplois, de l’urbanisation généralisée et de la mondialisation (ouverture à la concurrence). On ne sortira de cette opposition, perçue par l’opinion à travers des verres déformants, qu’avec une  politique qui sache prendre en compte la spécificité des territoires, leur vocation et leur complémentarité telles que l’histoire et la géographie les ont façonnés, mais en se projetant vers l’avenir. Si les récentes annonces du gouvernement relatives à la « réindustrialisation » de 124 « territoires périphériques » vont dans ce sens, il y a encore beaucoup à faire pour compenser la suppression, justifiée par la baisse de la démographie, des services publics en milieu rural, rééquilibrer la répartition des logements sociaux, réglementer les loyers en fonction d’un objectif de réduction de la dépendance à la voiture et, parallèlement, pallier l’éloignement des emplois en développant transports en commun et économie numérique, etc.

Le « En même temps » du Président est sans doute entaché de trop d’ambiguïtés.  L’expression serait juste si, mettant l’accent sur la nécessaire coordination synchrone du traitement des problèmes, elle n’avait pas conduit à une sous-estimation des contraintes de temps. Le mouvement des « gilets jaunes » – chez lesquels des relents de poujadisme viennent se plaquer sur un populisme de droite et de gauche mêlées – aura au moins eu un mérite, celui de mettre au jour les incohérences d’une politique qui a trop tardé à assumer les conséquences sociales d’une transition énergétique incontournable.

C’est pourtant la même méthode qui avait été prise en défaut dans la programmation de la politique de la ville, corrigée in extremis en septembre dernier, même si on peut estimer que c’est encore insuffisant. En bon cartésien (*) le gouvernement  a réaffirmé sa volonté de garder le cap ; encore faut-il qu’il prenne la mesure des réactions que ne manque pas de provoquer son volontarisme qui, si justifié soit-il, néglige par trop l’impact qu’il peut avoir sur l’opinion.

C’est aussi la leçon que nous ont délivrée les politiques de la ville qui se sont succédé depuis 40 ans : faute d’avoir su prendre en compte les interactions entre opérations de rénovation, accompagnement social, soutien à l’activité économique et à l’emploi, développement durable et promotion culturelle, ces politiques se sont, dans le passé, enlisées. Il reste à concevoir et mettre en œuvre, sous l’égide du nouveau ministère de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales, une politique digne de ce nom, c’est-à-dire intégrée, de nature à combler le fossé qui oppose les conditions plus que les mentalités, à réconcilier urbains et ruraux afin qu’ils retrouvent la positivité du désir – sur laquelle misaient en leur temps Guattari et son complice Deleuze, aujourd’hui sacrifiée à la civilisation du numérique – dans le choix d’un type d’habitat et d’un emploi qui ne soient plus discriminants.

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(*) « Ma seconde maxime était d’être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m’y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées. » (Maximes touchant à la « morale par provision » de Descartes : Discours de la méthode, III)

  

                                                                                      Duchère : Tour panoramique en arrière plan

 

b) Le centre social de La Sauvegarde en périphérie nord-ouest de La Duchère

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LYON-LA DUCHERE : Au coeur du renouvellement urbain, la culture conjuguée à l’action sociale (4)

Chères lectrices, chers lecteurs

Confronté à la violence, le gouvernement a dû céder. Plutôt qu’en déduire l’efficacité de la violence, c’est à la pratique de la démocratie qu’il faut s’en prendre. Et en tirer les leçons pour l’avenir, à savoir que la vérité du politique dépend tout à la fois de :

la représentativité de la majorité sortie des urnes,

la justification des intérêts qu’elle est en capacité de défendre,

la pertinence et la cohérence du projet politique dont elle est porteuse.

Dans une configuration idéale le projet politique est mis en œuvre par une majorité représentative des intérêts en cause. Autant dire qu’une telle conjonction n’étant jamais réalisée, il n’est, à défaut d’un introuvable consensus, pas d’autre alternative, hors la violence, que l’opposition ou le compromis. C’est tout le sens du « bouclage politique » : assurer que les préoccupations et aspirations des citoyens seront relayées par les institutions, dont le parlement, le gouvernement et le président de la République incarnant l’Etat, garant de la cohésion nationale.

Persuadé que la violence est soit l’expression d’une parole dévoyée soit le dernier recours des mutiques, qui avancent masqués, chacun doit se résoudre à l’alternative pour autant qu’il croit à la force créatrice de la parole vraie. C’est ce dont sont convaincus les animateurs et compagnies artistiques du quartier de La Duchère en rénovation, qui s’efforcent, non pas de porter la parole, si bonne soit-elle, mais de la faire émerger de frustrations accumulées au fil d’un trop long temps d’exil.  Et ce, selon trois modes spécifiques afin qu’elle puisse remplir son office, différemment entendu en fonction des objectifs poursuivis et des méthodes adoptées : l’éducation populaire avec les ArTpenteurs, le théâtre documentaire avec Le Fanal, le théâtre action, de source belge, avec le Lien-Théâtre. Trois modes attachés à une parole antidote de la  violence, adaptés à ce que vivent les habitants des grands ensembles en rénovation ; modes d’intervention théâtrale qui, en raison de cette situation même, se distinguent du théâtre forum du brésilien Augusto Boal destiné, dans un tout autre contexte, aux populations opprimées des favélas.

Si pour Falk Richter, dramaturge allemand, « plus le théâtre a lieu dans la politique et dans les médias, moins il y a lieu au théâtre », se puisse-t-il que plus il ait lieu au théâtre moins il ait lieu dans la rue ?

Après trois samedis d’émeutes, chercher à comprendre ne suffit plus, il faut revenir à la raison, à savoir : ne pas céder à la violence, non plus à la bêtise ! Quitte à ce que les convictions cèdent devant le sens des responsabilités.

Bonne lecture tout de même.

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Duchère : Flèche de l’église de Balmont convertie en cinéma d’Art et d’Essai

d) Lorsque la parole des habitants est relayée par l’expression artistique  

En association avec les centres sociaux et la MJC, les compagnies artistiques viennent en renfort pour porter la parole des habitants et la mettre en scène chacune avec sa personnalité, ses méthodes de travail, son expérience des publics. Nous avons identifié trois champs d’action représentés par trois compagnies à la rencontre desquelles nous avons été pour comprendre ce qui les animait et le retentissement de leur action sur la vie des gens et les relations sociales. Trois champs d’action autour de la parole et du jeu.

1. La parole des habitants au crible de la diversité culturelle

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LYON-LA DUCHERE : Au coeur du renouvellement urbain, la culture conjuguée à l’action sociale (5)

Chères lectrices, chers lecteurs

La fièvre est donc retombée. Les annonces présidentielles ont semé la division dans un mouvement qui prétendait incarner la volonté du « peuple », convertissant une fracture sociale en fracture partisane ; mouvement peut-être bien près de reproduire en son sein la dichotomie, pourtant dénoncée, entre représentants et représentés pour faire enfin valoir une parole susceptible d’être entendue par les politiques.

Il n’empêche, les « gilets jaunes » ont, en occupant les ronds-points et la rue, obtenu ce qu’aucune organisation sociale ou politique, syndicat, parti…, n’aurait osé espérer en suivant les voies de la délibération, de la manifestation dans l’ordre ou de la grève. Victoire incontestable, même si elle n’est pas reconnue comme telle par les plus radicaux, mais en trompe l’œil qui masque une réalité beaucoup plus profonde : celle d’une économie néolibérale à l’origine d’inégalités de plus en plus ressenties comme insupportables et d’une démocratie malade faute d’être capable de représenter la diversité des intérêts, privés par ce fait même de relais d’expression. A défaut de s’attaquer aux problèmes de fond, il y a fort à parier que le « système », qui n’est pas à un détournement près des conquêtes sociales,  reprenne d’une main ce qu’il a cédé de l’autre. Tant que l’on renoncera à arbitrer entre une politique économique de réduction à la source des inégalités et une politique de redistribution  visant seulement à en atténuer les conséquences dévastatrices, le fossé entre les « riches » et les « pauvres » continuera à se creuser et le revenu des classes moyennes à s’éroder.  Tant que l’on reculera, par esprit de corps, devant l’inéluctabilité d’une réforme en profondeur des institutions pour y introduire la représentativité de citoyens investis d’un réel pouvoir d’initiative et « de faire », la démocratie périclitera au profit de mouvements de contestation stériles parce que déconnectés du politique. Tant que l’éducation nationale se repliera, par corporatisme, sur son pré carré, elle ne se rendra que plus impuissante à lutter contre l’obscurantisme, le sectarisme, le complotisme, l’intolérance, le déferlement des fake news qui gangrènent la société dite « postmoderne ». L’obsession du pouvoir d’achat, si légitime qu’elle soit, ne doit pas masquer le déficit culturel qui affecte les comportements et l’opinion des laissés-pour-compte de nos élites, et qui exigerait d’investir dans une conception « intégrée » de la culture faisant le lien non seulement entre l’éducation, l’instruction (civique et politique), l’information et la sensibilisation à l’art, mais également avec les développements du numérique, de l’Internet et des réseaux sociaux ; développements dont les effets pervers ne sont plus à démontrer et tendent à déborder sur les bénéfices, qui demeurent encore largement inexploités. Faute d’une prise de conscience sans concession, la coupure dénoncée entre le peuple et les élites s’accentuera.

En lançant un grand débat national sur les questions soulevées par les « gilets jaunes », le président Macron, qui a par ailleurs doublé les crédits affectés au renouvellement urbain, se serait-il inspiré de l’exemple des quartiers prioritaires de la politique de la ville où ont été mis en place des conseils citoyens engagés dans un processus de « coconstruction » des projets de rénovation ? Le gouvernement est en tous cas bien placé à travers son ministère de la cohésion des territoires – censé promouvoir un équilibre entre espaces urbanisés et ruraux – pour  en  tirer  les  enseignements ; la politique de la ville et le renouvellement urbain, terrain d’expérimentation de la démocratie de proximité défiant, en tant qu’«entre-deux territorial et social», toute tentation de polarisation.

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Dans le quartier en rénovation de La Duchère à Lyon, la culture se surimpose au renouvellement urbain et à l’action sociale selon trois modalités portées par les deux centres sociaux, la MJC et les compagnies artistiques ; ces dernières ayant elles-mêmes leur propre mode d’intervention : l’éducation populaire pour les ArTpenteurs, le théâtre documentaire pour Le Fanal, le théâtre action pour le Lien-Théâtre. 

C’est avec Le Fanal que nous poursuivons aujourd’hui notre exploration des expériences culturelles menées à La Duchère, leur spécificité et leur impact sur le quotidien des gens affectés par les opérations de renouvellement urbain, leur cortège d’espoirs et de désillusions.   

Ainsi, avant de faire connaissance la semaine prochaine avec le Lien-Théâtre, laissez-vous guider aujourd’hui par Le Fanal.

La Duchère
Place Abbé Pierre sur laquelle s’ouvre la bibliothèque Annie-Schwartz

d) Lorsque la parole des habitants est relayée par l’expression artistique (suite)

2. L’exil rejoué et exorcisé

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LYON-LA DUCHERE : Au coeur du renouvellement urbain, la culture conjuguée à l’action sociale (6)

Chères lectrices, chers lecteurs

C’est se payer de mots que de parler de populisme de droite et de populisme de gauche. Il y « un » populisme, bien représenté dans son hétérogénéité par une frange – difficile à quantifier – des « gilets jaunes », qui puise dans le fond de commerce et de l’extrême gauche et de l’extrême droite.

Parmi les idéologies les plus colportées à cet égard : celle qui touche à la richesse et à la pauvreté en termes de vases communicants dans une conception statique de l’économie et de la société. Le fond du problème en effet, pour autant que l’on croit encore au progrès, n’est pas de prendre aux riches pour le donner aux pauvres mais, pour le « peuple » et ses représentants, de s’assurer le contrôle des conditions de la production des richesses, autrement dit de l’investissement, pour une répartition équitable des fruits de l’expansion.

De même l’histoire nous a enseigné que la démocratie directe, en déblayant par avance le terrain de la conquête du pouvoir, n’était qu’un leurre faisant le jeu des extrêmes ainsi plus libres d’occuper ledit terrain, alors que le remède à la défiance vis à vis du modèle républicain est plutôt à rechercher dans une meilleure articulation entre démocratie représentative et démocratie participative.

Les « gilets jaunes » ne constituent pas un « mouvement » mais une mouvance ayant pour origine un ressentiment contre des élites qui se sont coupées du « peuple » à la faveur de la technicisation de nos sociétés dites bien imprudemment « avancées ». Autant dire qu’on ne saurait construire une politique en l’absence de plate-forme sur laquelle la fonder. N’est-il pas, à cet égard, exaspérant de voir des intellectuels surmédiatisés censés se mettre à la place des plus démunis pour défendre leur cause, alors que la plus élémentaire psychologie nous a appris qu’il était bien vain de chercher à se couler dans la peau d’autrui. Au sens propre, sympathie n’est pas empathie, et c’est plutôt en restant à sa place, avec son bagage intellectuel et sa sensibilité propre, que l’on est le plus à même de comprendre et d’élaborer des solutions concertées, pour autant que l’on manifeste un tant soit peu la volonté d’aller à la rencontre de l’Autre, sans arrogance ni condescendance ; péché bien peu mignon, capital, des élites.

Il se trouve que sous la pression de la spécialisation des savoirs la démocratisation de l’enseignement ne s’est pas accompagnée d’une démocratisation de la culture. Pourquoi, sinon parce que l’enseignement académique s’est révélé impuissant à réaliser l’égalité des chances et à compenser les conséquences des inégalités de condition. Ce, d’autant plus que la base s’élargissait et se diversifiait et que les inégalités de revenu se creusaient. Si on ne peut demander plus à l’enseignement que ce qu’il peut donner, il n’empêche qu’en l’état de notre société postmoderne, c’est-à-dire ayant dépassé le stade analogique pour s’être engagée dans celui du numérique, une meilleure articulation entre pédagogie et apprentissage de la démocratie s’impose, conditionnée par une refonte et des méthodes d’enseignement et des programmes. Sachant que la nécessaire prise en compte des nouvelles technologies n’y suffira pas, qu’il faudra encore intégrer les contraintes résultant de la diversification des composantes culturelles de la population. Raison supplémentaire pour dépasser le débat stérile entre « républicains » et « pédagogues ».

Il est plus qu’urgent de recouvrer la raison, et si les « gilets jaunes » pouvaient se flatter d’avoir percer l’abcès, la démocratie ne pourrait que leur en savoir gré. Encore faut-il que le pouvoir, au-delà d’aveux de défaillances et de faiblesses – dont on aurait tort de lui faire grief après lui avoir reproché son arrogance –, soit déterminé à accompagner socialement les mesures de transformation structurelle de la société dans une économie mondialisée ; autrement dit, à ne pas négliger l’équité en s’attaquant aux problèmes de fond.

Considérations de bon sens rétorqueront les forts en « thèmes » ! Mais le bon sens, n’en déplaise à monsieur Descartes, est-il vraiment partagé ?

C’est donc sur un doute – cartésien néanmoins – que nous clôturons, après les 4000 de La Courneuve, notre enquête à La Duchère sur le rôle de la culture dans le renouvellement urbain, convaincu que, plus qu’un accompagnement, elle est un englobant qui imprègne la société urbaine à l’instar du paysage dans lequel baigne la matérialité de la ville. Et ce, avant d’aborder, début janvier, une ultime séquence sur « la place de la religion dans l’espace public » en prenant à nouveau l’exemple de ce quartier en rénovation du 9e arrondissement de Lyon, qui fut aussi le lieu d’une sombre rivalité entre communautés juives et musulmanes au sujet de l’implantation de leurs lieux de culte, que nous espérons aujourd’hui dépassée. Si la culture a sa source dans la religion, on n’aura garde d’oublier que la violence est originellement liée au sacré, sinon à la religion. D’où la question, qui nous ramène toujours à René Girard, de savoir, à la suite d’Olivier Roy, si l’inscription de la religion dans la culture n’est pas non plus le meilleur moyen d’exorciser ses démons.

Bonne lecture chères lectrices, chers lecteurs, belles fêtes de fin d’année et meilleurs voeux pour celle qui s’annonce avec, comme toujours, son aura d’inconnues.

Vue de Lyon de la terrasse de la MJC où le Lien-Théâtre à élu résidence et où Anne-Pascale Paris nous a reçu.

d) Lorsque la parole des habitants est relayée par l’expression artistique (suite et fin)

3. Le mal-être des jeunes, dit pour être surmonté

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