A PROPOS DES « MISERABLES », LE FILM DE LADJ LY

Montfermeil, quartier des Bosquets (2007) Photo Marianna / Wikipedia

Incroyable ! D’après le Journal du Dimanche du 19 novembre dernier, le président Macron aurait déclaré, après avoir vu le film de Ladj Ly, avoir été « bouleversé par sa justesse » au point de demander au gouvernement de « se dépêcher de trouver des idées et d’agir pour améliorer les conditions de vie dans les quartiers ».  Ce qui lui a valu une réplique cinglante de Jeanne Balibar, qui incarne la commissaire du film et n’en est pas à sa première charge contre « le président des riches ».

Mais quoi ? le président, d’habitude si disert et si sûr de lui, confronté au « choc des images » en aurait perdu et les mots et la mémoire, oubliant qu’en novembre 2017 il avait rappelé un dinosaure de la politique de la ville, Jean-Louis Borloo, pour remédier aux maux des « banlieues » ; qu’en mai 2018 dans un discours retentissant depuis l’Elysée il avait, quitte à rejeter l’essentiel des propositions du rapport Borloo, manifesté son intention de relancer la politique de la ville, non pas à travers un nouveau « plan banlieues », dont les précédents avaient failli, mais en promouvant « une méthode nouvelle, celle de cette mobilisation qui va supposer […] des actions très précises » !

Après le tournant social de la présidence Hollande, dont la promulgation de la loi de Programmation pour la Ville et la cohésion urbaine du 24 février 2014 a constitué le principal jalon en recherchant un nouvel équilibre entre « rénovation urbaine » et « renouvellement social », après le tournant libéral de la présidence Macron tendant à mettre au premier plan un objectif d’émancipation, serions-nous à la veille d’un nouveau retournement en faveur d’une nécessaire prise en compte des conditions économiques et sociales sans lesquelles il n’y aurait décidément pas d’émancipation possible ?     

Qu’a donc fait, d’autre part, depuis l’allocution de mai 2018 du président, le nouveau Conseil présidentiel des villes censé réveiller la politique de la ville de sa léthargie comme si le vétéran Conseil national des villes (CNV) n’y suffisait pas ? Aurait-on mal préjugé de la pertinence du regroupement du Commissariat général à l’égalité des territoires  (CGET),  de l’EPARECA et de l’Agence du numérique  dans l’Agence nationale de la cohésion des territoires ?

Eric Vuillard a raison lorsqu’il écrit, dans une tribune parue dans Le Monde daté du 3 janvier, que « Les Misérables de Ladj Ly n’est pas un film sur la banlieue, comme on se plaît à le dire, c’est un film qui, depuis la banlieue, prononce une sentence plus générale, une vérité universelle : les gens s’accoutument mal d’être assujettis. » Ou que « Les Misérables est un film universel sur une société de la ségrégation. » Mais il a tort quand il précise un peu plus loin que « l’atmosphère des lieux n’offrent pas seulement une nouvelle image de la banlieue, mais une autre vision de la société tout entière » et qu’« avec Les Misérables, Montfermeil devient la société française tout entière. »

Si le film de Ladj Ly est remarquable, outre ses qualités cinématographiques (il a été nominé pour l’Oscar 2020 du meilleur fil international), c’est qu’il témoigne, au contraire de ce qu’exprime Eric Vuillard, de la profonde fracture, physique et sociale à la fois, qui sépare ces grands ensembles de banlieue de leur agglomération et de la société nationale. Le réalisateur, sait de quoi il retourne quand il filme le quartier des Bosquets, alternant les prises de vue au raz du sol et en surplomb, lui qui en est issu, y a passé son enfance et qui continue à y œuvrer après y avoir fondé, dans le cadre des Ateliers Médicis, une école de cinéma ouverte sur place.

Mais que s’est-il passé entre les images inaugurales de liesse black-blanc-beur tournées sur les Champs Elysées à l’occasion de la victoire de l’équipe de France de la coupe du monde de football de 2018 et celles qui concluent le film dans un face-à-face dramatique entre le flic de la BAC et l’adolescent qui a fomenté la rébellion à la suite d’une bavure policière dont il a été victime ? Pas un ou deux an, mais, métaphoriquement, toute une histoire en condensé cent fois relatée, celle qui a présidé à la construction des grands ensembles d’après-guerre et à leur dérive. Des grands ensembles qui, à l’époque, quoi qu’on en ait dit, avaient réalisé une utopie où cohabitaient classes populaires et moyennes, même si les tensions entre groupes sociaux n’étaient pas à minimiser. Une utopie qui, pour des raisons depuis longtemps analysées, s’est retournée au fil du temps en son contraire, celui d’une assignation à résidence justement dénoncée par le président Macron dans son allocution de 2018, d’une ségrégation d’avec le reste de la société et d’une fracture urbaine, avec les conséquences que l’on sait et que le film illustre jusqu’au paroxysme. La situation des grands ensembles est peut-être le symptôme d’une société de ségrégation mais ne saurait, comme semble le suggérer Eric Vuillard, constituer un miroir de la société française ; ou alors un miroir tellement déformant que l’image reflétée s’en est trouvée complètement déconnectée du milieu ambiant. Et c’est en cela que la situation de ces grands ensembles est un scandale, en raison de cette triple fracture, économique et sociale et culturelle, avant d’être urbanistique, dont elle est la conséquence.

Remarquable, le film l’est aussi à un autre titre. Ladj Ly n’est pas tombé dans les travers du manichéisme habituel quand il est question des rapports entre la police et les « jeunes des quartiers », expression marquant une double discrimination : celle d’être « jeune », d’une part, et habitant d’un « quartier », d’autre part. Ses policiers, qu’ils soient blancs ou noirs, néophytes ou blasés à force de se confronter aux bandes du quartier, n’en sont pas moins humains et leur bavure pour inexcusable et révoltante qu’elle soit n’en relève que plus d’une espèce de fatalité, celle du milieu dans lequel ils se trouvent immergés.

Remarquable, le film l’est encore en ce qu’il montre que, à l’encontre de l’opinion commune, ces « quartiers » bien loin d’être des zones de non-droit ont au contraire leur loi et leurs codes qui, pour leur être propre, n’en existent pas moins et contribuent encore plus à séparer leurs résidents d’une société dont ils partagent d’autant moins les valeur qu’ils s’en sentent plus exclus et sont, par ce fait même, plus sensibles aux influences idéologiques venues d’ailleurs. Ce qui démontre, a contrario, qu’il ne suffit pas de renforcer les effectifs de police pour mieux les encadrer ou d’accroitre la répression pour les faire rentrer dans un « ordre » dont ils dénient par avance le bien fondé, mais qu’il faut d’abord et surtout s’efforcer de réaliser les conditions culturelles d’une intégration respectueuse de leur altérité.

Remarquable, le film l’est enfin par la façon de visionner un univers de dénuement et de désolation que viennent renforcer l’uniformité architecturale et des espaces publics à l’abandon, auxquels ne semble devoir répondre que la violence.

La presse s’est amplement fait l’écho des qualités d’un film qu’on peut considérer comme un film militant qui dénonce la situation faite à ces quartiers, alors que l’on ne compte plus les anathèmes à leur encontre ; une certaine presse d’autant plus alléchée par le scandale qu’il se déroule loin des quartiers banalisés de centre-ville, dans des quartiers qu’on a dit de relégation. Ladj Ly l’a dit lui-même : « Je voulais apporter un témoignage le plus juste et le plus sincère possible sur ce qu’on vit en banlieue, explique-t-il. Il y a un fossé énorme entre la réalité́ du terrain et ce que les médias et les politiques en disent. » (Propos recueilli par Olivia Moulin sur le site La Courneuve.fr en 2019) Toutefois, il n’est pas sûr que le fossé ait été comblé à nouveau frais par la magie du film, tellement l’opinion est habituée à ce qu’on lui renvoie des images de désolation et de violence par médias interposés. Ladj Ly présente, certes, avec une rare virtuosité la face noire des grands ensembles, réalité explosive sur laquelle on n’insistera jamais trop, mais néanmoins unilatérale, qui ignore délibérément les dynamiques sous-jacentes à l’œuvre. Sans doute n’est-ce pas le sujet. Mais la conséquence n’est-elle pas aussi de renforcer encore plus la représentation commune que s’en fait le public. Saturé de clichés, on peut douter que l’art l’aide à s’en débarrasser. Pour qui n’a jamais franchi le périphérique – et plus d’un parisien est dans ce cas –  afin de mettre ne serait-ce qu’un pied dans ces « cités », par ailleurs bien mal nommées, c’est pénétrer dans un univers étrange, pour ne pas dire étranger, comme dans ces Cités obscurs de François Schuiten, l’auteur des célèbres bandes dessinées. Confortablement installé dans le fauteuil d’un multiplex, la sensation ressentie en est amplifiée mais teintée d’une irréalité propre à contredire l’intention du réalisateur. «  Mon film est un cri d’alerte que j’adresse aux politiques. Attention, ça va exploser ! » a déclaré Ladj Ly à Libé en novembre 2019. Apparemment il a été entendu, au moins par Macron, au point d’en oublier tout ce qui a été fait et continue d’être fait pour le renouvellement urbain et social. Mais qu’en a retiré le grand public ? C’est toute la question de la compatibilité de l’art et du militantisme qui est posée.

Voilà pour le côté spectaculaire, qui risque de faire oublier ce que le film ne montre pas parce que ce serait outrepasser les objectifs assignés : focalisé sur les bandes, les habitants – du genre masculin pour la plupart – y sont plus présents en tant que figurants qu’en tant qu’acteurs de la vie de leur quartier ; quant aux policiers, c’est peu dire qu’ils dominent la scène où se déroulent les évènements ; les acteurs sociaux, les représentants des associations ou des institutions, pourtant actifs dans un quartier dont ils s’efforcent de panser les plaies, sont ignorés.        

Le quartier est vitrifié dans sa misère sociale à laquelle contribue l’indigence du cadre urbain, décor naturel qui se passe de commentaires. Comme s’il était condamné à vivre de la violence sans espoir de rémission, c’est sa face noire qui nous est montré, dans une situation de crise qui plus est. Mais, par un effet d’optique propre au tournage, on aurait presque l’impression d’avoir affaire au quotidien de la vie d’un quartier, alors que de telles situations restent l’exception que l’art de Ladj Ly tend à présenter comme banal dans son étrangeté même. Côté enfer pour le pire, côté purgatoire pour le meilleur, c’est du moins ce à quoi d’aucuns voudraient réduire ces enclaves urbaines, non pas quartiers d’exclusion mais de relégation ainsi que les avait qualifié Jean-Marie Delarue lorsqu’il était Délégué interministériel à la ville (DIV) pour bien marquer que la situation n’était pas sans retour à la normal. Aujourd’hui, avec Philippe Estèbe, on les qualifierait plutôt de sas, destiné à l’accueil de populations en difficulté, voire précarisées, avant de les voir intégrer un parcours résidentiel ascendant, au risque toutefois de pérenniser ces quartiers dans une situation d’exception.

Dans une interview au journal Le Monde du 20 septembre dernier, le réalisateur, qui a vécu à Montfermeil sur les lieux même de son film, avoue, un peu par provocation mais pas seulement, avoir eu « la meilleure des enfances » : « …faut pas croire : les gens pensent que parce que tu as grandi en banlieue, tu as eu une enfance triste. On a eu la meilleure des enfances. » C’est tout le paradoxe du décalage entre le vécu des habitants et leur cadre de vie que nous avions déjà relevé lors de l’enquête, menée en équipe, dans le courant des années 2013-2015 sur trois sites de renouvellement urbain : les 4000 de La Courneuve, Lyon-La Duchère et les quartiers Nord de Marseille, enquête dont nous avons amplement rendu compte dans ce blog.

Alors qu’en pense Ladj Ly ? Interrogé sur le « plan d’action de transformation de la Seine-Saint-Denis », il répond (propos recueillis en 2019 par Olivia Moulin du site La Courneuve.fr) : « de la poudre aux yeux, une fois de plus. Pour faire bouger les lignes dans les quartiers, il faut se concentrer sur l’éducation et la culture, et y mettre le paquet. » Un peu court, surtout quand, auparavant, il déclare : « C’était important pour moi de ne pas porter de jugement et d’insister sur la misère sociale et l’exclusion dans les quartiers. Les policiers qui évoluent en banlieue sont des misérables aussi, comme les habitants, ils travaillent dans des conditions difficiles pour des salaires très bas. Je tenais à élever le débat pour montrer que le problème vient de plus haut. » Le débat, il l’a magnifié dans l’art, il a illustré une fracture, celle qui sépare la société des grands ensembles de la société nationale, il n’a pas pour autant résorbé la rupture médiatique qui aurait imposé de confronter la réalité de terrain que constitue une société à la dérive avec cette autre réalité de terrain qui est représentée par tous ces habitants qui contribuent, en coopération avec les associations et les institutions, à améliorer les conditions de vie parallèlement à la transformation du cadre de vie. C’est cette dynamique qui est comme gommée par la violence du film au risque d’en contredire les intentions. Il faut dire que l’histoire de la politique de la ville depuis quelque 40 ans ne témoigne pas dans ce sens. Ladj Ly a annoncé que son film était le premier d’une trilogie encore à venir. Gageons que, sans sacrifier à son art, il saura dans les prochains rectifier une vision des choses par trop unilatérale. On ne témoignera jamais trop de l’histoire de ces quartiers et de leur transformation en cours, de cette autre face, occultée parce que ne relevant pas des codes de la « société du spectacle ».

Aussi, sera-ce pour nous l’occasion de présenter, lors de la prochaine livraison de ce blog, quelques éléments d’appréciation portés sur le renouvellement urbain par l’équipe qui a réalisé l’étude-témoignage des trois sites mentionnés plus haut.

En attendant, et avant même de savoir ce que le président Macron, passé la tornade de la réforme des régimes de retraite, nous réserve pour en finir avec les fractures urbaines portant atteinte à la cohésion sociale, nous vous invitons, si vous ne l’avez déjà fait, à prendre connaissance du résumé de l’étude.    

A SUIVRE : L’autre face des « Misérables »

Contact : jeanfran.serre@gmail.com

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