COMPLEXE DE CAÏN versus COMPLEXE D’ŒDIPE

Meurtre d’Abel par Caïn
gravure flamande de Johann Sadeler (1576)
Metropolitan Museum of Art (Photo Wikimedia Commons)

« Il faut ressortir le Kärcher car il a été remis à la cave par François Hollande et Emmanuel Macron depuis dix ans » a lancé Valéry Pécresse lors d’un déplacement à Salon-de-Provence le 6 janvier, reprenant les propos de Sarkosy en 2005 à La Courneuve. Déplorable ignorance de la candidate à l’élection présidentielle concernant la mobilisation des habitants, acteurs sociaux, maîtres d’œuvre, administratifs et politiques pour améliorer le cadre et la vie des « quartiers », notamment depuis la mise en œuvre de la loi de Programmation pour la Ville et la Cohésion urbaine du 21 février 2014. Le 10 janvier à Argenteuil, en présence du maire LR, Georges Mothron, qui lui faisait valoir ce qui avait été fait au Val d’Argent en matière de renouvellement urbain : « Des racailles, il y en a toujours mais moins et pas spécifiquement à Argenteuil. Ici, nous avons dépensé 300 millions d’euros depuis, reconstruit des lycées, des collèges, la poste, des logements sociaux, développé la copropriété, augmenté la fréquence des trains… Ces quartiers ne sont plus les mêmes », face, donc, à ce maire affilié à son propre parti, elle était bien obligée de nuancer son propos : « Comment faire pour que dans chaque quartier populaire, on sente que quelqu’un vous fait confiance ? Moi, ce que je veux, c’est être dure avec les caïds, les voyous, les dealers, les trafiquants mais je veux aussi être très forte avec tous ceux qui veulent s’en sortir. Je veux que la République leur tende une main vraiment fraternelle et qu’on les aide. C’est cela l’ascenseur social ». Et dans le même temps, elle indiquait pouvoir régler en 10 ans le problème des ghettos. Comment ? en plafonnant, entre autres mesures, les logements sociaux dans la limite de 30 % ! On aimerait la croire alors même que plus de 40 ans de Politique de la Ville n’est pas venu à bout du problème, tellement la mixité sociale par l’habitat exigerait d’investissements pour construire des logements de standing attractifs dans lesdits « quartiers » et de renoncements des habitants pour accueillir des HLM dans les « beaux quartiers ». Aussi, dans une adresse du 27 janvier dernier aux candidates et candidats à l’élection présidentielle, l’Association des Maires d’Ile-de-France et Ville et Banlieue ont-ils tenu à exprimer leur impatience : « Ces discours ignorent où passent sous silence les réalités des quartiers qui sont, comme toute chose, contrastées. Chaque quartier populaire a sa singularité. Et surtout, les problèmes relevés ne sont que la mise en visibilité des problèmes de la France. Elues et élus locaux, nous pensons qu’agir avec les banlieues populaires, c’est agir pour les habitantes et habitants de tout le pays. » Le congrès de l’Association des Maires de France (AMF) du 18 novembre avait pourtant déjà tiré le signal d’alarme par la voix de son vice-président, le maire socialiste d’Issoudun (Indre), André Laignel : « Ce ne sont certainement pas de grands discours, parfois caricaturaux, qui feront sortir nos banlieues de l’état de relégation dans lequel elles sont plongées. Là encore, les espoirs qui avaient été suscités ont été déçus et le sabordage du rapport Borloo justifie la mobilisation de nos collègues maires de quartiers prioritaires de la politique de la ville. Nous faisons, à cet égard, nôtre l’appel de Grigny et son conseil national des solutions ».

C’est à juste titre que Nadia Hai, ministre déléguée de la Ville qui, originaire de Trappes et y ayant passé son enfance peut prétendre connaître le problème, s’est indignée, dans une interview accordée le 6 janvier au HuffPost, des propos de Valéry Pécresse : « Je pense très sincèrement que ce sont les idées de Valérie Pécresse qu’il faut passer au Kärcher : cette politique du coup de menton, où l’on humilie en permanence cinq millions de personnes qui vivent dans ces quartiers sans jamais rien résoudre. »

***

La focalisation sur les questions sécuritaires a, hélas ! pour résultat de « noyer le poisson », comme si le problème des banlieues défavorisées leur était réductible. Un ouvrage récent paru l’année dernière de Gérard Haddad, psychiatre et psychanalyste de l’école lacanienne, A l’origine de la violence, sous-titré D’Œdipe à Caïn, une erreur de Freud ? apporte sur le sujet un éclairage nouveau qui mérite attention, à la fois en ce qu’il démontre les limites de la théorie de l’Œdipe, à la source de la violence, et esquisse une piste devant permettre d’en comprendre les ressorts, quitte à dénoncer les équivoques de la psychanalyse. L’auteur part d’un constat, à savoir que dans tous les attentats djihadistes qui ont endeuillé ces dernières années la France et plusieurs pays occidentaux, on avait affaire à des fratries. C’est ainsi qu’il relève que le 11 septembre 2001, les attentats commis aux Etats-Unis, l’ont été par neuf pirates, parmi lesquels six frères, celui de Bali fut exécuté par trois frères ; en France, en 2015, la tuerie dont ont été victimes les journalistes de Charlie Hebdo a été perpétrée par les frères Kouachi, et les frères Abdeslam ont participé à celle du Bataclan la même année ; en 2019 au Sri Lanka se sont encore deux frères qui furent impliqués dans les attentats qui coutèrent la vie à trois cent vingt personnes ; etc. Et d’en conclure : « Le terrorisme est un fratricide à grande échelle. » D’où la référence au mythe de Caïn, meurtrier de son frère Abel dans le livre de la Genèse ; Caïn le sédentaire, premier agriculteur et fondateur de la première ville, autant dire de la civilisation, ce pourquoi, bien que fratricide, Dieu apposa sur son front, après son repentir, le signe de sa protection. Non que Gérard Haddad entende substituer au complexe d’Œdipe celui de Caïn, mais démontrer que par son antériorité, seul ce dernier pouvait prétendre être au fondement de la civilisation, accouchée dans la violence. Bien loin de renier, à cet égard, Freud, il prend soin de faire observer que le complexe d’Œdipe ne saurait chez Freud être assimilé à un parricide puisqu’il se résout non par le meurtre du père mais par la castration symbolique du fils, qui doit renoncer à l’amour de la mère pour devenir adulte. Plus contestable lui apparaît, en revanche, la thèse de Freud, exposée dans Totem et Tabou, du meurtre du père primitif par la horde sauvage, à l’origine de la société humaine. « Que la violence meurtrière habite le cœur de l’homme relève de l’évidence » convient Gérard Haddad, mais « le parricide ne fonde rien. […] Bien au contraire, il ne crée que désordre et ruine. Le parricide est même souvent un génocide ». Et de rappeler le destin funeste de la famille des Atrée en Grèce, dont faisait partie Œdipe, entre autres parricides de la littérature, dont l’Hamlet de Shakespeare. Toutes références qui font qu’il lui paraîtrait « judicieux » de substituer à la forme « étriquée » du judéo-christianisme celle de gréco-abrahamisme au fondement de la civilisation occidentale. D’autant que le récit d’Abraham, dont Dieu a arrêté le bras sacrificiel, marque bien l’entrée dans une nouvelle phase de l’histoire, respectueuse de la vie humaine, puisque désormais des bêtes seront offertes en sacrifice à Dieu à la place des humains. Mais, sur le plan du développement psychologique de l’individu, la substitution du fratricide au parricide ne sera pas non plus sans conséquences vu que le complexe d’Œdipe se résout par la mort naturelle du père alors que la rivalité fraternelle peut persister la vie entière ; c’est tout le drame de l’histoire humaine :

« Si les millions de morts des guerres, si le génocide hitlérien des juifs comporte aussi cette composante, le vertige nous saisit. Ce serait donc ça, le grand mystère, le complexe de Caïn comme origine de la violence humaine, origine de la barbarie collective ? Ne vaut-il pas mieux détourner le regard devant ce vertige ? La tâche à accomplir serait entachée d’impossible. Alors mieux vaut la valoriser, en faire la maxime de la République, le fondement de toute société. Mieux vaut la couvrir du tabou de l’idéal. »

Aussi bien, notre auteur met-il l’accent sur l’ambivalence de ce complexe, expression de l’agressivité originelle de l’homme qui se répète de générations en générations en même temps qu’il fonde « un système de valeurs dont le but est de contrôler, autant que faire se peut, la tendance meurtrière de l’homme à l’égard de son frère ».

Mais une fois l’antériorité du complexe de Caïn par rapport au complexe d’Œdipe posée reste à les articuler. Or c’est dans cet articulation que l’analyse de Gérard Haddad révèle sa portée. La tragédie de l’époque contemporaine, on ne cesse de le répéter, c’est l’affaiblissement de l’autorité paternelle, autorité sur laquelle la psychanalyse n’a cessé d’insister pour la résolution du complexe d’Œdipe, à laquelle renvoie le Nom-du-Père qui, chez Lacan, représente la Loi dont procède l’interdit de l’inceste. Autrement dit, alors que le complexe d’Œdipe se développe sur l’axe du temps, verticalement pour ainsi dire, le complexe de Caïn tend à étendre la rivalité fraternelle dans l’espace, sur un plan horizontal, sur le modèle du Rhizome, nous dit Haddad par référence à Deleuze et Guattari, les auteurs de Mille Plateaux, l’ouvrage qui fait suite à l’Anti-Œdipe. Et ce d’autant plus que l’Œdipe, en tant que mécanisme psychique, ne jouant plus son rôle, il s’ensuit un effondrement de l’autorité laissant libre cours au déchainement des passions meurtrières. C’est parce que la Loi du père n’est plus transmise entre générations que la rivalité des frères, dont la jalousie est le ressort, ne connait plus de bornes. La cohésion du groupe ne peut alors être sauvegardée qu’en canalisant l’agressivité, la pulsion de mort, vers les autres, ceux de l’extérieur de la communauté, dont la qualité d’étrangers suffit à en faire des boucs émissaires. La tentation apparaît d’autant plus forte que le sentiment religieux – indépendamment de tout dogme – vient opportunément renforcer l’entre-soi, repli identitaire mortifère qui se nourrit des frustrations accumulées du fait de conditions d’existence instables ou précaires, de l’humiliation et de l’exil : « Le sentiment religieux cherche à assurer la cohésion du groupe et à en évacuer les rivalités, à les expulser à la frontière du groupe, en les orientant vers ceux qui n’en font pas partie ». Déni de l’injonction biblique : « Tu aimeras l’étranger comme toi-même, car tu as été étranger en terre d’Egypte. » (Lévitique XIX, 34)

Aussi ne faut-il pas perdre de vue, écrit Gérard Haddad en conclusion, « la désinsertion dans notre société d’enfants des populations maghrébines, désinsertion qui favorise les phénomènes de radicalisation où le terrorisme islamiste peut s’implanter ». Quelle issue, dès lors, pour échapper à cette situation ? Comment renverser la libido du moi, agressive parce que narcissique, pour faire en sorte que le frère ennemi soit investi en objet d’amour ? C’est l’ambivalence de la fraternité que de constituer un idéal tout en contenant en germe la jalousie destructive. Ne sont-ce pas, au-delà des obstacles que l’individu peut rencontrer dans son développement, les valeurs de la civilisation qui sont en jeu, dont celles sur lesquelles repose la démocratie politique, à savoir la liberté et l’égalité, ne sont pas des moindres, mais dont la problématique conciliation porte témoignage de sa fragilité. D’où ce cercle vicieux infernal :

« Qu’attend-on de son frère (ou de sa sœur) ? Essentiellement qu’il vous ressemble le plus possible, qu’il partage les mêmes idées, les mêmes valeurs, les mêmes croyances, la même foi. Cela peut conduire à ce qu’on appelle la purification ethnique. Seulement, une fois cette purification opérée, une fois éliminés les gens différents de vous, vous ne tarderez pas à découvrir parmi ceux qui paraissaient si semblables à vous, des gens très différents, insupportables même, que vous allez souhaiter combattre, éliminer, etc. Cette rivalité à l’autre du miroir est sans fin. Elle peut conduire au toboggan de la barbarie, ces toboggans que l’on voit proliférer ici et là. »

Ce n’est pas pour autant qu’il faille désespérer. Et, Gérard Haddad de citer en exemple les Nelson Mandela, Gandhi, Yizak Rabin… qui, dans le sillage du Joseph de la Bible vendu par ses frères auxquels il finit par accorder son pardon sans chercher à en tirer vengeance, ont su surmonter le complexe de Caïn. Mais si la psychanalyse peut être un recours pour l’individu, quelle thérapeutique appliquée à une société affaiblie par ce qui faisait sa force même, à savoir la démocratie ?

***

Pourquoi ce passage par des récits mythiques, que d’aucuns considèrent comme sacrés, sinon parce que l’origine de la violence, au-delà de toute explication psychologique, nous serait à jamais inaccessible autrement qu’à travers l’interprétation de ces textes, qui sont au fondement de notre culture. Culture que, rappelons-le, nous partageons en tant qu’Occidentaux avec les Grecs et le peuple juif ; sachant que ce n’est que par la suite que sont venus se greffer et le christianisme et l’islam, toutes religions qui ont en partage le monothéisme. D’où la proposition de Gérard Haddad de substituer l’expression de greco-abrahamisme à celle de judéo-christianisme, dont le péché originel aura été de rejeter l’islam pour le malheur des civilisations orientales et de la nôtre (ce qu’aurait contesté Lévi-Strauss, qui, dans Tristes tropiques, déplorait que l’Islam, dont le puritanisme n’a d’égal que son intolérance, nous ait séparé du pluralisme et de la sensualité des cultures du sous-continent indien, ce qui était faire bon marché de la ségrégation dans une société divisée en castes). Mais le rappeler n’est pas sans conséquences, si, comme le fait observer notre auteur, le monothéisme, au contraire du polythéisme, pour qui la croyance aux dieux était si naturelle qu’elle rendait impossible l’incroyance, a permis l’émergence de l’athéisme aux côtés de la foi en un Dieu dont le caractère personnel c’est affermi avec le christianisme et l’islam. Pourquoi des relations apaisées entre juifs, chrétiens et musulmans ne pourraient pas faire place à des agnostiques ? De quoi faire démentir l’accusation de fauteurs de guerre portée sur les religions, dont l’athéisme dogmatique peut faire partie.    

Prenant quelque distance avec l’auteur, tout en restant dans le cadre de son analyse, dont la fécondité est de notre point de vue indéniable, même si elle est culturellement très marquée, nous retiendrons quatre conséquences ou recommandations. En cette période préélectorale agitée de préjugés tous plus pervers les uns que les autres, leur portée nous paraît cruciale.

C’est, tout d’abord, conjointement au développement de l’apprentissage de la langue arabe, préconisé par Haddad rejoint par Blanquer, ministre de l’Education Nationale, l’intérêt qu’il y aurait d’introduire dans le cursus scolaire un enseignement, non pas doctrinal mais reposant sur l’histoire, l’anthropologie et la philologie, des grands mythes fondateurs de nos cultures indo-européennes et sémites, lesquelles se sont croisées maintes fois au cours de l’histoire humaine pour le pire mais aussi pour le meilleur, même si la chose est plus que jamais tabou en ces temps de grand chambardement, que les affres de la pandémie ont encore accentué.

La deuxième conséquence porte sur la conception des droits sur lesquels faire reposer la nationalité : droit du sang ou droit du sol ? C’est à juste titre que Gérard Haddad a attiré l’attention sur la verticalité du complexe d’Œdipe, intergénérationnel, opposé à l’horizontalité du complexe de Caïn qui se déploie dans l’espace. Faut-il pour autant opposer droit du sang et droit du sol alors que le premier garantit la transmission des valeurs entre générations et le second leur enracinement dans le territoire – non réductible à la « terre des ancêtres » –, condition de leur partage et de leur pérennité par-delà les aléas de l’évolution et de l’histoire ?

La troisième conséquence découle de la structuration en rhizome du lien social qui tend à supplanter celle en arbre des liens du sang. Sa portée est encore incommensurable comme le révèle les débats actuels, contaminés hélas ! par des partis pris idéologiques non dépourvus de perfidie. Pourtant il y va du destin de notre commune humanité, dont l’espace vital se contracte à mesure des gains de la mondialisation et de l’effacement des frontières, posant, avec une acuité qui, pour l’heure, semble dépasser tout un chacun, la question de l’identité en relation avec le territoire. Et ce au prix d’une remise en cause, un peu trop précipitée, de l’universalisme.

D’où la quatrième conséquence, qui touche au séparatisme. Paradoxe au temps de la mondialisation ? Non pas, plutôt sa contrepartie, mais contrepartie qui confine à la catastrophe, car si les frontières ménagent des passages, les séparations qui isolent les générations, les communautés linguistiques et religieuses, les catégories sociales que redouble la ségrégation spatiale, sont étanches. Aurait-on pris un bien, l’effacement des frontières, pour un mal ?  En conséquence de quoi, la liberté des échanges au niveau régional ou mondial serait un miroir aux alouettes ! Sachant qu’on ne reviendra plus sur la mondialisation, irréversible quoiqu’on en pense, la lutte contre les séparatismes s’impose, au premier chef contre ceux qui affectent les territoires de relégation que sont les banlieues défavorisées et les zones rurales en déshérence, refuge indifférencié des déshérités, des laissés-pour-compte, des marginaux et des fanatisés de tous bords, rejetés par la société parce que considérés comme inassimilables au regard de ses standards. Séparatisme territorial qui cristallise les disparités en inégalités insoutenables, à l’origine des frustrations les plus mortifères.   

Ces conséquences, le confinement, pourtant propice à un retour réflexif sur soi, n’aura pas suffi à nous faire prendre conscience de leur portée, non moins cruciale que celle du réchauffement climatique et de l’amoindrissement de la biodiversité. Pourquoi faudrait-il redouter la diversité humaine alors même que nous déplorons les pertes de la biodiversité ? La violence lui serait-elle inhérente, comme elle l’est dans la nature, cette nature idéalisée à outrance par l’écologie profonde ? Mais nous sommes humains envers et contre tout. Et si, comme le conclut Haddad, « la source de la violence réside dans le complexe de Caïn », sa résolution n’en demeure pas moins dans la fraternité. Sachant que c’est de l’ambivalence de ces liens de fraternité, entre rivalité et amour, que l’espèce humaine tire sa liberté, ambivalence qu’elle partage avec les seuls membres de son espèce, les autres ne connaissant que la rivalité de l’état sauvage – universalité proprement humaine. C’est dire que, troisième terme de notre devise, la fraternité n’a rien de spécifique à notre République, qu’elle s’est de tous temps affranchie des frontières des aires linguistiques, aplanissant les obstacles par-delà les mers et les déserts, donnant aux hommes la force de gravir des cimes et d’enjamber des abîmes pour se rejoindre, comme en témoignent les traces laissées par sapiens au cours de ses migrations et les mythes fondateurs de nos cultures, dont la diversité fait la richesse. Ligne de fuite qui donne le vertige : conséquence de la dispersion des langues, la diversité des cultures n’en reflète pas moins la variété mouvante des paysages traversés par les lignées d’êtres humains qui se sont succédé depuis l’origine des temps historiques. Non seulement sans que l’on en connaisse l’aboutissement, mais sans que l’on puisse même en percevoir la direction. Myopie que la pandémie a portée à son apex.                                 

VARIATIONS SUR LE RENOUVELLEMENT URBAIN : les 4000 de La Courneuve, Lyon-La Duchère, les Quartiers Nord de Marseille

Etude-témoignage soutenue par l’Institut CDC pour la Recherche, la SCET et L’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement Régional d’Aix-en-Provence (2014-2016).

Synthèse comparative réalisée par Jean-François Serre avec la collaboration de Bernard Jacquinot, Jacques Jullien et Bernard Pailhès (juillet 2017).

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A la mémoire de Marcel Hénaff, dont l’ouvrage, La ville qui vient (Editions de L’Herne, 2008), petit joyau de la littérature de l’urbanité, source d’inspiration de ce qui fut au coeur de cette enquête, a l’insigne mérite d’avoir, avec sobriété et pénétration, relié l’avenir pressenti des villes à leur fondement anthropologique, indissociable de leur fonction matérielle.

TABLE DES MATIERES

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« VILLES EN PARALLELE » après la pandémie et le confinement

Pourquoi revenir sur une enquête relative au renouvellement urbain de quartiers politique de la ville qui s’est déroulée il y a plus de trois ans ? Pour deux raisons majeures qui se sont télescopées. La première est la survenue de la pandémie et de sa conséquence, le confinement imposé durant près de deux mois à la population, lequel a contribué à ébranler la confiance que les citadins avaient mis dans la cité, et la deuxième est la rencontre inespérée avec deux chercheurs, Augustin Berque et Philippe Boudon, dont les disciplines, la « mésologie » et l’« architecturologie », sont apparues comme aptes à dénouer les interrogations qu’une enquête de terrain avait suggérées relativement à l’articulation des dimensions urbaines, économiques, sociales, culturelles… des opérations de rénovation. Si la société urbaine est l’ « impensé » de la politique de la ville, c’est faute par cette dernière d’avoir su maîtriser cette articulation. D’où, pour l’avenir, l’urgence d’inverser les démarches de « renouvellement urbain » en concevant le « projet urbain » sur la base d’un « projet social » dans une démarche de type bottom-up.

Lien à suivre : https://www.persee.fr/doc/vilpa_0242-2794_2020_num_49_1_1816

C’est l’une des 32 contributions réunies par Guy Burgel sous le titre évocateur de « matériaux pour la ville de demain », post-Covid. Recueil introduit par le géographe sous l’intitulé « urgences et avenirs », reposant, alors même que l’urbanité est en question, sur un parti pris en quatre postures :

  • Mesurer, qui n’est pas dénombrer ;
  • Projeter, qui n’est pas prédire ;
  • Conceptualiser, qui n’est pas théoriser ;
  • Démocratiser, qui n’est pas céder au populisme.

Autant de jalons d’une exploration de ce que pourrait être la ville de demain après la pandémie, ses conséquences morbides et le confinement qu’elle a imposé à tous, citadins et ruraux, qui l’ont subi différemment.

A lire dans « Villes en parallèle » n° 49-50 de décembre 2020, publié sur le site « Persée ». Une riche moisson d’enseignants, chercheurs, architectes, urbanistes, élus, praticiens de l’aménagement, de France et d’ailleurs, au chevet de la ville, dans tous ses états après sa mise à l’épreuve par la Covid-19.

Lien à suivre : s://www.persee.fr/issue/vilpa_0242-2794_2020_num_49_1

Bonne lecture.

ENTRE TERRE ET CIEL

Cimetière Ancien de Vincennes

dans la tombe se trouve la paix,
l’occupant silencieux ignore le chagrin ;

Pram, poète danois cité par Kierkegaard dans « Le plus malheureux » (Ou bien… ou bien…)

Ce sont des milliers de vies insignifiantes que la mort viendra inopinément faucher pour illuminer de son néant leurs tombes surmontées d’une croix – dernière dérision – dont l’alignement évoque irrésistiblement celui des  maisons de la ville ; laquelle est seulement séparée du cimetière par un mur croulant, victime de la voracité des pariétaires.

Comme si les défunts devaient rejouer sous terre la parodie des vivants. Nécropole ou métropole inversée. Nécropole à la conquête des tréfonds, métropole à l’assaut du ciel. C’est toujours le mort qui saisit le vif : éternel retour.

Si, selon Malraux, une vie ne vaut rien mais que rien ne vaut une vie, alors combien vaut une mort s’il s’avère qu’elle est le prix à payer pour une vie ?

LES QUARTIERS DEFAVORISES CONFRONTES A LA PANDEMIE ET AU CONFINEMENT

Pont d’Argenteuil sur la Seine (Photo Citizen59 / Flickr) Tout un symbole : les ponts ne traversent pas que des fleuves, ils relient l’impossible.

Le confinement révélateur des inégalités territoriales

Le problème posé, entre autres, par la pandémie et le confinement, qui lui est indissociable dans l’attente d’un vaccin, est celui des inégalités. Et plus précisément celui des inégalités territoriales : dans la chaine des causes et des effets, où se situent les territoires ? Hypothèse : l’espace n’est pas neutre, qui reflèterait passivement les inégalités économiques et sociales générales (simple spatialisation de ces inégalités), mais contribuerait à les accentuer à travers la spéculation foncière, à moins qu’une politique volontariste n’en contrecarre les effets.

Or, il semblerait que la pandémie et le confinement aient eu non seulement pour conséquences de révéler au grand jour ce qui avait été démontré depuis longtemps, mais qu’elle risquait d’aggraver encore lesdites inégalités pour l’avenir (encore faudrait-il disposer de statistiques suffisamment fiables pour en apporter la preuve).

D’où l’urgence d’accélérer la mise en œuvre des programmes de renouvellement urbain. A défaut de quoi les mesures de redressement économique, nationales et en tant que telles aveugles aux disparités territoriales, seraient tentées de laisser pour compte la situation de quartiers doublement périphériques (territorialement et socialement) pour mieux concentrer leurs effets sur le reste du territoire considéré comme représentatif de l’ « unité » nationale. D’autant que le président de la République ayant déclaré qu’il n’était pas question de changer de cap, la priorité donnée à l’économique serait confirmée alors même que les mesures accompagnant le confinement avaient paru mettre l’accent sur le social… provisoirement ! Certes, il a, dans son interview du 14 juillet, annoncé « un nouveau chemin ». Sera-t-il suffisamment novateur pour ne pas retomber dans le même travers : faute d’être capable de répartir le plus justement possible les charges et les ressources dans la population générale, on relègue le surplus d’inégalités supportables par la classe moyenne dans ces territoires situés à bonne distance ; ces mêmes territoires où elle a été remplacée, au fil des ans, par les classes populaires et des immigrés. Le paradoxe de la politique de la ville est bien connu : alors que l’objectif affiché est de mettre la priorité sur le rattrapage des crédits de droit commun, on préfère accorder des subventions spécifiques aux quarters défavorisés au nom d’une politique de discrimination positive, façon comme une autre de ne pas toucher à la répartition des crédits sur le reste du territoire urbain (je mets entre parenthèse le problème posé par les territoires ruraux, qui est d’un autre ordre, mais sans doute pas moins impérieux). Tel est du moins l’hypothèse de travail qui resterait à confirmer sur la base d’une analyse statistique approfondie, les données qui suivent ne constituant qu’une première approche. 

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ENTRE GEOMETRIE ET ARCHITECTURE… ET AU-DELA

A propos du dernier livre de Philippe Boudon

« La géométrie, entre autres, est morte en tant que branche autonome, elle n’est plus que l’étude de structures algébrico-topologiques particulièrement intéressantes. » – « Nos modes de connaissance sont bien mathématiques. A eux sont indissolublement liés nos pouvoirs. » André Lichnerowicz – Remarques sur les mathématiques et la réalité in Logique et connaissance scientifique sous la direction de Jean Piaget (Encyclopédie de La Pléiade, 1967).

Le dernier livre de Philippe Boudon[1] tient de la gageure. Introduisant son livre par la célèbre citation de Pascal distinguant l’esprit de géométrie de celui de finesse, il se garde bien de les opposer : « Il semble que l’architecte doive louvoyer en permanence entre finesse et géométrie, comme entre art et science, voire entre sciences exactes et sciences humaines. » On sera, à cet égard, reconnaissant à l’auteur de n’avoir pas été jusqu’à faire une présentation « more geometrico » de ce qui relève de l’architecturologie ; de nous avoir épargné la fermeture sur l’axiomatique pour nous révéler comme entre les lignes ou par-delà les concepts un au-delà que la rigueur scientifique nous dissimule ; prenant le risque de nous égarer, au grand dam du géomètre et de ses épigones des sciences dites exactes, mais le risque en vaut la peine.

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BANLIEUES – Pointe avancée de la clinique contemporaine (2011)

Un livre de Louis Sciara, psychanalyste lacanien

La vague des attentats terroristes de 2015 et des années suivantes a fait surgir sur la scène médiatique et dans la presse spécialisée un double questionnement : d’une part, quel rapport dans le passage à l’acte entre le psychisme des individus qui s’y livrent et les idéologies empruntées à d’autres cultures, qui les motivent ? D’autre part, quelle influence peuvent bien avoir le milieu (géographique, culturel) et, d’une manière générale, les conditions économiques et sociales sur le développement de la personnalité, le comportement et, spécifiquement, les conduites déviantes ?

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AUX SOURCES DE LA PHOBIE DES VILLES ?

Sans feu ni lieu – Signification biblique de la grande ville. Un livre de Jacques Ellul (1975)

La pandémie a réactivé des réflexes « urbanophobes » et le confinement amené à nous interroger sur les rapports de la ville de pierre, de béton et de bitume à la société qui habite dans ses « murs ». En même temps que la pandémie nous révélait la fragilité du rassemblement des hommes dans la cité, le confinement démontrait par l’absurde la solidarité qui les liait à elle.

Confrontés à ces antinomies, rien de tel que de se replonger dans les mythes qui sont à la source de notre histoire. Croyants ou pas, peu importe, ils sont signifiants. Et au-delà des différences d’interprétations (entre croyants entre eux et entre croyants et athées), c’est un même fond mythique qui permet, non pas d’expliquer mais de comprendre les ressorts d’une urbanité dans toute son ambivalence : caractère de ce qui est urbain à la fois en bien (civilité) et en mal (promiscuité, pollution…).

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POURQUOI «APRES» NE SERAIT PLUS COMME «AVANT» ?

Dionysos sur un guépard Mosaïque dans la « maison de Dionysos » à Pella (Grèce) Photo Yann Forget / Wikipedia

Les prémonitions du Guépard

« Après » ne sera plus jamais comme « avant » clame-t-on à tue-tête. Et si, défiant toute prédiction, rien ne changeait. Pourquoi ? Parce que la société recèlerait des ressources cachées (en capital, trésorerie, énergies renouvelables ou non…) dont les élites ont la garde, que le peuple méconnaît, bien qu’il en suppute l’existence. Et la pénurie (de masques, de tests, de lits de réanimation…) serait en conséquence d’autant mieux organisée d’un côté que les ressources cachées le seraient mieux de l’autre. D’où la justification a posteriori de la sentence proférée par Tancrède : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

Rien donc ne changerait, d’autant moins qu’on aura fait semblant de tout changer ! 

POLITIQUE ET CONFINEMENT

La « dissertation » qui suit se réfère, par le vocabulaire employé ou les idées émises à pas moins de vingt-quatre auteurs (classiques, philosophes, chercheurs contemporains) dont vous  découvrirez la liste in fine.

Après la lutte contre la pandémie, la société blessée

Un patchwork d’emprunts appliqué au confinement et à ses conséquences

Qu’est-ce que le confinement nous aura apporté de plus ? Rien, en dehors de la gêne, si ce n’est de nous avoir offert l’occasion de méditer les enseignements dispensés par nos maîtres depuis plusieurs millénaires. Il nous reste à en tirer la substance, adaptée à nos aspirations de l’heure pour autant qu’elles ne sont pas déraisonnables, et à mettre leur sagesse en pratique. Encore faudra-t-il ne pas céder au bruit et à la fureur qui couvent depuis deux mois, au risque de nous précipiter dans l’enfer des plaintes, du ressentiment et de la tentation d’en découdre : « Ne pas railler, ne pas déplorer ni maudire, mais comprendre », écrivait Spinoza, qui savait à quoi s’en tenir, dans son Traité politique publié à titre posthume en 1670.

A défaut de mieux, l’épreuve aura au moins permis de révéler les vertus et turpitudes de ceux qui de leurs piédestaux ou de leurs chaires sont censés veiller sur notre bien être, sans que l’on puisse prévoir de quel côté penchera, au terme de nos avanies, la balance : vers toujours plus de compétition et de prédation ou vers plus de solidarité. Car, s’il est un paradoxe de ce grand bal masqué, qui nous a réunis pour mieux nous séparer, c’est de nous avoir dévoilé l’opportunisme dont, empêtrés dans leurs entrechats, font assaut les figurants. Pour l’heure, le brouillard du confinement n’en dissimule pas moins le Joker qui saura saisir la première opportunité, par définition imprévisible, de se présenter en dernier recours contre l’effondrement et en sauveur de la terre et de ses habitants, toutes espèces confondues ! 

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