BANLIEUES – Pointe avancée de la clinique contemporaine (2011)

Un livre de Louis Sciara, psychanalyste lacanien

La vague des attentats terroristes de 2015 et des années suivantes a fait surgir sur la scène médiatique et dans la presse spécialisée un double questionnement : d’une part, quel rapport dans le passage à l’acte entre le psychisme des individus qui s’y livrent et les idéologies empruntées à d’autres cultures, qui les motivent ? D’autre part, quelle influence peuvent bien avoir le milieu (géographique, culturel) et, d’une manière générale, les conditions économiques et sociales sur le développement de la personnalité, le comportement et, spécifiquement, les conduites déviantes ?

Erwan Ruty, directeur de Ressources Urbaines, l’agence de presse des quartiers en difficulté, signait dans la revue Esprit, en Octobre 2019, un article intitulé : « Les banlieues, laboratoires politiques de la France ». Il constatait que « les banlieues subissent une dépolitisation d’où peut émerger une dilution dans la marche libérale-consumériste de la société française (entrepreneuriat et cultures urbaines) ou bien un repli sur soi communautaire (religieux ou indigéniste) ». Mais s’il y a loin de l’émeute sociale à la révolution politique, il y a beaucoup moins loin d’une situation sociale donnée à la révolte individuelle. Du moins est-ce ce que tend à montrer Louis Sciara, psychiatre et psychanalyste lacanien, dont le livre relate une expérience de praticien à Nanterre (92) et Villeneuve-Saint-Georges (94).

Avant d’être des laboratoires politiques, les banlieues se prêteraient à un examen et à un travail clinique éclairant les dérives de la société contemporaine : « Mon hypothèse sera de faire valoir le caractère paradigmatique de cette clinique des banlieues, au point de supposer qu’elle pourrait constituer la pointe avancée de la clinique contemporaine », commente-t-il.  En effet, « bien au-delà de la question des banlieues, il est nécessaire d’étudier les déterminations, les incidences subjectives de la ségrégation, ce symptôme social qui diffuse dans le monde contemporain, d’en préciser ses principales coordonnées structurales ». Plutôt que de « banlieues », dont l’étymologie a été occultée, Louis Sciara préfère parler « d’espaces ou de territoires de ségrégation sociale », qu’il distingue des « lieux », désignés par leurs noms à la différence de ces espaces. C’est que « notre société contemporaine est assujettie aux effets conjugués du “discours capitaliste” et d’un scientisme de plus en plus prégnant », qui entretient  l’illusion que les objets de consommation pourraient combler le manque qui nous constitue comme sujet au sens de la psychanalyse. Or, estime l’auteur, la réinterprétation de Freud par Lacan, dans la mesure où elle met l’accent sur le pouvoir du langage et à travers lui de la parole permet justement de faire le lien entre l’individuel et le social : « Il n’y a pas de sujet de l’énonciation, de la parole, qui ne soit dépendant de l’Autre, ce qui confère au sujet une dimension intrinsèquement sociale ». En tant que « praxis » la psychanalyse est à la croisée de la théorie et de la pratique (thérapeutique) et l’œuvre de Lacan, en s’appuyant sur « la dialectique du sujet dans son rapport à l’objet » fait ressortir, mieux que toute autre discipline, le double versant constitutif du sujet, qui contribue à l’ancrer dans le social : l’aliénation et la responsabilité ;aliénation en tant qu’il est dépendant d’autrui et responsabilité en tant qu’il est appelé à répondre de ses actes.

Notre compte rendu laissera de côté le versant clinique de l’ouvrage, faute de compétence suffisante pour en parler et pour mieux focaliser sur la relation entre le développement psychique et l’environnement dans un contexte marqué par le problème de l’intégration de ce que l’on désigne comme les « minorités visibles ». C’est à travers son expérience de clinicien que l’auteur nous fait part de ce qui lui apparait problématique s’agissant de l’articulation du niveau collectif et du niveau individuel dans cet environnement pauvre qui caractérise certaines périphéries urbaines tenues à l’écart du tourbillonnement intellectuel, productif et consumériste du cœur des grandes villes . Le verre grossissant des névroses et psychoses qu’il a eu à traiter en tant que psychiatre et psychanalyste lui permet de spécifier l’impact de conditions matérielles, économiques et sociales sur des populations défavorisées, sans pour autant sous-estimer ce qui relève de l’évolution générale de sociétés irrésistiblement entraînées par le courant de la mondialisation.

En préalable, compte tenu de son terrain d’étude, les « banlieues », l’auteur introduit une distinction primordiale entre exclusion et ségrégation. L’exclusion a rapport à l’individu et présente une double polarité : élimination d’un lieu, d’une part, fermeture sur une intériorité, d’autre part. Le juif errant en est la figure archétypique. En ce sens l’exclusion reflèterait la division du sujet, la coupure d’avec l’objet, sachant qu’il n’est pas de sujet sans objet qui lui soit extérieur. La logique de la ségrégation est différente, qui s’applique à une collectivité, dont les esclaves et les victimes de l’apartheid constituent le prototype. Alors que les exclus se retrouvent seuls, ceux qui subissent la ségrégation ont tendance à se constituer en communautés pour la défense de leurs intérêts. D’où les phénomènes d’identification relevant de l’imaginaire qui en résultent, avec pour corollaire le « séparatisme », caractéristique d’un monde globalisé qui se fragmente toujours plus : « ville-monde »[1], qui « condense non seulement la diversité des populations, des langues, des cultures, des religions, mais aussi les disparités sociales, économiques, architecturales, environnementales ». Ségrégation et identité sont liées : « la logique de la ségrégation met à mal l’identification symbolique sur le plan collectif » et « peut engendrer une atteinte de l’identification symbolique au niveau individuel ». C’est en ce sens qu’il revient à l’identification symbolique de faire le lien entre l’imaginaire et le réel. A défaut, les risques de déviations, tant du côté des individus que de celui de la société, ne sont pas à exclure. D’autant plus que le capitalisme, dans la forme  radicale qu’il prend de nos jours, conduit à une « dérive perverse » qui peut déboucher sur des « psychoses sociales » (communautarismes intolérants, à tendances terroristes), homologue aux psychoses individuelles (paranoïas).

Ainsi, au fil de ses observations, l’auteur établit la liaison entre le niveau de l’individuel et celui du social et souligne en même temps  les risques de dérive d’un malaise social de nature à favoriser le développement de psychoses individuelles susceptibles de s’agréger pour se convertir en psychose collective, symptomatique d’une société dont les individus sont en rupture de ban. Le sujet victime de la ségrégation peut d’autant plus se laisser entrainé à des identifications dévoyées que l’autorité paternelle[2], dont la psychanalyse a démontré l’importance, est affaiblie, rendant problématique la structuration et l’affirmation de la personnalité faute de repères ou d’un idéal auquel se raccrocher : la « dégradation progressive de la fonction paternelle » à laquelle on assiste a ainsi pour conséquence d’exposer les populations les plus fragiles à des influences idéologiques nuisibles. « D’où l’apparition et le déploiement d’extrémismes politiques et religieux dans beaucoup de ces territoires de ségrégation sociale. » Et ce, d’autant plus que les disparités territoriales tendent à s’accroitre, « comme si le progrès social, malgré ses avantages et ses bienfaits, charriait nécessairement des effets délétères, prenant plus d’ampleur et d’intensité avec les populations des lieux les plus déshérités ». Le malaise se fait d’autant plus menaçant que parallèlement à l’affaiblissement général de l’autorité paternelle, déjà dégradée en autorité parentale, nous sommes plongés dans une société de moins en moins différenciée où l’altérité est dépréciée, conséquence de l’idéologie égalitariste qui imprègne la démocratie. Comme si les inégalités économiques croissantes avaient pour contrepartie un nivellement apparent des classes sociales, des générations, des sexes, des hiérarchies ayant pour finalité de les masquer leur réalité. La dérive perverse du capitalisme est ainsi étroitement liée à la ségrégation, qu’elle s’efforce de démentir : « La logique la plus radicale de la ségrégation, écrit l’auteur, se fonde sur une identification symbolique tronquée » en ce que le discours du capitalisme[3] tend à faire la part belle à l’imaginaire au détriment du symbolique, dont la chaine des signifiants rend compte de nos conduites. Les objets de consommation, multipliés à foison, se retrouvent investis d’une image d’autant plus séduisante qu’ils sont ravalés au rang de besoins, susceptibles d’être satisfaits dans l’instant. En actualisant la jouissance, en minimisant les interdits, le consumérisme tue le désir.  Ainsi, la « civilisation planétaire de l’image renforce la tendance aux identifications imaginaires » conduisant à « donner moins de poids à la parole et au langage ».

Mais la ségrégation, phénomène collectif, peut aussi avoir des effets au niveau individuel, c’est l’exclusion, qui touche les sujets les plus fragiles, lesquels se mettent malgré eux ou de leur plein gré en dehors de la société : le désir qui nous constitue en tant que sujet étant lié au manque, « à trop boucher le manque avec des objets de consommation, nous nous exposons à plus de risque de psychose sociale ». Et le risque est d’autant plus grand que l’on se trouve dans un environnement défavorable matériellement et socialement, d’où la justification de « pointe avancée de la clinique contemporaine ».

L’intérêt du livre de Louis Sciara est de placer la problématique des effets des espaces urbains en déshérence sur la psychologie des individus au niveau du langage. Il part du postulat lacanien que le langage, à travers la parole, exprime tout en les masquant les conflits inconscients du sujet désirant (cf. le sempiternel mantra : « L’inconscient est structuré comme un langage. ») ; lesquels conflits, bien que enfouis sous les strates d’une histoire personnelle et familiale, ne sont pas sans être actualisés, voire provoqués, par des évènements de la vie sociale qui sont tributaires d’un environnement physique (habitat) et économique (emploi). L’auteur laisse ainsi supposé que le sujet divisé – ce pourquoi il recherche toujours un objet auquel se rapporter pour combler son incomplétude – aurait pour corrélat la société ségréguée dont les effets pourraient être pervers sur le plan de la division subjective. Reste à élucider cette relation dans les conditions économiques et sociales actuelles : la division est-elle inhérente à un système, le système capitaliste, actualisation et subversion de la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave ? Ainsi que la relation non moins problématique entre la situation de ces banlieues marginalisées et la société globale qui les inclut tout en les rejetant – ambivalence de toute ségrégation : les grands ensembles, symptôme d’une société « névrosée » ?

Pour faire ressortir les spécificités de cette « clinique des banlieues », Sciara établit une distinction essentielle entre ce qu’il appelle le « lieu de vie » et le « lieu de la subjectivité ». Le premier correspond au lieu de la résidence des sujets alors que le second renvoie à « celui de sa parole et de son dire », qu’il tient en grande partie du milieu familial et de sa filiation alors que le second relève de déterminations environnementales et sociales qui viennent percuter la subjectivité. Or, écrit l’auteur, il s’avère que « le lieu de vie influence le lieu psychique, via le rapport permanent à l’Autre » et que « parmi les adolescents, les adultes jeunes et même parfois plus âgés de ces banlieues défavorisées, beaucoup semblent plutôt mal assurés de leur position subjective ». Les spécificités de cette « clinique des banlieues » repérées par Sciara relèvent, ainsi, principalement du rapport à l’Autre[4] : à travers le langage, d’une part, la question de l’intégration des immigrés et étrangers, d’autre part.

S’agissant du rapport à l’Autre à travers le langage, l’auteur note avec Alain Rey (le rédacteur actuel du Robert), qui a établi un Lexik des cités, que si les mots ne connaissent pas de frontières ce qui caractérise le langage propre aux « cités » c’est l’intrication des formes écrites et orales qui s’appuient sur une gestuelle dont témoignent le slam en poésie et le rap en musique ; le tag, forme graphique équivalant à une signature, étant plutôt à mettre en rapport avec l’attachement à un territoire, dont on défend l’appropriation. Mais ces formes spécifiques, qui relèvent d’un art qualifié de populaire, dénigré par cela même, n’en imprègnent pas moins la langue d’expression courante, qu’ils contribuent à enrichir, et tendent à se généraliser. Autre particularité : le recours à la métonymie (déplacement du sens des mots sous des signifiants qui ne leurs correspondent pas) plutôt qu’à la métaphore (condensation du sens dans des images), ou l’inversion des syllabes dans le cas du verlan. L’auteur relève à cet égard les deux fonctions indissociables qui s’attachent à ce langage ancré dans la réalité sociale : une « fonction cryptique », d’une part, manifestant une volonté de rester dans un entre-soi fermé aux autres, une « fonction identitaire », d’autre part, destinée à marquer sa différence en même temps que son appartenance à un groupe social. Ce qui, en d’autres termes, confirme « qu’il y a bien un langage spécifique des cités, qu’il est issu d’une ségrégation sociale […] ».

Louis Sciara attire, à cet égard, l’attention sur « la prévalence de la dimension imaginaire » par rapport à la dimension proprement symbolique, expression d’un « véritable malaise existentiel ». C’est pour lui la marque d’une « dévalorisation de la parole au profit de l’action ». Tendance accentuée par le recours à des technologies, ordinateurs et portables, qui s’appuient sur d’autres signes codés que ceux de la langue parlée ou écrite (langages elliptiques, comme celui des textos, recours aux images, vidéos…), sachant qu’ils ont pour effet de faire passer le code avant le message, qui s’en trouve sinon occulté, du moins fortement déqualifié. L’auteur interprète ces évolutions, générales mais plus accentuées dans les banlieues défavorisées, comme l’indice d’une tendance qui ne cherche pas tant à gommer l’Altérité qu’à la réduire. Ce n’est pas l’Autre qui est nié, mais c’est sa parole qui est discréditée. Et sans la parole que reste-t-il de l’Autre ? Il se retrouve comme noyé parmi des objets de consommation qui donnent l’illusion qu’on peut s’en servir à volonté, voire, s’agissant de l’autre sexe, en tirer une jouissance immédiate !  La subversion du langage serait ainsi l’indice d’une perversion générale de la subjectivité mettant en cause l’altérité en corrélation avec l’aliénation, que vient renforcer la ségrégation sociale : « Nous nous construisons en effet comme sujet via un processus d’aliénation qui fait que notre image s’étaye sur l’image du semblable (nous n’aurons jamais accès à notre image réelle) dans un va-et-vient incessant qui en passe par les divers aspects imaginaires présents dans toute relation à l’autre : agressivité, amour, jalousie, envie, etc. » Or, il se trouve que dans ces banlieues défavorisées non seulement le social rabaisse la parole, mais celle-ci se trouve de surcroît subvertie par le discours que le capitalisme surimpose au langage ordinaire, un discours consumériste. Autrement dit, c’est bien à une mutation générale du lien social à laquelle on assisterait, mais qui se spécifierait dans les marges de l’espace social.

Le retentissement social de la question du rapport à l’Autre dans les banlieues défavorisées est accru du fait de la disproportion de la population immigrée et étrangère par rapport à la moyenne nationale (les personnes de nationalité étrangère y sont trois fois plus nombreuses que les Français d’origine étrangère !). « En effet, écrit Louis Sciara, ces sujets, hommes et femmes, adultes, adolescents et enfants sont confrontés inévitablement à un double registre symbolique : celui des valeurs de leur culture d’origine et celui, Autre, des valeurs du pays d’accueil. » La division du sujet, inhérente à une histoire personnelle et familiale singulière, ayant sa source dans le complexe d’Oedipe et la castration symbolique, est comme redoublée par cette division culturelle qui s’impose à lui et qu’il vit dans le tiraillement. Ce qui n’est pas sans répercussion sur son développement psychique et, par le biais des relations qu’il entretient avec son milieu et qui peuvent en être affectées,  sur la cohésion des sociétés  locales d’accueil que sont, entre autres, les grands ensembles. L’auteur, à travers des études de cas auxquels il a été confronté, expose les différences qu’il a pu constater entre les diverses générations d’émigrés, fils et petit-fils d’émigrés, selon leurs pays d’origine, quant aux conditions plus ou moins conflictuelles de leur l’intégration.

Alors que la première génération, celle de l’exil des années 50, prise « dans la confrontation permanente entre les valeurs symboliques de la terre d’accueil, du travail, des droits sociaux et celles de leur naissance, de leurs aïeux, de leur appartenance culturelle, religieuse et linguistique », est acquise au compromis, la deuxième génération est plus radicalement tiraillée. Elle « fait entendre à son insu sa division subjective dans son écartèlement entre l’Idéal des traces ancestrales et les idéaux dans lesquels [elle] peut se reconnaître socialement, en particulier ceux de la République et de la démocratie ». Et l’auteur de préciser que « la clinique concernant cette deuxième génération – c’est vrai dans les deux sexes – est centrée par la fonction phallique et par la question du Nom-du-Père. » Quant à la troisième génération, née en France et y vivant, génération de la « Marche des beurs », à la différence de celle qui l’a précédée, flottant dans un « espace de l’entre-deux cultures », ses sujets se trouvent projetés malgré eux dans « un espace topologique mal définissable, où ils sont comme étrangers à la fois à la culture française et encore plus à distance de la culture de leurs parents. Ils ne se reconnaissent vraiment ni dans l’une ni dans l’autre ». De sorte qu’ « on observe un émoussement de la fonction phallique, une mise en question de l’Altérité, des expressions différentes de la position subjectives… » La division subjective y est à ce point incertaine et l’Idéal du moi tellement en déshérence que les sujets sont enclins à se poser en victime d’une société dont ils ressentent trop l’hostilité pour ne pas avoir de vindicte à son égard. De la tendance à se comporter en justicier à la dérive dans la délinquance, le pas est d’autant plus vite franchi que la société consumériste dans laquelle ils baignent fait moins de différence entre les objets de consommation échangeables, hommes et femmes indistinctement inclus.

Parmi les symptômes que révèle cette situation propre à certains territoires, dont les grands ensembles, Louis Sciara retient en premier l’échec scolaire. Il met en cause, sur la base d’une distinction entre savoir conscient, qui s’apprend, et savoir inconscient, spontanément acquis, un apprentissage qui ferait fi de la nécessité pour l’enfant de devoir renoncer à « la jouissance inhérente à la relation avec sa mère ». Renoncement d’autant plus difficile que l’enfant en âge scolaire quittant le giron familial pour l’école doit passer d’un milieu culturel à un autre, ce qui est le cas des enfants d’immigrés.

Autres symptômes sont les « mises en acte ». Il est de fait que dans les banlieues défavorisées la parole est délégitimée au point de céder la place à la « mise en acte » sous forme de violences (sur soi-même ou les autres) ou de consommation de drogues conduisant droit à la délinquance ; étant précisé que la « mise en acte » n’est pas réductible à l’acte pur mais est toujours liée au langage, et qu’à la différence de l’acte pur, qui vaut engagement, elle exclut le sujet. « Mise en actes » encouragée par le discours du capitalisme qui fait miroiter toujours plus de jouissance immédiate pourvu qu’on s’en donne les moyens, quitte à avoir recours à la violence. Aussi, quand on aborde la question des symptômes, on ne peut éviter le problème que pose l’inconscient, lequel, s’il n’est pas une substance, n’en est pas moins réel. Or, c’est à ce niveau, et notre auteur y insiste, que la responsabilité entre en jeu avec la subjectivation, entendue comme faculté d’échapper à ses déterminations. La cause mérite d’être entendue : la division, rappel de la castration symbolique, est inhérente au sujet, mais ce dernier n’est pas quitte pour autant, il lui revient de l’assumer, la parole, chaine de signifiants, aidant ; sachant que dans ce processus mettant en mouvement les signes, les signifiés sont secondaires. La suture, qui conduit à la psychose (paranoïa) [5], n’est pas la solution.

De cet examen, Louis Sciara conclut sur le phénomène des bandes pour constater qu’il a évolué avec le temps, les bandes actuelles des « jeunes de cités » étant plus fragmentées que ne l’étaient celles des « blousons noirs » des années 50-60 ou des « loubards » des années 75-80. Interprétées comme la conséquence d’un affaiblissement général de la fonction paternelle et de l’altérité, elles sont emblématiques de la ségrégation qui affecte les sociétés contemporaines, lesquelles poussent ces « jeunes des cités » à se rassembler autour d’un chef, compensation à leur désarroi. La bande ne serait alors qu’une « prothèse imaginaire » destinée à suppléer le déficit de « symbolique ». Leur constitution serait l’aboutissement d’ « une fragmentation progressive des classes populaires » et d’« une paupérisation accentuée des plus démunies d’entre elles » accompagnant « une dégradation de leurs espaces d’habitation ». Processus pouvant conduire au repli communautariste, d’ordre ethnique ou religieux, l’identification à une bande serait l’alternative à l’exclusion, incarnée par les SDF, entre autres « paumés ». Mais, note l’auteur, on aurait affaire à des comportements plus psychotiques dans ce dernier cas, plus névrotiques dans le premier.

En bref, pour résumer un livre dense, au risque de simplifier outrancièrement les thèses de notre auteur, dans les banlieues défavorisées, dont les grands ensembles sont les premières lignes, la prévalence de l’imaginaire sur le symbolique, de l’image sur la parole, repousse les limites du réel, moins que jamais accessible, et le discours du capitalisme aura, dans ce contexte, « un impact significatif sur les remaniements de l’ordre symbolique, c’est-à-dire sur notre rapport au langage ». Les objets de consommation offerts par le marché donnant l’illusion que le manque constitutif du sujet peut être comblé, celui-ci est impuissant à assumer sa division et, partant, incapable de prendre en main son destin. Comme si le discours social venait gommer une histoire individuelle qui ne trouve plus à s’exprimer qu’à travers des symptômes névrotiques : angoisse, obsessions, phobies, comportements hystériques… Mais, si les dérives auxquelles on assiste dans ces espaces de déshérence présentent des spécificités, elles n’en traversent pas moins la société dans sa globalité, affectée qu’elle est par  la mise en cause de la fonction paternelle et de la loi symbolique de la castration qui caractérise notre modernité. Raison pour laquelle l’auteur refuse de référer les  banlieues défavorisées à une « clinique des névroses contemporaines » et préfère les rapporter à une « clinique contemporaine des névroses ».

***

On saura gré à Louis Sciara d’avoir évité de « verser dans une clinique des catégories sociales », risquant de nous faire participer à la discrimination que les habitants des territoires de la ségrégation subissent que trop. On lui saura gré également d’avoir relié l’individuel au collectif dans lequel il est immergé et d’avoir resitué la clinique pour laquelle il œuvre dans son rapport à l’économique et au politique. Mais puisqu’il clôt son livre sur des interrogations, on ne peut s’empêcher de lui poser une ultime question qui, en tant que praticien de l’urbanisme, nous taraude : en parlant d’une « clinique des banlieues » ne sous entend-il pas qu’on aurait, malgré tout, affaire à des espaces pathogènes comme il existe des milieux familiaux pathogènes ? Et si c’était le cas, il faut avouer que nous resterions sur notre faim. Car en quoi ces espaces seraient-ils plus pathogènes que d’autres ? Cela tiendrait-il à la composition de la population, à la qualité délétère des relations sociales, à la pauvreté de l’aménagement du cadre urbain, à son insertion déficiente dans l’agglomération ? Autant de questions qui mériteraient alors d’être posées, sachant bien que si l’immigration a fortement pesé sur le destin de ces quartiers, elle n’est pas seule en cause, loin s’en faut. Autrement dit, la « clinique des banlieues » mériterait d’être mieux articulée à une réalité sociale, qui, depuis quarante ans, échappe à la politique de la ville, à moins que ce ne soit la politique de la ville qui devrait être mieux articulée à la « clinique des banlieues ».

Lacan n’a-t-il pas réagi à une pratique de la psychanalyse, aux Etats-Unis notamment, soumise au « discours du capitaliste » et mise au service d’une société consumériste  placée sous l’emprise trop exclusive de l’économique ? N’a t-il pas, pour ce faire, chercher à faire de la psychanalyse une science, statut qui lui était contestée, et ce, paradoxalement par un retour à Freud, dont la philosophie était plus portée vers l’herméneutique. Y est-il parvenu en plaçant la discipline sous l’enseigne du structuralisme, en décrétant que l’inconscient était structuré comme un langage, dominé par le jeu interchangeable des signifiants, évacuant un peu précipitamment le lien qui les unissaient aux signifiés sous la barre de la fraction ? La psychanalyse lacanienne, est bien seule parmi les sciences humaines, à avoir résisté à la défection que le structuralisme a connue durant le dernier quart du XXe siècle. N’y a-t-il pas contradiction à vouloir délester une science éminemment humaine de ce qui fait sens ? Une phénoménologie de la ville, et de la banlieue qui lui est indissociable, ne nous fait-elle pas au contraire prendre conscience qu’il n’y a pas de hiatus entre ce qui fait signe et le sens qui lui est sous-jacent et qu’il y a place pour un imaginaire libérateur ? Un essayiste comme Pierre Sansot l’a amplement démontré à travers sa « Poétique de la ville ». Et c’est bien, hélas ! de cette incapacité à donner un sens à la ville, en articulant le social à l’urbain, dont la « politique de la ville » a fait preuve depuis quarante ans. La ségrégation sociale et territoriale a des causes profondes : économiques, géographiques, historiques… Louis Sciara en a démontré les effets destructeurs sur la personnalité des habitants les plus fragilisés des grands ensembles de banlieues ; espaces qui demeurent relégués malgré les efforts consentis par les pouvoirs publics associés aux urbanistes, aménageurs et acteurs sociaux pour y remédier ; témoins d’une société divisée dans son corps et dans son âme. Une « clinique des banlieues » pourra contribuer à panser des plaies, mais ne suffira pas à crever l’abcès pour que les citadins, de quelque origine qu’ils soient, ne se sentent plus étrangers à leur ville, mais en accord avec ses pierres, qui forment paysage avec la nature qu’on aura pris soin de réintroduire.


[1] Terme emprunté avec celui de « monde-ville », son corollaire, à Marc Augé dans Où est passé l’avenir ?

[2] La fonction paternelle est désignée par Lacan par un signifiant : le « nom-du-père ». Elle est indissociable de la loi symbolique de la castration, clé de voute de la psychanalyse avec le complexe d’Oedipe.

[3] Lacan parle du « discours du capitaliste » qui vient subvertir le « discours du maître », référence à la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel. De ce dernier discours il déduit le « discours de l’universitaire », détenteur du savoir, le « discours de l’hystérique », celui dont la division est mise à mal (le névrosé), et le « discours de l’analyste », en position d’écoute. Ces quatre discours, auxquels vient donc s’adjoindre le « discours du capitaliste », forment boucle.

[4]Lacan établit une distinction entre l’autre, avec une minuscule, et l’Autre avec une majuscule ; le premier relevant de l’ordre de l’imaginaire, le second de celui du symbolique. Le « Grand autre » serait le lieu du langage et de la loi, dont le sujet est l’héritier par l’intermédiaire de la mère ; le « petit autre » correspondrait à l’ego ou son double l’alter ego. Expression de la division du sujet, l’Autre avec un grand A devrait avoir la préséance sur l’autre avec un petit a. Or le drame des sociétés contemporaines, c’est de voir ce dernier supplanter de plus en plus le premier. Dans notre commentaire du livre de Sciara, considérant que « l’un est dans l’autre » nous ne ferons pas de distinction, au risque d’introduire une distorsion dans la théorie. C’est bien toujours la problématique de l’Autre, quelque soit son niveau d’appréhension, qui est en jeu et autour de laquelle tourne les thèses de l’auteur, de l’Autre avec son corps, l’image qu’il s’en fait (imago), le sens qu’il donne à ses actes. Du moins est-ce ainsi que nous le comprenons.

[5] Tout comme la dissociation psychique caractérise la schizophrénie, autre pôle des psychoses.


https://citadinite.home.blog/2020/01/10/lautre-face-des-miserables-synthese/

AUX SOURCES DE LA PHOBIE DES VILLES ?

Sans feu ni lieu – Signification biblique de la grande ville. Un livre de Jacques Ellul (1975)

La pandémie a réactivé des réflexes « urbanophobes » et le confinement amené à nous interroger sur les rapports de la ville de pierre, de béton et de bitume à la société qui habite dans ses « murs ». En même temps que la pandémie nous révélait la fragilité du rassemblement des hommes dans la cité, le confinement démontrait par l’absurde la solidarité qui les liait à elle.

Confrontés à ces antinomies, rien de tel que de se replonger dans les mythes qui sont à la source de notre histoire. Croyants ou pas, peu importe, ils sont signifiants. Et au-delà des différences d’interprétations (entre croyants entre eux et entre croyants et athées), c’est un même fond mythique qui permet, non pas d’expliquer mais de comprendre les ressorts d’une urbanité dans toute son ambivalence : caractère de ce qui est urbain à la fois en bien (civilité) et en mal (promiscuité, pollution…).

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POURQUOI «APRES» NE SERAIT PLUS COMME «AVANT» ?

Dionysos sur un guépard Mosaïque dans la « maison de Dionysos » à Pella (Grèce) Photo Yann Forget / Wikipedia

Les prémonitions du Guépard

« Après » ne sera plus jamais comme « avant » clame-t-on à tue-tête. Et si, défiant toute prédiction, rien ne changeait. Pourquoi ? Parce que la société recèlerait des ressources cachées (en capital, trésorerie, énergies renouvelables ou non…) dont les élites ont la garde, que le peuple méconnaît, bien qu’il en suppute l’existence. Et la pénurie (de masques, de tests, de lits de réanimation…) serait en conséquence d’autant mieux organisée d’un côté que les ressources cachées le seraient mieux de l’autre. D’où la justification a posteriori de la sentence proférée par Tancrède : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

Rien donc ne changerait, d’autant moins qu’on aura fait semblant de tout changer ! 

POLITIQUE ET CONFINEMENT

La « dissertation » qui suit se réfère, par le vocabulaire employé ou les idées émises à pas moins de vingt-quatre auteurs (classiques, philosophes, chercheurs contemporains) dont vous  découvrirez la liste in fine.

Après la lutte contre la pandémie, la société blessée

Un patchwork d’emprunts appliqué au confinement et à ses conséquences

Qu’est-ce que le confinement nous aura apporté de plus ? Rien, en dehors de la gêne, si ce n’est de nous avoir offert l’occasion de méditer les enseignements dispensés par nos maîtres depuis plusieurs millénaires. Il nous reste à en tirer la substance, adaptée à nos aspirations de l’heure pour autant qu’elles ne sont pas déraisonnables, et à mettre leur sagesse en pratique. Encore faudra-t-il ne pas céder au bruit et à la fureur qui couvent depuis deux mois, au risque de nous précipiter dans l’enfer des plaintes, du ressentiment et de la tentation d’en découdre : « Ne pas railler, ne pas déplorer ni maudire, mais comprendre », écrivait Spinoza, qui savait à quoi s’en tenir, dans son Traité politique publié à titre posthume en 1670.

A défaut de mieux, l’épreuve aura au moins permis de révéler les vertus et turpitudes de ceux qui de leurs piédestaux ou de leurs chaires sont censés veiller sur notre bien être, sans que l’on puisse prévoir de quel côté penchera, au terme de nos avanies, la balance : vers toujours plus de compétition et de prédation ou vers plus de solidarité. Car, s’il est un paradoxe de ce grand bal masqué, qui nous a réunis pour mieux nous séparer, c’est de nous avoir dévoilé l’opportunisme dont, empêtrés dans leurs entrechats, font assaut les figurants. Pour l’heure, le brouillard du confinement n’en dissimule pas moins le Joker qui saura saisir la première opportunité, par définition imprévisible, de se présenter en dernier recours contre l’effondrement et en sauveur de la terre et de ses habitants, toutes espèces confondues ! 

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DISTANCIATION SANITAIRE, DISTANCIATION SOCIALE ?

Masques tragique et comique – Mosaïque du Roma National Museum (Photo Nicolas Vollmer / Flickr)

Dans le théâtre antique, le théâtre , la Commedia dell’arte, le Bread and Pupett theater… le masque était de rigueur, déjà instrument de distanciation comme le voulait Brecht à des fins politiques.

Sauf que, confinement oblige, la distanciation serait censée aujourd’hui ne poursuivre que des fins sanitaires. Mais pourquoi alors parler de distanciation sociale au lieu de distanciation sanitaire. Sinon parce que de provisoire, le port du masque, sous ses différentes formes – chirurgicaux, FFP, alternatifs – pourrait bien préfigurer un nouveau comportement face à autrui, désormais suspecté d’être potentiellement nuisible. Le masque antique, par-delà la mimesis, avait une fonction de catharsis. L’acteur pouvait jouer son rôle tout en sauvegardant son identité et le public pouvait projeter son agressivité sur  l’acteur sans risquer de se compromettre.  

N’aurait-on pas trop usé, dans le sillage d’Erving Goffman[1], de la métaphore du théâtre appliquée au spectacle de la rue. On joue sur scène, on vit dans la rue en se « frottant » aux autres. Briser le quatrième mur comporte toujours le risque de confondre l’art et la réalité. Dans le théâtre de rue, celle-ci perd sa fonction de rue, d’espace voué à la déambulation du public, avec tout ce qu’une déambulation collective implique de sociabilité.

Sans doute fera-t-on observer que le masque sanitaire ne recouvre que le bas du visage, laissant le regard, les yeux – dont la couleur concentrerait l’expression selon le sens commun – à découvert. Mais justement : « Le visage n’est pas l’assemblage d’un nez, d’un front, d’yeux, etc., il est tout cela certes, mais prend la signification d’un visage par la dimension nouvelle qu’il ouvre […]. Le visage est un mode irréductible selon lequel l’être peut se présenter dans son identité », écrit Lévinas dans Difficile liberté. A tel point précise-t-il dans Ethique et infini que « quand on observe la couleur des yeux, on n’est pas en relation sociale avec autrui ». Irréductibilité du visage à une forme, ouverture à un sens d’une profondeur incommensurable, ce que Lévinas appelle épiphanie, dont le masque, quel qu’il soit, nous prive. Ce qui se justifie au théâtre, qui transcende la réalité en en accusant les traits, nuit à la rue, qui nous immerge dans la foule, au sein de laquelle on se dévoile pour être aussitôt oublié. Dans l’espace public, les héros tragique ou comique juchés sur leurs cothurnes doivent le céder à la femme et à l’homme du commun.  

Le risque demeure qu’après le confinement, avec ou sans masque, les habitudes et les réflexes persistant avec la peur, la distance sanitaire se mue en distance sociale pérenne, au préjudice de ce vivre-ensemble, en vogue depuis l’aube de ce troisième millénaire, qu’on aura peut-être eu tort de galvauder. En témoigne la déclaration du Premier ministre : « Il va falloir s’habituer pendant longtemps à vivre avec le coronavirus », et la proposition du Cerema d’élargir les trottoirs de la capitale, rejoignant pour d’autres motifs celle de Caroline de Haas, fondatrice d’Oser le féminisme, etc.   

C’est de cette dimension comportementale que nous parle Edward T. Hall, promoteur de la « proxémique », dans son ouvrage : La dimension cachée (1971 pour la traduction française). Cachée parce que culturelle, mais bien réelle, et par voie de conséquence relative ; sensible donc aux us et coutumes et au passage du temps : précieuse mais fragile sociabilité. A lire ou à relire en ces temps de confinement pour prendre toute la « mesure » de notre rapport aux autres :

https://citadinite.home.blog/2013/10/06/xiii-une-psychosociologie-de-lespace-1-la-proxemique-dedward-t-hall-1966/


[1] Cf. La mise en scène de la vie quotidienne (deux tomes : 1. La présentation de soi, 2. Les relations en public).

RUES DESERTEES, THEATRES FERMES

Paris – Avenue de la Grande Armée – 26 mars 2020
Photo Eric Salard / Flickr

La revanche du biopouvoir

En 2003, dans un entretien avec Richard Sennett, sociologue auteur de La Chair et la Pierre, Falk Richter, dramaturge allemand, metteur en scène d’Hôtel Palestine s’exprimait ainsi : « plus le théâtre a lieu dans la politique et dans les médias, moins il y a lieu au théâtre. » Il y a peu encore, la comédie ou le drame investissant les espaces publics, on était tenté de presser metteurs en scènes et comédiens de s’en emparer pour qu’ils rejouent sur scène ce que la rue exprimait, afin de rendre l’espace public au citadin.

Aujourd’hui, la pandémie a convaincu le biopouvoir, impatient de faire ses preuves et comptant sur la vulnérabilité des citoyens, de vider la rue et de fermer les théâtres. Occasion de se donner en spectacle par médias interposés et, après des mois d’agitations et de grèves inlassablement reconduites, de renforcer son emprise sur des citoyens confinés pour la bonne cause.

Les thèses de Michel Foucault n’avaient pourtant pas besoin d’être confirmées depuis quarante ans que l’exercice de la politique s’efforce de s’y conformer à travers le contrôle des populations. Sauf à considérer que, s’estimant maltraité par le politique, le biopouvoir aurait trouvé dans la pandémie l’opportunité de prendre sa revanche.

A situation exceptionnelle, action publique d’exception, rétorquera-ton. Certes, mais une fois le pli pris encore faudra-t-il, le mal terrassé, déplier la page pour une nouvelle feuille de route. Ce sera au pouvoir politique de s’y atteler après avoir remis chacun à sa place. Sans illusions toutefois, la marque restera. Puisse-t-il en être malgré tout pour le mieux.   

CONFINEMENT ET URBANITE

A propos de la pandémie de coronavirus, on évoque couramment un « après » qui ne sera jamais plus comme « avant ». Un « après » d’autant plus inquiétant, sinon angoissant, qu’on peine à en esquisser les traits, quand on n’y renonce pas. Et si l’on se résigne malgré tout à vaticiner c’est bien pour conjurer cette angoisse face à l’inconnu, qui nous attend au tournant pour se dévoiler ; au tournant d’une échéance encore incertaine et redoutée en tant que telle. Faudra-t-il faire table rase du passé, d’une culture à grand peine accumulée depuis des millénaires, revenir aux sources, ou plus modestement nous régénérer ? Faudra-t-il consentir à nous adapter – passivement – au lieu de chercher à nous rendre, plus encore qu’avant, « maître et possesseur de la nature » ? Peut-être faudra-t-il bien plutôt composer avec elle – dans tout ce que le terme de « composition » implique de solidarité – pour nous rendre enfin « maîtres et possesseurs » de nous-mêmes.    

En attendant, le confinement s’impose à nous dans toute son ambivalence : dispositif de protection contre le virus, qui se mue malgré nous en « enfer » sartrien de suspicion généralisée de l’ « Autre », notre prochain, d’où proviendrait le mal et dont il faudrait s’éloigner pour préserver notre intégrité. De là les rappels à l’ordre des nostalgiques d’un retour à la nature, assimilé à la campagne, présumée vierge des maux de la civilisation urbaine. Retour à un ordre de l’entre-soi champêtre et du repli dans ses frontières géographiques et ethniques. Ordre de la « ruralité » opposée à l’anomie de l’« urbanité ». D’où les relents d’ « urbanophobie », qui trouvent dans la pandémie la confirmation de leurs prédictions apocalyptiques. Aujourd’hui comme hier, mais avec ce facteur aggravant que la pandémie vient s’ajouter aux bouleversements climatiques et à la réduction de la biodiversité, imputables à la civilisation urbaine, bouc émissaire de nos malheurs cumulés.

Rien de tel pour se défaire de la tentation d’un retour à la nature et du repli sur soi que de briser le miroir que nous tendent les collapsologistes, rejoints par les pourfendeurs de la mondialisation, pour prendre conscience de ce qui se joue derrière, à savoir la confrontation avec un espace public vidé de sa substance. Peut-être ne nous en fallait-il pas moins pour comprendre combien il est difficile de rivaliser avec l’espace public quand il s’agit d’animer les espaces privés auxquels la ville est réduite par ces temps de confinement.

De quelle « inquiétante étrangeté » ne sommes nous pas saisis, lorsque dérogeant à l’injonction des pouvoirs publics, nous nous risquons à sortir de « chez-soi » pour se retrouver en « soi-même », dans une ville vidée de ses habitants, décor déserté, à peine animé par quelque passant le plus souvent accompagné de son chien, ou par le vol de pigeons, dont c’est le royaume, mais qui ne sauraient survivre longtemps à ce régime tellement ils dépendent de nous, les humains.

Le contraste avec la ville d’« avant » est si saisissant que nous ne pouvons pas ne pas redouter ce que serait cette ville d’ « après », prémonition d’un cataclysme que nous promet une écologie « profonde ». Si profonde qu’après avoir touché le fond, comme d’un « trou noir », il serait impossible d’en sortir. S’il fallait une preuve par l’absurde de ce que l’ « urbanité » recèle de positif, elle est bien dans ce spectacle de désolation d’une ville dépourvue de ses âmes, réduite à l’enfilade de façades derrière lesquelles ruminent leurs occupants, désœuvrés, attendant on ne sait trop quoi, tellement l’air de la ville bruisse de rumeurs contradictoires. L’air de la ville, censé nous rendre libre selon l’adage.

On s’en voudrait de culpabiliser les citadins qui, fuyant le confinement, ont déserté la ville pour se réfugier, qui à la campagne, qui à la mer, qui à la montagne. On pourrait bien leur reprocher une forme de lâcheté, alors que tant d’autres sont comme assignés à résidence, contraints et forcés de servir leurs congénères victimes du sort. Mais on ne saurait leur en tenir rigueur, bien persuadé que, sitôt levé l’interdit, ils n’auront de cesse que de rejoindre la ville, leur ville. Une ville qu’ils auront eu tout loisir de rêver dans leur retraite pour l’animer d’un sang épuré de ses miasmes urbains à leur retour.

Car l’ « urbanité », aussi salutaire qu’inéluctable, a encore de beaux jours devant elle. Une urbanité autant soucieuse de la nature que de l’homme, moins que jamais opposable à la « ruralité » avec laquelle elle partage le temps, au rythme des saisons. En bref, une urbanité débarrassée de ses phobies, tout entière vouée au réenchantement de la ville, cité charnelle avant que d’être minérale.

Raison suffisante pour, profitant de notre confinement, se plonger à nouveau dans la lecture stimulante de trois textes de Georg Simmel :

  1. Les grandes villes et la vie de l’esprit,
  2. Sociologie des sens ;
  3. Pont et porte.

Trois textes datant respectivement de 1903, 1907 et 1909, mais qui n’ont rien perdu ni de leur fraicheur ni de leur pertinence :

https://citadinite.home.blog/2013/06/10/la-sociologie-formelle-de-georg-simmel-la-ville-entre-liberte-et-alienation-1903/

Bonne lecture en attendant le retour à une meilleure fortune !  

A propos de SOCIOLOGIE DE L’ESPACE de Martina Löw

La ville n° 2 (1910) – Robert Delaunay
Coldc reaction / Wikipedia

L’espace au cœur du phénomène urbain

Dans L’espace critique Paul Virilio l’avait dit : « Ubiquité, instantanéité, le peuplement du temps supplante le peuplement de l’espace. » Autrement dit, aujourd’hui, le temps aurait pris sa revanche sur l’espace, dont on affirmait, jadis, qu’il était la marque de la puissance alors que le temps était celle de l’impuissance (Jules Lagneau : Cours sur la perception in Célèbres leçons). Les nouvelles techniques de l’information et de la communication (NTIC) en décuplant les vitesses de transmission et raccourcissant les distances aurait réduit l’espace à la portion congrue. C’est au temps désormais de contrôler l’espace par le moyen des communications électroniques et des transports rapides, qui mettent l’espace à la portée de tout un chacun en un « rien » de temps. On n’aménagerait plus tant l’espace que le temps, objet de toutes nos préoccupations comme en témoignent les dispositions prises par des villes toujours plus nombreuses pour prendre en compte les temporalités qui rythment le quotidien des citadins.  La conséquence en fut un éclatement de l’espace conduisant à un phénomène de « désurbanisation » générale, comme si privés de nos repères dans l’espace on se raccrochait au temps pour en trouver. Pourtant, la planification du temps, réduite au court terme, n’a rien gagné à l’abandon de toutes velléités de planification spatiale depuis les années 80.

Dans ses Principles of Economics publiés en 1936, Alfred Marshall prétendait déjà que « l’influence du temps est bien plus fondamentale que celle de l’espace ». Ce qui n’a pas empêché des auteurs de langue allemande, héritiers du modèle d’équilibre spatial de von Thünen appliqué au XIXe siècle à l’agriculture, de prendre en compte l’espace dans leur réflexion économique durant l’entre-deux guerres : August Lösch et Alfred Weber. Intégré dans la théorie économique l’espace n’apparaissait plus neutre et pouvait influer sur les équilibres économiques. Par ailleurs, en 1933 Walter Christaller, géographe, élaborait sa théorie générale des « lieux centraux ».

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AU TEMPS DU CORONAVIRUS

Il court, il court le Coronavirus…
Department of Defense Issues Guidelines to personnel on Coronavirus – Photo Courtesy / Rawpixel

Fracture sociale, séparatisme et confinement

L’épidémie de coronavirus met au grand jour un des nombreux aspects du « séparatisme », terminologie adoptée le 18 février dernier par le président de la République lors de son déplacement à Mulhouse pour éviter le terme par trop stigmatisant de « communautarisme » appliqué à l’islam. C’est que le « séparatisme » ne concerne pas que le religieux mais traverse toutes les instances du social depuis l’économique jusqu’à l’idéologique en passant par le territorial. Difficile de prévoir sur le moyen et long terme l’impact de l’épidémie au niveau de chacune de ces instances. Sur l’idéologique notamment, le pire est à redouter, le confinement pouvant être brandi comme mesure générale d’assainissement démontrant par l’absurde la légitimité du repli sur soi, sur le groupe social, la classe, l’ethnie, la nation.

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L’INTROUVABLE « NATURE »DE LA VILLE

Cathédrale gothique dans une cité médiévale (XIXe s.)
Pieter Cornelis Dommerson
AndreasPraefcke / Wikimedia Commons

La « nature » de la ville – Esquisse d’une philosophie du phénomène urbain

Un livre bienvenu de Stéphane Gruet (Editions Poïesis : 2017)

Pourquoi à une politique urbaine (urban planning) a-t-on éprouvé le besoin d’adjoindre dans les années 80, une  politique de la ville ? Pourquoi cette politique n’a cessé de s’interroger sur l’articulation du « social » à l’ « urbain », qui a fait l’objet d’un rapport circonstancié de Thomas Kirszbaum au Comité d’Evaluation et de Suivi de l’ANRU en 2010[1] ? Au point de faire alterner « les » politiques, mettant l’accent tantôt sur le traitement social des quartiers dits « sensibles », tantôt sur la rénovation du bâti et des infrastructures, et ce au prix de démolitions traumatisantes pour les habitants.

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