D'UN APOCALYPSE A L'AUTRE OU DE CHARYBDE EN SCYLLA

L’Apocalypse de Dürer : « L’ouverture des cinquième et sixième sceaux » Wikimedia Commons

Instante est certes la recherche d’un retour, non pas retour à la nature, mais retour dans la nature. (Serge Moscovici – La société contre nature)

Tout pour plaire au XXIe siècle : être carnivore, militariste et bétonneur ! C’est que, dans sa relation à la nature et à la vie, de par sa fonction de prédateur indissociablement liée à sa qualité de  conservateur, l’homme participe à l’équilibre, si instable soit-il, de l’écosystème dans lequel il est immergé. Ne sommes nous pas devenus carnivores au terme d’une évolution irréversible, militaristes par pacifisme et bétonneur par nécessité ?

N’en déplaise aux « bobos », le végétarisme intégral, un pacifisme totalitaire et un écologisme étriqué auraient de telles conséquences, même en ménageant des transitions, que le résultat atteint à force de contraintes et de privations ne manquerait pas de nous faire retourner à l’état sauvage sur une terre inhabitable, où l’homme serait d’autant plus un loup pour lui-même que son espèce ne se distinguerait même plus de celle de l’animal, confirmant ce que les théories antispécistes auraient annoncé sans en tirer les conséquences apocalyptiques. C’est le grand paradoxe des tenants de la « collapsologie » et autres théories de l’effondrement que de nous précipiter dans ce qu’ils prétendent nous éviter en nous prêchant le « véganisme », le désarmement et le retour à la nature. 

Jamais les menaces qui pèsent sur le climat et la biodiversité ne doivent nous aveugler sur l’humaine condition : sa précarité commande de se solidariser avec la nature, dont nous ne saurions pas plus nous passer qu’elle de nous, ne serait-ce qu’en vue de la rendre… toujours plus humaine. A défaut de quoi nous risquerions d’accentuer encore un peu plus, et irréversiblement cette fois, un déséquilibre originel. Entre Hobbes et Rousseau il nous faut choisir, sachant qu’aucun n’a préconisé un « retour à l’état de nature », n’en déplaise à Voltaire. Autrement dit, ce qui est en jeu est peut-être plus le risque d’un effondrement de la démocratie que celui de la civilisation matérielle. 

CORRESPONDANCES

Je l’avais rencontré en train. Curieux bonhomme, représentant de commerce en appareils ménagers. Aussi insensible au défilement du paysage que peu soucieux d’avoir à me distraire de la lecture du livre qui m’absorbait, il entreprit de m’expliquer combien il aimait la vie, et son métier qui lui permettait de la vivre pleinement et dans toute sa diversité, au gré de ses voyages.

Son secret tenait en peu de mots prononcés sur l’air de la confidence : de toutes les villes dont il était amené à arpenter les rues en long et en large, bien rares étaient celles dans lesquelles il n’avait pas une femme aimée. Non pas de ces femmes de « mauvaises vies », comme on les désigne communément avec mépris, ou encore « légères », ainsi qu’on les appelle par euphémisme, mais des femmes d’autant plus aimées que chacune d’elles était attachée à une ville qui, pour être visitée par intermittence, ne lui était pas moins chère. C’est que, des descriptions qu’il pouvait m’en faire, elles partageaient le visage, presque trait pour trait, rendu pour rendu, avec toutes les nuances qu’un Vermeer savait aussi bien apporter dans ses portraits que dans ses perspectives. Comme si la perle fine pendue à l’oreille de la jeune fille valait bien la « précieuse matière du tout petit pan de mur jaune » cher à Proust de la vue de Delft. Et comme si à la vivacité du regard de la première répondait la sérénité de la seconde. Visage humain, miroir du paysage urbain.

Mystère des correspondances que trahit la rime !   

PROMOTION DE L’ART CULINAIRE

Banquet des dieux (1600-1630) Anonyme – Pays-Bas
Source : Vincent Steenberg / Wikimedia Commons

En 2002 était créé l’Institut européen d’histoire et des cultures de l’alimentation (Iehca) à la Villa Rabelais à Tours. En 2010 le « repas gastronomique des Français » était inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO. En 2017, la première Cité internationale de la gastronomie était installée à la Villa Rabelais. Depuis cette année on y dispense un enseignement « cultures et patrimoines de l’alimentation » de niveau master, mis en place par l’Ecole supérieure en intelligence des patrimoines (ESI-Pat).    

On ne peut que se féliciter que la gastronomie (pas si immatérielle que ça) soit reconnue comme un Art au même titre que la peinture, la sculpture, la musique, la littérature, … et fasse son entrée à l’université. La gastronomie n’est-elle pas une synthèse de ce qui a rapport au goût, à la vue, à l’odorat, au toucher, à la poésie en un mot.

Même le toucher y aurait sa part si l’introduction barbare des fourchettes au XVIe siècle n’avait pas peu contribué à nous en faire perdre le sens au nom du raffinement des mœurs, jamais trop policées quand il s’agit de la tenue de nos banquets mondains.

Il ne manquait que l’ouïe, aussi n’est-ce pas sans raison que le repas gagne à être accompagné de chansons et de musique.


Pour plus d’informations, voir Le Monde du 8 octobre 2019 (Pascal Galinier : « A Tours, la Ville Rabelais joue la renaissance de la gastronomie »).

LE SERPENT DE MER DE LA QUESTION FONCIERE

Vue aérienne du nord de l’agglomération parisienne : Argenteuil et Bezons
Citizen59 / Flickr

Dans une lettre de mission du 4 avril 2019 à Jean-Luc Lagleize, député de Haute-Garonne, le Premier ministre faisait le constat suivant :

« Dans certaines zones tendues, la part du foncier dans les opérations de construction de logements atteint couramment la moitié du coût d’un projet. Cette situation n’est pas nouvelle. Il nous faut désormais approfondir davantage les facteurs de renchérissement des prix du foncier, qui sont aujourd’hui le principal frein à la production de logements.

C’est pourquoi, j’ai décidé de vous confier une mission ayant pour objet la maîtrise du coût du foncier dans les opérations de construction. »

Lire la suite « LE SERPENT DE MER DE LA QUESTION FONCIERE »

QUAND LES MOTS PERDENT LEUR SENS POUR DEVENIR LE SUPPORT DE FANTASMES RAVAGEURS

Plutôt que de céder aux mirages d’une indignation dévoyée en allant manifester contre la prétendue islamophobie, toute affaire cessante, partez pour Cordoue et laissez-vous aller à déambuler entre les colonnades de la mosquée-cathédrale. Nonobstant sa désaffectation et l’incrustation d’une cathédrale au beau milieu de l’édifice au xvie siècle, l’architecture islamique impressionne toujours et on ne se lasse pas d’en admirer les fines arabesques.

Mosquée-cathédrale de Cordoue
Elaeudanla278 / Wikipedia

Pourquoi ne peut-on pas dénoncer le radicalisme, alerter sur les dérives de l’islamisme, sans être taxé d’islamophobe ? pourquoi ne peut-on pas, au non de la laïcité même, prendre la défense des musulmans comme de n’importe quel croyant menacé par les dérives du culte auquel il adhère ou persécuté, sans être voué aux gémonies par les gardiens d’un ordre public immuable ?

Ne serait-ce pas par un défaut de la pensée toujours prompte à opposer pour s’affirmer et incapable de prendre la mesure du réel derrière les clivages qu’instaure l’opinion, elle-même exacerbée par les réseaux sociaux.

Ce qui renvoie à l’éducation, dispensée par les parents, éducateurs, professeurs, médias,… beaucoup plus qu’à l’Etat, dont l’impuissance en la matière est patent, mais dont la responsabilité d’encadrement et d’orientation à travers les lois qu’il promeut et la parole qu’il prodigue reste entière.

Quand des représentants de l’éducation nationale se voilent la face et que l’Etat bafouille, on peut bien, hélas, désespérer, sans pour autant que cela justifie une manifestation dont le mot d’ordre n’est que l’expression du détournement d’un certain vocabulaire outrageusement exploité par des tendances partisanes inavouées.

La manif contre l’islamophobie n’a, à cet égard, rien à envier aux manifs pour tous.  

« CHACUN APPELLE BARBARIE CE QUI N’EST PAS SON USAGE »*

Tour du silence, Yazd (Iran) – Ggia / Wikimedia Commons

A l’automne les feuilles tombent des arbres, reposant, jaunies, sur la terre dénudée, sans plus de formalités.

Pourquoi nous concernant faire tant d’histoires pour notre mise en terre ? Parce que, fait de chair, nous n’en supporterions pas la pourriture ?

Les mazdéens exposaient bien leurs cadavres sur le faîte de Tours du Silence pour être dévorés par les vautours ! Moins sophistiqués, les rites de ces derniers ne répondaient que mieux à leur aspiration pour les cieux vers lesquels ils élevaient leurs Tours du Silence afin de mieux s’en rapprocher à l’heure des funérailles. Ultime aspiration qui n’avait d’égal que le mépris pour le monde d’ici-bas dont ces hommes avaient témoigné leur vie durant, mais duquel ils prenaient paradoxalement soin, soucieux qu’ils étaient de ne pas souiller la terre**.

Autres rites, autres cultures, autres échappées !


* Montaigne : Des cannibales (Essais : I, 31).

** Du point de vue de l’écologie, on notera que, selon le service funéraire de la ville de Paris, l’inhumation aurait un plus fort impact environnemental que la crémation : 11% contre 3% des émissions annuelles moyennes de gaz à effet de serre d’un Français en équivalent CO(source : p. Planète du Monde daté des 1er et 2 novembre courants).

LA VOGUE DES CRITIQUES DE LA BETISE (THEORIQUE ET PRATIQUE) NE SE DEMENT PAS

Grafitti de Robert Musil Robert Musil Museum, Klagenfurt (Autriche) Source : Neithan90 : Wikimedia Commons
Paul Lafargue Source : Rilettillo / Wikimedia Commons

On ne compte plus la quantité de livres – plus ou moins érudits – traitant de la bêtise depuis la conférence de Musil sur le sujet en 1937*.

On ose espérer qu’ils témoignent de l’intelligence de leurs obstinés auteurs à défaut de celle de la multitude. Manifestation perverse d’un élitisme conforté par le narcissisme !

« La meilleure arme contre la bêtise, conclut Musil : la modestie » ; non sans toutefois relever que « nous sommes tous bêtes à l’occasion ».

Reste à élucider les rapports de la bêtise à la méchanceté. Les imbéciles n’ont sans doute pas le monopole de la méchanceté, loin de là ; mais, admet Rousseau dans sa réponse au roi de Pologne qui l’avait interpelé au sujet de son Discours sur les sciences et les arts « les lumières du méchant sont encore moins à craindre que sa brutale stupidité ». Pourtant rien n’est moins sûr. Aussi, prend-il soin de préciser qu’« elles le rendent au moins plus circonspect sur le mal qu’il pourrait faire, par la connaissance de celui qu’il en recevrait lui-même ».

Ce n’est pas pour autant que l’intelligence exonèrera le méchant de ses forfaits.

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Enfin, on ne manquera pas de relever que la paresse ou l’oisiveté connaît la même vogue depuis le fameux entretien de Sénèque De otio jusqu’à l’Eloge de l’oisiveté de Bertrand Russel en passant par Le droit à la paresse de Paul Lafargue**, pour s’en tenir aux plus célèbres thuriféraires de cette inclination par ailleurs brocardée ; non qu’il faille établir une relation de cause à effet entre bêtise et oisiveté, mais plutôt y voir cette même fascination ambivalente qui ressurgit d’autant plus forte dans les temps de crise qu’ils sont propices au questionnement sur la nature profonde de l’homme : son rapport à la raison et à la liberté. 

Au reste, sans la bêtise, sans la paresse, moindres maux nécessaires, à quelles aunes estimer l’intelligence et la valeur du travail ?  

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* Dernier en date à ma connaissance, une  Histoire de la bêtise de François Bégaudeau chez Pauvert (janvier 2019). Gageons qu’il ne sera pas le der des ders, tellement la bêtise continue de fasciner. Signe de temps désertés par l’intelligence ? C’est encore Musil qui écrivait en 1931 : « Si la bêtise ne ressemblait pas à si méprendre au progrès, au talent, à l’espoir ou au perfectionnement, personne ne voudrait être bête. » Pourtant, il y a belle lurette que le progrès ne trompe plus personne, au moins depuis  le Discours sur les arts et les sciences de Rousseau. La bêtise n’a même plus besoin de masque pour se manifester au grand jour. Aussi, peut-on craindre que la fascination, au fil du temps, se mue en une indifférence, encore plus pernicieuse.

** Paraphrasant Cicéron, Lafargue va jusqu’à écrire : « un citoyen qui donne son travail pour de l’argent se dégrade au rang des esclaves […] », avant de conclure dans un élan lyrique : « O Paresse, prends pitié de notre longue misère ! O Paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses humaines ! »