L'AUTRE FACE DES "MISERABLES" (2)

La mutation de l’espace urbain : les quartiers Nord de Marseille

Les quartiers de Marseille

D’une manière générale l’orientation nord n’a jamais suscité de grand enthousiasme ; est-ce la raison pour laquelle les quartiers Nord de Marseille n’ont pas bonne réputation ? Après tout, le centre-ville est à peine mieux coté, la bourgeoisie ayant boudé les investissements des frères Pereire et la percée haussmannienne de la rue de la République (ex-rue Impériale) pour jeter son dévolu sur le sud. Attraction des Calanques ?

Pourtant le nord, territoire de coquettes bastides, ne manquait pas d’atouts, traversé qu’il était par les routes conduisant à l’étang de Berre et à Aix-en-Provence. Sous le second empire, le secteur n’en servit pas moins de déversoir d’une population interlope expulsée du centre-ville en vue de la réalisation de  projets  de rénovation inspirés des grands travaux du baron Haussmann censés le revitaliser, mais avortés, la bourgeoisie ayant choisi d’investir au sud plus plaisant, contribuant à la déqualification du centre de la ville et à l’abandon des quartiers nord.

Dans ces conditions priorité fut donné à la réalisation de pénétrantes, et de voies de contournement destinées à désengorger le centre, au besoin par le truchement d’une procédure de ZUP. La vitesse toujours, l’espace sacrifié au temps.

La priorité initiale donnée aux infrastructures sur l’intégration urbaine

Périmètre de la ZUP n° 1

Dans ce contexte historique, aujourd’hui les deux ensembles de Saint-Barthélemy–Picon–Busserine et Malpassé paraissent bien avoir une importance stratégique pour l’aménagement du secteur nord de la ville en raison de leur situation au cœur de l’ex-Zup n° 1, de part et d’autre de la L2, la rocade de contournement du centre-ville reliant l’autoroute Nord à l’autoroute Est. Les deux ensembles sont, par ailleurs, articulés au centre urbain du Merlan, hypermarché enjambant la L2, qui inclut dans sa structure des équipements culturels : un théâtre (scène nationale) et une bibliothèque publique. De sorte que la réalisation de cette infrastructure, malgré les équipements qui l’enjambe, faute d’une prise en compte suffisante de l’environnement, a accentué encore plus la fragmentation d’un territoire hétérogène déjà morcelé en unités villageoises disparates, auxquels sont venus s’ajouter au fil du temps squats et bidonvilles.  

La création du Grand Projet de Ville (GPV) en 1994 a constitué une première inflexion dans le sens d’une intégration. Le marché d’études de définition remporté par Christian Devillers en 2001 est à l’origine d’un renversement de la problématique initiale : la rocade que constitue la L2 (avenue Salvador-Allende) perd son statut de rupture pour devenir structurante, support d’un transport en commun en site propre, le tramway, qui relie les quartiers Nord au centre-ville. L’étude restera sans suite, mais contribuera à la prise de conscience de la relation dialectique entre voirie et projet urbain, lequel évoluera dans le sens d’une logique de construction coordonnée de la ville et de ses infrastructures. D’un « modèle circulatoire radioconcentrique » traditionnel, on s’orientera vers un modèle polycentrique : « Le problème est repensé en termes urbains et plus de transports », le pouvoir passant des ingénieurs aux urbanistes[1].

Les infrastructures, nouvelle opportunité pour le remodelage urbain

L’aménagement des deux secteurs, bien que structurellement liés sur le fond et la forme, avec le désenclavement, l’équipement et la mixité de l’habitat pour objectifs premiers, a été confié à deux équipes de maitrise d’œuvre différentes : l’Agence Devillers & Associés pour Malpassé et l’Agence Babel + Prado pour Saint-Barthélemy­–Picon–Busserine, à la tête de laquelle sont associés Michel Seban et Jean-luc  Perez, architectes-urbanistes.

Quartiers de Saint Barthélemy-Picon-Busserine et Malpassé de part et d’autre de la L2 et du centre commercial du Merlan

La transformation du secteur de Malpassé sous la houlette de Christian Devillers

Pour le Programme Local de l’Habitat 2013-2018 de Marseille-Provence-Métropole (MPM) « il s’agit d’accélérer la mutation d’un quartier d’habitat social, de le connecter aux pôles d’attractivités de l’agglomération, en valorisant un grand terrain vague. »

« En matière d’habitat, poursuit le PLH, le programme retenu par l’ANRU en juin 2010 a pour objectif d’une part d’offrir aux habitants actuels des conditions de vie améliorées, d’autre part de favoriser l’arrivée de populations nouvelles, par des opérations de construction neuves d’habitat social, de logements en locatif libre ou en accession à la propriété, et par l’accueil d’activités nouvelles. »

L’opérationnalité du projet passe non seulement par la prise en compte des contraintes de l’espace mais également par celles qui son liées au temps. L’intégration des différentes phases dans le projet d’ensemble est, dans cet esprit, aussi importante que l’insertion des nouveaux bâtiments dans leur face-à-face avec les anciens. L’objectif n’en est que plus patent compte tenu du relief et de la fragmentation de l’espace par des infrastructures qui cisaillent au lieu de relier : le désenclavement. L’ampleur du projet nécessite en conséquence qu’une attention particulière soit portée aux contraintes du relogement préalable aux démolitions.

D’ailleurs, plutôt que de démolitions-reconstructions, Christian Devillers, l’architecte-urbaniste de la rénovation du secteur, préfère parler de « substitution de formes urbaines » en relation avec « le relogement des résidents », mettant ainsi l’accent sur la nécessaire souplesse de la mise en œuvre que commande les interventions en milieu urbain existant et en présence des habitants : « Notre problématique rend compte des interactions du milieu urbain sur le projet. Dans le phasage à prévoir, nous rendons compte des programmes en frange de notre périmètre d’étude et des retombées positives que leur réalisation entraine. Les nuisances sont minimisées dans l’organisation spatiale du projet pour faciliter et pérenniser les usages existants dans le quartier. »[2]

La substitution est ainsi la première des trois grandes convictions mises en exergue par l’architecte-urbaniste.

« La deuxième des convictions qui préside à l’organisation de cette étude, sera la négociation, écrit-il. L’idée selon laquelle chacun dans la ville marcherait d’un même pas et dans le même sens serait franchement totalitaire. C’est pourtant cette façon d’envisager la cohérence urbaine qui a souvent prévalu dans les démarches urbanistiques et plus encore architecturales. Il est naturel, au contraire, que les intérêts, les désirs et les idéaux de ceux qui participent à la construction de la ville ou qui l’habitent soient divergents tout en cohabitant. » 

Il en tire les conséquences : « Le projet urbain peut donc se concevoir comme un agencement spatial où chacun trouve sa place et entretient des rapports acceptables – sinon harmonieux – avec les autres. »

Enfin, « La troisième des convictions développées, sera le goût du réel, par opposition au virtuel des images architecturales. Les recommandations du cahier des charges des espaces publics comme celui des bâtiments devraient se fonder sur des notions telles que le confort, la bonne construction et sa pérennité, la qualité des matériaux, en termes de santé, de durabilité, d’aspect […]. Les objectifs de développement durable devront être intégrés dans le projet urbain et dans les cahiers des charges. »

Et il conclut  en toute logique que « le projet urbain sera conçu avec les mêmes préoccupations que les écoquartiers. » 

Dans cet esprit, trois « éléments forts du projet » sont déclinés :

•  désenclavement et remaillage avec une « maille urbaine dynamique liée au centre ville » ;

• « renforcement entre les équipements et le résidentiel d’une trame d’espaces publics transversaux » ;

• « organisation d’une trame souple d’opérations de constructions publiques ou privées en fonction des acteurs et porteurs de projet prêts à intervenir, et indépendante des démolitions » ;

Toutefois, si parmi les objectifs, la mixité fonctionnelle et sociale est mise en avant, « pour accueillir la diversité il faut construire un ordre » insiste l’architecte-urbaniste. Pas l’ordre rigide du plan-masse mais celui du « plan directeur avec des jeux possibles. »

Pour résumer, la philosophie du projet de l’équipe Devillers consiste à densifier et diversifier en s’appuyant sur la réalisation d’espaces publics fédérateurs. Il s’agit de redonner aux espaces et équipements publics complètement abandonnés par la ville leur rôle intégrateur, seule façon de stopper la dégradation, croissante ces dernières années, et de rétablir une sécurité.

La transformation du secteur Saint-Barthélemy–Picon–Busserine avec Michel Seban et Jean-Luc Perez

Le Programme Local de l’Habitat 2013-2018, toujours, rappelle que « Les principaux enjeux du projet de rénovation urbaine […] sont la restructuration de l’espace en tenant compte de la L2 et la requalification du patrimoine bâti et des équipements, afin d’améliorer le cadre de vie des habitants. »

D’autre part, précise ce même programme de l’habitat, « l’intervention sur ce quartier est indispensable et elle s’inscrit dans la continuité de celles engagées dans les quartiers assez proches de la même ZUS », dont celui du Vallon de Malpassé

Le constat est sans ambiguïté : « Le site est aujourd’hui marqué par d’importants dysfonctionnements urbains, sociaux et économiques, dus en partie à l’isolement physique du quartier vis-à-vis de son environnement direct. L’état de dégradation du bâti et des espaces publics renforce le sentiment d’isolement. »

D’où des objectifs de « désenclavement du quartier avec la réorganisation du schéma viaire : création de nouveaux axes structurants internes, d’un axe traversant l’ensemble du quartier, création d’un maillage de voiries publiques désenclavant l’intérieur des quartiers et délimitant un ensemble d’îlots résidentiels, création d’une place de la gare, aménagement des futures dalles [de couverture] de la L2. » Objectifs auxquels il faut joindre la nécessaire « valorisation des équipements publics et privés ».

Pour Michel Seban, urbaniste du secteur, à un quartier enclavé, isolé, avec des barrières urbaines, des voiries fragmentant l’espace, et un cœur de quartier coupé de sa périphérie, la réhabilitation des immeubles, la création d’espaces verts, l’implantation d’équipements, la résidentialisation ne suffiront pas : « Il faut plus. Il faut un projet avec une part d’imaginaire dans lequel se projeter. »[3]

Il importe de résorber les déséquilibres entre les structures et entre les fonctions à l’origine de déséquilibres sociaux. C’est-à-dire « analyser et comprendre le fonctionnement du quartier à travers la différenciation de l’espace urbain et son appréciation sociale : les différences de population, souvent marquantes, génèrent des fréquentations spécifiques des espaces et des lieux, des appropriations qu’il convient de prendre en compte.  A l’urbain, correspond une diversité de pratiques comme des appréhensions de l’espace. La pratique sociale n’est pas superposable à l’espace construit. »

On ne peut mieux exprimer les rapports complexes qu’entretient l’urbain avec le social, rapports de connivences et de mise à distance à la fois offrant les marges de manœuvre qui permettent d’accorder par approximation les structures aux fonctions, et celles-ci aux pratiques sociales à travers les représentations ; lesquelles ne sont pas non plus sans être influencées par l’organisation de l’espace et l’environnement qui en résulte.  

Aussi, « face au caractère composite et désorganisé du quartier », Michel Seban fixe-t-il deux priorités :

1° – « réduire les barrières physiques entre les corps urbains et proposer à ce quartier une lecture nouvelle de ses propres organes » ;

2° – « plutôt que de grandes mutations, la concrétisation de ce projet nécessite de développer des formes et des points de vue aptes à générer des ambiances et un vocabulaire nouveau, trouvant ses racines et ses références dans ce que le quartier a de spécifique. »

Les principes de base – la référence au « corps » et à ses « organes » n’est pas indifférent – sur lesquels il s’appuie reposent sur un certain nombre de conditions : l’identité urbaine ou la condition du respect, l’intensité urbaine ou la condition de la ville, l’intimité urbaine ou la condition du lien social, les liens urbains ou la condition de la cohésion, les services publics ou la condition de la citoyenneté, l’environnement ou la condition durable. Mais, « la première des conditions est sans doute de veiller à une bonne économie de l’espace : pas de délaissés, pas de surdensité, pas d’étalement et une accessibilité équitable. »

Cependant, écrit-il, « pour que ce quartier se développe durablement, c’est-à-dire vive déjà correctement, il faut commencer par des choses simples :

pour l’environnement : des espaces végétaux de qualité, de l’ombre, de la biodiversité, de l’eau ;

pour l’énergie : une mutualisation des solutions techniques entre bailleurs, le recours au renouvelable solaire, l’isolation thermique ;

pour la mobilité : des transports en commun en cœur de quartier, des liens avec la ville-centre, des espaces organisés pour les deux roues, moins de voitures sur l’espace public, des circulations douces identifiées, des parcours piétons pratiques et soignés, des trottoirs ;

pour l’hygiène : un dispositif de collecte publique structurée, des aménagements privés, combinant tri sélectif, espace et proximité ;

Pour le confort des habitants : des protections solaires, des appartements traversants. »

C’est ainsi que « le projet s’articule autour de trois idées répondant aux objectifs de revitalisation, de désenclavement et de valorisation », à savoir :

• « hiérarchiser les parcours et pratiques urbaines, donc le système viaire »,

• « révéler l’identité du quartier et donner une image plus digne »,

• « faire disparaître les traces de la L2 ».

Mais l’aménagement de l’espace doit aussi  prendre en compte les contraintes de temps. Même préoccupation que Christian Devillers pour ce qui concerne l’aménagement de la transition que constitue le chantier, s’agissant d’un quartier habité : « Le temps et ses différentes échelles est donc une des données du projet (on n’a pas le temps qu’on veut), qui conduit à hiérarchiser les interventions, plus qu’à l’habitude, en situant les principaux objectifs à court terme, à moyen terme et à long terme. La réalisation d’un tel projet ne pouvant s’échelonner que sur plusieurs années, il convient d’imaginer des espaces de préfiguration du futur quartier afin de ne laisser en friche aucun espace. »

***

Mêmes voisinages – avec des contraintes propres dictées par la topographie – structurés par la rocade transversale enjambée par le centre commercial et culturel du Merlan ; mêmes objectifs, assignés par les cahiers des charges de la consultation ; parenté des méthodes n’excluant pas des sensibilités spécifiques imprimant aux projets des variations en accord avec l’environnement, sans préjudice de l’unité d’ensemble.

Ce qu’il fallait démontrer, mais qui aurait été encore plus exemplaire si la concertation avait précédé la mise en œuvre. L’enquête a été réalisée trop tôt pour pouvoir apprécier l’impact de l’application du principe de coconstruction avec ses conseils citoyens posé par la loi de Programmation pour la Ville et la Cohésion urbaine du 24 février 2014. A moins que, par défaut, le Syndicat des Quartiers Populaires de Marseille (SQPM) ne prenne le relai : «On s’intéresse aux quartiers populaires par le prisme des règlements de comptes, mais ils ne sont que la partie émergée de l’iceberg. La discrimination à l’emploi, l’accès inégal au logement, à la culture, à la santé… Tout est lutte ici », déclarait Mohamed Bensaada, son président (LFI), à Stéphanie Harounyan de Libération le 15 novembre 2018.

Reste que les deux secteurs de rénovation considérés (sur les 12 des quartiers Nord éligibles au Nouveau Programme National de Renouvellement Urbain) ne sauraient préjuger de l’intégration à terme de ces quartiers Nord, sachant, comme on l’a souvent fait observer, qu’ils ont tous les caractères d’une banlieue mais compris à l’intérieur du périmètre de la ville dont ils sont pourtant séparés morphologiquement et socialement. Il en faudra plus à l’avenir pour que l’ensemble de ce qu’on appelle les « quartiers Nord » soient intégrés à la ville : maillage interquartier facilitant la communication interne, réalisation d’équipements intégrateurs (à l’exemple de La Belle de Mai, espace culturel conquis sur une friche industrielle – la SEITA), liaison avec les pôles d’activité (Euroméditerranée, thechnopôle de Château-Gomberg, Zone Industrielle des Arnavants, Marché d’Intérêt National, Territoire Entrepreneurs Nord), aménagement des relations avec le centre-ville…

Il appartient au temps long de la ville de ménager l’espace, corriger ce que les impératifs de la circulation et de la vitesse avaient négligé, pour fonder une « nouvelle alliance », celle de la société avec son environnement dans un urbanisme intégrateur et durable, sans préjudice de son évolutivité pour faire face aux besoins du futur.

X
Centre commercial du Merlan : autre temps, autre vision de l’espace

[Enquête réalisée avec la collaboration de Jacques Jullien]


[1] Cf. travail de thèse de Stéphanie Guillot Leheis : « La ville et sa rocade. Un projet d’infrastructure au risque du temps long, le cas de Marseille » (2011).

[2] Etude de faisabilité de septembre 2011.

[3] Les extraits entre guillemets sont tirés du dossier de présentation d’avril 2011.


A SUIVRE : La laïcité dans l’espace public et le dialogue interreligieux à Lyon-La Duchère

Contact : jeanfran.serre@gmail.com

A PROPOS DES "MISERABLES", LE FILM DE LADJ LY

Montfermeil, quartier des Bosquets (2007) Photo Marianna / Wikipedia

Incroyable ! D’après le Journal du Dimanche du 19 novembre dernier, le président Macron aurait déclaré, après avoir vu le film de Ladj Ly, avoir été « bouleversé par sa justesse » au point de demander au gouvernement de « se dépêcher de trouver des idées et d’agir pour améliorer les conditions de vie dans les quartiers ».  Ce qui lui a valu une réplique cinglante de Jeanne Balibar, qui incarne la commissaire du film et n’en est pas à sa première charge contre « le président des riches ».

Lire la suite « A PROPOS DES "MISERABLES", LE FILM DE LADJ LY »

ENTRE LA TERRE FERME ET LE GRAND LARGE IL FAUT CHOISIR

Pourquoi à l’enracinement préférer l’ancrage : parce qu’on peut toujours lever l’ancre quand l’envie nous saisit de prendre le large. Et la jeter à nouveau, où bon nous semble, si le mauvais temps ou l’inhospitalité des lieux abordés nous contraignent à changer de cap ou à appareiller.

Tout en sachant bien que, même en dehors de toute contrainte, l’appel du large n’est jamais exempt de nostalgie !

DENI D'EDUCATION

C’est avec plus ou moins de bonheur que l’éducation aura à se coltiner l’héritage de l’indolent sauvage et de l’irascible guerrier.

« … le nouveau type d’homme, c’est une nouvelle éducation qui le suscitera. » Alexander Mitscherlich – Psychanalyse et urbanisme

En matière d’éducation les parents ont toujours tort. A qui donc imputer la responsabilité des vices d’une éducation, sinon à la société ? Sans doute, mais toujours… à travers les parents.

L’innocence naturelle de l’enfant ou sa perversité originelle sont des mythes qui ont la vie dure ; le premier pathétiquement défendu par Rousseau, le second perfidement entretenu par la psychanalyse. Avec les mêmes conséquences désastreuses sur le caractère et sur le comportement, qui s’en trouvent d’autant plus désadaptés à la modernité que l’ère numérique tend à désolidariser l’individu de son environnement naturel et humain.

Le champ des variations est si vaste entre la naïveté des uns et la suspicion des autres que tous les fantasmes peuvent s’y donner libre cours, précipitant la descente dans les eaux embourbées de quelque Styx.

Et, deux générations en arrière, les grands-parents, qui assistent malgré eux à la démission des pères et à la complicité des mères confrontés aux égarements de leurs rejetons, n’ont que leurs yeux pour pleurer !

CEUX QUI NOUS MANQUENT

« La vie de Marc Chagall » – Huile sur toile de Chagall (1964)
Fondation Maeght, Saint-Paul de Vence
Jean-Pierre Dalbéra / Flickr

Même s’il y a peu de chance qu’ils nous entendent, pourquoi sommes-nous enclins à dialoguer avec nos « chers disparus » ; sinon parce qu’ils habitent en nous avec bienveillance. 

Après avoir habité la terre en poètes, selon les propres termes de Hölderlin, n’est-ce pas ce qu’ils ont encore de mieux à faire ?

D'UN APOCALYPSE A L'AUTRE OU DE CHARYBDE EN SCYLLA

L’Apocalypse de Dürer : « L’ouverture des cinquième et sixième sceaux » Wikimedia Commons

Instante est certes la recherche d’un retour, non pas retour à la nature, mais retour dans la nature. (Serge Moscovici – La société contre nature)

Etre carnivore, militariste et bétonneur : tout pour plaire en ce XXIe siècle ! C’est que, dans sa relation à la nature et à la vie, de par sa fonction de prédateur indissociablement liée à sa qualité de  conservateur, l’homme participe à l’équilibre, si instable soit-il, de l’écosystème dans lequel il est immergé. Ne sommes nous pas devenus carnivores au terme d’une évolution irréversible, militaristes par pacifisme et bétonneur par nécessité ?

N’en déplaise aux « bobos », le végétarisme intégral, un pacifisme totalitaire et un écologisme étriqué auraient de telles conséquences, même en ménageant des transitions, que le résultat atteint à force de contraintes et de privations ne manquerait pas de nous faire retourner à l’état sauvage sur une terre inhabitable, où l’homme serait d’autant plus un loup pour lui-même que son espèce ne se distinguerait même plus de celle de l’animal, confirmant ce que les théories antispécistes auraient annoncé sans en tirer les conséquences apocalyptiques. C’est le grand paradoxe des tenants de la « collapsologie » et autres théories de l’effondrement que de nous précipiter dans ce qu’ils prétendent nous éviter en nous prêchant le « véganisme », le désarmement et le retour à la nature. 

Jamais les menaces qui pèsent sur le climat et la biodiversité ne doivent nous aveugler sur l’humaine condition : sa précarité commande de se solidariser avec la nature, dont nous ne saurions pas plus nous passer qu’elle de nous, ne serait-ce qu’en vue de la rendre… toujours plus humaine. A défaut de quoi nous risquerions d’accentuer encore un peu plus, et irréversiblement cette fois, un déséquilibre originel. Entre Hobbes et Rousseau il nous faut choisir, sachant qu’aucun n’a préconisé un « retour à l’état de nature », n’en déplaise à Voltaire. Autrement dit, ce qui est en jeu est peut-être plus le risque d’un effondrement de la démocratie que celui de la civilisation matérielle.