LYON-LA DUCHERE : Au coeur du renouvellement urbain, la culture conjuguée à l’action sociale (6)

Chères lectrices, chers lecteurs

C’est se payer de mots que de parler de populisme de droite et de populisme de gauche. Il y « un » populisme, bien représenté dans son hétérogénéité par une frange – difficile à quantifier – des « gilets jaunes », qui puise dans le fond de commerce et de l’extrême gauche et de l’extrême droite.

Parmi les idéologies les plus colportées à cet égard : celle qui touche à la richesse et à la pauvreté en termes de vases communicants dans une conception statique de l’économie et de la société. Le fond du problème en effet, pour autant que l’on croit encore au progrès, n’est pas de prendre aux riches pour le donner aux pauvres mais, pour le « peuple » et ses représentants, de s’assurer le contrôle des conditions de la production des richesses, autrement dit de l’investissement, pour une répartition équitable des fruits de l’expansion.

De même l’histoire nous a enseigné que la démocratie directe, en déblayant par avance le terrain de la conquête du pouvoir, n’était qu’un leurre faisant le jeu des extrêmes ainsi plus libres d’occuper ledit terrain, alors que le remède à la défiance vis à vis du modèle républicain est plutôt à rechercher dans une meilleure articulation entre démocratie représentative et démocratie participative.

Les « gilets jaunes » ne constituent pas un « mouvement » mais une mouvance ayant pour origine un ressentiment contre des élites qui se sont coupées du « peuple » à la faveur de la technicisation de nos sociétés dites bien imprudemment « avancées ». Autant dire qu’on ne saurait construire une politique en l’absence de plate-forme sur laquelle la fonder. N’est-il pas, à cet égard, exaspérant de voir des intellectuels surmédiatisés censés se mettre à la place des plus démunis pour défendre leur cause, alors que la plus élémentaire psychologie nous a appris qu’il était bien vain de chercher à se couler dans la peau d’autrui. Au sens propre, sympathie n’est pas empathie, et c’est plutôt en restant à sa place, avec son bagage intellectuel et sa sensibilité propre, que l’on est le plus à même de comprendre et d’élaborer des solutions concertées, pour autant que l’on manifeste un tant soit peu la volonté d’aller à la rencontre de l’Autre, sans arrogance ni condescendance ; péché bien peu mignon, capital, des élites.

Il se trouve que sous la pression de la spécialisation des savoirs la démocratisation de l’enseignement ne s’est pas accompagnée d’une démocratisation de la culture. Pourquoi, sinon parce que l’enseignement académique s’est révélé impuissant à réaliser l’égalité des chances et à compenser les conséquences des inégalités de condition. Ce, d’autant plus que la base s’élargissait et se diversifiait et que les inégalités de revenu se creusaient. Si on ne peut demander plus à l’enseignement que ce qu’il peut donner, il n’empêche qu’en l’état de notre société postmoderne, c’est-à-dire ayant dépassé le stade analogique pour s’être engagée dans celui du numérique, une meilleure articulation entre pédagogie et apprentissage de la démocratie s’impose, conditionnée par une refonte et des méthodes d’enseignement et des programmes. Sachant que la nécessaire prise en compte des nouvelles technologies n’y suffira pas, qu’il faudra encore intégrer les contraintes résultant de la diversification des composantes culturelles de la population. Raison supplémentaire pour dépasser le débat stérile entre « républicains » et « pédagogues ».

Il est plus qu’urgent de recouvrer la raison, et si les « gilets jaunes » pouvaient se flatter d’avoir percer l’abcès, la démocratie ne pourrait que leur en savoir gré. Encore faut-il que le pouvoir, au-delà d’aveux de défaillances et de faiblesses – dont on aurait tort de lui faire grief après lui avoir reproché son arrogance –, soit déterminé à accompagner socialement les mesures de transformation structurelle de la société dans une économie mondialisée ; autrement dit, à ne pas négliger l’équité en s’attaquant aux problèmes de fond.

Considérations de bon sens rétorqueront les forts en « thèmes » ! Mais le bon sens, n’en déplaise à monsieur Descartes, est-il vraiment partagé ?

C’est donc sur un doute – cartésien néanmoins – que nous clôturons, après les 4000 de La Courneuve, notre enquête à La Duchère sur le rôle de la culture dans le renouvellement urbain, convaincu que, plus qu’un accompagnement, elle est un englobant qui imprègne la société urbaine à l’instar du paysage dans lequel baigne la matérialité de la ville. Et ce, avant d’aborder, début janvier, une ultime séquence sur « la place de la religion dans l’espace public » en prenant à nouveau l’exemple de ce quartier en rénovation du 9e arrondissement de Lyon, qui fut aussi le lieu d’une sombre rivalité entre communautés juives et musulmanes au sujet de l’implantation de leurs lieux de culte, que nous espérons aujourd’hui dépassée. Si la culture a sa source dans la religion, on n’aura garde d’oublier que la violence est originellement liée au sacré, sinon à la religion. D’où la question, qui nous ramène toujours à René Girard, de savoir, à la suite d’Olivier Roy, si l’inscription de la religion dans la culture n’est pas non plus le meilleur moyen d’exorciser ses démons.

Bonne lecture chères lectrices, chers lecteurs, belles fêtes de fin d’année et meilleurs voeux pour celle qui s’annonce avec, comme toujours, son aura d’inconnues.

Vue de Lyon de la terrasse de la MJC où le Lien-Théâtre à élu résidence et où Anne-Pascale Paris nous a reçu.

d) Lorsque la parole des habitants est relayée par l’expression artistique (suite et fin)

3. Le mal-être des jeunes, dit pour être surmonté

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LYON-LA DUCHERE : La place de la religion dans l’espace public

Chères lectrices, chers lecteurs

Ce n’est pas parce que nous entamons une « nouvelle » année qu’elle ne se situerait pas dans le prolongement de l’ancienne. Les « gilets jaunes » sont là pour nous le rappeler. Mais si le mouvement s’essouffle, sa persistance au-delà de la trêve des confiseurs, n’en manifeste pas moins une métamorphose : de mouvement revendicatif en délinquance collective n’hésitant pas à s’attaquer aux biens et aux personnes. A telle enseigne que les « black blocs » prennent la tenue des « gilets jaunes » et que ces derniers hésitent de moins en moins à adopter les comportements des premiers pour manifester sous la cagoule. Retour du refoulé ?

Après les concessions faites par le pouvoir sur le plan social et celui des pratiques démocratiques, il serait plus que temps que le gouvernement et le « mouvement » en tirent les conséquences en matière sécuritaire, sachant qu’on a plus affaire à une nébuleuse qu’à un mouvement identifiable. Il est, à cet égard, pathétique d’entendre sur les ondes les commentateurs les plus avisés exprimer pour nous, sourds mais non aveugles, ce que pensent les « gilets jaunes », ce qu’ils réclament, ce qu’ils peuvent bien ressentir ; des journalistes interpréter leurs faits et gestes à la lumière des sciences sociales ; des intellectuels de renom se croire obligés de se mettre en retrait de leur statut social pour mieux comprendre les motivations des acteurs d’un mouvement insaisissable. Il est pathétique de voir les uns et les autres suspendus aux sondages partiels effectués sur quelques ronds-points faire des pronostics sur l’avenir d’un mouvement aussi spontané ; de voir, surgissant brusquement de leur retraite, des personnalités jadis en vue exciper de leur expérience passée de la politique et des mouvements sociaux pour nous commenter des évènements inédits ; de voir des « responsables » politiques chercher, sur le fil du rasoir, à reprendre à leur compte des mots d’ordre pour beaucoup aussi contradictoires qu’inconsistants ; pathétique enfin, le souci des médias d’inviter sans plus de discernement, au nom du principe d’égalité de traitement de l’information, des « représentants » des « gilets jaunes ».

Pour être pathétique, le constat, reflet d’une faillite de notre faculté de jugement et expression de notre impuissance, n’en est pas moins alarmant. Tant de vains efforts pour essayer de dévoiler le sens d’une « geste » qui évoque des archaïsmes auxquels on ne saurait pourtant l’assimiler sans grossière méprise : les « gilets jaunes » semblent avoir désormais adopté une stratégie consommée d’agitateurs qui, n’ayant plus rien à perdre, n’aspireraient qu’à entrainer l’opinion dans un délire de mise à bas des institutions démocratiques, lesquelles, pour être malades, n’en ont pas moins le mérite d’exister en dépit de l’affadissement de leurs symboles. Pendant ce temps, en Europe même, les Hongrois manifestent pour sauver les leurs menacées par un pouvoir autoritaire se réclamant d’une conception illibérale du régime politique et d’un nationalisme sans complexe. C’est Tamas Miklos Gaspar, philosophe hongrois, qui le dit : « La Hongrie est le plus mauvais élève européen des libertés publiques et de l’autonomie des institutions. » Puisse la France ne pas le devenir à son tour à la faveur de l’exploitation politique d’un mécontentement social, qui, justifié en dépit de ses incongruités, devrait se saisir du grand débat public proposé par le président de la République en vue de conforter un régime démocratique certes vacillant mais non moribond.

La France en aurait presque oublié qu’il y a trois ans jour pour jour la tuerie de Charlie Hebdo se soldait par 12 morts et 11 blessés. Mais l’attentat djihadiste du 11 décembre dernier à Strasbourg (5 morts et 11 blessés) est venu rappeler que la menace restait bien présente. Il s’en est cependant fallu de peu que l’écho ne fut étouffé par la fureur « jaune », comme si les réflexes de solidarité ne pouvaient éviter de se faire concurrence. On rêve, n’en déplaise à Emmanuel Todd, d’une contre-manifestation d’une ampleur de celle des 10 et 11 janvier 2015 ayant rassemblé dans le recueillement quelque 4 millions de personnes dans tout l’Hexagone, à comparer aux 50 000 manifestants, des égarés parmi des excités ou des excités parmi des égarés, de samedi dernier.

Quel rapport entre ce rappel et les dérives d’un mouvement qui n’en finit pas de se chercher une identité et une plate-forme de revendications cohérentes ? Tous les évènements sont singuliers et, outre que ceux évoqués sont dans leurs conséquences humaines hors de proportions, il serait bien osé de faire des rapprochements tant les contextes dans lesquels ils s’insèrent sont différents. Sauf que dans tous les cas, ceteris paribus, on a affaire à une accumulation de frustrations, certes de causes variables, un déficit de reconnaissance, qui débouchent sur une même violence irrationnelle dont le déchainement est un défi à l’intelligence. Autant de facteurs psychologiques dont le poids dans la formation de la personnalité est sans commune mesure avec celui des conditions matérielles d’existence, bien que les premiers ne soient pas sans lien avec les secondes. Enfin, les injures à caractère ouvertement raciste, les menaces anonymes de morts proférées, y compris à l’encontre de « gilets jaunes », ne sont pas sans évoquer la barbarie qui, avec son lot de violence et d’obscurantisme, sommeille, sans l’excuse des influences extérieures, sous le volcan dont ces derniers entretiennent l’éruption, quoiqu’ils en aient ; sachant que l’histoire récente nous a appris combien le passage à l’acte, dépourvu de signes avant-coureurs, pouvait être vite franchi.

Traditionnellement couleur de l’infamie, mais qui serait en voie de réhabilitation, « le jaune a un bel avenir devant lui  » affirme en bonne part Michel Pastoureau (Le petit livre des couleurs). Acceptons-en l’augure.  

Aussi, n’est-ce pas tout-à-fait par hasard que nous reprenons aujourd’hui notre enquête sur le renouvellement urbain du quartier de La Duchère à Lyon. Après avoir exposé la relation que la rénovation entretenait avec la culture, grande oubliée des piliers du développement durable, il reste, en effet, à nous interroger sur la place qui peut être réservée à la religion dans l’espace public, alors même que fait retour cette violence à laquelle elle est originellement liée. Et ce, avant de conclure la semaine prochaine sur le pilotage interdisciplinaire des opérations d’aménagement et des actions sociales et culturelles qui les accompagnent.

Bonne lecture.

La Duchère : au premier plan flèche de l’église Balmont, désaffectée, recyclée en cinéma d’art et d’essai.

La place de la religion dans l’espace public, son articulation avec la culture

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LE REEQUILIBRAGE DE LA POLITIQUE DE LA VILLE sous l’éclairage (indirect) de Philippe Aghion, Philippe Martin et Jean Pisani-Ferry, économistes inquiets

Extrait de « Histoire des jouets » de Henry René (1902)
Flickr

« Que m’importent les controverses, et les arguties des docteurs ? Au nom de la science ils peuvent nier les miracles ; au nom de la philosophie, la doctrine et au nom de l’histoire les faits.  […] Même, il me plaît qu’ils y parviennent, car ma foi ne dépend en rien de cela. »[1]

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SEMINAIRE ANALYSE ET POLITIQUE DE LA VILLE : La ville dans l’action publique – Un demi-siècle d’expériences

Chères lectrices, chers lecteurs

C’est, l’heure de la retraite  venue, pour ne pas entrer en errance oisive que j’avais, voici cinq ans déjà, entrepris cette pérégrination dans la littérature de la ville. Pérégrination au gré de retrouvailles au fond de ma bibliothèque ou de nouvelles rencontres, parfois inopinées. L’itinéraire ainsi reconstruit depuis les célèbres enquêtes de Villermé en France et Engels en Angleterre m’ont permis de vous faire partager ma passion pour ces « urbanités » qui, traversant toutes les disciplines, les transcendent pour rejoindre les « humanités ». Convergence qui ne tient nullement au hasard mais bien plutôt d’un destin qui nous a progressivement fait passer de la vie campagnarde à la vie urbaine, laquelle n’a pas fini de se renouveler pour tantôt nous rebuter tantôt nous attirer, nous séduire ; bref, toujours nous surprendre.

Puis, délaissant quelque peu nos livres,  nous avons renoué avec le terrain pour vous livrer le témoignage d’une enquête portant sur trois sites en rénovation : Les Quatre mille de La Courneuve, La Duchère à Lyon et les Quartiers nord de Marseille. Enquête au cours de laquelle nous avons cherché à comprendre les errements d’une reconquête urbaine doublée d’une thérapie sociale à travers une centaine d’entretiens auprès de professionnels et d’acteurs associatifs ainsi que d’habitants, non moins acteurs de la transformation de leurs lieux de vie.

De notre parcours livresque à l’enquête de terrain, aucune rupture, tant l’un de l’autre se sont réciproquement nourris. Et il n’y a pas moins continuité avec ces séminaires d’«analyse et politique de la ville» que nous publions à partir d’aujourd’hui. Riches d’interventions pluridisciplinaires et de débats, ils sont animés par Guy Burgel depuis plusieurs années en partenariat avec le LGU de l’université Paris Nanterre, la FMSH, l’EHESS et le Comité d’Histoire des ministères de l’Ecologie et de l’Habitat. Pour l’année 2017-2018, consacrée à « La ville dans le débat public », le premier de ces séminaires, dont la session s’est tenue le 15 décembre dernier portait sur « La ville dans l’action publique : un demi-siècle d’expériences », dont vous pouvez lire le compte rendu ci-dessous. 

Photo Marcus (Flickr)

Ville nouvelle de Marne-la-Vallée : Les Espaces d’Abraxas (vue de l’Arche) de Ricardo Bofill ; lequel, dans une interview au Journal Le Monde du 8 février 2014, avouait « Je n’ai pas réussi à changer la ville » (Photo Marcus/ Flickr) :

« Le projet est né d’une utopie théorique, en Espagne, dans les années 60. “Ville dans l’espace” consistait à considérer la ville comme un processus et non comme un objet fini. L’objectif était de mélanger les catégories sociales et de créer des modules qui peuvent être investis de différentes manières. […] Ma démarche est opposée à celle de Le Corbusier. »

« Mon modèle n’a pas été pris en exemple pour construire d’autres villes. Je me suis trompé dans la temporalité. La période, la fin des années 60, n’était pas propice au changement car après moi, on a continué à faire des barres. Le malheur qui règne dans les banlieues françaises n’a pas été aboli. »

« Il s’agit d’un espace unique qui a pâti du manque d’esprit communautaire propre à la France : les populations ne se sont pas mélangées. Mais les Espaces d’Abraxas ont été abandonnés : à l’époque, on disait que pour que ça marche il fallait y faire vivre au maximum 20 % d’immigrés, afin de réussir à réellement mélanger les populations. Ça n’a pas été appliqué. Le manque également d’équipements et de commerces et le fait que l’espace soit fermé sur lui-même pose des problèmes à certains. Pour moi, c’est une expérience unique et finie et je ne la répéterai jamais car j’ai vu les difficultés que ça entraîne. »

Ricardo Bofill

Compte rendu du séminaire

Sommaire des exposés et intervenants

 Retour sur une action : la politique des villes nouvelles

  • Sabine Effosse (historienne, Université Paris Nanterre)
  • Bertrand Warnier (urbaniste, Établissement public d’aménagement de Cergy-Pontoise)

De la loi d’Orientation foncière (LOF) à la loi Solidarité et Renouvellement urbain (SRU) : la loi sur la longue durée

  • Laurent Coudroy de Lille (géographe, Université Paris Est Créteil, Institut d’urbanisme de Paris)

Une innovation : le ministère de la politique de la ville

  • Renaud Epstein (sociologue-politologue, Sciences Po Saint-Germain-en-Laye)

Deux témoignages personnels sur la politique de la ville

  •  Yves Dauge (ancien sénateur-maire de Chinon, Indre-et-Loire)
  • Jean Frébault (urbaniste, Conseil général des Ponts et Chaussées)

Table ronde : Présence et absence de la ville dans le débat public

  •  Jean-Pierre Duport (ancien préfet d’Île-de-France, de la Seine-Saint-Denis, ancien président de Réseau ferré de France)
  • Christian Devillers (architecte-urbaniste)

Conclusion

  •  Guy Burgel

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I – Retour sur une action : la politique des villes nouvelles

  • Sabine Effosse (historienne, Université Paris Nanterre)
  • Bertrand Warnier (urbaniste, Établissement public d’aménagement de Cergy-Pontoise)

Sabine Effosse, qui a étudié les villes nouvelles dans le cadre du programme interministériel d’histoire des villes nouvelles sous la direction de Jean-Eudes Roullier, effectue une présentation générale (objectifs, phasage, principes d’aménagement et esquisse de bilan) et cite d’emblée trois ouvrages particulièrement importants sur ce sujet :

  • Sabine Effosse, Entretien avec Roger Goetze. Un financier bâtisseur, 1957-1988, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, (CHEFF), 2007, XVI-103 p.
  • Loïc Vadelorge (dir.), Jean-Eudes Roullier, un pionnier des politiques de l’espace urbain, Paris, La Documentation française, 2011, 228 p. [recueil de textes]
  • Sébastien Laurent, Jean-Eudes Roullier (dir.), Paul Delouvrier, un grand commis de l’État, Paris, Presses de Sciences Po, 2005, 139 p.

Objectifs de la création

Elle rappelle tout d’abord que les villes nouvelles ont été lancées dans les années 60 dans un double objectif de modernisation urbaine. Il s’agissait d’une part de corriger la politique des grands ensembles de banlieue menée depuis 1950. Il visait d’autre part à maîtriser la croissance urbaine des départements de la Seine, Seine-et-Marne et Seine-et-Oise, totalement incontrôlée.

Phasage de la mise en place

Il s’élabore en 1961 avec la création par les pouvoirs publics d’un dispositif administratif nouveau : le District de la Région de Paris.

Paul Delouvrier, inspecteur Général des Finances ayant à son actif l’expérience du Plan de Développement économique et social de Constantine, en sera le premier délégué. Il va s’entourer dans sa mission d’une équipe de fonctionnaires des Finances, d’ingénieurs des Ponts et Chaussées et de membres de l’administration préfectorale.

La création du District remet en cause le Plan d’Aménagement et d’Organisation Générale de la région parisienne (PADOG), adopté en 1960. Il était en effet déjà jugé caduc pour répondre aux prévisions démographiques de l’agglomération tablant sur une croissance rapide et prolongée. Cet esprit de croissance démographique établi par l’INSEE est corroboré par les études de l’IAURP créé en 1960. Il va conditionner la conception et l’élaboration du Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région Parisienne (SDAURP), adopté en 1964, qui exigeait le rééquilibrage de l’agglomération parisienne.

Principes d’aménagement

Le Schéma Directeur envisage un ordonnancement autour de deux axes d’implantation de villes nouvelles situés par rapport à Paris :

  • au nord avec Cergy-Pontoise et Marne-la-Vallée,
  • au sud avec Saint-Quentin-en-Yvelines, Evry et Melun-Sénart.

Pour répondre au processus de desserrement urbain, elles sont envisagées à une certaine distance de Paris, sans toutefois en être très éloignées. En outre, une règle d’urbanité régit leur conception : assurer l’équilibre entre travail, habitat, transport et art de vivre.

Les travaux préparatoires ont été tenus secrets car on voulait éviter le risque de spéculation foncière. On a alors parlé d’un « coup de force jacobin », qui revenait à dire : « Non aux bidonvilles, non aux villes bidons ! ». En clair, il ne fallait ni mitage de l’espace, ni Sarcelles. Il y a eu absence de concertation avec les élus locaux. Paul Delouvrier a même été qualifié, à cette occasion, d’« Haussmann des faubourgs » !

La gestion territoriale

Des Zones d’Aménagement Différé (ZAD) seront instituées pour freiner la spéculation foncière avec la création d’un opérateur foncier, l’Agence Foncière et Technique de la Région Parisienne (AFTRP).

Des missions d’étude seront mises en place de 1966 à 1969 auxquelles se substitueront des Etablissements Publics d’Aménagement (EPA) pour les réalisations. La loi Boscher de juillet 1970 instaure dans les villes nouvelles des SCAAN (Syndicats Communautaires d’Aménagement d’Agglomération Nouvelle), pour individualiser localement les opérations, et un Groupe Central des Villes Nouvelles (GCVN).

Vers une esquisse de bilan ?

Les villes nouvelles témoignent d’un projet de politique urbaine ambitieux, tant au niveau des objectifs et des outils mis en place que des hommes qui l’ont conduit.

Des désajustements vont toutefois apparaître. Sur le plan démographique, les prévisions initiales se sont révélées surestimées. Une nouvelle politique foncière sera mise en place en 1977. Mais surtout, l’année 1983, amorçant le tournant de la rigueur sur le plan financier va contribuer à freiner le développement des villes nouvelles.

Elles représentent cependant un temps important de la politique urbaine en région parisienne. D’ailleurs, à la demande de la DATAR, d’autres villes nouvelles seront créées en province : L’Isle-d’Abeau, le Vaudreuil (devenu Val-de-Reuil), la ville nouvelle de l’Etang de Berre et Villeneuve d’Ascq.

Lancement de la ville nouvelle de Cergy-Pontoise

 Bertrand Warnier illustre ensuite cet exposé général en apportant un témoignage sur le lancement de la ville nouvelle de Cergy Pontoise.

Urbaniste et surtout un acteur de terrain, il a été totalement engagé et impliqué dans la politique du SDAURP qui consiste à rompre avec le schéma d’urbanisation radioconcentrique traditionnel de Paris et de lutter contre le risque d’engorgement de ses voies d’accès. Il explique le choix de l’implantation de Cergy dans sa dimension territoriale et dans son contexte géographique et sitologique. Le choix du site s’est ainsi appuyé sur la présence de la vallée de l’Oise et des lignes de chemin de fer, ce qui permettait une articulation avec les villes anciennes.

II – De la loi d’Orientation foncière (LOF) à la loi Solidarité et Renouvellement urbain (SRU) : la loi sur la longue durée

Laurent Coudroy de Lille (géographe, Université Paris Est Créteil, Institut d’urbanisme de Paris)

Laurent Coudroy de Lille aborde la question urbaine sous l’angle juridique.

Cadrage historique

 La France a connu quatre lois particulièrement importantes en matière d’urbanisme depuis un siècle :

  • La loi Cornudet du 14 mars 1919, complétée en 1924, obligeait les communes de plus de 10 000 habitants à se doter dans un délai de trois ans de plans « d’aménagement, d’embellissement et d’extension », ancêtre des lois d’urbanisme. Sa promulgation, clôturant un processus commencé avant 1914, devait notamment être à l’origine des plans Léon Jaussely pour Paris (1919) et Greber pour Marseille (1924).
  • La loi d’urbanisme du 15 juin 1943,promulguée sous le régime de Vichy, œuvre de techniciens, non débattue, est la moins connue. La notion de périmètre d’agglomération y apparaît pour la première fois et la généralisation du permis de construire consacre la reprise en main de la discipline par l’Etat central.
  • La loi d’orientation foncière (LOF), dite loi Pisani, du 30 décembre 1967, texte complexe traitant autant de foncier que d’aménagement et d’urbanisme assortis de dispositions fiscales, est à l’origine des Schémas Directeurs d’Aménagement et d’Urbanisme (SDAU), des Plans d’Occupation des Sols (POS) et des Zones d’Aménagement Concerté (ZAC). Très débattue lors de son adoption, elle a bénéficié d’un bon portage par l’appareil institutionnel de la Ve République.
  • La loi relative à la Solidarité et au Renouvellement Urbain (SRU), dite loi Gayssot, du 13 décembre 2000 (gouvernement de cohabitation de Lionel Jospin), est celle qui a le plus innové depuis la LOF. Procédant d’une évaluation des politiques de la ville menées depuis les années 1980, elle a introduit la notion de solidarité et de mixité sociale par l’habitat (portant à 20% minimum le quota communal de logements sociaux) et a substitué aux SDAU et POS de la LOF des Schémas de Cohérence Territoriale (SCOT) et Plans Locaux d’Urbanisme (PLU) comprenant des Plans de Développement Durable (PDD).

Domaines concernés

 Ces textes s’inscrivent dans des contextes institutionnels différents et relèvent de trois domaines : les documents d’urbanisme, la planification régionale et la protection du patrimoine.

  • Les documents d’urbanisme caractérisent tout d’abord l’aspect réglementaire de l’urbanisme représentatif de la tradition française. Ils comprennent les schémas directeurs et les plans d’urbanisme (plans communaux, plans d’occupation des sols). A partir des années 50 s’est superposé un aspect plus opérationnel (dont la source remonte au XVIIIe siècle, cf. Jean Louis Harouel : L’Embellissement des villes. L’urbanisme français au XVIIIe siècle, 1992). Cet aspect est représenté par les Zones à Urbaniser par Priorité (ZUP), peu à peu remplacées par des Zones d’Aménagement Concerté (ZAC) dont les Etablissements Publics d’Aménagement (EPA) et les Sociétés d’Economie mixte (SEM) furent les aménageurs désignés. Une dialectique subtile s’est établie entre ces deux dimensions de la politique de l’urbanisme.
  • La planification régionale a été inscrite pour la première fois dans la loi du 14 mai 1932. Elle prévoit la préparation d’un projet (plan) d’aménagement de la région parisienne. L’élaboration du plan sera confiée à Henri Prost, urbaniste. Déclaré d’utilité publique en 1939, Vichy lui conférera force de loi sous la dénomination de Plan d’Aménagement de la Région Parisienne (PARP) en 1941. De sorte que le plan Prost peut être considéré comme l’ancêtre du Grand Paris promulgué par la loi du 3 juin 2010.
  • On peut faire remonter la protection du patrimoine à 1830 avec la création d’une Inspection générale des monuments historique par Guizot, dont Mérimée sera le deuxième titulaire.

Interprétation de la politique juridique

Considérer la législation sur l’aménagement foncier et l’urbanisme dans la durée amène à la fois à la situer dans une temporalité longue, qui est celle des villes, et à relativiser le rôle qui lui est dévolu par rapport aux politiques elles-mêmes, lesquelles semblent se déployer sur des cycles plus courts et dans des périmètres délimités. L’espace-temps des politiques urbaines semble finalement soumis à variation, la loi d’urbanisme déterminant et orientant moins les politiques urbaines qu’elle ne les accompagne et les coordonne.

L’expérience française, particulièrement, manifeste une grande autonomie de l’action publique (rôle des administrations, planification, processus d’étude, programmation, conduite des opérations…) par rapport à la réglementation. On peut y voir une tradition de complémentarité entre « urbanisme réglementaire » et « urbanisme opérationnel », ou même de correction, voire de dérogation, par rapport à une loi dont le rôle est d’abord de garantir une égalité et des droits (propriété privée, entreprise, logement…). Le Code de l’urbanisme, compilation de textes de lois et règlementaires, a été créé pour rendre compatibles ces différentes dimensions.

La formulation de ces lois (celle de 1919 porte sur la planification, celle de 1967 traite du foncier, celle de 2000 de la cohésion urbaine) semble bien indiquer que l’action en matière d’« urbanisme », au sens général du terme, trouve plutôt ses ressorts au niveau du local et des collectivités. En fait, seule la loi de 1943 porte explicitement sur l’urbanisme, mais elle centralise aussi vigoureusement ce domaine, sans légitimité démocratique. L’enjeu est donc de situer la réglementation dans la dialectique national/global qui structure ce champ dans la durée.

Enfin, il existe, parallèlement aux quatre lois mentionnées ci-dessus, des réglementations thématiques, également porteuses de politiques urbaines. Il s’agit, par exemple, des lois sur les nuisances industrielles votées du XIXe siècle aux années 1930 ou des lois sur le patrimoine : monuments historiques en 1913, sur les abords en 1943. Viendront plus tard la loi Malraux sur les secteurs sauvegardés en 1962 et la loi Lang relative aux Zones de Protection du Patrimoine Architectural et Urbain en 1983 qui est étendue au Paysage en 1993. Il s’agit aussi des lois sur la construction (permis de construire en 1977), l’architecture (1977 et 2016), les politiques du logement et les politiques de la ville.

En conclusion, on peut dire que toutes ces lois visent à orienter les cadres réglementaires sur l’urbanisme, », catégorie juridique dont la définition même pose problème. Ainsi, la loi d’Orientation foncière de 1967 conclut-elle une période intense et assez longue d’action de l’administration (programmation, urbanisme opérationnel, zonage). De même, la loi Solidarité et Renouvellement Urbain (SRU) est l’aboutissement d’un cycle qui a affirmé d’autres objectifs : renouvellement de la ville, prise en compte d’objectifs de mixité sociale, établissement d’équilibres territoriaux entre agglomérations, tous portés par l’intitulé du texte.

C’est dans cette capacité à synthétiser des évolutions de moyen terme que l’on peut attribuer un rôle actif, i. e. porteur de politiques urbaines, aux lois d’urbanisme.

III – Une innovation : le ministère de la politique de la ville

Renaud Epstein (sociologue-politologue, Sciences Po Saint-Germain-en-Laye)

Le Ministère de la ville a été créé en décembre 1990 avec la nomination de Michel Delebarre à sa tête. Depuis, plusieurs ministères ou secrétariats d’Etat se sont succédé. Aujourd’hui, le gouvernement d’Édouard Philippe ne compte plus ni ministre, ni ministre délégué, ni secrétaire d’État en charge de la ville. Cette situation n’est pas inédite car cet intitulé ministériel avait déjà disparu dans le premier gouvernement Jospin (juin 1997-mars 1998). Mais elle invite à revenir sur les évolutions institutionnelles de la politique de la ville au cours du dernier quart de siècle.

Evolution institutionnelle de la politique de la ville

Ces évolutions administratives, qui s’inscrivent dans un contexte d’approfondissement continu de la décentralisation et de réformes néo-managériales de l’État, constituent un puissant révélateur des recompositions de l’État, des transformations des modalités de son intervention infranationale et des rapports entre pouvoir central et pouvoirs urbains. Elles renseignent aussi sur la place et le cadrage des questions socio-urbaines sur l’agenda politique national.

La thèse développée par Renaud Epstein s’appuie sur l’idée selon laquelle la décentralisation dans son évolution a été engendrée par la politique de la ville, et non l’inverse,  le modèle de la Ve République – organisée de manière verticale à partir d’un centre – s’avérant dépassé.

Dans les années 1980, sont publiés trois rapports importants. Rapports Schwartz (L’Insertion professionnelle et sociale des jeunes. Rapport au Premier ministre, 1981), Bonnemaison (Face à la délinquance : prévention, répression, solidarité, 1982), Dubedout (Ensemble, refaire la ville, 1983). Ils sont convergents et expliquent qu’il faut passer par le partenariat local pour transformer l’action publique. On peut y ajouter le rapport Delarue (Banlieues en difficulté : la relégation, 1991).

Les lois de décentralisation ont été conçues, au départ, sur le modèle ancien, en maintenant un cloisonnement sectoriel. La politique de la ville va apporter une solution qui se diversifiera au cours du temps.

Périodisation de la politique de la ville

La politique de la ville s’organise en trois périodes majeures.

  • Les années 1980 sont représentatives d’un processus de démocratisation de la gestion urbaine suivant une approche remontante. C’est la période du Développement Social des Quartiers (DSQ) marquée par le rôle central dévolu aux maires pour la conduite de la politique au niveau local, la participation étant cantonnée à la mise en oeuvre de projets de proximité.

En fin de décennie, le principe de territorialisation de l’action publique est développé selon des démarches transversales : un territoire, un projet et un contrat. Elles engagent les institutions suivantes : le CIV (Comité Interministériel des Villes) créé en 1984 ainsi que la DIV (Délégation Interministérielle à la Ville) et le CNV (Conseil National des Villes), créés en 1988.

  • Les années 1990 correspondent à une période où l’Etat est directement mobilisé. La question de l’exclusion sociale en constitue le déclencheur (cf. Discours de Bron de François Mitterrand en décembre 1990). C’est dans ce contexte qu’est créé le ministère de la Ville (le titulaire est même ministre d’État, ce qui en fait le n° 4 du gouvernement). Treize « sous-préfets villes » sont nommés dans les départements les plus urbanisés. La logique est celle de la modernisation, conformément à la politique générale de Michel Rocard. On veut donner un sens à la réforme de l’État, le mot d’ordre étant la modernisation de celui-ci.

Des agences comme l’ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine, 2003) et l’ACSE (Agence nationale de la Cohésion sociale et de l’Egalité des chances, 2006) sont créées dans la décennie suivante. En 2014, le Commissariat Général à l’Egalité des Territoires (CGET) résulte de la fusion de la DATAR, du secrétariat général du CIV et de l’ACSE.

  • Les années 2000 mettent aussi en place un nouveau mode d’intervention territoriale qui renverse l’approche initiale. Il est entériné par la loi Borloo 2003 d’orientation et de programmation pour la ville et la rénovation urbaine. On dispose de moyens financiers avec le 1% logement. Les démarches transversales sont supplantées par des démarches descendantes.

La politique est définie au niveau national, par la loi. Il y a une centralisation de la définition des objectifs, avec seulement deux programmes : la rénovation urbaine (impliquant démolitions-reconstructions), la création de zones franches urbaines (ZFU). Cette politique se conjugue avec une redistribution des tâches entre l’Etat et les collectivités locales. Les acteurs locaux mettent en route des projets instruits par l’ANRU. Mais c’est l’Etat qui décide des financements. Un nouveau modèle de « gouvernement à distance » s’est ainsi mis en place. L’État a pris de la distance, mais il influence l’action des pouvoirs locaux via, toujours, la contrainte financière.

IV – Deux témoignages personnels sur la politique de la ville

  • Yves Dauge (ancien sénateur-maire de Chinon, Indre-et-Loire)
  • Jean Frébault (urbaniste, Conseil général des Ponts et Chaussées)

Témoignage d’Yves Dauge

Yves Dauge rappelle qu’il est arrivé à la Délégation interministérielle à la ville (DIV) en 1989. À cette époque, il y avait une forte détermination politique, avec une politique de la ville voulue par François Mitterrand et Michel Rocard. La préoccupation était de mettre « de l’intelligence dans le système », « de réfléchir avant d’agir », de « remettre du lien et du service public » (par exemple, des maisons de la justice) dans certains territoires en difficulté.

La mission Banlieues 89, lancée en 1983 avec Roland Castro et Michel Cantal-Dupart, visait à « embellir la ville ». Il rappelle combien le rapport Dubedout a constitué une référence.

La création du ministère de la ville en décembre 1990, à la tête duquel  avait été nommé Michel Delebarre, ministre d’Etat, a changé la donne, l’État prenant le dessus  sur la DIV.

Pour Y. Dauge, la loi, ou plutôt son esprit, est une affirmation de la res publica (la chose publique)incontournable pour lutter contre les « vents contraires ». Il a souligné, par ailleurs le rôle des « grands travaux » dans l’histoire des villes.

Témoignage de Jean Frébault

Jean Frébault relate son expérience à Lyon après les émeutes intervenues dans les quartiers des Minguettes (Vaulx-en-Velin) et de La Duchère.

Il témoigne de ce que la dimension sociale des questions urbaines est devenue dominante depuis les années 1980, marquant une rupture avec la politique précédente, celle des villes nouvelles, menée dans les années 1960-1970. S’interrogeant sur les rapports que la politique de la ville entretient entre les niveaux national et local, il remarque qu’il y a de la part des élus locaux l’attente d’une « parole forte » de l’Etat. La circulaire d’Olivier Guichard (1973) sur les tours et les barres d’immeubles a marqué, à cet égard, une prise de conscience, avec une remise en cause du modèle dominant de l’urbanisation des « Trente Glorieuses ». D’où le programme HVS (Habitat et Vie Sociale) lancé en 1977, appliqué, entre autres sites, à Vénissieux et aux Minguettes.

Il se penche ensuite sur l’évolution de la politique de la ville depuis 40 ans et constate une alternance entre le social, l’économique et l’urbanistique qu’il explique par deux raisons principales :

le décalage entre le rythme d’évolution de la société affectée par la montée du chômage, les effets du multiculturalisme et des radicalisations, d’une part, et celui de la ville, plus lent, d’autre part.

le fait que l’on demande à la politique de la ville de résoudre des problèmes qui la dépassent, comme ceux liés aux évolutions sociétales.

Il interroge en conclusion sur l’échec, ou non, de la politique de la ville, les avis étant partagés. Le constat d’échec ne lui parait pas patent. Ainsi, en prenant l’exemple de la mixité sociale, il est indispensable de prendre en compte la complexité du problème, deux types de mixité étant en cause, par l’habitat et l’école, sans qu’on puisse déterminer avec certitude leur impact respectif. Eviter d’enfermer les gens dans leur quartier en favorisant la mobilité pourrait s’avérer plus important.

V – Table ronde : Présence et absence de la ville dans le débat public

  • Jean-Pierre Duport (ancien préfet d’Île-de-France, de la Seine-Saint-Denis, ancien président de Réseau ferré de France)
  • Christian Devillers (architecte-urbaniste)

Deux questions sont posées par Guy Burgel :

  • Que penser du « silence » de 2017 sur la ville ?
  • Est-ce vrai et est-ce quelque chose de nouveau ?

Christian Devillers répond qu’il faut partir d’une distinction courante, mais souvent mal comprise entre l’« urbain » et le « social ». Le premier renvoie à ce qui est matériel (élevé, construit), au spatial, aux voies de circulation… Le second à la réalité urbaine (vie scolaire, mobilité sociale, activité culturelle, résidentiel, emploi…). Quand on parle de la ville (dans une campagne électorale par exemple), il s’agit en réalité du social, de l’économique, etc. Parler spécifiquement de la ville serait parler de sa forme c’est-à-dire de son agencement spatial (en perpétuelle évolution) qui  interagit avec le social et l’économique, mais ne se réduit pas à eux. La ville est-elle d’abord une forme ou d’abord du « social » ? Cette distinction lui parait fausse épistémologiquement. En effet, le mode de vie urbain est également présent au fond des campagnes et quand on dit que la ville est d’abord une forme, c’est d’un argument spatial qu’il s’agit, sachant qu’en tant que forme, la ville se transforme.

Ainsi, une vraie politique de la ville consisterait à s’intéresser non seulement aux quartiers sensibles mais aussi à la forme de la ville. Ce que l’on appelle « politique de la ville » ne l’est, en effet, que très partiellement, uniquement quand on démolit, construit, réalise quelques aménagements.

Quant aux métropoles, la question principale qu’elles posent est celle de la centralité.

Jean-Pierre Duport répond que le problème fondamental de la ville n’est pas uniquement celui du logement : les écoles et les transports sont tout aussi importants. La politique de la ville doit être globale. C’est une « politique d’aménagement du territoire ».

Il relève les incohérences du Grand Paris qui, de son point de vue, devrait couvrir la région Île-de-France. L’idée de métropole étant un enjeu important doit être pensée à l’échelle de la région. Or, la métropole actuelle, telle qu’elle est définie, ne comprend ni Roissy, ni Saclay. D’autre part, depuis le 1er janvier 2016, elle n’est compétente que sur les trois départements de la « petite couronne » et pas sur Paris, qui cesse d’être un département !

En conclusion, Guy Burgel fait observer que deux questions, au moins, demeurent ouvertes :

celle de la pertinence du territoire d’une politique de la ville : même si les frontières de l’urbain et du non urbain, pour ne pas dire du rural, sont devenues plus fluides, il faut tout de même délimiter institutionnellement des territoires de compétences ; la véritable révolution est que c’est le projet qui définit le « bon » territoire, et pas l’inverse ; dans le cas du Grand Paris, selon que l’on privilégie la gestion du quotidien (transports, logement , environnement), la stratégie à long terme (attractivité économique) ou la vision à l’échelle globale (flux mondialisés), ce peut-être l’agglomération (l’« unité urbaine ») , la région Ile-de-France, ou tout le bassin parisien autour de la vallée de la Seine, qui est concerné ;

celle de la légitimité démocratique du pouvoir: articulation entre les instances élues de gestion, de stratégie et de vision, intéressant de grands territoires (voir supra), et la participation citoyenne des habitants, intéressant de petits territoires (communes, arrondissements urbains).

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Prochain séminaire le 1er juin 2018 : Ville et jeux olympiques – Effets sociaux et conséquences urbanistiques.

Pour m’écrire : serre-jean-francois@orange.fr

LA VILLE COMME « EXPERIENCE INTERIEURE »

Composition X de Vassily Kandisky
Entre conscience et cosmos : la ville
http://www.ibiblio.org/wm/paint/auth/kandinsky/kandinsky.comp-10.jpg

La ville comme « expérience intérieure »

Sans chercher à s’extraire de son environnement, même la ville, métaphore de l’être social, gagnerait à une plongée dans L’expérience intérieure [*]. Ainsi nous interpelle Georges Bataille :

« L’être particulier, perdu dans la multitude, délègue à ceux qui en occupent le centre, le souci d’assumer la totalité de l’ “être”. […] Cette gravitation naturelle des êtres a pour effet l’existence d’ensembles sociaux relativement stables. En principe, le centre de gravitation est dans une ville ; dans les conditions anciennes, une ville, comme une corolle enfermant un pistil double, se forme autour d’un souverain et d’un dieu. Si plusieurs villes se composent et renoncent à leur rôle de centre au profit d’une seule, un empire s’ordonne autour d’une ville entre autres, où la souveraineté et les dieux se concentrent : dans ce cas, la gravitation autour de la ville souveraine appauvrit l’existence des villes périphériques, au sein desquelles les organes qui formaient la totalité de l’être ont disparu ou dépérissent. De degré en degré, les compositions d’ensembles (de villes, puis d’empires) accèdent à l’universalité (tendent vers elle tout au moins). »

Il n’est pas de meilleure expression du défi auquel est confronté le gouvernement à la veille (ou l’avant-veille) de l’annonce d’un énième plan pour les banlieues cautionné par un revenant.

Comment les banlieues peuvent-elles tirer profit du dynamisme des centres-villes pour conforter leurs particularismes et valoriser leurs ressources propres ?

Comment les villes moyennes et petites peuvent-elles encore jouer leur rôle dans l’aménagement du territoire sans être affaiblies, voire écrasées, par le développement des métropoles régionales ?

Last but not least, la capitale peut-elle continuer à accroitre son pouvoir d’attraction sur les nantis sans rejeter les démunis, et à s’enrichir sans en faire bénéficier la province ?

Si la théorie du ruissellement n’a jamais été validée en économie, l’aménagement du territoire lui offre une bonne occasion de faire ses preuves à nouveaux frais et de prendre une revanche sur ses détracteurs ; juste retour de ce que la métropolisation doit à la ruralité et à l’urbanité, dont elle n’a cessé de se nourrir.

C’est un combat, « père de toutes choses » et « dernier mot de notre raison » selon Ernst Jünger [**], un combat – politique – en faveur de la solidarité pour contrer l’esprit de compétition ; pas simplement pour la survie, mais pour le plein épanouissement de l’être, dans son universalité autant que dans ses particularités.

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[*] © pour l’édition originale : 1943. Texte revu en 1954.

[**] Le Combat comme expérience intérieure, écrit en 1921. La première citation est reprise d’Héraclite (Fragment B 53).

TROIS SITES EMBLEMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : Les 4000 de La Courneuve, Lyon-La Duchère, Les quartiers Nord de Marseille

Chères lectrices, chers lecteurs

Avant les vacances j’avais publié de larges extraits d’une étude réalisée en collaboration avec trois autres collègues, retraités de l’aménagement comme moi, dans le cadre et avec le soutien d’un partenariat rassemblant l’Institut CDC pour la Recherche, la SCET, filiale opérationnelle de la CDC, et l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement Régional d’Aix-en-Provence.

Les conditions de réalisation de cette étude ne nous ont pas permis de la mener avec toute la rigueur souhaitée. Ayant dû adapter notre démarche en conséquence, l’étude que nous avons rendue fin 2016 après plusieurs avaries – accidents de santé, tracas d’intendance – relève de ce fait plus du témoignage que d’une véritable recherche.

D’une durée programmée initialement sur deux ans, notre travail, dont le projet avait été déposé à l’automne 2011, s’est en fait déroulé sur plus de cinq en raison de ces vicissitudes. Sans doute n’avons-nous pas su faire comprendre aux membres du partenariat le sens de notre travail tel que nous l’envisagions à un tournant de la politique de la ville impulsé par la loi de Programmation pour la Ville et la Cohésion Urbaine du 21 février 2014. Les conclusions arrivent un peu tard – encore que ce ne le soit jamais pour infléchir un mouvement, à défaut d’en renverser le sens – et ce serait à présent un autre chapitre à ouvrir, alors même qu’un nouveau gouvernement, formé sous une présidence élue dans l’enthousiasme des uns et le scepticisme des autres, reprend les choses en main sans que l’on connaisse encore bien ses orientations.

C’est pourquoi notre travail a aujourd’hui plus valeur de bilan que d’orientations, ces dernières suggérées par nos interlocuteurs alors que s’esquissaient le nouveau PNRU. Aussi, bien que datée, est-ce à la demande de plusieurs d’entre vous que nous nous sommes résolus malgré tout à publier en feuilleton la synthèse de cette étude dans son intégralité.

Etant bien conscients des imperfections et de l’inachèvement de cette enquête dont les données auraient, pour le moins, gagné à être actualisées, c’est à vous aujourd’hui de juger du résultat et d’en tirer, s’il y a lieu, des leçons pour la poursuite du renouvellement urbain.

Pour commencer nous vous livrons un résumé des conclusions auxquelles nous sommes parvenus et qui nous ont été soufflées par nos interlocuteurs, acteurs du développement urbain, habitants inclus, une centaine en tout, de provenance aussi diverse que les thèmes abordés l’exigeaient.

Si vous le souhaitez, vous pouvez, pour obtenir toutes informations complémentaires sur ce travail ou me communiquer vos observations, toujours bien venues, m’écrire à l’adresse e-mail suivante : serre-jean-francois@orange.fr.

Dans l’espoir de susciter votre intérêt, même et surtout critique, bonne lecture.

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Trois sites de renouvellement urbain emblématiques : les 4000 de La Courneuve, Lyon-La Duchère, les quartiers Nord de Marseille

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Cité idéale, attribué à Fra Carnevale (XVe siècle) – Walters Art Museum de Baltimore
                                               Cliché Wikipedia

Résumé d’une étude-témoignage

Un constat est à l’origine de l’étude. Depuis plus de trente ans la politique de la ville alterne les politiques : immobilières, urbaines, sociales, en faveur de l’emploi…

Une interrogation vient se superposer à ce constat : comment se fait-il que le rapport de l’Observatoire National des Zones Urbains Sensibles (ONZUS) pour 2014 conclue à une accentuation des écarts entre les quartiers politique de la ville et les autres ? Constat non contredit par les rapports pour 2015 et 2016 de l’Observatoire National de la Politique de la Ville (ONPV) qui a succédé à l’ONZUS.

D’où l’hypothèse que cette situation pourrait être imputable à la difficulté des acteurs de la politique de la ville à articuler – pour nous en tenir aux quatre thèmes que nous avons choisi de placer sous le projecteur – les aspects urbains, sociaux, économiques et culturels ; difficulté recouvrant une impuissance à se donner une représentation intégrée de la ville et de ses quartiers dans leur environnement à la fois physique et humain ; l’alternance des politiques cherchant à compenser, bien en vain, ce déficit de vision globale, l’inconstance dans la stratégie se payant du prix de la pérennisation de politiques d’exception et temporaires basées sur des mesures de discriminations positives hésitant entre leur application aux territoires et aux gens.

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