COMPLEXE DE CAÏN versus COMPLEXE D’ŒDIPE

Meurtre d’Abel par Caïn
gravure flamande de Johann Sadeler (1576)
Metropolitan Museum of Art (Photo Wikimedia Commons)

« Il faut ressortir le Kärcher car il a été remis à la cave par François Hollande et Emmanuel Macron depuis dix ans » a lancé Valéry Pécresse lors d’un déplacement à Salon-de-Provence le 6 janvier, reprenant les propos de Sarkosy en 2005 à La Courneuve. Déplorable ignorance de la candidate à l’élection présidentielle concernant la mobilisation des habitants, acteurs sociaux, maîtres d’œuvre, administratifs et politiques pour améliorer le cadre et la vie des « quartiers », notamment depuis la mise en œuvre de la loi de Programmation pour la Ville et la Cohésion urbaine du 21 février 2014. Le 10 janvier à Argenteuil, en présence du maire LR, Georges Mothron, qui lui faisait valoir ce qui avait été fait au Val d’Argent en matière de renouvellement urbain : « Des racailles, il y en a toujours mais moins et pas spécifiquement à Argenteuil. Ici, nous avons dépensé 300 millions d’euros depuis, reconstruit des lycées, des collèges, la poste, des logements sociaux, développé la copropriété, augmenté la fréquence des trains… Ces quartiers ne sont plus les mêmes », face, donc, à ce maire affilié à son propre parti, elle était bien obligée de nuancer son propos : « Comment faire pour que dans chaque quartier populaire, on sente que quelqu’un vous fait confiance ? Moi, ce que je veux, c’est être dure avec les caïds, les voyous, les dealers, les trafiquants mais je veux aussi être très forte avec tous ceux qui veulent s’en sortir. Je veux que la République leur tende une main vraiment fraternelle et qu’on les aide. C’est cela l’ascenseur social ». Et dans le même temps, elle indiquait pouvoir régler en 10 ans le problème des ghettos. Comment ? en plafonnant, entre autres mesures, les logements sociaux dans la limite de 30 % ! On aimerait la croire alors même que plus de 40 ans de Politique de la Ville n’est pas venu à bout du problème, tellement la mixité sociale par l’habitat exigerait d’investissements pour construire des logements de standing attractifs dans lesdits « quartiers » et de renoncements des habitants pour accueillir des HLM dans les « beaux quartiers ». Aussi, dans une adresse du 27 janvier dernier aux candidates et candidats à l’élection présidentielle, l’Association des Maires d’Ile-de-France et Ville et Banlieue ont-ils tenu à exprimer leur impatience : « Ces discours ignorent où passent sous silence les réalités des quartiers qui sont, comme toute chose, contrastées. Chaque quartier populaire a sa singularité. Et surtout, les problèmes relevés ne sont que la mise en visibilité des problèmes de la France. Elues et élus locaux, nous pensons qu’agir avec les banlieues populaires, c’est agir pour les habitantes et habitants de tout le pays. » Le congrès de l’Association des Maires de France (AMF) du 18 novembre avait pourtant déjà tiré le signal d’alarme par la voix de son vice-président, le maire socialiste d’Issoudun (Indre), André Laignel : « Ce ne sont certainement pas de grands discours, parfois caricaturaux, qui feront sortir nos banlieues de l’état de relégation dans lequel elles sont plongées. Là encore, les espoirs qui avaient été suscités ont été déçus et le sabordage du rapport Borloo justifie la mobilisation de nos collègues maires de quartiers prioritaires de la politique de la ville. Nous faisons, à cet égard, nôtre l’appel de Grigny et son conseil national des solutions ».

C’est à juste titre que Nadia Hai, ministre déléguée de la Ville qui, originaire de Trappes et y ayant passé son enfance peut prétendre connaître le problème, s’est indignée, dans une interview accordée le 6 janvier au HuffPost, des propos de Valéry Pécresse : « Je pense très sincèrement que ce sont les idées de Valérie Pécresse qu’il faut passer au Kärcher : cette politique du coup de menton, où l’on humilie en permanence cinq millions de personnes qui vivent dans ces quartiers sans jamais rien résoudre. »

***

La focalisation sur les questions sécuritaires a, hélas ! pour résultat de « noyer le poisson », comme si le problème des banlieues défavorisées leur était réductible. Un ouvrage récent paru l’année dernière de Gérard Haddad, psychiatre et psychanalyste de l’école lacanienne, A l’origine de la violence, sous-titré D’Œdipe à Caïn, une erreur de Freud ? apporte sur le sujet un éclairage nouveau qui mérite attention, à la fois en ce qu’il démontre les limites de la théorie de l’Œdipe, à la source de la violence, et esquisse une piste devant permettre d’en comprendre les ressorts, quitte à dénoncer les équivoques de la psychanalyse. L’auteur part d’un constat, à savoir que dans tous les attentats djihadistes qui ont endeuillé ces dernières années la France et plusieurs pays occidentaux, on avait affaire à des fratries. C’est ainsi qu’il relève que le 11 septembre 2001, les attentats commis aux Etats-Unis, l’ont été par neuf pirates, parmi lesquels six frères, celui de Bali fut exécuté par trois frères ; en France, en 2015, la tuerie dont ont été victimes les journalistes de Charlie Hebdo a été perpétrée par les frères Kouachi, et les frères Abdeslam ont participé à celle du Bataclan la même année ; en 2019 au Sri Lanka se sont encore deux frères qui furent impliqués dans les attentats qui coutèrent la vie à trois cent vingt personnes ; etc. Et d’en conclure : « Le terrorisme est un fratricide à grande échelle. » D’où la référence au mythe de Caïn, meurtrier de son frère Abel dans le livre de la Genèse ; Caïn le sédentaire, premier agriculteur et fondateur de la première ville, autant dire de la civilisation, ce pourquoi, bien que fratricide, Dieu apposa sur son front, après son repentir, le signe de sa protection. Non que Gérard Haddad entende substituer au complexe d’Œdipe celui de Caïn, mais démontrer que par son antériorité, seul ce dernier pouvait prétendre être au fondement de la civilisation, accouchée dans la violence. Bien loin de renier, à cet égard, Freud, il prend soin de faire observer que le complexe d’Œdipe ne saurait chez Freud être assimilé à un parricide puisqu’il se résout non par le meurtre du père mais par la castration symbolique du fils, qui doit renoncer à l’amour de la mère pour devenir adulte. Plus contestable lui apparaît, en revanche, la thèse de Freud, exposée dans Totem et Tabou, du meurtre du père primitif par la horde sauvage, à l’origine de la société humaine. « Que la violence meurtrière habite le cœur de l’homme relève de l’évidence » convient Gérard Haddad, mais « le parricide ne fonde rien. […] Bien au contraire, il ne crée que désordre et ruine. Le parricide est même souvent un génocide ». Et de rappeler le destin funeste de la famille des Atrée en Grèce, dont faisait partie Œdipe, entre autres parricides de la littérature, dont l’Hamlet de Shakespeare. Toutes références qui font qu’il lui paraîtrait « judicieux » de substituer à la forme « étriquée » du judéo-christianisme celle de gréco-abrahamisme au fondement de la civilisation occidentale. D’autant que le récit d’Abraham, dont Dieu a arrêté le bras sacrificiel, marque bien l’entrée dans une nouvelle phase de l’histoire, respectueuse de la vie humaine, puisque désormais des bêtes seront offertes en sacrifice à Dieu à la place des humains. Mais, sur le plan du développement psychologique de l’individu, la substitution du fratricide au parricide ne sera pas non plus sans conséquences vu que le complexe d’Œdipe se résout par la mort naturelle du père alors que la rivalité fraternelle peut persister la vie entière ; c’est tout le drame de l’histoire humaine :

« Si les millions de morts des guerres, si le génocide hitlérien des juifs comporte aussi cette composante, le vertige nous saisit. Ce serait donc ça, le grand mystère, le complexe de Caïn comme origine de la violence humaine, origine de la barbarie collective ? Ne vaut-il pas mieux détourner le regard devant ce vertige ? La tâche à accomplir serait entachée d’impossible. Alors mieux vaut la valoriser, en faire la maxime de la République, le fondement de toute société. Mieux vaut la couvrir du tabou de l’idéal. »

Aussi bien, notre auteur met-il l’accent sur l’ambivalence de ce complexe, expression de l’agressivité originelle de l’homme qui se répète de générations en générations en même temps qu’il fonde « un système de valeurs dont le but est de contrôler, autant que faire se peut, la tendance meurtrière de l’homme à l’égard de son frère ».

Mais une fois l’antériorité du complexe de Caïn par rapport au complexe d’Œdipe posée reste à les articuler. Or c’est dans cet articulation que l’analyse de Gérard Haddad révèle sa portée. La tragédie de l’époque contemporaine, on ne cesse de le répéter, c’est l’affaiblissement de l’autorité paternelle, autorité sur laquelle la psychanalyse n’a cessé d’insister pour la résolution du complexe d’Œdipe, à laquelle renvoie le Nom-du-Père qui, chez Lacan, représente la Loi dont procède l’interdit de l’inceste. Autrement dit, alors que le complexe d’Œdipe se développe sur l’axe du temps, verticalement pour ainsi dire, le complexe de Caïn tend à étendre la rivalité fraternelle dans l’espace, sur un plan horizontal, sur le modèle du Rhizome, nous dit Haddad par référence à Deleuze et Guattari, les auteurs de Mille Plateaux, l’ouvrage qui fait suite à l’Anti-Œdipe. Et ce d’autant plus que l’Œdipe, en tant que mécanisme psychique, ne jouant plus son rôle, il s’ensuit un effondrement de l’autorité laissant libre cours au déchainement des passions meurtrières. C’est parce que la Loi du père n’est plus transmise entre générations que la rivalité des frères, dont la jalousie est le ressort, ne connait plus de bornes. La cohésion du groupe ne peut alors être sauvegardée qu’en canalisant l’agressivité, la pulsion de mort, vers les autres, ceux de l’extérieur de la communauté, dont la qualité d’étrangers suffit à en faire des boucs émissaires. La tentation apparaît d’autant plus forte que le sentiment religieux – indépendamment de tout dogme – vient opportunément renforcer l’entre-soi, repli identitaire mortifère qui se nourrit des frustrations accumulées du fait de conditions d’existence instables ou précaires, de l’humiliation et de l’exil : « Le sentiment religieux cherche à assurer la cohésion du groupe et à en évacuer les rivalités, à les expulser à la frontière du groupe, en les orientant vers ceux qui n’en font pas partie ». Déni de l’injonction biblique : « Tu aimeras l’étranger comme toi-même, car tu as été étranger en terre d’Egypte. » (Lévitique XIX, 34)

Aussi ne faut-il pas perdre de vue, écrit Gérard Haddad en conclusion, « la désinsertion dans notre société d’enfants des populations maghrébines, désinsertion qui favorise les phénomènes de radicalisation où le terrorisme islamiste peut s’implanter ». Quelle issue, dès lors, pour échapper à cette situation ? Comment renverser la libido du moi, agressive parce que narcissique, pour faire en sorte que le frère ennemi soit investi en objet d’amour ? C’est l’ambivalence de la fraternité que de constituer un idéal tout en contenant en germe la jalousie destructive. Ne sont-ce pas, au-delà des obstacles que l’individu peut rencontrer dans son développement, les valeurs de la civilisation qui sont en jeu, dont celles sur lesquelles repose la démocratie politique, à savoir la liberté et l’égalité, ne sont pas des moindres, mais dont la problématique conciliation porte témoignage de sa fragilité. D’où ce cercle vicieux infernal :

« Qu’attend-on de son frère (ou de sa sœur) ? Essentiellement qu’il vous ressemble le plus possible, qu’il partage les mêmes idées, les mêmes valeurs, les mêmes croyances, la même foi. Cela peut conduire à ce qu’on appelle la purification ethnique. Seulement, une fois cette purification opérée, une fois éliminés les gens différents de vous, vous ne tarderez pas à découvrir parmi ceux qui paraissaient si semblables à vous, des gens très différents, insupportables même, que vous allez souhaiter combattre, éliminer, etc. Cette rivalité à l’autre du miroir est sans fin. Elle peut conduire au toboggan de la barbarie, ces toboggans que l’on voit proliférer ici et là. »

Ce n’est pas pour autant qu’il faille désespérer. Et, Gérard Haddad de citer en exemple les Nelson Mandela, Gandhi, Yizak Rabin… qui, dans le sillage du Joseph de la Bible vendu par ses frères auxquels il finit par accorder son pardon sans chercher à en tirer vengeance, ont su surmonter le complexe de Caïn. Mais si la psychanalyse peut être un recours pour l’individu, quelle thérapeutique appliquée à une société affaiblie par ce qui faisait sa force même, à savoir la démocratie ?

***

Pourquoi ce passage par des récits mythiques, que d’aucuns considèrent comme sacrés, sinon parce que l’origine de la violence, au-delà de toute explication psychologique, nous serait à jamais inaccessible autrement qu’à travers l’interprétation de ces textes, qui sont au fondement de notre culture. Culture que, rappelons-le, nous partageons en tant qu’Occidentaux avec les Grecs et le peuple juif ; sachant que ce n’est que par la suite que sont venus se greffer et le christianisme et l’islam, toutes religions qui ont en partage le monothéisme. D’où la proposition de Gérard Haddad de substituer l’expression de greco-abrahamisme à celle de judéo-christianisme, dont le péché originel aura été de rejeter l’islam pour le malheur des civilisations orientales et de la nôtre (ce qu’aurait contesté Lévi-Strauss, qui, dans Tristes tropiques, déplorait que l’Islam, dont le puritanisme n’a d’égal que son intolérance, nous ait séparé du pluralisme et de la sensualité des cultures du sous-continent indien, ce qui était faire bon marché de la ségrégation dans une société divisée en castes). Mais le rappeler n’est pas sans conséquences, si, comme le fait observer notre auteur, le monothéisme, au contraire du polythéisme, pour qui la croyance aux dieux était si naturelle qu’elle rendait impossible l’incroyance, a permis l’émergence de l’athéisme aux côtés de la foi en un Dieu dont le caractère personnel c’est affermi avec le christianisme et l’islam. Pourquoi des relations apaisées entre juifs, chrétiens et musulmans ne pourraient pas faire place à des agnostiques ? De quoi faire démentir l’accusation de fauteurs de guerre portée sur les religions, dont l’athéisme dogmatique peut faire partie.    

Prenant quelque distance avec l’auteur, tout en restant dans le cadre de son analyse, dont la fécondité est de notre point de vue indéniable, même si elle est culturellement très marquée, nous retiendrons quatre conséquences ou recommandations. En cette période préélectorale agitée de préjugés tous plus pervers les uns que les autres, leur portée nous paraît cruciale.

C’est, tout d’abord, conjointement au développement de l’apprentissage de la langue arabe, préconisé par Haddad rejoint par Blanquer, ministre de l’Education Nationale, l’intérêt qu’il y aurait d’introduire dans le cursus scolaire un enseignement, non pas doctrinal mais reposant sur l’histoire, l’anthropologie et la philologie, des grands mythes fondateurs de nos cultures indo-européennes et sémites, lesquelles se sont croisées maintes fois au cours de l’histoire humaine pour le pire mais aussi pour le meilleur, même si la chose est plus que jamais tabou en ces temps de grand chambardement, que les affres de la pandémie ont encore accentué.

La deuxième conséquence porte sur la conception des droits sur lesquels faire reposer la nationalité : droit du sang ou droit du sol ? C’est à juste titre que Gérard Haddad a attiré l’attention sur la verticalité du complexe d’Œdipe, intergénérationnel, opposé à l’horizontalité du complexe de Caïn qui se déploie dans l’espace. Faut-il pour autant opposer droit du sang et droit du sol alors que le premier garantit la transmission des valeurs entre générations et le second leur enracinement dans le territoire – non réductible à la « terre des ancêtres » –, condition de leur partage et de leur pérennité par-delà les aléas de l’évolution et de l’histoire ?

La troisième conséquence découle de la structuration en rhizome du lien social qui tend à supplanter celle en arbre des liens du sang. Sa portée est encore incommensurable comme le révèle les débats actuels, contaminés hélas ! par des partis pris idéologiques non dépourvus de perfidie. Pourtant il y va du destin de notre commune humanité, dont l’espace vital se contracte à mesure des gains de la mondialisation et de l’effacement des frontières, posant, avec une acuité qui, pour l’heure, semble dépasser tout un chacun, la question de l’identité en relation avec le territoire. Et ce au prix d’une remise en cause, un peu trop précipitée, de l’universalisme.

D’où la quatrième conséquence, qui touche au séparatisme. Paradoxe au temps de la mondialisation ? Non pas, plutôt sa contrepartie, mais contrepartie qui confine à la catastrophe, car si les frontières ménagent des passages, les séparations qui isolent les générations, les communautés linguistiques et religieuses, les catégories sociales que redouble la ségrégation spatiale, sont étanches. Aurait-on pris un bien, l’effacement des frontières, pour un mal ?  En conséquence de quoi, la liberté des échanges au niveau régional ou mondial serait un miroir aux alouettes ! Sachant qu’on ne reviendra plus sur la mondialisation, irréversible quoiqu’on en pense, la lutte contre les séparatismes s’impose, au premier chef contre ceux qui affectent les territoires de relégation que sont les banlieues défavorisées et les zones rurales en déshérence, refuge indifférencié des déshérités, des laissés-pour-compte, des marginaux et des fanatisés de tous bords, rejetés par la société parce que considérés comme inassimilables au regard de ses standards. Séparatisme territorial qui cristallise les disparités en inégalités insoutenables, à l’origine des frustrations les plus mortifères.   

Ces conséquences, le confinement, pourtant propice à un retour réflexif sur soi, n’aura pas suffi à nous faire prendre conscience de leur portée, non moins cruciale que celle du réchauffement climatique et de l’amoindrissement de la biodiversité. Pourquoi faudrait-il redouter la diversité humaine alors même que nous déplorons les pertes de la biodiversité ? La violence lui serait-elle inhérente, comme elle l’est dans la nature, cette nature idéalisée à outrance par l’écologie profonde ? Mais nous sommes humains envers et contre tout. Et si, comme le conclut Haddad, « la source de la violence réside dans le complexe de Caïn », sa résolution n’en demeure pas moins dans la fraternité. Sachant que c’est de l’ambivalence de ces liens de fraternité, entre rivalité et amour, que l’espèce humaine tire sa liberté, ambivalence qu’elle partage avec les seuls membres de son espèce, les autres ne connaissant que la rivalité de l’état sauvage – universalité proprement humaine. C’est dire que, troisième terme de notre devise, la fraternité n’a rien de spécifique à notre République, qu’elle s’est de tous temps affranchie des frontières des aires linguistiques, aplanissant les obstacles par-delà les mers et les déserts, donnant aux hommes la force de gravir des cimes et d’enjamber des abîmes pour se rejoindre, comme en témoignent les traces laissées par sapiens au cours de ses migrations et les mythes fondateurs de nos cultures, dont la diversité fait la richesse. Ligne de fuite qui donne le vertige : conséquence de la dispersion des langues, la diversité des cultures n’en reflète pas moins la variété mouvante des paysages traversés par les lignées d’êtres humains qui se sont succédé depuis l’origine des temps historiques. Non seulement sans que l’on en connaisse l’aboutissement, mais sans que l’on puisse même en percevoir la direction. Myopie que la pandémie a portée à son apex.                                 

LA DIALECTIQUE DU LOGEMENT ET DE SON ENVIRONNEMENT

Lotissement de la Tourelle à la Maule (Yvelines) Photo JH Mora / Wikimedia Commons
Lotissement de la Tourelle à la Maule (Yvelines)
Photo JH Mora / Wikimedia Commons

Romilly-sur-Seine (Aube) Photo Benjisme / Wikimedia Commons
Romilly-sur-Seine (Aube)
Photo Benjisme / Wikimedia Commons

Valparaiso Photo Pixabay
Valparaiso
Photo Pixabay

Trois configurations urbaines : quels types de rapport le logement entretient-il avec son environnement et la psychologie des habitants ?

                                                                                                                                                                  QUAND LA PSYCHOLOGIE SE RISQUE A ELUCIDER LES RAPPORTS DE L’HOMME A SON LOGEMENT ET A L’ENVIRONNEMENT Lire la suite « LA DIALECTIQUE DU LOGEMENT ET DE SON ENVIRONNEMENT »

INTERMEDE PASCAL : Formes de la vie, formes de la ville

Chères lectrices, chers lecteurs

Les sciences humaines ne sont peut-être pas d’un grand secours pour améliorer la vie du citadin, mais, s’il n’y a de réalité que construite par l’esprit humain, alors la littérature peut tout ou presque. Pourtant, de même que, selon Proust, préfacier de  Sésame et les lys de John Ruskin, « la lecture est au seuil de la vie spirituelle ; elle peut nous y introduire : elle ne la constitue pas », la littérature de l’urbanité reste sur le seuil de la vie urbaine. 

Plan retravaillé du village bororo de Kejara établi par Lévi-Strauss / Image Adrien Brugerolle / Wikimedia Commons
Plan retravaillé du village bororo de Kejara établi par Lévi-Strauss / Image Adrien Brugerolle / Wikimedia Commons

Projet pour la ville nouvelle de Chaux autour de la saline d'Arc-et-Senans / Photo Justelipse / Wikipédia
Projet pour la ville nouvelle de Chaux autour de la saline d’Arc-et-Senans / Photo Justelipse / Wikipédia

 

Notre calendrier républicain ayant composé avec la tradition chrétienne, que vous soyez croyants ou agnostiques, il ne vous échappera pas que la publication de cet article, qui vient cavalièrement s’insérer dans la série consacrée à l’écologie et au développement durable, ait à voir avec Pâques, fête de la résurrection. Car c’est bien ce thème qui est développé en filigrane dans le texte ci-dessous : résurrection de la chair dans ces marges de la Cité dont les pierres ont été abandonnées par la vie.


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INTERMEDE ESTIVAL : « Des causes de la grandeur des villes » de Giovanni Botero à la « Condition de l’homme moderne » de Hannah Arendt, et retour par la Cité grecque

Chères lectrices, chers lecteurs

L’actualité nous rattrapant, je reprends la publication de ce blog plus tôt que prévu. Comment rester sans réagir face à des événements qui, recoupés avec nos lectures nous interpellent d’autant plus qu’en l’occurrence le tragique rivalise avec l’absurde. Comme jamais, les enjeux sont politiques et face à leur ampleur nous mesurons toujours plus les dégâts de la dépolitisation dont nous sommes les témoins passifs. Non que tout soit politique comme voudrait nous le faire croire une certaine gauche radicale, contribuant ainsi à la banalisation du politique. Mais, l’épidémie d’Ebola qui se propage en Afrique de l’Ouest, faisant toujours plus de victimes, nous rappelle aussi que lorsque c’est la vie qui est en cause, il n’est pas d’autres valeurs qui puissent entrer en concurrence avec elle pour faire obstacle à la plus énergique action politique – qui plus est internationale – en vue de lutter non contre un mal – stigmatisant − mais contre la maladie. Le message de Hannah Arendt est, à cet égard, sans restriction : « La tâche et la fin de la politique consistent à garantir la vie au sens le plus large. »[1]

C’est pourtant aussi la vie, qui est en cause dans les conflits qui perdurent ou ont surgi ici et là dans le monde depuis plusieurs mois et notamment depuis le début de l’été. Mais la vie y est prise en otage par des valeurs qui s’affrontent sur un terrain dont les enjeux politiques s’en trouvent démultipliés au point d’avoir des répercussions au-delà des frontières des Etats directement concernés. C’est ainsi que, pour paraphraser Malraux, en politique rien sans doute ne vaut la vie, mais les vies ne valent décidément rien.[2]

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 [1]  In Qu’est-ce que la politique ? Sans restriction mais à condition de comprendre « la vie au sens le plus large », autrement dit de ne pas la réduire à la nécessité vitale, car « s’il est vrai que la politique n’est hélas rien d’autre qu’un mal nécessaire à la conservation de l’humanité, celle-ci a alors effectivement commencé à disparaître du monde, c’est-à-dire que son sens a viré en absence de sens ».

[2] La citation exacte de Malraux est la suivante, dans Les Conquérants (1928) : « J’ai appris aussi qu’une vie ne vaut rien, mais que rien ne vaut une vie » (Garine de l’Internationale communiste, le Conquérant). L’auteur avait trouvé la formule si heureuse qu’il la répéta 5 ans plus tard dans La condition humaine.

Manifestation des Indignés pour une « réelle démocratie » en mai 2011 place de la Bastille
Photo Slastic / Wikimedia Commons

La puissance par le nombre, la démocratie comme pluralité

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RETRO (2) : Variations sur le thème de l’espace commun à partir de trois textes de Claude Lévi-Strauss

AVERTISSEMENT

Ce texte ayant été écrit par à-coups au fil de lectures diverses venues le nourrir, objet de notes de bas de page, le lecteur voudra bien m’excuser, en cette veille de vacances de n’avoir pas eu le courage de le refondre. D’autant moins que je ne m’interdis pas, comme pour l’ensemble des articles de ce blog, de revenir à l’occasion dessus au gré de mes pérégrinations livresques.

 
320px-A_Last_day_of_Hajj_-_all_pilgrims_leaving_Mina,_many_already_in_Mecca_for_farewell_circumambulation_of_Kaaba_-_Flickr_-_Al_Jazeera_EnglishDernier jour du Hajj autour de la Kaaba à La Mecque / Photo Omar Chatriwala of Al  Jazeera English / Wikimedia Commons
 
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VII – L’ANTHROPOLOGIE URBAINE – 1) Colette Pétonnet, une ethnologue des espaces habités des banlieues (1982)

Une question préalable se pose : pourquoi après avoir quitté le continent de la sociologie et avoir tenté d’aborder celui de l’analyse systémique à partir de fondations biologiques, laquelle soulève plus de problèmes qu’elle n’en résout, se placer sous l’empire de l’ethnologie ou anthropologie urbaine ? Sinon pour accuser une coupure épistémologique et instaurer une distance par rapport à l’objet d’étude, la ville, dont la familiarité, malgré le structuralisme et les analyses en termes de système, risque d’induire un biais nuisible à l’objectivité. On doit à Georg Simmel d’avoir introduit dans la ville la figure de l’étranger pour illustrer l’ambivalence du citadin, libre et aliéné à la fois. Le sociologue, quant à lui, en revêtant l’habit de l’ethnologue, en se muant en étranger à sa propre culture, espère-t-il mieux saisir l’étrangeté de la ville dont il est trop coutumier ? Ou bien, en adoptant une perspective plus ample, celle de l’anthropologue, aurait-il l’ambition, en remontant au plus près des sources de notre humanité, de renouer avec les racines de notre urbanité ?

                                          ZUP de Pissevin – Nîmes ; Photo : Wikimedia Commons – Vpe

Colette Pétonnet : une ethnologie des espaces habités des banlieues

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