LA DIALECTIQUE DU LOGEMENT ET DE SON ENVIRONNEMENT

Lotissement de la Tourelle à la Maule (Yvelines) Photo JH Mora / Wikimedia Commons
Lotissement de la Tourelle à la Maule (Yvelines)
Photo JH Mora / Wikimedia Commons
Romilly-sur-Seine (Aube) Photo Benjisme / Wikimedia Commons
Romilly-sur-Seine (Aube)
Photo Benjisme / Wikimedia Commons
Valparaiso Photo Pixabay
Valparaiso
Photo Pixabay

Trois configurations urbaines : quels types de rapport le logement entretient-il avec son environnement et la psychologie des habitants ?

                                                                                                                                                                  QUAND LA PSYCHOLOGIE SE RISQUE A ELUCIDER LES RAPPORTS DE L’HOMME A SON LOGEMENT ET A L’ENVIRONNEMENT

Retour sur une étude exploratoire  de Jacqueline PALMADE, Françoise LUGASSY et Françoise COUCHARD

(1970)

Trahison ou pas des urbanistes, l’ombre de Le Corbusier plane toujours sur les grands ensembles et après plus de 30 ans de politique de la ville on n’en a toujours pas fini avec eux. Si les exigences de développement durable ont aujourd’hui supplanté celles de l’insertion du logement dans son environnement considérée d’un point de vue psychologique, l’impact des conceptions de l’espace sur les mentalités et la qualité des relations sociales n’en demeure pas moins une question toujours en suspens qui hante les experts. D’où l’intérêt de revenir sur une enquête déjà ancienne mais dont les constats n’ont rien perdu de leur pertinence à condition de les resituer dans leur contexte [1].

***

A en croire la métaphore souvent ressassée, l’arbre cacherait la forêt. Autrement dit, transposée dans les sciences humaines, la focalisation sur la psychologie, peut-être sous l’influence trop prégnante de la psychanalyse, nous détournerait de l’étude des groupes sociaux, de l’analyse de la pression que la société exerce sur l’individu. Et pourtant, malgré le retour récent du « sujet » , les derniers développements de la sociologie semblent avoir relégué dans une zone obscure les rapports que l’individu noue avec son proche environnement. Même la psychosociologie ou psychologie sociale parvient difficilement à jeter un pont entre la sociologie et une psychologie attachée à scruter les profondeurs de l’âme humaine.

On doit à Jacqueline Palmade, Françoise Lugassy et Françoise Couchard d’avoir en 1968-69 abordé la question à travers un travail d’enquête, qualifié d’étude exploratoire, intitulé : La dialectique du logement et de son environnement [2]. L’enquête fut réalisée auprès de 55 personnes, parmi lesquelles des enfants et adolescents, habitant un grand ensemble, la ZUP de Bihorel au nord de Rouen, et la « ville nouvelle » de Colomiers à l’ouest de Toulouse.

Le compte rendu d’enquête, publié en tant que « contribution à une psychosociologie de l’espace urbain » par le Ministère de l’Equipement et du Logement en 1970, commence par aborder la question des variables susceptibles d’avoir, sur un mode actif ou passif, une influence significative sur les sujets habitant les espaces urbains : le sexe, l’âge, le caractère, l’autonomie du moi, la catégorie sociale, la localisation et le type d’habitat. Il en ressort que les variables les plus déterminantes sont par ordre d’importance :

– l’autonomie du moi,
– le sexe,
– l’anxiété caractérielle.

Ce que les diverses contributions des auteures s’efforcent d’expliciter dans quatre chapitres, mais on notera d’ores et déjà que les trois variables qui arrivent en tête ont toutes à voir avec la psychologie des habitants, relayant derrière elles les variables d’ordre social ou physique.

Si, selon J. Palmade, rédactrice de la première de ces contributions portant sur la recherche des variables rendant compte de la diversité des attitudes vis-à-vis de l’espace, « il existe un rapport dialectique entre l’espace logement et l’espace de l’environnement », c’est parce que les attitudes vis-à-vis de l’un et l’autre espace ne sont pas réductibles à une simple opposition géométrique ni isolables. Les espaces habités constitueraient, en ce sens, le « support projectif de certains aspects de la personnalité, de certains problèmes personnels, relationnels et d’insertion sociale […] ». L’auteure précise, à cet égard, que le sentiment de satisfaction ou d’insatisfaction éprouvé par les interviewés correspond plus à une « notion d’équilibre de liberté et d’autonomie » qu’à un réel sentiment de bonheur ou de malheur. C’est en ce sens que l’espace du logement serait assimilable à un espace de repliement de nature narcissique, voire autistique, renvoyant au besoin de protection maternelle, alors que l’environnement signifierait au contraire l’espace menaçant de l’altérité. Les images parentales, celle de la mère protectrice et celle du père castrateur, détermineraient ainsi, respectivement, les rapports au logement et à l’environnement. C’est la raison pour laquelle les hommes privilégieraient l’espace extérieur, les femmes l’espace intérieur du logement. Le rapport à l’espace serait donc un rapport fondamentalement émotionnel, dans lequel prévaudrait l’imaginaire, de sorte qu’une faible autonomie du moi induirait une tendance au repli sur des espaces clos, protecteurs, alors qu’inversement une personnalité mature serait encline à vivre à l’extérieur, à affronter la réalité. Dans le premier cas, l’environnement est vécu comme aliénation dans le second comme condition d’épanouissement personnel.

Partant du principe que « la relation à la ville réactive ainsi particulièrement les conflits infantiles vécus sur le mode d’une compétition avec les parents », F. Lugassy ajoute, dans un deuxième chapitre consacré aux fondements psychologiques et socioculturels du vécu de l’espace, que « l’autonomie du moi, se fonde, en dernière analyse, sur les limitations respectives du principe de réalité par le principe de plaisir, et du principe de plaisir par le principe de réalité ». Dans cette optique, l’altérité correspondrait à la nature sauvage par rapport à la nature cultivée et, par analogie, la ville représenterait cette altérité, par rapport à la campagne, nature cultivée. C’est que, ambivalente, elle est « à la fois objet de fascination et de terreur : elle est le support d’une exacerbation de la tension entre le principe de plaisir et le principe de réalité. » Et dans la mesure où « la relation à la ville réactive ainsi particulièrement les conflits infantiles vécus sur le mode d’une compétition avec les parents », elle constitue « un stimulant pour le développement de l’autonomie […]». Aussi bien, s’agissant des agglomérations contemporaines, F. Lugassy fait-elle observer que « la virilité agressive de la ville, (verticalité, autorité coercitive) s’oppose à la protection aliénante de la nature (dilution de soi dans la fusion maternelle) ». Quant au logement, elle n’hésite pas à écrire que « pour la femme, la relation au logement tend à être une relation d’identification » et que « pour l’homme, le logement représente sa femme […]». L’auteure note à ce sujet que « les nouveaux logements tendent à être conçus en fonction des exigences féminines, en scotomisant les besoins spécifiquement masculins ». Il en résulte que « loin d’être un support de réassurance narcissique le logement moderne devient ainsi un support d’aliénation ».

On conçoit dès lors avec F. Couchard et F. Lugassy, auteures du chapitre suivant consacré à « la genèse des relations à l’environnement », que la relation de l’adulte à l’environnement dépende de la structuration de la personnalité durant l’enfance. La résolution de la crise oedipienne sera à cet égard fondamentale dans la mesure où elle décidera de la relation qui sera privilégiée : celle protectrice de la maison, extension du corps de la mère, ou celle de l’environnement symbolisant l’autorité paternelle et les interdits qui s’y rattachent. La séparation inhérente au complexe d’oedipe a son corolaire dans le clivage entre intériorité et extériorité qui marque les espaces de la vie quotidienne. Alors que la période de latence, à partir de 6-8 ans, est une phase de stabilisation de la personnalité, l’adolescence apparaît au contraire comme marquée d’instabilité et empreinte d’ambiguïté en ce qui concerne les modes d’appréhension de l’espace. C’est que l’adolescent pour accéder à l’autonomie doit, d’une part, affronter la réalité des adultes et, d’autre part, se confronter à l’antinomie des symboles paternels et maternels qui renvoient à la structuration des espaces : celui, hospitalier, du logement opposé à celui de tous les risques, l’espace public anonyme. Ainsi, « il semble que le caractère conflictuel de l’expérience enfantine se retrouve dans le fondement du rapport aux espaces analysé chez les adultes ». C’est parce que la ville « représente l’affrontement à l’altérité » qu’elle revêt « une signification promotionnelle ». Les auteures en tirent une confirmation de leur hypothèse de départ : « Bien plus qu’une espérance de bonheur (dont la possibilité est relative à un ensemble de facteurs psychologiques et socio-culturels), la structure et les contenus des espaces urbains activent l’appétit de liberté personnelle et de réalisation de soi ».

Au-delà de l’analyse du vécu individuel de l’espace, J. Palmade s’attache à élucider dans la dernière partie de l’ouvrage les significations collectives de l’habiter et notamment l’écart entre les intentions des concepteurs et la perception par les résidents de l’espace construit et aménagé. Des contributions précédentes, on peut déduire que l’espace habité renvoie l’habitant à sa propre identité. Et, en effet, « le sujet habitant structure l’espace selon ses propres structures de personnalité, il y projette son rapport à la société, mais réciproquement l’organisation de l’espace, l’aménagé le situent, lui désignent son champ d’insertion, ses possibles et impossibles modes relationnels, lui parlent de son identité ». Or constate l’auteure, l’urbanisme contemporain, à prédominance fonctionnelle, s’est non seulement coupé de ses sources historiques, mais a rompu l’équilibre de la relation dialectique entre le logement et l’environnement, « la prégnance des significations répressives, freinant ou même annulant ainsi la possibilité de projections personnelles ». De sorte que l’organisation de l’espace, dépourvue d’intentionnalité, renverrait à la fonction du réel privé de cet imaginaire qui constitue le propre de l’homme. Le jugement porté sur les errements des urbanistes et aménageurs qui ont marqué les décennies d’après-guerre est sévère : « Dans certains cas l’ensemble réalisé n’exprime que la pauvreté schématique des fonctions auxquelles il vise, et signifie principalement une extrême négligence ou ignorance de l’humain ». Ce qui est en cause c’est la communication, l’espace construit et aménagé ne parlant plus aux habitants : « A l’extrême, on pourrait dire qu’il n’y aurait pas langage entre les espaces habités neufs et leurs habitants » et que « les conduites créatrices se réaliseraient par un clivage entre le désir et la réalité ». C’est que « la vie ne peut passer que par la relation d’identification, laquelle ne peut émerger que dans la relation dialectique identité/altérité ». Encore faut-il que l’espace soit lisible pour les habitants, que le langage des urbanistes et architectes leur soit accessible, afin qu’en retour ils puissent y inscrire leurs désirs, voire même leurs fantasmes si tant est qu’on ne peut vivre sans imaginaire. Or les normes de construction, parées de neutralité, s’interposent entre les urbanistes et les citadins pour masquer des objectifs de politiques urbaines sous contrainte économique, dont la rationalité en stérilisant l’espace sacrifie la fantaisie. Dans ces conditions la structuration de l’espace habité, dépourvue d’intentions implicites susceptibles d’aller à la rencontre du désir des habitants, ne peut qu’entraîner un processus de dépersonnalisation, corollaire de la désertification qui stigmatise l’espace public des grands ensembles. Conséquence de la perte des repères fonctionnant comme autant de signifiants, la communication entre les espaces bâtis et leurs habitants s’en trouve bloquée et, partant, les échanges entre les habitants eux-mêmes entravés. D’autant plus que l’absence d’espaces intermédiaires ou de transition entre le logement et l’espace public ne facilite pas l’accommodation, laquelle s’accompagne toujours d’une certaine « transformation de soi », même temporaire. Ce sont les fonctions de seuil (rupture) et de relais (dans la continuité) qui sont ainsi niées, oubliant que « l’espace habitable est un espace qui doit viser et signifier la diversification ». Et si la résidentialisation est aujourd’hui censée pallier ces défauts de l’urbanisme moderne, la clôture, pour des raisons de sécurité, des espaces résidentialisés irait plutôt à l’encontre des objectifs poursuivis.

D’une manière générale, l’uniformité des grands ensembles construits dans les années soixante à l’écart des centres-villes, est d’autant plus vécue comme mutilante qu’elle ne ménage pas suffisamment de complexité où pourraient se projeter les différences qui affectent les personnalités subissant l’empreinte des clivages sociaux. Il y a plus : non seulement l’expression de l’intention des concepteurs passe à côté des demandes des habitants, mais ceux-ci ressentent cruellement le manque d’attention que les décideurs et gestionnaires leur réservent. Aussi bien, l’étude de J. Palmade, F. Lugassy et F. Couchard, en en mettant l’accent sur le défaut « d’intentions attentionnées » des politiques urbaines inspirées des théories modernes, trouve-t-elle aujourd’hui un écho dans l’éthique du « care » d’origine anglo-saxonne : « L’espace habité n’étaye véritablement et étroitement la vie de l’habitant que si le soin se manifeste sous différentes formes et dans les différents lieux, s’il accompagne la diversification et la différentiation. » Jacqueline Palmade conclut même sur une note pessimiste en doutant que la participation puisse constituer un « moyen de désaliénation » alors même que les pratiques de l’urbanisme tendent à accentuer l’aliénation. Elle pose à juste titre que « pour pouvoir participer, il faudrait déjà être désaliéné ». Il est vrai qu’elle écrivait avant le lancement des politiques de la ville. Mais si l’empowerment, après la participation, fait de nos jours florès, sa mise en pratique, préconisée par le rapport Bacqué-Mechmache [3], est-elle susceptible de rompre le cercle vicieux ? Rien n’est moins sûr. Sauf à considérer que les pratiques de l’urbanisme ont, depuis 1970, date de la publication de l’étude, suffisamment évolué pour libérer l’imaginaire et les initiatives des habitants. Au vu des expériences menées sur les sites politiques de la ville, on peut s’en persuader. Mais alors pourquoi la Loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine du 21 février 2014 a-t-elle réduit la notion, également d’inspiration anglo-saxonne, à un principe de coconstruction, évitant prudemment par là le risque de court-circuiter la décision politique ? Défiance vis-à-vis des habitants ?

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Quoi qu’il en soit, réalisée à la fin des années 60, l’enquête de nos trois chercheuses date et on ne peut aujourd’hui que se poser la question de ce que nous apporterait une enquête similaire auprès des habitants des grands ensembles rénovés ou des nouveaux ensembles urbains.

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[1] Les hasards de lecture bouleversent quelque peu l’ordre chronologique et thématique des articles de ce blog. Ce dernier devrait naturellement trouver sa place dans la série XIII intitulée « Une psychosociologie de l’espace » commencée en octobre 2013.

[2] V. également l’article de Françoise Lugassy dans le Bulletin de psychologie de l’année 1987 ayant pour titre : Evolution actuelle des relations à l’espace. Théorie bio-psycho-socio-génétique de l’espace. Cet article est une actualisation des thèmes abordés dans l’étude de 1970 dans une perspective pluridisciplinaire articulant les diverses dimensions du rapport de l’homme à l’espace. L’auteure s’attache à démontrer que nous ne vivons pas dans un espace euclidien objectivable de manière uniforme par tout un chacun et conforme à celui qui est modélisé par les urbanistes et architectes, mais dans un espace avec lequel nous interagissons en propre émotionnellement : « Chacun, en fonction de ses expériences passées […] et, tout particulièrement, des aspects même les plus irrationnels de son vécu infantile, chacun sélectionne, organise, interprète et donc utilise à sa manière, hautement individualisée, les données qui constituent son environnement physique. »

[3] Citoyenneté et pouvoir d’agir dans les quartiers populaires (2013).

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Prochain article : Les villes rebelles de David Harvey

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