L’AUTRE FACE DES « MISERABLES » (2)

La mutation de l’espace urbain : les quartiers Nord de Marseille

Les quartiers de Marseille

D’une manière générale l’orientation nord n’a jamais suscité de grand enthousiasme ; est-ce la raison pour laquelle les quartiers Nord de Marseille n’ont pas bonne réputation ? Après tout, le centre-ville est à peine mieux coté, la bourgeoisie ayant boudé les investissements des frères Pereire et la percée haussmannienne de la rue de la République (ex-rue Impériale) pour jeter son dévolu sur le sud. Attraction des Calanques ?

Pourtant le nord, territoire de coquettes bastides, ne manquait pas d’atouts, traversé qu’il était par les routes conduisant à l’étang de Berre et à Aix-en-Provence. Sous le second empire, le secteur n’en servit pas moins de déversoir d’une population interlope expulsée du centre-ville en vue de la réalisation de  projets  de rénovation inspirés des grands travaux du baron Haussmann censés le revitaliser, mais avortés, la bourgeoisie ayant choisi d’investir au sud plus plaisant, contribuant à la déqualification du centre de la ville et à l’abandon des quartiers nord.

Dans ces conditions priorité fut donné à la réalisation de pénétrantes, et de voies de contournement destinées à désengorger le centre, au besoin par le truchement d’une procédure de ZUP. La vitesse toujours, l’espace sacrifié au temps.

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NOTRE-DAME, MYTHES ET REALITES

Image extraite de l’édition Hugues (1877) des oeuvres de Victor Hugo   Vue de la cathédrale vers 1825
(Flickr)

Ainsi, jusqu’à Gutenberg, l’architecture est l’écriture principale, l’écriture universelle. Ce livre granitique commencé par l’Orient, continué par l’antiquité grecque et romaine, le Moyen-Age en a écrit la dernière page.                                                                                                                                                                                          Victor Hugo – Notre-Dame de Paris

 

Paradoxes d’une torche vivante, bien que de bois, de pierre et de zinc, dans le ciel crépusculaire de Paris.

Les pierres jadis façonnées par la main de l’homme pour la construction de nos édifices avaient pour elles la longévité et l’avantage de lui survivre par-delà les générations. Aujourd’hui, l’homme aurait-il voulu prendre sa revanche en substituant à la pierre le béton, malaxé par les bétonneuses, voué prématurément à la destruction des bulldozers ? Au détriment de la mémoire, inscrite dans la pierre, dont la trace se perd désormais dans nos débauches de constructions toutes plus insignifiantes et précaires les unes que les autres.

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LYON-LA DUCHERE : Au coeur du renouvellement urbain, la culture conjuguée à l’action sociale (4)

Chères lectrices, chers lecteurs

Confronté à la violence, le gouvernement a dû céder. Plutôt qu’en déduire l’efficacité de la violence, c’est à la pratique de la démocratie qu’il faut s’en prendre. Et en tirer les leçons pour l’avenir, à savoir que la vérité du politique dépend tout à la fois de :

la représentativité de la majorité sortie des urnes,

la justification des intérêts qu’elle est en capacité de défendre,

la pertinence et la cohérence du projet politique dont elle est porteuse.

Dans une configuration idéale le projet politique est mis en œuvre par une majorité représentative des intérêts en cause. Autant dire qu’une telle conjonction n’étant jamais réalisée, il n’est, à défaut d’un introuvable consensus, pas d’autre alternative, hors la violence, que l’opposition ou le compromis. C’est tout le sens du « bouclage politique » : assurer que les préoccupations et aspirations des citoyens seront relayées par les institutions, dont le parlement, le gouvernement et le président de la République incarnant l’Etat, garant de la cohésion nationale.

Persuadé que la violence est soit l’expression d’une parole dévoyée soit le dernier recours des mutiques, qui avancent masqués, chacun doit se résoudre à l’alternative pour autant qu’il croit à la force créatrice de la parole vraie. C’est ce dont sont convaincus les animateurs et compagnies artistiques du quartier de La Duchère en rénovation, qui s’efforcent, non pas de porter la parole, si bonne soit-elle, mais de la faire émerger de frustrations accumulées au fil d’un trop long temps d’exil.  Et ce, selon trois modes spécifiques afin qu’elle puisse remplir son office, différemment entendu en fonction des objectifs poursuivis et des méthodes adoptées : l’éducation populaire avec les ArTpenteurs, le théâtre documentaire avec Le Fanal, le théâtre action, de source belge, avec le Lien-Théâtre. Trois modes attachés à une parole antidote de la  violence, adaptés à ce que vivent les habitants des grands ensembles en rénovation ; modes d’intervention théâtrale qui, en raison de cette situation même, se distinguent du théâtre forum du brésilien Augusto Boal destiné, dans un tout autre contexte, aux populations opprimées des favélas.

Si pour Falk Richter, dramaturge allemand, « plus le théâtre a lieu dans la politique et dans les médias, moins il y a lieu au théâtre », se puisse-t-il que plus il ait lieu au théâtre moins il ait lieu dans la rue ?

Après trois samedis d’émeutes, chercher à comprendre ne suffit plus, il faut revenir à la raison, à savoir : ne pas céder à la violence, non plus à la bêtise ! Quitte à ce que les convictions cèdent devant le sens des responsabilités.

Bonne lecture tout de même.

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Duchère : Flèche de l’église de Balmont convertie en cinéma d’Art et d’Essai

d) Lorsque la parole des habitants est relayée par l’expression artistique  

En association avec les centres sociaux et la MJC, les compagnies artistiques viennent en renfort pour porter la parole des habitants et la mettre en scène chacune avec sa personnalité, ses méthodes de travail, son expérience des publics. Nous avons identifié trois champs d’action représentés par trois compagnies à la rencontre desquelles nous avons été pour comprendre ce qui les animait et le retentissement de leur action sur la vie des gens et les relations sociales. Trois champs d’action autour de la parole et du jeu.

1. La parole des habitants au crible de la diversité culturelle

Nous avons retrouvé Patrice Vandamme, fondateur et directeur artistique de la Compagnie des ArTpenteurs, au Ciné Duchère, ancienne église désaffectée, œuvre moderniste de Pierre Genton, architecte, dont la flèche se dresse obliquement au-dessus de la masse grise de ses murs de béton brut. Figuration autrement symbolique dans sa forme autant que dans sa couleur. Nous avions quelques jours avant été accosté par lui place Abbé-Pierre, brandissant, en compagnie d’autres habitants, des banderoles multilingues. Patrice Vandamme, dont la compagnie peut s’enorgueillir de 24 années d’activité culturelle et a élu résidence à La Duchère depuis  2002, se réclame de l’éducation populaire. Il revendique une dimension pluri-artistique qui tourne autour du théâtre, de la parole, de l’écriture et de la lecture ; « l’idée étant de proposer des moyens d’expression aux personnes pour être présentes à elles-mêmes, aux autres et au monde, retrouver un certain dynamisme en déployant sur un territoire un projet global, en allant vers les gens pour proposer des spectacles et les associer à des projets culturels ancrés socialement ».

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LYON-LA DUCHERE : La place de la religion dans l’espace public

Chères lectrices, chers lecteurs

Ce n’est pas parce que nous entamons une « nouvelle » année qu’elle ne se situerait pas dans le prolongement de l’ancienne. Les « gilets jaunes » sont là pour nous le rappeler. Mais si le mouvement s’essouffle, sa persistance au-delà de la trêve des confiseurs, n’en manifeste pas moins une métamorphose : de mouvement revendicatif en délinquance collective n’hésitant pas à s’attaquer aux biens et aux personnes. A telle enseigne que les « black blocs » prennent la tenue des « gilets jaunes » et que ces derniers hésitent de moins en moins à adopter les comportements des premiers pour manifester sous la cagoule. Retour du refoulé ?

Après les concessions faites par le pouvoir sur le plan social et celui des pratiques démocratiques, il serait plus que temps que le gouvernement et le « mouvement » en tirent les conséquences en matière sécuritaire, sachant qu’on a plus affaire à une nébuleuse qu’à un mouvement identifiable. Il est, à cet égard, pathétique d’entendre sur les ondes les commentateurs les plus avisés exprimer pour nous, sourds mais non aveugles, ce que pensent les « gilets jaunes », ce qu’ils réclament, ce qu’ils peuvent bien ressentir ; des journalistes interpréter leurs faits et gestes à la lumière des sciences sociales ; des intellectuels de renom se croire obligés de se mettre en retrait de leur statut social pour mieux comprendre les motivations des acteurs d’un mouvement insaisissable. Il est pathétique de voir les uns et les autres suspendus aux sondages partiels effectués sur quelques ronds-points faire des pronostics sur l’avenir d’un mouvement aussi spontané ; de voir, surgissant brusquement de leur retraite, des personnalités jadis en vue exciper de leur expérience passée de la politique et des mouvements sociaux pour nous commenter des évènements inédits ; de voir des « responsables » politiques chercher, sur le fil du rasoir, à reprendre à leur compte des mots d’ordre pour beaucoup aussi contradictoires qu’inconsistants ; pathétique enfin, le souci des médias d’inviter sans plus de discernement, au nom du principe d’égalité de traitement de l’information, des « représentants » des « gilets jaunes ».

Pour être pathétique, le constat, reflet d’une faillite de notre faculté de jugement et expression de notre impuissance, n’en est pas moins alarmant. Tant de vains efforts pour essayer de dévoiler le sens d’une « geste » qui évoque des archaïsmes auxquels on ne saurait pourtant l’assimiler sans grossière méprise : les « gilets jaunes » semblent avoir désormais adopté une stratégie consommée d’agitateurs qui, n’ayant plus rien à perdre, n’aspireraient qu’à entrainer l’opinion dans un délire de mise à bas des institutions démocratiques, lesquelles, pour être malades, n’en ont pas moins le mérite d’exister en dépit de l’affadissement de leurs symboles. Pendant ce temps, en Europe même, les Hongrois manifestent pour sauver les leurs menacées par un pouvoir autoritaire se réclamant d’une conception illibérale du régime politique et d’un nationalisme sans complexe. C’est Tamas Miklos Gaspar, philosophe hongrois, qui le dit : « La Hongrie est le plus mauvais élève européen des libertés publiques et de l’autonomie des institutions. » Puisse la France ne pas le devenir à son tour à la faveur de l’exploitation politique d’un mécontentement social, qui, justifié en dépit de ses incongruités, devrait se saisir du grand débat public proposé par le président de la République en vue de conforter un régime démocratique certes vacillant mais non moribond.

La France en aurait presque oublié qu’il y a trois ans jour pour jour la tuerie de Charlie Hebdo se soldait par 12 morts et 11 blessés. Mais l’attentat djihadiste du 11 décembre dernier à Strasbourg (5 morts et 11 blessés) est venu rappeler que la menace restait bien présente. Il s’en est cependant fallu de peu que l’écho ne fut étouffé par la fureur « jaune », comme si les réflexes de solidarité ne pouvaient éviter de se faire concurrence. On rêve, n’en déplaise à Emmanuel Todd, d’une contre-manifestation d’une ampleur de celle des 10 et 11 janvier 2015 ayant rassemblé dans le recueillement quelque 4 millions de personnes dans tout l’Hexagone, à comparer aux 50 000 manifestants, des égarés parmi des excités ou des excités parmi des égarés, de samedi dernier.

Quel rapport entre ce rappel et les dérives d’un mouvement qui n’en finit pas de se chercher une identité et une plate-forme de revendications cohérentes ? Tous les évènements sont singuliers et, outre que ceux évoqués sont dans leurs conséquences humaines hors de proportions, il serait bien osé de faire des rapprochements tant les contextes dans lesquels ils s’insèrent sont différents. Sauf que dans tous les cas, ceteris paribus, on a affaire à une accumulation de frustrations, certes de causes variables, un déficit de reconnaissance, qui débouchent sur une même violence irrationnelle dont le déchainement est un défi à l’intelligence. Autant de facteurs psychologiques dont le poids dans la formation de la personnalité est sans commune mesure avec celui des conditions matérielles d’existence, bien que les premiers ne soient pas sans lien avec les secondes. Enfin, les injures à caractère ouvertement raciste, les menaces anonymes de morts proférées, y compris à l’encontre de « gilets jaunes », ne sont pas sans évoquer la barbarie qui, avec son lot de violence et d’obscurantisme, sommeille, sans l’excuse des influences extérieures, sous le volcan dont ces derniers entretiennent l’éruption, quoiqu’ils en aient ; sachant que l’histoire récente nous a appris combien le passage à l’acte, dépourvu de signes avant-coureurs, pouvait être vite franchi.

Traditionnellement couleur de l’infamie, mais qui serait en voie de réhabilitation, « le jaune a un bel avenir devant lui  » affirme en bonne part Michel Pastoureau (Le petit livre des couleurs). Acceptons-en l’augure.  

Aussi, n’est-ce pas tout-à-fait par hasard que nous reprenons aujourd’hui notre enquête sur le renouvellement urbain du quartier de La Duchère à Lyon. Après avoir exposé la relation que la rénovation entretenait avec la culture, grande oubliée des piliers du développement durable, il reste, en effet, à nous interroger sur la place qui peut être réservée à la religion dans l’espace public, alors même que fait retour cette violence à laquelle elle est originellement liée. Et ce, avant de conclure la semaine prochaine sur le pilotage interdisciplinaire des opérations d’aménagement et des actions sociales et culturelles qui les accompagnent.

Bonne lecture.

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Duchère : Flèche de l’église de Balmont convertie en cinéma d’Art et d’Essai

La place de la religion dans l’espace public, son articulation avec la culture

Il faut compter, parmi les institutions et les acteurs qui participent à la vie du quartier, avec le Foyer protestant, très présent et les représentants des autres confessions. Annie Schwartz dans ses « Mémoires d’un grand ensemble » en 1993 se faisait l’écho de « liens intercommunautés » ayant contribué à l’instauration « d’une certaine harmonie dans la cohabitation de personnes aux sensibilités et aux origines ethniques différentes ». Elle rapporte que « ces liens privilégiés entre les trois communautés, renforcés par des contacts individuels et de voisinage ont abouti à la naissance du Groupe Abraham, un groupe presque unique selon Ali Benald » de l’Association de la Communauté musulmane de La Duchère qui lui explique que « nous sommes partis du constat que juifs, chrétiens, musulmans, nous avions le même Dieu et que par conséquent, il ne pouvait pas nous dire des vérités différentes ». Pourtant en mars 2002, la synagogue, voisine de la mosquée, était l’objet d’une agression matérielle unanimement condamnée par les représentants des trois communautés. Cela n’a cependant pas suffi à calmer les esprits, au point que la synagogue a dû envisager son déplacement.

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LES 4000 DE LA COURNEUVE : La promotion de la culture

Démission de Collomb : sécurité et culture

L’allocution prononcée par Gérard Collomb le 2 octobre dernier, suite à sa démission, est choquante à plusieurs titres.

Elle nous parait indigne d’un ministre de l’intérieur, ministre d’Etat de surcroit, démissionnaire, qui a exercé ses fonctions durant seize mois et décidé brutalement de les cesser alors qu’il avait quelques semaines plutôt annoncé qu’il ne quitterait le gouvernement qu’après les élections européennes, annonce déjà grandement contestable. La valse-hésitation de l’ex-ministre ne trahit-elle pas un caractère guère compatible avec son rang ? Qu’il en ait profité pour transmettre un message passe encore. Mais en dénonçant, en présence du Premier ministre, la situation critique de « quartiers » dont il avait la responsabilité du maintien de l’ordre, et pour la paix desquels il prévoyait de mettre en place une police de sécurité du quotidien d’ici janvier 2019, il outrepasse la décence et exprime avec désinvolture ce que l’on peut caractériser comme de l’impuissance.

Non content de jeter le doute dans les esprits sur l’efficacité du déploiement de ce nouveau dispositif en substitution de la police de proximité décriée par la droite, monsieur Collomb n’hésite pas à prendre le risque de stigmatiser lesdits quartiers : « La situation est très dégradée et le terme de reconquête républicaine prend tout son sens parce qu’aujourd’hui dans ces quartiers c’est la loi du plus fort qui s’impose, celle des narcotrafiquants et des islamistes radicaux, qui a pris la place de la République. Il faut à nouveau assurer la sécurité dans ces quartiers mais je crois qu’il faut fondamentalement les changer… ».
D’abord face à un tel constat, et alors même qu’il s’apprêtait à mettre les moyens – déploiement de 1 300 policiers et gendarmes dans 60 quartiers d’ici juin 2020 – pour remédier à une situation dont la gravité ne cesse d’être incriminée, comment justifier une démission qui s’apparente à une fuite devant ses responsabilités ? Pourquoi d’autre part surenchérir sur la déplorable image dont ces quartiers sont victimes, quand on a eu en charge la responsabilité de leur sécurité, en passant sous silence tout le travail de terrain des acteurs du renouvellement urbain, notamment depuis la mise en vigueur de la Loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine du 21 février 2014, laquelle a permis de procéder à un rééquilibrage entre les démolitions-reconstructions du plan Borloo de 2003  et  l’accompagnement  social  et  a  renforcé  l’implication  des  habitants  dans  la     « coconstruction » de leur environnement. Et ce, alors même que les crédits inscrits au projet de loi de finances pour 2019 pour la politique de la ville sont en augmentation de 20% par rapport à 2018 pour atteindre 514 millions (concernant 1 514 quartiers) et que le programme de rénovation urbaine, initialement de 5 milliards, passe à 10 milliards d’euros (sur 10 ans pour 466 opérations). Abondement survenu, il est vrai, après réduction des emplois aidés et annulation de 46,5 millions d’€ de crédits contrats de ville. Mais, suite à la rectification opérée après que les réactions ne se soient pas fait attendre, peut-on encore douter, après des décennies d’errements, de la volonté de changement d’un gouvernement auquel on a fait partie et apporté sa contribution au plus haut niveau sans incohérence ? La Loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine, non remise en cause, a fixé la méthode à laquelle le président a ajouté une touche de pragmatisme, et le gouvernement Philippe l’a doté de moyens supplémentaires. On peut sans doute juger qu’ils ne sont toujours pas à la hauteur des ambitions affichées, mais encore faut-il ne pas sous-estimer les contraintes budgétaires jointes à la menace que fait peser le spectre de l’extrême droite sur nos démocraties, laquelle oblige, à l’échelle de l’Europe, à des compromis problématiques que la question de l’accueil des migrants, à laquelle Gérard Collomb a fait allusion dans son allocution, illustre tragiquement.

Mais, à mettre l’accent sans contrepartie sur l’insécurité dont pâtissent ces quartiers – à des degrés divers – on occulte tout le travail de terrain des opérateurs et intervenants sociaux réalisé en concertation avec leurs habitants pour les sortir de l’ornière. Et c’est oublier que l’objectif de sécurité est indissociable de celui de cohésion sociale que poursuit le renouvellement urbain. Objectif que nous nous étions fixé de mettre en perspective en lançant, avec le soutien de l’Institut CDC pour la Recherche, la SCET et l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement Régional d’Aix-en-Provence, une enquête dans trois de ces quartiers : les 4000 de La Courneuve, La Duchère à Lyon (dans l’arrondissement dont Gérard Collomb fut maire) et les Quartiers Nord de Marseille.

Aussi est-ce, pour l’équipe qui a réalisé l’enquête en 2014-2016 – quatre aménageurs pouvant se prévaloir d’une riche expérience de terrain –, l’occasion d’en publier les conclusions inédites relatives à l’action culturelle, dont l’impact, en contrepoint des opérations de rénovation, nous a paru conséquent et pouvoir contribuer au renouveau social qu’appelle le renouvellement urbain. Témoignage aussi de ce que peut la culture (avec l’éducation) pour pacifier des relations tendues entre catégories sociales, ethniques et d’appartenances religieuses diverses au sein de sociétés locales dont la composition pour être hétérogène, n’en recèle pas moins des ressources que l’on sous-estime trop souvent. Ce n’est pas minimiser les problèmes que pose, au regard de la sécurité, la situation de ces quartiers à l’écart des centres urbains du fait de leur diversité conflictuelle, que de valoriser leurs atouts et les promesses d’avenir qui s’y attachent.

« A la violence et à la bêtise, nous répondons courage et solidarité » (Les enfants, les habitant.e.s, les bibliothèques et la municipalité – Médiathèque John Lennon – Les 4000 Sud – La Courneuve)

Les Quatre Mille de La Courneuve

La promotion de la culture

« Dans un quartier ou le ¼ des enfants vivent dans des familles dont les parents ne travaillent pas, lier toutes les formes de la promotion sociale nous parait important. La culture ce n’est pas seulement comme le dit Guy Bedos dans ses sketches le macramé ou la poterie, c’est ce qui nous apprend les autres, la société, et le meilleur de nous-même, c’est ce qui nous offrira les clés du monde.
Paul Chemetov, concepteur de la place traversante, place de la Fraternité, dans le quartier de la Tour (archives)
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LES 4000 DE LA COURNEUVE : La promotion de la culture (3)

Chères lectrices, chers lecteurs,

Nous poursuivons aujourd’hui la relation de notre enquête sur ce que peut la culture pour le renouvellement urbain des quartiers en politique de la ville à travers l’exemple de La Courneuve, ville par ailleurs retenue pour l’implantation d’une des gares du Grand Paris Express conçues pour être autant de jalons culturels imaginés par un tandem constitué d’un architecte et d’un artiste. Sachant qu’écrire « ce que peut la culture » c’est conférer toute son importance à la création et à l’animation culturelles pour la vie des quartiers, mais c’est aussi en montrer les limites pour mettre l’accent sur les dimensions multiples qui font qu’une ville est ville.

Après avoir relaté l’action d’une association, puis d’un centre culturel, scène conventionnée, nous abordons aujourd’hui la question de l’appropriation des opérations de rénovation par les habitants à travers l’animation culturelle avec le concours d’une SEM d’aménagement. Ce, avant de chercher, à partir de la semaine prochaine, à tirer un bilan général de l’action culturelle, de ses promesses resituées dans leur contexte, celui de « quartiers » en marge mais appelés à s’ouvrir sur le Grand Paris.

L’enquête a été réalisée entre 2014 et 2016. Avec l’émergence d’un nouveau quartier autour de la gare du GPE au carrefour des Six-Routes, La Courneuve s’offre une nouvelle dimension urbaine dans laquelle la culture est appelée à prendre toute sa place conformément à la vocation de « Territoire de la culture et de la création » dévolue à Plaine Commune par le Contrat de Développement Territorial signé en janvier 2014.

Bonne lecture.

Au croisement des 4000 Sud et Nord et du centre-ville

III. Artistes en résidence, en avant-garde des opérations de rénovation urbaine et en appui à la démarche de coconstruction des projets

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LES 4000 DE LA COURNEUVE : La promotion de la culture (4)

Chères lectrices, chers lecteurs

Quel anachronisme de vouloir parler de culture alors même que les médias font de la violence leur « une » ! Comme si l’on pouvait répondre à la violence par la culture ; comme si l’art, quintessence de la culture, était susceptible d’apaiser des rapports sociaux excédés par les conditions d’existence que leur impose « le système » ! Peut-on à ce point être angélique ? Et pourtant…

Ce que peut la culture ? Spécifiquement pour le renouvellement urbain ? Rien, si elle n’est pas adossée à l’éducation et ancrée dans la matérialité de la Cité. C’est la leçon de l’expérience  des 4000 de La Courneuve. Mais, même ainsi, elle ne peut qu’autant qu’elle s’inscrit dans une économie à même de satisfaire les besoins vitaux de la société urbaine prise dans ses affects, qui la motivent et la mobilisent à la fois, pour reprendre un vocabulaire spinozien cher à Frédéric Lordon. Encore ne faut-il pas s’illusionner jusqu’à confondre son expression la plus radicale – l’art – avec la vie, et maintenir la frontière, cet entre-deux instable où la création puise les formes qui enchantent le monde.

Ce n’est évidemment pas sans conditions, qui relèvent de la politique dans son sens le plus noble, celui qui émerge de la citoyenneté, entendu comme « citadinité » consciente de sa puissance d’expression, indissociable de l’action.

Mais, inversement que peut l’aménagement, l’urbanisme, l’architecture et le traitement paysager des espaces sans la culture et l’art ? Un rapetassage de surface tout au plus. 

Bonne lecture.

Les 4000 Sud : « Sous réserve des subventions de l’Etat »

IV. La culture, composante du renouvellement urbain à part entière

Ainsi va la vie sur les chantiers du renouvellement urbain de La Courneuve, aux 4000 comme ailleurs dans la ville. L’art y pénètre la vie, la vie s’y fond dans l’art. D’un quartier autrefois en déshérence, d’une friche à l’abandon mais riche de la mémoire qu’elle recèle, on fait une scène sur laquelle on joue et rejoue la comédie de l’existence, exorcisant le pire pour que le meilleur puisse advenir. L’art n’est plus séparé de la vie, la scène est ouverte, les comédiens en sortent pour se mêler au public et lui céder la place sur cette même scène, les sculptures tombent de leur socle, les tableaux de leur cadre, à la petite musique de nuit des salles de concert succède la musique de rue, martelée, des rappeurs. Les « Kids » Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah – ce dernier habitant des Quatre mille – auteurs de Quand il a fallu partir, docu. sur l’implosion de la barre Balzac, l’ont crié du coeur dans leur roman, Burn out, tendre et lucide à la fois, écrit à quatre mains en souvenir de ce chômeur de 41 ans qui s’est immolé, un beau jour de mars 2013, devant Pôle Emploi à Nantes : « La France a su créer ses propres ombres. Des gars qui deviennent fidèles aux forces obscures, parce qu’on n’a pas su les emmener vers la lumière. Vers la beauté. Parce qu’on n’a pas su les emmener vers la vie, alors ils sont allés vers la mort. »[1]

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LES 4000 DE LA COURNEUVE : La promotion de la culture (5)

Chères lectrices chers lecteurs

Dernier volet de notre enquête sur l’espace culturel des 4000 de La Courneuve. Conclure serait d’autant plus prétentieux que la notion de culture étant élastique, on ne saurait donner une réponse univoque à ce qu’elle peut. Elle est cet entre-deux – entre la matière de la ville et ses habitants – qui diffuse dans le corps social après l’avoir infusé. Bien commun, elle ne saurait être mise au service de quelque cause que ce soit sans se perdre. Son autonomie par rapport aux pouvoirs publics garantit la force de conviction de ses expressions qui, dans leur diversité, font, autant sinon plus, appel aux émotions qu’à la raison. 

Autant de réflexions à chaud, d’un point de vue d’aménageur, bétonneur ou verdisseur c’est selon (le point de vue – qui n’est pas un surplomb – est fondamental). Il y aurait beaucoup à dire aujourd’hui, sur les leçons alors tirées de cette enquête réalisée entre 2014 et 2016. Nous les avons restituées telles quelles sans rien retrancher, conscient, avec le recul, de leur décalage par rapport à ce que l’actualité nous livre en pâture au travers du filtre des médias, mais aussi de la permanence des problématiques soulevées. C’est que, derrière le métissage des cultures, conséquence de la fonction de « sas » de « quartiers » soumis à des mouvements croisés de population, émerge, malgré tout, sur le terrain, un fond culturel commun que les institutions, associations et artistes de rue contribuent à enrichir et cimenter.

Aussi bien, la Culture n’a-t-elle pas à être subordonnée à l’action sociale comme peut l’être le socio-culturel, sans pour autant que la fonction de ce dernier champ d’intervention – nécessaire médiation – doive être dévalorisée. S’agissant de la Culture, à l’inverse du socio-culturel, c’est à la société urbaine de se mettre à son service pour en promouvoir la fonction intégratrice, réfractée dans sa diversité. Et ce, parce que la Culture, de par son statut, transcende les relations sociales.      

Bonne lecture.

La Courneuve – Les 4000 Nord Maison pour Tous Cesaria Evora

La culture comme « bien commun »

Kamel Daoud, écrivain et journaliste, auteur de Meursault, contre-enquête, en dénonçant la misère sexuelle dont nombre de ressortissants de pays musulmans étaient victimes, a relancé le débat sur l’interprétation culturaliste ou sociologique, pour ne pas dire économique, des faits sociaux. Travers d’une pensée binaire incapable de dépasser ses contradictions : la culture comme facteur explicatif face à l’économie et à la sociologie, alliées pour les besoins de la cause – une fois n’est pas coutume. Pourtant, la violence djihadiste ne saurait pas plus être réduite à un phénomène religieux que culturel ; il y a des facteurs sociaux et, au-delà, économiques qui influent sur les comportements comme pour ce qui concerne la délinquance ou la toxicomanie. Mais ce n’est pas pour autant que la culture dominante, qui imprègne toute société et, plus ou moins consciemment, marque les individus, doit être exonérée de toutes responsabilités. Si la situation économique et sociale n’excuse pas des comportements propres à certaines cultures, c’est que la culture véhicule des valeurs qui peuvent selon les cas favoriser ou, à l’inverse, freiner des évolutions, voire les contrarier. « Aujourd’hui, nous lance à la volée une animatrice, habitante des 4000, à la sortie d’un centre de loisirs, on fait trop dans le social, on permet tout – le halal, le kasher… – et on excuse tout ».

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SEMINAIRE ANALYSE ET POLITIQUE DE LA VILLE : La ville dans l’action publique – Un demi-siècle d’expériences

Chères lectrices, chers lecteurs

C’est, l’heure de la retraite  venue, pour ne pas entrer en errance oisive que j’avais, voici cinq ans déjà, entrepris cette pérégrination dans la littérature de la ville. Pérégrination au gré de retrouvailles au fond de ma bibliothèque ou de nouvelles rencontres, parfois inopinées. L’itinéraire ainsi reconstruit depuis les célèbres enquêtes de Villermé en France et Engels en Angleterre m’ont permis de vous faire partager ma passion pour ces « urbanités » qui, traversant toutes les disciplines, les transcendent pour rejoindre les « humanités ». Convergence qui ne tient nullement au hasard mais bien plutôt d’un destin qui nous a progressivement fait passer de la vie campagnarde à la vie urbaine, laquelle n’a pas fini de se renouveler pour tantôt nous rebuter tantôt nous attirer, nous séduire ; bref, toujours nous surprendre.

Puis, délaissant quelque peu nos livres,  nous avons renoué avec le terrain pour vous livrer le témoignage d’une enquête portant sur trois sites en rénovation : Les Quatre mille de La Courneuve, La Duchère à Lyon et les Quartiers nord de Marseille. Enquête au cours de laquelle nous avons cherché à comprendre les errements d’une reconquête urbaine doublée d’une thérapie sociale à travers une centaine d’entretiens auprès de professionnels et d’acteurs associatifs ainsi que d’habitants, non moins acteurs de la transformation de leurs lieux de vie.

De notre parcours livresque à l’enquête de terrain, aucune rupture, tant l’un de l’autre se sont réciproquement nourris. Et il n’y a pas moins continuité avec ces séminaires d’«analyse et politique de la ville» que nous publions à partir d’aujourd’hui. Riches d’interventions pluridisciplinaires et de débats, ils sont animés par Guy Burgel depuis plusieurs années en partenariat avec le LGU de l’université Paris Nanterre, la FMSH, l’EHESS et le Comité d’Histoire des ministères de l’Ecologie et de l’Habitat. Pour l’année 2017-2018, consacrée à « La ville dans le débat public », le premier de ces séminaires, dont la session s’est tenue le 15 décembre dernier portait sur « La ville dans l’action publique : un demi-siècle d’expériences », dont vous pouvez lire le compte rendu ci-dessous. 

Photo Marcus (Flickr)

Ville nouvelle de Marne-la-Vallée : Les Espaces d’Abraxas (vue de l’Arche) de Ricardo Bofill ; lequel, dans une interview au Journal Le Monde du 8 février 2014, avouait « Je n’ai pas réussi à changer la ville » (Photo Marcus/ Flickr) :

« Le projet est né d’une utopie théorique, en Espagne, dans les années 60. “Ville dans l’espace” consistait à considérer la ville comme un processus et non comme un objet fini. L’objectif était de mélanger les catégories sociales et de créer des modules qui peuvent être investis de différentes manières. […] Ma démarche est opposée à celle de Le Corbusier. »

« Mon modèle n’a pas été pris en exemple pour construire d’autres villes. Je me suis trompé dans la temporalité. La période, la fin des années 60, n’était pas propice au changement car après moi, on a continué à faire des barres. Le malheur qui règne dans les banlieues françaises n’a pas été aboli. »

« Il s’agit d’un espace unique qui a pâti du manque d’esprit communautaire propre à la France : les populations ne se sont pas mélangées. Mais les Espaces d’Abraxas ont été abandonnés : à l’époque, on disait que pour que ça marche il fallait y faire vivre au maximum 20 % d’immigrés, afin de réussir à réellement mélanger les populations. Ça n’a pas été appliqué. Le manque également d’équipements et de commerces et le fait que l’espace soit fermé sur lui-même pose des problèmes à certains. Pour moi, c’est une expérience unique et finie et je ne la répéterai jamais car j’ai vu les difficultés que ça entraîne. »

Ricardo Bofill

Compte rendu du séminaire

Sommaire des exposés et intervenants

 Retour sur une action : la politique des villes nouvelles

  • Sabine Effosse (historienne, Université Paris Nanterre)
  • Bertrand Warnier (urbaniste, Établissement public d’aménagement de Cergy-Pontoise)

De la loi d’Orientation foncière (LOF) à la loi Solidarité et Renouvellement urbain (SRU) : la loi sur la longue durée

  • Laurent Coudroy de Lille (géographe, Université Paris Est Créteil, Institut d’urbanisme de Paris)

Une innovation : le ministère de la politique de la ville

  • Renaud Epstein (sociologue-politologue, Sciences Po Saint-Germain-en-Laye)

Deux témoignages personnels sur la politique de la ville

  •  Yves Dauge (ancien sénateur-maire de Chinon, Indre-et-Loire)
  • Jean Frébault (urbaniste, Conseil général des Ponts et Chaussées)

Table ronde : Présence et absence de la ville dans le débat public

  •  Jean-Pierre Duport (ancien préfet d’Île-de-France, de la Seine-Saint-Denis, ancien président de Réseau ferré de France)
  • Christian Devillers (architecte-urbaniste)

Conclusion

  •  Guy Burgel

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I – Retour sur une action : la politique des villes nouvelles

  • Sabine Effosse (historienne, Université Paris Nanterre)
  • Bertrand Warnier (urbaniste, Établissement public d’aménagement de Cergy-Pontoise)

Sabine Effosse, qui a étudié les villes nouvelles dans le cadre du programme interministériel d’histoire des villes nouvelles sous la direction de Jean-Eudes Roullier, effectue une présentation générale (objectifs, phasage, principes d’aménagement et esquisse de bilan) et cite d’emblée trois ouvrages particulièrement importants sur ce sujet :

  • Sabine Effosse, Entretien avec Roger Goetze. Un financier bâtisseur, 1957-1988, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, (CHEFF), 2007, XVI-103 p.
  • Loïc Vadelorge (dir.), Jean-Eudes Roullier, un pionnier des politiques de l’espace urbain, Paris, La Documentation française, 2011, 228 p. [recueil de textes]
  • Sébastien Laurent, Jean-Eudes Roullier (dir.), Paul Delouvrier, un grand commis de l’État, Paris, Presses de Sciences Po, 2005, 139 p.

Objectifs de la création

Elle rappelle tout d’abord que les villes nouvelles ont été lancées dans les années 60 dans un double objectif de modernisation urbaine. Il s’agissait d’une part de corriger la politique des grands ensembles de banlieue menée depuis 1950. Il visait d’autre part à maîtriser la croissance urbaine des départements de la Seine, Seine-et-Marne et Seine-et-Oise, totalement incontrôlée.

Phasage de la mise en place

Il s’élabore en 1961 avec la création par les pouvoirs publics d’un dispositif administratif nouveau : le District de la Région de Paris.

Paul Delouvrier, inspecteur Général des Finances ayant à son actif l’expérience du Plan de Développement économique et social de Constantine, en sera le premier délégué. Il va s’entourer dans sa mission d’une équipe de fonctionnaires des Finances, d’ingénieurs des Ponts et Chaussées et de membres de l’administration préfectorale.

La création du District remet en cause le Plan d’Aménagement et d’Organisation Générale de la région parisienne (PADOG), adopté en 1960. Il était en effet déjà jugé caduc pour répondre aux prévisions démographiques de l’agglomération tablant sur une croissance rapide et prolongée. Cet esprit de croissance démographique établi par l’INSEE est corroboré par les études de l’IAURP créé en 1960. Il va conditionner la conception et l’élaboration du Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région Parisienne (SDAURP), adopté en 1964, qui exigeait le rééquilibrage de l’agglomération parisienne.

Principes d’aménagement

Le Schéma Directeur envisage un ordonnancement autour de deux axes d’implantation de villes nouvelles situés par rapport à Paris :

  • au nord avec Cergy-Pontoise et Marne-la-Vallée,
  • au sud avec Saint-Quentin-en-Yvelines, Evry et Melun-Sénart.

Pour répondre au processus de desserrement urbain, elles sont envisagées à une certaine distance de Paris, sans toutefois en être très éloignées. En outre, une règle d’urbanité régit leur conception : assurer l’équilibre entre travail, habitat, transport et art de vivre.

Les travaux préparatoires ont été tenus secrets car on voulait éviter le risque de spéculation foncière. On a alors parlé d’un « coup de force jacobin », qui revenait à dire : « Non aux bidonvilles, non aux villes bidons ! ». En clair, il ne fallait ni mitage de l’espace, ni Sarcelles. Il y a eu absence de concertation avec les élus locaux. Paul Delouvrier a même été qualifié, à cette occasion, d’« Haussmann des faubourgs » !

La gestion territoriale

Des Zones d’Aménagement Différé (ZAD) seront instituées pour freiner la spéculation foncière avec la création d’un opérateur foncier, l’Agence Foncière et Technique de la Région Parisienne (AFTRP).

Des missions d’étude seront mises en place de 1966 à 1969 auxquelles se substitueront des Etablissements Publics d’Aménagement (EPA) pour les réalisations. La loi Boscher de juillet 1970 instaure dans les villes nouvelles des SCAAN (Syndicats Communautaires d’Aménagement d’Agglomération Nouvelle), pour individualiser localement les opérations, et un Groupe Central des Villes Nouvelles (GCVN).

Vers une esquisse de bilan ?

Les villes nouvelles témoignent d’un projet de politique urbaine ambitieux, tant au niveau des objectifs et des outils mis en place que des hommes qui l’ont conduit.

Des désajustements vont toutefois apparaître. Sur le plan démographique, les prévisions initiales se sont révélées surestimées. Une nouvelle politique foncière sera mise en place en 1977. Mais surtout, l’année 1983, amorçant le tournant de la rigueur sur le plan financier va contribuer à freiner le développement des villes nouvelles.

Elles représentent cependant un temps important de la politique urbaine en région parisienne. D’ailleurs, à la demande de la DATAR, d’autres villes nouvelles seront créées en province : L’Isle-d’Abeau, le Vaudreuil (devenu Val-de-Reuil), la ville nouvelle de l’Etang de Berre et Villeneuve d’Ascq.

Lancement de la ville nouvelle de Cergy-Pontoise

 Bertrand Warnier illustre ensuite cet exposé général en apportant un témoignage sur le lancement de la ville nouvelle de Cergy Pontoise.

Urbaniste et surtout un acteur de terrain, il a été totalement engagé et impliqué dans la politique du SDAURP qui consiste à rompre avec le schéma d’urbanisation radioconcentrique traditionnel de Paris et de lutter contre le risque d’engorgement de ses voies d’accès. Il explique le choix de l’implantation de Cergy dans sa dimension territoriale et dans son contexte géographique et sitologique. Le choix du site s’est ainsi appuyé sur la présence de la vallée de l’Oise et des lignes de chemin de fer, ce qui permettait une articulation avec les villes anciennes.

II – De la loi d’Orientation foncière (LOF) à la loi Solidarité et Renouvellement urbain (SRU) : la loi sur la longue durée

Laurent Coudroy de Lille (géographe, Université Paris Est Créteil, Institut d’urbanisme de Paris)

Laurent Coudroy de Lille aborde la question urbaine sous l’angle juridique.

Cadrage historique

 La France a connu quatre lois particulièrement importantes en matière d’urbanisme depuis un siècle :

  • La loi Cornudet du 14 mars 1919, complétée en 1924, obligeait les communes de plus de 10 000 habitants à se doter dans un délai de trois ans de plans « d’aménagement, d’embellissement et d’extension », ancêtre des lois d’urbanisme. Sa promulgation, clôturant un processus commencé avant 1914, devait notamment être à l’origine des plans Léon Jaussely pour Paris (1919) et Greber pour Marseille (1924).
  • La loi d’urbanisme du 15 juin 1943,promulguée sous le régime de Vichy, œuvre de techniciens, non débattue, est la moins connue. La notion de périmètre d’agglomération y apparaît pour la première fois et la généralisation du permis de construire consacre la reprise en main de la discipline par l’Etat central.
  • La loi d’orientation foncière (LOF), dite loi Pisani, du 30 décembre 1967, texte complexe traitant autant de foncier que d’aménagement et d’urbanisme assortis de dispositions fiscales, est à l’origine des Schémas Directeurs d’Aménagement et d’Urbanisme (SDAU), des Plans d’Occupation des Sols (POS) et des Zones d’Aménagement Concerté (ZAC). Très débattue lors de son adoption, elle a bénéficié d’un bon portage par l’appareil institutionnel de la Ve République.
  • La loi relative à la Solidarité et au Renouvellement Urbain (SRU), dite loi Gayssot, du 13 décembre 2000 (gouvernement de cohabitation de Lionel Jospin), est celle qui a le plus innové depuis la LOF. Procédant d’une évaluation des politiques de la ville menées depuis les années 1980, elle a introduit la notion de solidarité et de mixité sociale par l’habitat (portant à 20% minimum le quota communal de logements sociaux) et a substitué aux SDAU et POS de la LOF des Schémas de Cohérence Territoriale (SCOT) et Plans Locaux d’Urbanisme (PLU) comprenant des Plans de Développement Durable (PDD).

Domaines concernés

 Ces textes s’inscrivent dans des contextes institutionnels différents et relèvent de trois domaines : les documents d’urbanisme, la planification régionale et la protection du patrimoine.

  • Les documents d’urbanisme caractérisent tout d’abord l’aspect réglementaire de l’urbanisme représentatif de la tradition française. Ils comprennent les schémas directeurs et les plans d’urbanisme (plans communaux, plans d’occupation des sols). A partir des années 50 s’est superposé un aspect plus opérationnel (dont la source remonte au XVIIIe siècle, cf. Jean Louis Harouel : L’Embellissement des villes. L’urbanisme français au XVIIIe siècle, 1992). Cet aspect est représenté par les Zones à Urbaniser par Priorité (ZUP), peu à peu remplacées par des Zones d’Aménagement Concerté (ZAC) dont les Etablissements Publics d’Aménagement (EPA) et les Sociétés d’Economie mixte (SEM) furent les aménageurs désignés. Une dialectique subtile s’est établie entre ces deux dimensions de la politique de l’urbanisme.
  • La planification régionale a été inscrite pour la première fois dans la loi du 14 mai 1932. Elle prévoit la préparation d’un projet (plan) d’aménagement de la région parisienne. L’élaboration du plan sera confiée à Henri Prost, urbaniste. Déclaré d’utilité publique en 1939, Vichy lui conférera force de loi sous la dénomination de Plan d’Aménagement de la Région Parisienne (PARP) en 1941. De sorte que le plan Prost peut être considéré comme l’ancêtre du Grand Paris promulgué par la loi du 3 juin 2010.
  • On peut faire remonter la protection du patrimoine à 1830 avec la création d’une Inspection générale des monuments historique par Guizot, dont Mérimée sera le deuxième titulaire.

Interprétation de la politique juridique

Considérer la législation sur l’aménagement foncier et l’urbanisme dans la durée amène à la fois à la situer dans une temporalité longue, qui est celle des villes, et à relativiser le rôle qui lui est dévolu par rapport aux politiques elles-mêmes, lesquelles semblent se déployer sur des cycles plus courts et dans des périmètres délimités. L’espace-temps des politiques urbaines semble finalement soumis à variation, la loi d’urbanisme déterminant et orientant moins les politiques urbaines qu’elle ne les accompagne et les coordonne.

L’expérience française, particulièrement, manifeste une grande autonomie de l’action publique (rôle des administrations, planification, processus d’étude, programmation, conduite des opérations…) par rapport à la réglementation. On peut y voir une tradition de complémentarité entre « urbanisme réglementaire » et « urbanisme opérationnel », ou même de correction, voire de dérogation, par rapport à une loi dont le rôle est d’abord de garantir une égalité et des droits (propriété privée, entreprise, logement…). Le Code de l’urbanisme, compilation de textes de lois et règlementaires, a été créé pour rendre compatibles ces différentes dimensions.

La formulation de ces lois (celle de 1919 porte sur la planification, celle de 1967 traite du foncier, celle de 2000 de la cohésion urbaine) semble bien indiquer que l’action en matière d’« urbanisme », au sens général du terme, trouve plutôt ses ressorts au niveau du local et des collectivités. En fait, seule la loi de 1943 porte explicitement sur l’urbanisme, mais elle centralise aussi vigoureusement ce domaine, sans légitimité démocratique. L’enjeu est donc de situer la réglementation dans la dialectique national/global qui structure ce champ dans la durée.

Enfin, il existe, parallèlement aux quatre lois mentionnées ci-dessus, des réglementations thématiques, également porteuses de politiques urbaines. Il s’agit, par exemple, des lois sur les nuisances industrielles votées du XIXe siècle aux années 1930 ou des lois sur le patrimoine : monuments historiques en 1913, sur les abords en 1943. Viendront plus tard la loi Malraux sur les secteurs sauvegardés en 1962 et la loi Lang relative aux Zones de Protection du Patrimoine Architectural et Urbain en 1983 qui est étendue au Paysage en 1993. Il s’agit aussi des lois sur la construction (permis de construire en 1977), l’architecture (1977 et 2016), les politiques du logement et les politiques de la ville.

En conclusion, on peut dire que toutes ces lois visent à orienter les cadres réglementaires sur l’urbanisme, », catégorie juridique dont la définition même pose problème. Ainsi, la loi d’Orientation foncière de 1967 conclut-elle une période intense et assez longue d’action de l’administration (programmation, urbanisme opérationnel, zonage). De même, la loi Solidarité et Renouvellement Urbain (SRU) est l’aboutissement d’un cycle qui a affirmé d’autres objectifs : renouvellement de la ville, prise en compte d’objectifs de mixité sociale, établissement d’équilibres territoriaux entre agglomérations, tous portés par l’intitulé du texte.

C’est dans cette capacité à synthétiser des évolutions de moyen terme que l’on peut attribuer un rôle actif, i. e. porteur de politiques urbaines, aux lois d’urbanisme.

III – Une innovation : le ministère de la politique de la ville

Renaud Epstein (sociologue-politologue, Sciences Po Saint-Germain-en-Laye)

Le Ministère de la ville a été créé en décembre 1990 avec la nomination de Michel Delebarre à sa tête. Depuis, plusieurs ministères ou secrétariats d’Etat se sont succédé. Aujourd’hui, le gouvernement d’Édouard Philippe ne compte plus ni ministre, ni ministre délégué, ni secrétaire d’État en charge de la ville. Cette situation n’est pas inédite car cet intitulé ministériel avait déjà disparu dans le premier gouvernement Jospin (juin 1997-mars 1998). Mais elle invite à revenir sur les évolutions institutionnelles de la politique de la ville au cours du dernier quart de siècle.

Evolution institutionnelle de la politique de la ville

Ces évolutions administratives, qui s’inscrivent dans un contexte d’approfondissement continu de la décentralisation et de réformes néo-managériales de l’État, constituent un puissant révélateur des recompositions de l’État, des transformations des modalités de son intervention infranationale et des rapports entre pouvoir central et pouvoirs urbains. Elles renseignent aussi sur la place et le cadrage des questions socio-urbaines sur l’agenda politique national.

La thèse développée par Renaud Epstein s’appuie sur l’idée selon laquelle la décentralisation dans son évolution a été engendrée par la politique de la ville, et non l’inverse,  le modèle de la Ve République – organisée de manière verticale à partir d’un centre – s’avérant dépassé.

Dans les années 1980, sont publiés trois rapports importants. Rapports Schwartz (L’Insertion professionnelle et sociale des jeunes. Rapport au Premier ministre, 1981), Bonnemaison (Face à la délinquance : prévention, répression, solidarité, 1982), Dubedout (Ensemble, refaire la ville, 1983). Ils sont convergents et expliquent qu’il faut passer par le partenariat local pour transformer l’action publique. On peut y ajouter le rapport Delarue (Banlieues en difficulté : la relégation, 1991).

Les lois de décentralisation ont été conçues, au départ, sur le modèle ancien, en maintenant un cloisonnement sectoriel. La politique de la ville va apporter une solution qui se diversifiera au cours du temps.

Périodisation de la politique de la ville

La politique de la ville s’organise en trois périodes majeures.

  • Les années 1980 sont représentatives d’un processus de démocratisation de la gestion urbaine suivant une approche remontante. C’est la période du Développement Social des Quartiers (DSQ) marquée par le rôle central dévolu aux maires pour la conduite de la politique au niveau local, la participation étant cantonnée à la mise en oeuvre de projets de proximité.

En fin de décennie, le principe de territorialisation de l’action publique est développé selon des démarches transversales : un territoire, un projet et un contrat. Elles engagent les institutions suivantes : le CIV (Comité Interministériel des Villes) créé en 1984 ainsi que la DIV (Délégation Interministérielle à la Ville) et le CNV (Conseil National des Villes), créés en 1988.

  • Les années 1990 correspondent à une période où l’Etat est directement mobilisé. La question de l’exclusion sociale en constitue le déclencheur (cf. Discours de Bron de François Mitterrand en décembre 1990). C’est dans ce contexte qu’est créé le ministère de la Ville (le titulaire est même ministre d’État, ce qui en fait le n° 4 du gouvernement). Treize « sous-préfets villes » sont nommés dans les départements les plus urbanisés. La logique est celle de la modernisation, conformément à la politique générale de Michel Rocard. On veut donner un sens à la réforme de l’État, le mot d’ordre étant la modernisation de celui-ci.

Des agences comme l’ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine, 2003) et l’ACSE (Agence nationale de la Cohésion sociale et de l’Egalité des chances, 2006) sont créées dans la décennie suivante. En 2014, le Commissariat Général à l’Egalité des Territoires (CGET) résulte de la fusion de la DATAR, du secrétariat général du CIV et de l’ACSE.

  • Les années 2000 mettent aussi en place un nouveau mode d’intervention territoriale qui renverse l’approche initiale. Il est entériné par la loi Borloo 2003 d’orientation et de programmation pour la ville et la rénovation urbaine. On dispose de moyens financiers avec le 1% logement. Les démarches transversales sont supplantées par des démarches descendantes.

La politique est définie au niveau national, par la loi. Il y a une centralisation de la définition des objectifs, avec seulement deux programmes : la rénovation urbaine (impliquant démolitions-reconstructions), la création de zones franches urbaines (ZFU). Cette politique se conjugue avec une redistribution des tâches entre l’Etat et les collectivités locales. Les acteurs locaux mettent en route des projets instruits par l’ANRU. Mais c’est l’Etat qui décide des financements. Un nouveau modèle de « gouvernement à distance » s’est ainsi mis en place. L’État a pris de la distance, mais il influence l’action des pouvoirs locaux via, toujours, la contrainte financière.

IV – Deux témoignages personnels sur la politique de la ville

  • Yves Dauge (ancien sénateur-maire de Chinon, Indre-et-Loire)
  • Jean Frébault (urbaniste, Conseil général des Ponts et Chaussées)

Témoignage d’Yves Dauge

Yves Dauge rappelle qu’il est arrivé à la Délégation interministérielle à la ville (DIV) en 1989. À cette époque, il y avait une forte détermination politique, avec une politique de la ville voulue par François Mitterrand et Michel Rocard. La préoccupation était de mettre « de l’intelligence dans le système », « de réfléchir avant d’agir », de « remettre du lien et du service public » (par exemple, des maisons de la justice) dans certains territoires en difficulté.

La mission Banlieues 89, lancée en 1983 avec Roland Castro et Michel Cantal-Dupart, visait à « embellir la ville ». Il rappelle combien le rapport Dubedout a constitué une référence.

La création du ministère de la ville en décembre 1990, à la tête duquel  avait été nommé Michel Delebarre, ministre d’Etat, a changé la donne, l’État prenant le dessus  sur la DIV.

Pour Y. Dauge, la loi, ou plutôt son esprit, est une affirmation de la res publica (la chose publique)incontournable pour lutter contre les « vents contraires ». Il a souligné, par ailleurs le rôle des « grands travaux » dans l’histoire des villes.

Témoignage de Jean Frébault

Jean Frébault relate son expérience à Lyon après les émeutes intervenues dans les quartiers des Minguettes (Vaulx-en-Velin) et de La Duchère.

Il témoigne de ce que la dimension sociale des questions urbaines est devenue dominante depuis les années 1980, marquant une rupture avec la politique précédente, celle des villes nouvelles, menée dans les années 1960-1970. S’interrogeant sur les rapports que la politique de la ville entretient entre les niveaux national et local, il remarque qu’il y a de la part des élus locaux l’attente d’une « parole forte » de l’Etat. La circulaire d’Olivier Guichard (1973) sur les tours et les barres d’immeubles a marqué, à cet égard, une prise de conscience, avec une remise en cause du modèle dominant de l’urbanisation des « Trente Glorieuses ». D’où le programme HVS (Habitat et Vie Sociale) lancé en 1977, appliqué, entre autres sites, à Vénissieux et aux Minguettes.

Il se penche ensuite sur l’évolution de la politique de la ville depuis 40 ans et constate une alternance entre le social, l’économique et l’urbanistique qu’il explique par deux raisons principales :

le décalage entre le rythme d’évolution de la société affectée par la montée du chômage, les effets du multiculturalisme et des radicalisations, d’une part, et celui de la ville, plus lent, d’autre part.

le fait que l’on demande à la politique de la ville de résoudre des problèmes qui la dépassent, comme ceux liés aux évolutions sociétales.

Il interroge en conclusion sur l’échec, ou non, de la politique de la ville, les avis étant partagés. Le constat d’échec ne lui parait pas patent. Ainsi, en prenant l’exemple de la mixité sociale, il est indispensable de prendre en compte la complexité du problème, deux types de mixité étant en cause, par l’habitat et l’école, sans qu’on puisse déterminer avec certitude leur impact respectif. Eviter d’enfermer les gens dans leur quartier en favorisant la mobilité pourrait s’avérer plus important.

V – Table ronde : Présence et absence de la ville dans le débat public

  • Jean-Pierre Duport (ancien préfet d’Île-de-France, de la Seine-Saint-Denis, ancien président de Réseau ferré de France)
  • Christian Devillers (architecte-urbaniste)

Deux questions sont posées par Guy Burgel :

  • Que penser du « silence » de 2017 sur la ville ?
  • Est-ce vrai et est-ce quelque chose de nouveau ?

Christian Devillers répond qu’il faut partir d’une distinction courante, mais souvent mal comprise entre l’« urbain » et le « social ». Le premier renvoie à ce qui est matériel (élevé, construit), au spatial, aux voies de circulation… Le second à la réalité urbaine (vie scolaire, mobilité sociale, activité culturelle, résidentiel, emploi…). Quand on parle de la ville (dans une campagne électorale par exemple), il s’agit en réalité du social, de l’économique, etc. Parler spécifiquement de la ville serait parler de sa forme c’est-à-dire de son agencement spatial (en perpétuelle évolution) qui  interagit avec le social et l’économique, mais ne se réduit pas à eux. La ville est-elle d’abord une forme ou d’abord du « social » ? Cette distinction lui parait fausse épistémologiquement. En effet, le mode de vie urbain est également présent au fond des campagnes et quand on dit que la ville est d’abord une forme, c’est d’un argument spatial qu’il s’agit, sachant qu’en tant que forme, la ville se transforme.

Ainsi, une vraie politique de la ville consisterait à s’intéresser non seulement aux quartiers sensibles mais aussi à la forme de la ville. Ce que l’on appelle « politique de la ville » ne l’est, en effet, que très partiellement, uniquement quand on démolit, construit, réalise quelques aménagements.

Quant aux métropoles, la question principale qu’elles posent est celle de la centralité.

Jean-Pierre Duport répond que le problème fondamental de la ville n’est pas uniquement celui du logement : les écoles et les transports sont tout aussi importants. La politique de la ville doit être globale. C’est une « politique d’aménagement du territoire ».

Il relève les incohérences du Grand Paris qui, de son point de vue, devrait couvrir la région Île-de-France. L’idée de métropole étant un enjeu important doit être pensée à l’échelle de la région. Or, la métropole actuelle, telle qu’elle est définie, ne comprend ni Roissy, ni Saclay. D’autre part, depuis le 1er janvier 2016, elle n’est compétente que sur les trois départements de la « petite couronne » et pas sur Paris, qui cesse d’être un département !

En conclusion, Guy Burgel fait observer que deux questions, au moins, demeurent ouvertes :

celle de la pertinence du territoire d’une politique de la ville : même si les frontières de l’urbain et du non urbain, pour ne pas dire du rural, sont devenues plus fluides, il faut tout de même délimiter institutionnellement des territoires de compétences ; la véritable révolution est que c’est le projet qui définit le « bon » territoire, et pas l’inverse ; dans le cas du Grand Paris, selon que l’on privilégie la gestion du quotidien (transports, logement , environnement), la stratégie à long terme (attractivité économique) ou la vision à l’échelle globale (flux mondialisés), ce peut-être l’agglomération (l’« unité urbaine ») , la région Ile-de-France, ou tout le bassin parisien autour de la vallée de la Seine, qui est concerné ;

celle de la légitimité démocratique du pouvoir: articulation entre les instances élues de gestion, de stratégie et de vision, intéressant de grands territoires (voir supra), et la participation citoyenne des habitants, intéressant de petits territoires (communes, arrondissements urbains).

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Prochain séminaire le 1er juin 2018 : Ville et jeux olympiques – Effets sociaux et conséquences urbanistiques.

Pour m’écrire : serre-jean-francois@orange.fr