LE REEQUILIBRAGE DE LA POLITIQUE DE LA VILLE sous l’éclairage (indirect) de Philippe Aghion, Philippe Martin et Jean Pisani-Ferry, économistes inquiets

Extrait de « Histoire des jouets » de Henry René (1902)
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« Que m’importent les controverses, et les arguties des docteurs ? Au nom de la science ils peuvent nier les miracles ; au nom de la philosophie, la doctrine et au nom de l’histoire les faits.  […] Même, il me plaît qu’ils y parviennent, car ma foi ne dépend en rien de cela. »[1]

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XI – TROIS SITES EMBLEMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : rénovation urbaine et renouveau social confrontés à la métropolisation

Chères lectrices, chers lecteurs

Après plus de six mois, le président de la République sort de son silence sur ce qu’il est convenu d’appeler « les quartiers » au risque de paraitre, tel Janus, comme ayant alternativement – et non « en même temps » – une double face : celle d’un président des riches et celle d’un président des défavorisés « assignés en résidence » dans ces quartiers relégués à la périphérie des villes, qui, parfois, n’osent même plus dire leur nom.

En appelant à la « mobilisation générale » de « toute la nation » selon un « plan de bataille » engageant « tout le gouvernement » en faveur de « l’émancipation » et du « retour du droit commun » dans lesdits quartiers, l’ambition n’en est pas moins généreuse, mais pose une série d’interrogations :

1) Dans quelle mesure s’inscrit-on toujours dans la loi de Programmation pour la ville et la cohésion urbaine du 21 février 2014 qui avait engagé un rééquilibrage entre rénovation urbaine et action sociale ?

2) Que signifie, dans ce cadre, le retour de l’ex-ministre de la ville J.-L. Borloo, partisan de la thérapie de choc en matière de rénovation ?

3) Que devient dans cette perspective la réorientation de la politique de peuplement engagée par le gouvernement Valls suite aux attentats de 2015 ?

4) Comment mettre les gens en situation de mobilité sans qu’ils perdent pour autant leurs repères, indissociables de la structuration des identités ?

5) Ce que l’on appelle, peut-être improprement, « radicalisation » ne serait-il pas,  plutôt que la conséquence de la « démission de la République », le symptôme de la perte de sens de la vie en société, qui doit amener les institutions à se remettre en cause pour donner du contenu à la laïcité, compatible avec la liberté de conscience inscrite dans la Déclaration des Droits de l’Homme ?

6) Au-delà d’une série de mesures concrètes à court terme, bienvenues, qu’en est-il fondamentalement du « changement de méthode » annoncé ?

« Je veux que le visage de nos quartiers aient changé à la fin du quinquennat, a dit le président de la République, non pas parce qu’on aura atteint du chiffre mais parce qu’on aura réussi la rénovation morale. Le défi de civilisation se joue dans les quartiers. Je ne veux pas tant proposer des outils et des mesures que construire ensemble pour donner aux villes des résultats. C’est une fierté. Les habitants de la ville doivent être considérés comme des habitants de la République, des citoyens à part entière. »

On ne peut qu’approuver l’exigence d’une évaluation fondée sur des éléments qualitatifs, affranchie de la dictature des chiffres ; ce qui pose une ultime question : celle de l’ « articulation de l’urbain et du social » dans une politique de rénovation visant délibérément l’intégration dans la ville et la réduction des fractures sociales, sans tabou ; ce qui n’ira pas  sans un infléchissement, voire un renversement, des approches esquissé par le président le 14 novembre dernier à Tourcoing, non plus sans que soit revue la part des dotations affectées au social par rapport à celles qui le sont à l’urbain, sachant que l’accompagnement social de la rénovation urbaine sera d’autant moins requis et plus efficace que celle-ci se sera pliée aux besoins et aspirations de la société locale, émancipée (inversion des priorités : la société urbaine d’abord).

Répondre à cette ultime question, c’est aussi répondre aux préoccupations des acteurs de la politique de la ville des trois sites de rénovation/renouvellement urbain, objet de notre enquête : les 4000 de La Courneuve, Lyon-La Duchère, les quartiers Nord de Marseille, dont nous poursuivons aujourd’hui l’exposé synthétique, avant de se risquer à interpréter – avec une part de subjectivité inévitable – les propos recueillis auprès d’une centaine d’acteurs, habitants compris.

Bonne lecture.

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5.  A la charnière de la rénovation urbaine et du renouveau social

Pour Christian Devillers, l’architecte-urbaniste de Malpassé dans les quartiers nord de Marseille, l’articulation de l’urbain avec le social se joue dans l’accompagnement du relogement qui précède les démolitions. Lesquelles peuvent être motivées par des considérations tenant à l’état des bâtiments et des logements, urbanistiques ou sociales. Selon les situations, mais aussi les idéologies, les positions varient, accordant plus ou moins de poids à l’un ou l’autre de ces motifs.

La Courneuve
Secteur Nord des 4000
A l’arrière fond, la barre Robespierre destinée à la démolition

a)   Le traumatisme des démolitions

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XIX – TROIS SITES EMBLEMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : la synthèse urbaine (1. Préalable sémantique)

Chères lectrices, chers lecteurs

« Paradoxalement, et contrairement à l’opinion commune, la ville européenne apparaît plus menacée dans ses fondements sociaux que dans ses cadres matériels. Le sursaut salvateur ne saurait venir que du politique ou du citoyen », écrit Guy Burgel dans La ville contemporaine après 1945 ( 6e volume de l’Histoire de l’Europe urbaine éditée sous la direction de Jean-Luc Pinol).

C’est bien ce que révèle la crise des politiques urbaines de la seconde moitié du XXe siècle, qu’une politique de la ville mise en place dans le dernier tiers du siècle n’a jusqu’à présent pas su endiguer en raison de la dissociation opérée entre l’urbain et le social

Après l’analyse fondée sur le recueil de données complétées d’entretiens auprès d’acteurs et d’habitants des 4000 de La Courneuve, de Lyon-La Duchère et des quartiers Nord de Marseille, après un bilan des programmes et réalisations de la rénovation de ces trois grands ensembles assorti d’une esquisse de typologie, la synthèse s’impose d’autant plus que la ville elle-même, avec son humanité plurielle inséparable de son environnement sensible, est synthèse. Synthèse comme l’est la réalité mise en pièces par l’intellect avant que l’action ne la reconstruise selon les principes et les normes de la culture de référence. Mais, synthèse urbaine de plus en plus difficilement saisissable dans sa mouvance : ville de flux, comme en a bien rendu compte Olivier Mongin dans son dernier ouvrage [*], indéfiniment extensible, dans la dimension horizontale comme dans la verticale. Et pour cette raison même, en crise. 

Or, c’est dans les marges que tout se joue. On a trop abusé de la mise en exergue de l’opposition entre centre et périphérie pour ne pas, paradoxalement, devoir recentrer le débat sur ces frontières qui, plutôt que lier, fracturent l’espace. Les grands ensembles des années 60 ne sont plus à la périphérie, mais n’en restent pas moins isolés d’un contexte urbain qui les ignore et de centres-villes qui les redoutent, quand ils ne les rejettent pas.    

Après l’analyse des sites que nous avons retenus pour leur exemplarité, nous entamons aujourd’hui cette synthèse, pleine d’embuches, qui se déclinera en cinq séquences :

  1. Des ambiguïtés du vocabulaire au piège de la spécialisation des pratiques,
  2. L’impensé de la société urbaine,
  3. Le déni de la forme urbaine,
  4. Du projet urbain au projet social-urbain,
  5. La politique de la ville en question,

Synthèse, au terme de laquelle nous proposerons une conclusion – provisoire – sous le « signe du lien ». Conclusion intégrant l’urgence d’un repositionnement politique.

Bonne lecture.

[*] La ville des flux sous-titré L’envers et l’endroit de la mondialisation urbaine (2013).

 

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Les 4000 de La Courneuve – Secteur Sud (frères Goldstein, architectes)

 

C. Synthèse urbaine : de l’impensé de la société urbaine à l’énigme de son articulation

C’est le moment de revenir sur le rapport du Comité d’Evaluation et de Suivi de l’ANRU de janvier 2010 rédigé par Thomas Kirszbaum.

1. Des ambiguïtés du vocabulaire au piège de la spécialisation des pratiques

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XXI – TROIS SITES EMBLEMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : la synthèse urbaine (3. Le déni de la forme urbaine)

De ZAD en ZAD

Photo du groupe de pétition de NDDL (Flickr)

Et si la réalisation d’un nouvel aéroport à Notre-Dame-des-Landes n’était, pour les zadistes s’entend, qu’un prétexte ?

Et si une Zone A Défendre – véritable anti-ville, mais dont l’antagonisme avec le monde rural contemporain n’est pas moindre – n’était qu’un alibi ?

Ce qui est sûr, c’est qu’elle est un détournement de procédure, celle des Zones                       d’Aménagement Différé ; si bien différé que c’est grâce à elle que la zone humide a pu être protégée, renforçant après coup la légitimité de la Zone A Défendre. Mais la question devient alors celle de savoir dans quel but et au profit de qui elle a été détournée ?

 La motivation de ses occupants ne serait-elle pas de fuir la ville pour se retrouver entre-soi ? Mais quelle sorte d’entre-soi ? Ni ethnique, ni de classe, ni de genre. De marginaux en mal de communauté, de casseurs potentiels prêts à en découdre ? Entre-soi de circonstance en tous cas, qui n’exclut certes pas la diversité, mais dont la solidarité, passée l’exaltation de l’union dans la contestation, doit encore être mise à l’épreuve de la durée et de la banalité de la vie quotidienne avec ses contraintes « hors normes ». Entre-soi non de statut mais territorial, qui peine à s’enraciner.

Où l’on voit que le fond du problème (The heart of the matter comme aurait dit Graham Greene) pour être bien enfoui n’en est que plus explosif : les pouvoirs publics ayant renoncé à la destination initiale de la ZAD, la question de son évacuation est suspendue à sa nouvelle vocation. Et si l’évacuation est ordonnée et exécutée, quel sort sera réservé aux zadistes, sachant que la plupart ne réintègreront ni la ville ni la campagne, qui, d’ailleurs n’en ont que faire. 

C’est que la ZADZone A Défendre, mais contre quoi : la ville et ses nuisances, la ruralité soumise à la  compétition économique ? Contre qui : les citadins et les agriculteurs grands consommateurs de nouvelles technologies et de pesticides ? – est leur dernier refuge. On peut bien, au vu de l’état d’entretien actuel de la zone, s’interroger sur leur capacité à la mettre en valeur selon les principes de l’écologie ;  en revanche, on ne saurait assimiler, comme on le fait souvent, la ZAD à une « zone de non-droit », et on peut au moins faire confiance à ses occupants pour édicter des normes à leur mesure, quitte à ce que ce soit sur le dos des autres : urbains et ruraux. Mais si la qualificatif de zone de non-droit est abusif, c’est bien en présence d’une zone d’exclusion volontaire que l’on se trouve, car les zadistes sont des sécessionnistes, doublement urbaphobes si l’on considère l’hégémonie de la culture urbaine sur la ville et désormais sur le monde rural, hégémonie qu’Henri Lefebvre avait anticipée en son temps.

Ne reste plus alors aux squatters de la zone qu’à se réinstaller sur d’autres ZAD, qui n’attendent que leur renfort (on en compterait une douzaine dans notre Hexagone). Et la question demeure de savoir jusqu’où la société – de culture urbaine généralisée – est prête à tolérer leur séparatisme et leur exclusivisme ?

La tragédie des zadistes est de se situer délibérément en marge du pacte social. « Si donc, écrit Rousseau dans Du contrat social, il s’y trouve des opposants, leur opposition n’invalide pas le contrat, elle empêche seulement qu’ils n’y soient compris ; ce sont des étrangers parmi les citoyens. » Avec quelles conséquences ?

On aimerait suivre Marielle Macé lorsque dans Le Monde du 25 janvier elle en appelle à Ovide, l’auteur des Métamorphoses, pour investir ces espaces émergents que sont Notre-Dame-des-Landes, Sivens, la forêt de Bure, Lampedusa… « parce que ce qu’il y a à imaginer, ce sont toujours d’autres idées de vie, d’autres formes de vie ; et parce que dans certains lieux les vies sont effectivement déjà autres, changeantes et imaginatives : elles se risquent, elles s’inventent et, en s’inventant, elles se prouvent. »

Aussi est-on fondé à poser la question : à quand Ovide en ville ? La forme urbaine, dans ses métamorphoses, peut-elle encore nous retenir ? Et derrière la forme matérielle, ou au-delà, n’y a-t-il pas beaucoup plus encore et même mieux pour nous attirer, nous séduire, avant que de nous retenir ? « Oui, s’écrie Marielle Macé, notre imagination politique, nos pratiques politiques (nos 1968 à nous), nous les jouons en grande partie dans ces paysages ovidiens, ces espaces métamorphiques que la lutte consiste à occuper, mais surtout à réhabiter, et où lutter revient à protéger et augmenter la vie elle-même […]. » Et pourquoi pas dans la ville, lieu de l’urbanité par définition, son essence !

Tel est après « l’impensé de la société urbaine » et avant « la construction du projet urbain » le sujet de ce jour de notre feuilleton sur nos « trois sites emblématiques de renouvellement urbain » : les 4000 de La Courneuve, Lyon-La Duchère, les quartiers Nord de Marseille ; compte rendu d’enquête réalisée en 2012-2016 sur la base d’une centaine d’entretiens dans le cadre d’un partenariat entre l’Institut CDC pour la Recherche, la SCET et l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement Régional d’Aix-en-Provence.   

Bonne lecture.

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3. Le déni de la forme urbaine

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La Duchère
L’avenue du Plateau vue de la place Abbé Pierre

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LES ERREMENTS DE LA POLITIQUE DE LA VILLE SOUS LES FEUX CROISES DE « LA PENSEE EGAREE » D’ALEXANDRA LAIGNEL-LAVASTINE ET DE LA « SOCIOLOGIE D’UNE CRISE RELIGIEUSE » D’EMMANUEL TODD

"Des millions de Français se sont précipités dans les rues pour définir comme besoin prioritaire de leur société le droit de cracher sur la religion des faibles" E. Todd
Paris, boulevard Saint-Denis, le 11 janvier 2015 (photo prise de mon portable)

« Des millions de Français se sont précipités dans les rues pour définir comme besoin prioritaire de leur société le droit de cracher sur la religion des faibles »
Emmanuel Todd

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Les égarements de la politique de la ville sous les feux croisés de « La pensée égarée » [1] d’Alexandra Laignel-Lavastine et de la « Sociologie d’une crise religieuse » [2] d’Emmanuel Todd

« Le goût romantique de la vie pastorale est fait autant de fuite loin de la ville vorace que de retour à la nature. Ce qui mérite d’être étudié, c’est la facilité avec laquelle les critiques de la société urbaine se transforment en mises en accusation de toute civilisation. »
« … en y regardant de plus près, je trouve que l’accent mis par Eliot sur le caractère religieux de la vrai civilisation, sa “vision de la culture et de la religion comme aspects différents d’une même chose, dès lors que chaque terme est pris dans le contexte requis”, emporte l’adhésion. Il me parait incontestable qu’il faut replacer l’holocauste dans le cadre d’une psychologie de la religion, et qu’une connaissance de ce cadre est indispensable à un débat sur la culture. »
George Steiner [3]

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RETRO – D’un ghetto l’autre : entre critique et compréhension

 Chers lecteurs

Grâce au soutien financier de l’Institut CDC pour la recherche et de la SCET, j’entame avec d’anciens collègues, sur la base d’un projet que nous avions déposé il y a maintenant près de trois ans auprès de l’Institut, une étude portant sur les démarches comparées de rénovation-renouvellement urbain appliquées à trois sites : Les 4000 de La Courneuve, La Duchère à Lyon et les Quartiers Nord de Marseille. Nous serons, pour ce travail, accompagnés par l’IUAR d’Aix-en-Provence où j’ai dans le passé « fait mes classes ». C’est dans l’attente du mûrissement de ce projet et des financements correspondants que je m’étais lancé dans la réalisation de ce blog pour occuper ce temps si mal nommé de retraite.

Compte tenu, vu les courbes de fréquentation, de l’intérêt que vous portez à mon blog, j’essaierai d’en poursuivre le plus régulièrement possible la rédaction mais serait amené à en espacer dorénavant la publication.

Je vous remercie de votre fidélité, des commentaires et des messages de sympathie que vous m’avez adressés.  

Gardez le contact et si vous êtes intéressés, à un titre ou à un autre, par ce projet de recherche faites le moi savoir. 

P1080348 France, Paris, l'Institut de France; ce bâtiment abrite 5 académies dont la célèbre Académie françaiseL’Institut de France – Photo Marie Thérèse Imbert et Jean Robert Thibault / Flickr https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/deed.fr
 
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XVIII – D’UN GHETTO L’AUTRE — 5) De la fracture sociale à la fracture territoriale : Laurent Davezies

Retour sur le séparatisme social d’Eric Maurin

Sans doute E. Maurin est-il plus statisticien que sociologue et même qu’économiste. Il n’empêche, ses analyses sur le séparatisme social reposent sur trois notions qui interrogent et le sociologue et l’économiste : le destin et les stratégies de classe, le voisinage et les effets de contexte.

Parler de destin résonne étrangement au XXIe siècle. Ou bien il faut comprendre que l’avenir des gens est tout tracé à l’avance, ce qui serait se condamner à l’impuissance, ou bien qu’il est lié au milieu dans lequel ils évoluent, position défendue par l’auteur, et dans cette dernière hypothèse la seule façon de les libérer consisterait, soit à changer le milieu pour réorienter du même coup les destins, soit à les sortir de leur milieu pour leur permettre d’échapper à son influence néfaste. Dans l’un et l’autre cas on incrimine le milieu, et c’est bien ce que fait l’auteur lorsqu’il appréhende les phénomènes de ségrégation en fonction de voisinages et qu’il met en avant des effets de contexte. Encore faudrait-il, d’une part, pouvoir établir des critères permettant de délimiter des voisinages pertinents au regard des phénomènes de ségrégation que l’on cherche à éliminer ou des objectifs de mixité social qu’on souhaite promouvoir, ce qui est différent, d’autre part, définir la nature des contextes en cause. L’auteur ne cache pas la difficulté. Etant précisé que ce sont les classes du bas de l’échelle sociale qui ont des destins, alors que les classes aisées, moyennes et supérieures, ont des stratégies ; stratégies d’évitement dont elles jouent d’autant mieux que les classes populaires sont prisonnières de leurs destins. Mais, sans sous-estimer la liberté de choix résidentiel des premières, ce n’est pour autant qu’elles échappent à leur destin, celui de la fortune, dans les deux sens du terme, et nous ne saurions faire fi du conditionnement des stratégies. On mesure toute l’ambiguïté du vocabulaire utilisé par E. Maurin. Les notions de voisinages et d’effets de contexte n’échappent pas plus à la critique.

S’agissant des voisinages, il s’en remet, pour des questions de méthode aux îlots résidentiels des enquêtes emploi de l’INSEE, sachant bien que les notions de ségrégation spatiale et de mixité sociale sont toutes relatives et liées précisément aux dimensions des voisinages auxquels on se réfère. Quant aux effets de contexte, le terme même employé est significatif de son embarras. Pour intervenir sur le contexte encore faudrait-il savoir de quoi l’on parle : milieu social ou quartier défini par sa morphologie ? Toute l’histoire de la politique de la ville est marquée par l’alternative, manifestation de son incapacité à appréhender les problèmes dans leur globalité et les phénomènes dans leur interaction[1].

C’est sans doute du fait de ces difficultés auxquelles il est confronté, qu’Eric Maurin, après avoir mis en cause les effets de contextes ne voit paradoxalement plus de remèdes que dans des interventions ciblées sur les individus. Mais par ce traitement, ne renvoie-t-il pas aux sources du séparatisme social, à savoir les inégalités économiques ?

C’est le mérite de Laurent Davezies que d’avoir recentré le problème sur l’économique en partant des deux crises bancaire et d’endettement qui en 2008 et 2011 ont contribué à creuser la fracture sociale et à lui superposer une fracture territoriale. Mais à la différence d’Eric Maurin, il se garde bien de trancher le dilemme entre interventions individualisées et territorialisées dans lequel se trouve enferré la politique de la ville depuis maintenant 40 ans.

Personne n’est dupe, Eric Maurin et Laurent Davezies moins que quiconque : ce n’est pas parce que l’on serait parvenu à résoudre les problèmes de ségrégation spatiale que l’on aurait, par ce fait même, contribué à réduire des inégalités sociales. La question est au mieux de savoir si la fracture territoriale participe à l’accroissement des inégalités sociales en les rendant plus visibles, auquel cas une politique territoriale est justifiée, ou si inversement la fracture de la société, en dégradant la cohésion sociale, débouche inéluctablement sur une ségrégation spatiale pouvant aller jusqu’à la constitution de ghettos, en conséquence de quoi ce serait à la source des inégalités qu’il faudrait remonter. La fracture territoriale n’aurait d’autre effet que de nous voiler une réalité beaucoup plus insaisissable.

Pour apporter une réponse, le détour par l’économique est indispensable. Mais ce n’est pas, semble nous dire Laurent Davezies, moins tranchant qu’Eric Maurin sur la question de la territorialisation des actions économiques et sociales, sans devoir tenir compte des mentalités et des contextes culturels qui pèsent sur les politiques.

320px-Þingvellir_faille_2003Faille de Pingvellir (Island) / Photo Laurent Deschodt / Wikimedia Commons

  

5)      De la fracture sociale à la fracture territoriale : Laurent Davezies

C’est à Emmanuel Todd, à la suite de Marcel Gauchet, que l’on doit l’expression de fracture sociale, caractéristique de l’ère post-démocratique selon le premier. L’expression fut reprise par Jacques Chirac à l’appui de sa campagne pour l’élection présidentielle de 1995. La réalité lui fut cruelle puisque dès octobre de la même année des émeutes embrasaient Vaulx-en-Velin avant de s’étendre dans la banlieue lyonnaise. En novembre 1997 la Duchère à Lyon était le théâtre de graves incidents. En janvier 1998, c’était au tour du centre commercial de la Part-Dieu d’être dévasté. En Juin 2005, Nicolas Sarkozy alors ministre de l’intérieur promettait de nettoyer la cité des 4000 de La Courneuve au kärcher après s’en être pris à la « racaille ». Enfin, en octobre 2005 les banlieues se soulevaient suite à la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois, soulèvements auxquels le gouvernement d’alors répondait par l’état d’urgence. Il n’est guère d’années entre 1995 et 2005 qui n’aient été ponctuées par des incidents ou sinistres de plus ou moins grande ampleur. Et bien sûr, le décompte ne s’arrête pas à cette dernière année qui constitue seulement un sommet ; en 2007 Villiers-le-Bel était victime d’un soulèvement contagieux qui enflamma la banlieue et en août 2012 c’était au tour d’Amiens-Nord de connaître deux nuits d’affrontements.

Autant d’événements tragiques qui, comme une dérive de continents, sembleraient justifier, dans les analyses, le recouvrement de la fracture sociale par une fracture territoriale, à l’image de la tectonique des plaques. En 2010 déjà Christophe Guilluy titrait son livre : Fractures françaises. En 2013, sur un constat similaire, Jacques Lévy titrait le sien : Réinventer la France. Nous renvoyons nos lecteurs aux comptes rendus de ces deux ouvrages, qui ont fait l’objet de nos articles publiés les 12 et 13 septembre 2013 dans la série : L’espace géographique des villes. Nous rappellerons seulement que dès 1981 ‒ date aussi des premières émeutes de Vaulx-en-Velin ‒ Emmanuel Todd et Hervé Le Bras publiaient L’invention de la France et qu’en 1988 Todd récidivait en faisant paraître La nouvelle France. La convergence, durant ces dernières décennies, des titres, sinon des contenus, n’aurait pas dû manquer pas d’intriguer et devrait inciter à approfondir l’évolution parallèle des concepts et des réalités qu’ils sont censés saisir.

Laurent Davezies n’est pas en reste, et ce n’est pas un hasard s’il a donné comme sous-titre La nouvelle fracture territoriale à son livre de 2012 : La crise qui vient. Il y soutient qu’au vu des deux dernières crises, bancaire en 2008 avec les subprimes, de la dette souveraine en 2011, on ne peut plus se contenter de raisonner globalement en mettant en cause le capitalisme, mais qu’il faut désormais affiner l’analyse à l’échelle des territoires : « Le territoire – c’est-à-dire les régions, les villes, les banlieues – ne constitue pas une dimension du réel, mais le réel lui-même. »

Il fait tout d’abord le constat que la crise révèle plus l’arrêt des créations d’emploi que leur destruction et, leitmotiv, que « la fracture territoriale est venue creuser la fracture sociale. »

Alors que les mécanismes de redistribution par le biais des prélèvements sociaux (budget de l’Etat et sécurité social) avaient eu pour effet, avant la crise de 2008, de transférer des revenus des régions bénéficiant d’un PIB élevé vers les autres moins favorisées, contribuant à réduire les inégalités territoriales, après cette première crise les mécanismes publics d’amortissement ont permis de soutenir la consommation dans les régions affectées de telle sorte que « ce sont les territoires les moins productifs du pays qui ont enregistré les meilleures progressions en termes de revenu, de peuplement, d’emploi et même de lutte contre la pauvreté », à savoir : le Sud et l’Ouest, contrairement au Nord-Est et à la diagonale du vide. Sachant que les grandes métropoles ont été relativement épargnées, il note : « les régions les plus touchées sont industrielles, mais elles sont aussi des régions sans véritable métropole. »

S’agissant plus précisément du chômage, il fait observer qu’avant la crise, il a affecté surtout le Nord, le littoral méditerranéen et l’axe de la Garonne, alors qu’après ces territoires s’en sont plutôt bien sortis et que c’est dans les plus productifs (régions industrielles de l’Ouest et anciennes régions industrielles de l’Est) qu’il a le plus progressé.

« Dès lors, force est de constater que la lutte contre les inégalités territoriales et la lutte contre les inégalités sociales se sont découplées. » Les premières tendant à se réduire pendant que les secondes augmentaient, au moins avant que la crise des dettes souveraines ne produise ses effets.

Mais avec l’accroissement de celles-ci, perçues comme insoutenables depuis 2011, les territoires dont la prospérité reposait sur la consommation stimulée par les dépenses publiques (territoires suburbains) sont entrés à leur tour en crise, le resserrement des budgets publics ayant affecté les régions déjà les plus déprimées.

En conséquence, selon l’auteur, « quatre France prennent forme sous nos yeux :

  • une France productive, marchande et dynamique, concentrée dans les plus grandes villes, où se forgent les nouveaux atouts de la compétitivité du pays (36% de la population) ;
  • une France non productive, non marchande et pourtant dynamique, située à l’ouest d’une ligne Cherbourg-Nice, qui vit d’une combinaison de tourisme, de retraites et de salaires publics (44% de la population) ;
  • une France productive, marchande et en difficulté, composée de bassins industriels déprimés, principalement dans la moitié nord du pays, dont le déclin semble difficile à enrayer (8% de la population) ;
  • une France non productive, non marchande et en difficulté, située également dans le nord-est du pays et faite de territoires si frappés par le déclin industriel qu’ils dépendent essentiellement des injections de revenus sociaux (12% de la population). »

Contrairement aux prévisions des experts ce sont les secteurs les plus exposés à la mondialisation qui ont le plus souffert (au nord-est d’une ligne reliant le Calvados à la Loire, soit ¼ du territoire occupé par 20% de la population) et les secteurs protégés qui s’en sont le mieux sortis (dualisation du développement et de la croissance). « Croissance (du PIB) et développement (de la population, de l’emploi, du revenu) ont ainsi divergé sur le territoire français. D’un côté, des métropoles assurent la croissance, mais sans développement ; de l’autre, des territoires se développent, mais sans croissance. »

Le constat, contesté, semble encore plus désabusé s’agissant de Paris qui depuis le début du millénaire verrait l’activité décliner, sa démographie baisser et l’emploi décrocher, ce dont, note-t-il, se satisfont et les parisiens qui, avec la bénédiction des écologistes, bénéficient d’une rente de situation sans développement, et la banlieue qui profite des délocalisations industrielles[2]. Ainsi, Paris ne serait plus en mesure de jouer son rôle de locomotive de la croissance nationale.

Laurent Davezies en tire les conséquences, à savoir que « des économies locales en bonne santé conditionnent la croissance nationale. » Dans cette nouvelle conjoncture, le rôle des grandes villes lui apparaît primordial alors même que leurs performances ont été médiocres ces dernières décennies durant lesquelles ce sont les territoires périphériques (résidentiels), représentant 44% de la population, qui ont été les plus attractifs. Pour l’auteur, « le retour de la croissance, la reconversion audacieuse de certains bassins d’emploi, l’accélération des mobilités résidentielles, les mécanismes de solidarité horizontale en complément des solidarités verticales habituelles, peuvent préserver une France territorialement équitable. » Certes, « les ajustements à opérer impliquent de nombreux mécanismes non territorialisés. Mais ils doivent aussi compter avec les ressources évidentes ou latentes que recèlent les territoires français. » C’est que « la nouvelle grammaire de la croissance érige aujourd’hui le territoire en facteur de production […] ».

Le dilemme est dès lors le suivant : soutenir les territoires bénéficiant d’avantages comparatifs ou aider les plus désavantagés. En effet, les conditions du redressement productif, « fondé sur les zones d’emploi les plus performantes, impliquent un creusement des disparités territoriales. Faudra-t-il bientôt choisir entre l’égalité territoriale et l’efficacité économique », se demande notre auteur ?

C’est l’égalité territoriale qui est donc en question. Mais, résultat du placage de conceptions sociales sur l’espace, il note que cette expression est empreinte d’anthropomorphisme. Quant à l’équité territoriale, elle est la transposition bien peu légitime sur l’espace d’une théorie de la justice applicable à des individus ou groupes sociaux. Dans les deux cas c’est raisonner comme si les gens étaient pieds et poings liés à leur territoire.

Deux conceptions se dégagent pour échapper au dilemme :

  • Anglo-saxonne : aider les gens à quitter les territoires en crise (aide au déménagement et politique favorable aux migrations) ;
  • Celle des pays latins : aider les territoires à se développer. C’est la charge identitaire des territoires qui pèse sur les politiques de pays catholiques que la révolution industrielle a moins bouleversé et plus tardivement (politiques de relance d’économie du territoire accompagnées de mesures en faveur de la solidarité à caractère budgétaire).

Pour l’auteur, sans doute faut-il, entre les deux mécanismes d’ajustement que sont la solidarité nationale et la mobilité, privilégier celle-ci. Mais dans le contexte français et compte tenu du poids des traditions et mentalités, des compromis sont à rechercher. Les options sont, en effet, complémentaires et non exclusives : la solidarité verticale (entre l’Etat, les régions, les départements et les communes) doit être complétée par une solidarité horizontale (entre les collectivités de même niveau). « Demain, c’est un fait, le redressement productif sera fondé sur certains territoires et pas sur d’autres. L’accompagnement et l’organisation des mobilités interterritoriales en sont une modalité ; ils constituent aussi une occasion d’expérimenter de nouvelles formes décentralisées de solidarité. »

En novembre 2013, Davezies s’exprimait avec moins de nuances en déclarant[3], ainsi que nous le rapportions dans un compte rendu critique le 11 novembre au sujet de la rébellion des Bonnets rouges (Intermède 3) : « Le territoire est un instrument, pas une fin en soi, la question posée aujourd’hui n’est pas celle de l’égalité des territoires mais d’abord celle de l’égalité des gens. » Déclaration à confronter à l’avertissement de Maurin : « C’est en atteignant les individus que l’on transformera le territoire – et non l’inverse […]. »[4]

***

Hélas, la fracture sociale a beau avoir été recouverte par la fracture territoriale, nous en avons d’autant moins fini avec elles qu’une nouvelle fracture vient s’y superposer : celle de la religion.

A suivre :

Le retour du religieux avec Gilles Kepel 


[1] Avec la notion d’effets de lieux mise en rapport avec le concept d’habitus, Bourdieu dans  La misère du monde tente une explicitation théorique de la relation du social à l’espace. C’est par la médiation de l’habitus, ou disposition, que le sujet intériorise la dimension spatiale de ses pratiques et qu’en retour il peut se projeter dans l’espace pour avoir prise sur les événements (mouvement parallèle au processus dialectique de la socialisation) : « Si l’habitat contribue à faire l’habitus, l’habitus contribue aussi à faire l’habitat, à travers les usages sociaux, plus ou moins adéquats, qu’il incline à en faire. »

[2] V. la contribution de l’auteur au débat sur Paris à l’horizon 2025 dans Paris.fr de novembre 2010, et son article : Paris s’endort… dans  La vie des idées. Fr du 1er février 2008 et sur le même site les réponses de Jean-Louis Missika (Paris, ville-monde dans une France endormie : 12 février 2008), d’une part, Ariane Azéma et Denis Tersen (Economie francilienne : et si Laurent Davezies cauchemardait : 12 mars 2008), d’autre part.

[3] Cf. Le Point.fr du 9 novembre 2013.

[4] Le ghetto français, dont nous avons rendu compte dans notre précédent article.


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Les sectateurs de l’universalisme républicain ne doutent jamais. C’est peut-être de trop douter que les communautaristes se replient sur leur pré carré mortifère. Exigeant pour rendre compte dans ce blog des ouvrages compulsés, il m’arrive parfois de douter.

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