A propos de SOCIOLOGIE DE L’ESPACE de Martina Löw

La ville n° 2 (1910) – Robert Delaunay
Coldc reaction / Wikipedia

L’espace au cœur du phénomène urbain

Dans L’espace critique Paul Virilio l’avait dit : « Ubiquité, instantanéité, le peuplement du temps supplante le peuplement de l’espace. » Autrement dit, aujourd’hui, le temps aurait pris sa revanche sur l’espace, dont on affirmait, jadis, qu’il était la marque de la puissance alors que le temps était celle de l’impuissance (Jules Lagneau : Cours sur la perception in Célèbres leçons). Les nouvelles techniques de l’information et de la communication (NTIC) en décuplant les vitesses de transmission et raccourcissant les distances aurait réduit l’espace à la portion congrue. C’est au temps désormais de contrôler l’espace par le moyen des communications électroniques et des transports rapides, qui mettent l’espace à la portée de tout un chacun en un « rien » de temps. On n’aménagerait plus tant l’espace que le temps, objet de toutes nos préoccupations comme en témoignent les dispositions prises par des villes toujours plus nombreuses pour prendre en compte les temporalités qui rythment le quotidien des citadins.  La conséquence en fut un éclatement de l’espace conduisant à un phénomène de « désurbanisation » générale, comme si privés de nos repères dans l’espace on se raccrochait au temps pour en trouver. Pourtant, la planification du temps, réduite au court terme, n’a rien gagné à l’abandon de toutes velléités de planification spatiale depuis les années 80.

Dans ses Principles of Economics publiés en 1936, Alfred Marshall prétendait déjà que « l’influence du temps est bien plus fondamentale que celle de l’espace ». Ce qui n’a pas empêché des auteurs de langue allemande, héritiers du modèle d’équilibre spatial de von Thünen appliqué au XIXe siècle à l’agriculture, de prendre en compte l’espace dans leur réflexion économique durant l’entre-deux guerres : August Lösch et Alfred Weber. Intégré dans la théorie économique l’espace n’apparaissait plus neutre et pouvait influer sur les équilibres économiques. Par ailleurs, en 1933 Walter Christaller, géographe, élaborait sa théorie générale des « lieux centraux ».

En sociologie, comme le rappelle en préambule Martina Löw dans son livre, Sociologie de l’espace[1], le spatial turn est plus récent. Il faudra attendre la seconde moitié du XXe siècle pour que l’espace soit conçu comme un produit social avec des auteurs comme Henri Lefebvre, Jean Rémy, Manuel Castells… L’ouvrage érudit de Martina Löw a le mérite de faire le point de la question et de montrer comment s’est faite l’évolution en s’appuyant sur une abondante bibliographie. Elle met en parallèle l’évolution dans les sciences, l’art et la société : alors qu’au siècle dernier la conception de l’espace reposait encore largement sur la « territorialité », dissociant le territoire, conçu comme un contenant, de la société en tant que contenu, les théories de la relativité fondées sur un espace-temps indissociable apportaient la démonstration que l’espace euclidien n’était pas seul concevable et qu’il pouvait être concurrencé par des espaces courbes, figurés en leur temps par Lobatchevski, Riemann et Minkowski.  Pendant la même période, l’art moderne avec le cubisme s’attachait à déstructurer l’espace et à multiplier les perspectives. Il n’en fallait pas plus pour que la philosophie, avec Dérida, entre autres, promeuve la « déconstruction » comme ultime méthode de pensée. A partir de ces prémices, l’auteure n’a pas de mal à établir un parallélisme avec la mondialisation, qui tend à l’abolition des frontières, du moins au niveau économique, et son corollaire la fragmentation des espaces, illustrée par l’extension planétaire de l’urbanisation.

Remontant à la source des conceptions de l’espace elle distingue deux représentations opposées de l’espace : une représentation « absolutiste », dont Newton est le plus éminent représentant, et une représentation « relativiste » introduite par  Kant (l’espace et le temps comme formes a priori de nos représentations) et surtout Leibniz (perspectivisme). Il reviendra à  Einstein de parachever cette dernière vision avec la conception d’un espace inséparable de la matière qui le structure. On est ainsi passé d’une conception « dualiste », matière et forme considérées comme des absolus renvoyant respectivement à l’image d’un contenu et d’un contenant qui, pour être liés l’un avec l’autre (complémentaires), n’en sont pas moins indépendants, à une conception « relativiste », laquelle assimile l’espace à un champ déterminant les positions des objets matériels au sens de la physique : « L’espace est la structure relationnel entre des corps qui sont en permanence en mouvement. Cela signifie que l’espace se constitue également dans le temps. » Transposée dans le domaine social, la conception relativiste implique que l’on ne considère plus séparément la société et l’espace comme un contenu s’emboitant dans un contenant ou le territoire comme un simple réceptacle des rapports sociaux mais qu’on les appréhende dans leur entrelacement. Autrement dit il faut se défaire de l’idée communément admise que l’ « on vit dans l’espace ». L’espace n’est pas une donnée extérieure au sujet. Jean Piaget l’a démontré dans un livre écrit en collaboration avec Bärbel Inhelder, La représentation de l’espace chez l’enfant : la constitution de l’espace résulte d’un apprentissage. « C’est ainsi, écrit Martina Löw, que la pensée spatiale s’acquiert à travers l’action » et que « la représentation spatiale est donc une action intériorisée ». L’espace est, par voie de conséquence, constitutif des « processus de formation et de socialisation ».  Processus qui ont eux-mêmes évolué au cours du temps, nous faisant passer d’une « organisation fonctionnelle de l’espace » à une autre. A preuve, la question de « l’attachement au quartier » : alors que dans l’après-guerre, durant la période de reconstruction, cet attachement était fort, il est allé en se relâchant à partir des années 70. A mesure que les quartiers périphériques des villes se multipliaient et s’étendaient, les nouvelles conditions de la socialisation transformaient la perception et la représentation de l’espace que l’on pouvait en avoir. A telle enseigne, écrit Martina Löw, « que les enfants n’apprennent plus à connaitre l’espace comme une dimension environnante unitaire qu’ils découvriraient toujours davantage en prenant de l’âge, mais qu’ils connaissent des espaces individuels répartis à travers la ville tels des îlots […] ». C’est ce qu’elle appelle une « socialisation insularisée » qui accompagne une transformation de la configuration spatiale des villes entre centres et périphéries selon un nouveau modèle, relationnel, de l’espace ; un espace caractérisé par sa multidimensionnalité et traversé de flux incessants contrastant avec l’espace homogène et inerte d’autrefois, cadre de l’action des hommes.

Ce qui amène l’auteure à son hypothèse de travail qui est de considérer désormais « l’espace comme une (dis)position de corps pris dans un mouvement constant par suite duquel leur (dis)position se transforme en permanence ». La graphie adoptée par l’auteur pour « disposition » n’est évidemment pas anodine : « l’espace se constitue également dans le temps » – d’où l’accent mis sur le préfixe (dis) – et « l’espace et le monde des corps sont mutuellement imbriqués ». Hypothèse qu’elle développe et explicite en distinguant les deux processus de constitution de l’espace, le spacing, d’une part, soit le « placement de biens sociaux et de personnes » dans les trois dimensions, l’opération de synthèse, d’autre part, soit « les processus de perception, de représentation ou de remémoration » par lesquels biens sociaux et personnes sont rassemblés dans l’espace après y avoir été placés. Double processus qui fonde la dualité des structures sociales et spatiales, qui sont inséparables : « Ma thèse, écrit l’auteure, énonce que l’on ne peut délimiter la dimension spatiale de la dimension sociale, mais qu’elle est une forme spécifique du social. Les structures spatiales sont, de même que les structures temporelles, des formes de structures sociales. » A l’instar d’Antony Giddens, l’auteur de La constitution de la société et l’inspirateur de la « Nouvelle Gauche », Martina Löw entend par structure sociale les « règles et ressources incorporées récursivement aux institutions » ; les règles encadrant et sanctionnant l’action, laquelle puise dans les ressources, tant matérielles que symboliques du monde social. Mais à la différence de Giddens, qui dissocie l’espace des structures, dans le schéma qu’elle propose les deux sont liés. La genèse de l’espace est à rechercher dans l’interaction de l’agir – qui positionne les corps les uns par rapport aux autres – avec les structures sociales, par l’intermédiaire des institutions, lesquelles assurent la reproduction des rapports sociaux. Avec pour conséquence qu’un même « lieu » peut faire l’objet de plusieurs structures spatiales : une place, par exemple, espace de dégagement assurant ordinairement la circulation tout en permettant la détente, pouvant être structurée comme un marché certains jours de la semaine, servir de place d’armes lors de l’anniversaire d’évènements historiques, etc. Indissociabilité de la structure sociale et de l’espace, donc, mais autonomie des « lieux » par rapport aux structures spatiales.

Martina Löw intègre, en outre, dans sa théorie la classe et le genre comme principes structurels, qui traversent les structures mais ne se confondent pas avec elles. Liés à la corporéité des individus, classes et genres n’en contribuent pas moins par les pratiques de leurs membres à façonner différemment les espaces, ce qui devrait guider les urbanistes dans l’élaboration des plans de ville. La même observation, comme l’indique Alain Bourdin dans la préface, pourrait être faite en ce qui concerne les générations, la représentation et la pratique des espace étant différentes selon que l’on a affaire à des jeunes, des adultes ou des personnes âgées. L’auteure insiste à cet égard, l’espace se constituant entre l’agir et les structures, sur le fait que la constitution des espaces est « toujours dépendantes de facteurs symboliques et matériels déjà présents dans une situation d’action ». Par ailleurs, elle rejoint les phénoménologues pour qui l’espace est marqué affectivement : « Les espaces sont donc pourvus de leur propre capacité à influencer les sentiments », ce qu’elle désigne par le terme d’« ambiance », effet de la mise en scène des biens sociaux qui affectent différemment les classes, les genres et (Martina Löw ne le dit pas) les générations. De la sorte, la création d’ambiances est à la fois ce qui permet d’orienter la consommation à des fins productives et de masquer les mécanismes sous-jacents de l’économie de marché.  

Enfin, notre auteure aborde la question des changements sociaux. Elle le fait sous deux angles, à savoir celui des « déviations » et celui des « transformations » proprement dites, qu’elle relie aux relations de pouvoirs. Les premières s’appliquent à des « actions innovantes et créatives » s’écartant des dispositions institutionnalisées, pouvant aller jusqu’à des actions de résistance et constituer des espaces qualifiés de contre-culturels en opposition avec les espaces de la culture dominante. Les secondes sont plus élaborées et plus pérennes en ce que, plus proactives que les premières – qui sont plutôt réactives – elles relèvent d’une démarche « réflexive ». Aussi bien, « les espaces sont créés dans un flux continu d’actions », tantôt réflexives, tantôt involontaires, voire inconscientes, qui en limite la portée, et « les transformations de structures ne sont concevables que dans le cadre de processus sociaux à long terme. »     

Martina Löw pose, également, la question des inégalités sociales à partir de la distinction qu’elle fait entre le spacing (placement des êtres humains et autres êtres vivants, positionnement des objets inanimés) et la synthèse résultant des processus de perception, représentation et remémoration desdites personnes. L’inégalité dans l’accès aux ressources de la structure sociale est, en effet, tributaire de la distribution des biens sociaux  dans l’espace, qui, elle-même, dépend du rang auquel se situent les personnes dans la structure sociale, autrement dit de la hiérarchie sociale. On voit, par ce raisonnement, comment la décomposition du processus par lequel se constitue l’espace, à savoir le spacing et la synthèse, permet de spécifier l’articulation des structures sociales et des structures spatiales pour en dégager les conséquences en termes de justice sociale (rapport aux inégalités de répartition des biens sociaux), mais également en termes – plus politiques – d’inclusion et d’exclusion. Sur ce chapitre, « les espaces sont par conséquent souvent les objets de confrontations sociales » conclut l’auteure.

 Pour récapituler, la structuration de l’espace est le résultat d’une double opération de placement et de représentation, applicable aux personnes et aux biens, indissociable de l’offre de ressources et des règles en vigueur dans la structure sociale. Conception relationnelle de l’espace, qui doit être moins considéré comme une donnée que constitué par l’« agir » des acteurs sociaux. Espace intégrateur des dimensions matérielles et humaines de la société, urbaines et sociales des villes.                

Ces bases de la théorie une fois posées, qu’en est-il justement de son application à l’étude de la ville ? Martina Löw fait d’abord remarquer que les villes sont d’une manière générale abordées à partir des structures (analyse de la spécialisation fonctionnelle des espaces, des processus de ségrégation, de partage entre la sphère du public et celle du privé…), plus rarement dans le cadre d’une théorie de l’action. Les phénomènes sociaux (habitat, styles de vie, migrations…) sont étudiés indépendamment de la constitution de l’espace urbain, le territoire étant pris comme une donnée. Or, ce qu’il importerait de savoir c’est comment une ville naît de l’agir humain et réciproquement comment les structures influent sur l’action des hommes qui font la ville. Ce que permettrait, selon notre auteure, une analyse en termes de « (dis)position relationnelle de biens sociaux et de personnes » doublée d’une synthétisation permettant de saisir l’ensemble des éléments : « Dans ce cas, les bars, et les discothèques, les zones piétonnes, les gares, les terrains de sport, etc., sont, avec l’appartement que l’on habite, celui des parents et des amis, et le cas échéant avec le lieu de travail, reliés pour constituer des espaces. » Il ne s’agit pas seulement de prendre en compte des éléments isolés pour ensuite chercher à en dégager la structure mais bien de considérer comment les citadins les associent, constituant par ce fait même l’espace urbain. « Cela présuppose cependant que l’on ne considère pas simplement l’espace comme une toile de fond territoriale sur laquelle se déroulerait l’action, mais que l’on reconstruise le type et la signification des espaces à partir de la pratique des agents en corrélation avec les structures sociales. » L’auteure déplore que les planificateurs « s’efforcent pour la plupart d’aménager un espace qu’ils imaginent encore unitaire », alors qu’on a affaire à des espaces différenciés, spécifiques aux classes, aux genres et, ajouterons-nous avec Alain Bourdin, aux générations. Or, c’est seulement en prenant en compte ces perceptions, représentations et pratiques différentes que l’on pourra prétendre aménager, organiser l’espace, en symbiose avec les habitants, lesquels le constituent au premier chef. C’est, d’autre part, la seule façon d’appréhender correctement les inégalités constitutives de l’espace urbain justifiant une intervention sur le marché foncier.

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Martina Löw en proposant un concept à la fois processuel et relationnel de l’espace, à l’encontre des théories absolutistes, fait la démonstration que « l’on ne peut saisir les transformations des phénomènes sociaux que si l’on cesse de postuler l’existence de deux réalités différentes – d’un côté l’espace, de l’autre les biens sociaux, les êtres humains et leurs actions – pour, au contraire, déduire l’espace de la structure que forment ces êtres humains et ces biens sociaux ». Il ne s’agit pas pour autant d’une théorie moniste, structures spatiales et structures sociales restant distinctes, mais mises en relation par la médiation de l’agir : « Tandis que la conception absolutiste part du principe d’un dualisme séparant l’existence de l’espace et celle des corps, les traditions relativistes considèrent que c’est la structure de la situation relative des corps qui forme l’espace. » On ne saurait rabattre l’espace sur le territoire sans en réduire les potentialités. On le voit bien en ce qui concerne les villes, où la forme urbaine se déploie dans la troisième dimension. C’est elle qui façonne le paysage urbain créant cette atmosphère propre à chacune, dont le confinement, aujourd’hui, nous fait plus que jamais prendre conscience. Et il faudra attendre d’en sortir pour que les citadins, qui, en tant ordinaire, animent les formes urbaines, en restituent l’ambiance : les formes urbaines fondues dans le paysage, desquelles se dégage une atmosphère que l’animation des citadins transforme en ambiance.

C’est aussi ce qui permet de rendre compte des changements sociaux – notamment sous l’effet des techniques modernes de l’information et des communications –, des évolutions induites par la mondialisation ainsi que des mutations urbaines et des territoires. Changements, transformations, mutations liant indissociablement les sociétés aux structures de l’espace, quand ils ne sont pas le produit de leur articulation. Reste à savoir en quoi cette conception de l’espace, dont l’articulation avec le temps (quatrième dimension) est encore à approfondir, peut servir les hommes de l’art, toutes disciplines confondues, en vue de l’aménagement des territoires, de l’organisation de l’espace des villes, de la rénovation urbaine ?

Dans son ouvrage, La « nature » de la ville – esquisse d’une philosophie du phénomène urbain[2], Stéphane Gruet, se référant à Aristote pour qui la ville est « un fait de nature » en ce qu’elle « possède en soi le principe de son mouvement et de son repos », a contribué à la refonder sur un concept intégrant ce qui relève de l’œuvre de l’homme : matière à laquelle il a donné une forme et en donnant une forme lui a conféré un sens.  Matière, forme et sens articulés à la nature de la ville, garantie de son unité dans la diversité, définition de l’harmonie selon le Stagirite. C’est en ce sens, avions nous suggéré, que l’on peut aussi asseoir la rénovation ou renouvellement urbain sur de nouvelles bases confortant l’articulation de l’urbain au social par le recours au paysage enveloppant de la société urbaine[3].

Après la lecture de l’ouvrage de Marina Löw, sans doute faudrait-il, dans une optique pluridisciplinaire n’en excluant aucune qui ne soit concernée par le sujet (géographie, histoire, anthropologie, urbanisme…), compléter la « méta-physique » de Stéphane Gruet par une « sociologie » replaçant l’espace au centre de la réflexion urbaine. La nature serait à la métaphysique ce que l’espace est à la sociologie pour une approche intégrée du phénomène urbain liant indissociablement l’œuvre de l’homme à la nature et la forme urbaine à la société urbaine.  


[1] Editions de la Maison des sciences de l’Homme (2015).   

[2] Editions Poïesis : 2017.

[3] Cf. le rapport de Thomas Kirszbaum au Comité d’Evaluation et de Suivi de l’ANRU de 2010 intitulé : Articuler l’urbain et le social – Enquête sur onze sites historiques en rénovation urbain et notre synthèse de l’enquête ayant porté sur trois sites de renouvellement urbain emblématiques : les 4000 de La Courneuve, Lyon-La Duchère et les quartiers Nord de Marseille.