COMPLEXE DE CAÏN versus COMPLEXE D’ŒDIPE

Meurtre d’Abel par Caïn
gravure flamande de Johann Sadeler (1576)
Metropolitan Museum of Art (Photo Wikimedia Commons)

« Il faut ressortir le Kärcher car il a été remis à la cave par François Hollande et Emmanuel Macron depuis dix ans » a lancé Valéry Pécresse lors d’un déplacement à Salon-de-Provence le 6 janvier, reprenant les propos de Sarkosy en 2005 à La Courneuve. Déplorable ignorance de la candidate à l’élection présidentielle concernant la mobilisation des habitants, acteurs sociaux, maîtres d’œuvre, administratifs et politiques pour améliorer le cadre et la vie des « quartiers », notamment depuis la mise en œuvre de la loi de Programmation pour la Ville et la Cohésion urbaine du 21 février 2014. Le 10 janvier à Argenteuil, en présence du maire LR, Georges Mothron, qui lui faisait valoir ce qui avait été fait au Val d’Argent en matière de renouvellement urbain : « Des racailles, il y en a toujours mais moins et pas spécifiquement à Argenteuil. Ici, nous avons dépensé 300 millions d’euros depuis, reconstruit des lycées, des collèges, la poste, des logements sociaux, développé la copropriété, augmenté la fréquence des trains… Ces quartiers ne sont plus les mêmes », face, donc, à ce maire affilié à son propre parti, elle était bien obligée de nuancer son propos : « Comment faire pour que dans chaque quartier populaire, on sente que quelqu’un vous fait confiance ? Moi, ce que je veux, c’est être dure avec les caïds, les voyous, les dealers, les trafiquants mais je veux aussi être très forte avec tous ceux qui veulent s’en sortir. Je veux que la République leur tende une main vraiment fraternelle et qu’on les aide. C’est cela l’ascenseur social ». Et dans le même temps, elle indiquait pouvoir régler en 10 ans le problème des ghettos. Comment ? en plafonnant, entre autres mesures, les logements sociaux dans la limite de 30 % ! On aimerait la croire alors même que plus de 40 ans de Politique de la Ville n’est pas venu à bout du problème, tellement la mixité sociale par l’habitat exigerait d’investissements pour construire des logements de standing attractifs dans lesdits « quartiers » et de renoncements des habitants pour accueillir des HLM dans les « beaux quartiers ». Aussi, dans une adresse du 27 janvier dernier aux candidates et candidats à l’élection présidentielle, l’Association des Maires d’Ile-de-France et Ville et Banlieue ont-ils tenu à exprimer leur impatience : « Ces discours ignorent où passent sous silence les réalités des quartiers qui sont, comme toute chose, contrastées. Chaque quartier populaire a sa singularité. Et surtout, les problèmes relevés ne sont que la mise en visibilité des problèmes de la France. Elues et élus locaux, nous pensons qu’agir avec les banlieues populaires, c’est agir pour les habitantes et habitants de tout le pays. » Le congrès de l’Association des Maires de France (AMF) du 18 novembre avait pourtant déjà tiré le signal d’alarme par la voix de son vice-président, le maire socialiste d’Issoudun (Indre), André Laignel : « Ce ne sont certainement pas de grands discours, parfois caricaturaux, qui feront sortir nos banlieues de l’état de relégation dans lequel elles sont plongées. Là encore, les espoirs qui avaient été suscités ont été déçus et le sabordage du rapport Borloo justifie la mobilisation de nos collègues maires de quartiers prioritaires de la politique de la ville. Nous faisons, à cet égard, nôtre l’appel de Grigny et son conseil national des solutions ».

C’est à juste titre que Nadia Hai, ministre déléguée de la Ville qui, originaire de Trappes et y ayant passé son enfance peut prétendre connaître le problème, s’est indignée, dans une interview accordée le 6 janvier au HuffPost, des propos de Valéry Pécresse : « Je pense très sincèrement que ce sont les idées de Valérie Pécresse qu’il faut passer au Kärcher : cette politique du coup de menton, où l’on humilie en permanence cinq millions de personnes qui vivent dans ces quartiers sans jamais rien résoudre. »

***

La focalisation sur les questions sécuritaires a, hélas ! pour résultat de « noyer le poisson », comme si le problème des banlieues défavorisées leur était réductible. Un ouvrage récent paru l’année dernière de Gérard Haddad, psychiatre et psychanalyste de l’école lacanienne, A l’origine de la violence, sous-titré D’Œdipe à Caïn, une erreur de Freud ? apporte sur le sujet un éclairage nouveau qui mérite attention, à la fois en ce qu’il démontre les limites de la théorie de l’Œdipe, à la source de la violence, et esquisse une piste devant permettre d’en comprendre les ressorts, quitte à dénoncer les équivoques de la psychanalyse. L’auteur part d’un constat, à savoir que dans tous les attentats djihadistes qui ont endeuillé ces dernières années la France et plusieurs pays occidentaux, on avait affaire à des fratries. C’est ainsi qu’il relève que le 11 septembre 2001, les attentats commis aux Etats-Unis, l’ont été par neuf pirates, parmi lesquels six frères, celui de Bali fut exécuté par trois frères ; en France, en 2015, la tuerie dont ont été victimes les journalistes de Charlie Hebdo a été perpétrée par les frères Kouachi, et les frères Abdeslam ont participé à celle du Bataclan la même année ; en 2019 au Sri Lanka se sont encore deux frères qui furent impliqués dans les attentats qui coutèrent la vie à trois cent vingt personnes ; etc. Et d’en conclure : « Le terrorisme est un fratricide à grande échelle. » D’où la référence au mythe de Caïn, meurtrier de son frère Abel dans le livre de la Genèse ; Caïn le sédentaire, premier agriculteur et fondateur de la première ville, autant dire de la civilisation, ce pourquoi, bien que fratricide, Dieu apposa sur son front, après son repentir, le signe de sa protection. Non que Gérard Haddad entende substituer au complexe d’Œdipe celui de Caïn, mais démontrer que par son antériorité, seul ce dernier pouvait prétendre être au fondement de la civilisation, accouchée dans la violence. Bien loin de renier, à cet égard, Freud, il prend soin de faire observer que le complexe d’Œdipe ne saurait chez Freud être assimilé à un parricide puisqu’il se résout non par le meurtre du père mais par la castration symbolique du fils, qui doit renoncer à l’amour de la mère pour devenir adulte. Plus contestable lui apparaît, en revanche, la thèse de Freud, exposée dans Totem et Tabou, du meurtre du père primitif par la horde sauvage, à l’origine de la société humaine. « Que la violence meurtrière habite le cœur de l’homme relève de l’évidence » convient Gérard Haddad, mais « le parricide ne fonde rien. […] Bien au contraire, il ne crée que désordre et ruine. Le parricide est même souvent un génocide ». Et de rappeler le destin funeste de la famille des Atrée en Grèce, dont faisait partie Œdipe, entre autres parricides de la littérature, dont l’Hamlet de Shakespeare. Toutes références qui font qu’il lui paraîtrait « judicieux » de substituer à la forme « étriquée » du judéo-christianisme celle de gréco-abrahamisme au fondement de la civilisation occidentale. D’autant que le récit d’Abraham, dont Dieu a arrêté le bras sacrificiel, marque bien l’entrée dans une nouvelle phase de l’histoire, respectueuse de la vie humaine, puisque désormais des bêtes seront offertes en sacrifice à Dieu à la place des humains. Mais, sur le plan du développement psychologique de l’individu, la substitution du fratricide au parricide ne sera pas non plus sans conséquences vu que le complexe d’Œdipe se résout par la mort naturelle du père alors que la rivalité fraternelle peut persister la vie entière ; c’est tout le drame de l’histoire humaine :

« Si les millions de morts des guerres, si le génocide hitlérien des juifs comporte aussi cette composante, le vertige nous saisit. Ce serait donc ça, le grand mystère, le complexe de Caïn comme origine de la violence humaine, origine de la barbarie collective ? Ne vaut-il pas mieux détourner le regard devant ce vertige ? La tâche à accomplir serait entachée d’impossible. Alors mieux vaut la valoriser, en faire la maxime de la République, le fondement de toute société. Mieux vaut la couvrir du tabou de l’idéal. »

Aussi bien, notre auteur met-il l’accent sur l’ambivalence de ce complexe, expression de l’agressivité originelle de l’homme qui se répète de générations en générations en même temps qu’il fonde « un système de valeurs dont le but est de contrôler, autant que faire se peut, la tendance meurtrière de l’homme à l’égard de son frère ».

Mais une fois l’antériorité du complexe de Caïn par rapport au complexe d’Œdipe posée reste à les articuler. Or c’est dans cet articulation que l’analyse de Gérard Haddad révèle sa portée. La tragédie de l’époque contemporaine, on ne cesse de le répéter, c’est l’affaiblissement de l’autorité paternelle, autorité sur laquelle la psychanalyse n’a cessé d’insister pour la résolution du complexe d’Œdipe, à laquelle renvoie le Nom-du-Père qui, chez Lacan, représente la Loi dont procède l’interdit de l’inceste. Autrement dit, alors que le complexe d’Œdipe se développe sur l’axe du temps, verticalement pour ainsi dire, le complexe de Caïn tend à étendre la rivalité fraternelle dans l’espace, sur un plan horizontal, sur le modèle du Rhizome, nous dit Haddad par référence à Deleuze et Guattari, les auteurs de Mille Plateaux, l’ouvrage qui fait suite à l’Anti-Œdipe. Et ce d’autant plus que l’Œdipe, en tant que mécanisme psychique, ne jouant plus son rôle, il s’ensuit un effondrement de l’autorité laissant libre cours au déchainement des passions meurtrières. C’est parce que la Loi du père n’est plus transmise entre générations que la rivalité des frères, dont la jalousie est le ressort, ne connait plus de bornes. La cohésion du groupe ne peut alors être sauvegardée qu’en canalisant l’agressivité, la pulsion de mort, vers les autres, ceux de l’extérieur de la communauté, dont la qualité d’étrangers suffit à en faire des boucs émissaires. La tentation apparaît d’autant plus forte que le sentiment religieux – indépendamment de tout dogme – vient opportunément renforcer l’entre-soi, repli identitaire mortifère qui se nourrit des frustrations accumulées du fait de conditions d’existence instables ou précaires, de l’humiliation et de l’exil : « Le sentiment religieux cherche à assurer la cohésion du groupe et à en évacuer les rivalités, à les expulser à la frontière du groupe, en les orientant vers ceux qui n’en font pas partie ». Déni de l’injonction biblique : « Tu aimeras l’étranger comme toi-même, car tu as été étranger en terre d’Egypte. » (Lévitique XIX, 34)

Aussi ne faut-il pas perdre de vue, écrit Gérard Haddad en conclusion, « la désinsertion dans notre société d’enfants des populations maghrébines, désinsertion qui favorise les phénomènes de radicalisation où le terrorisme islamiste peut s’implanter ». Quelle issue, dès lors, pour échapper à cette situation ? Comment renverser la libido du moi, agressive parce que narcissique, pour faire en sorte que le frère ennemi soit investi en objet d’amour ? C’est l’ambivalence de la fraternité que de constituer un idéal tout en contenant en germe la jalousie destructive. Ne sont-ce pas, au-delà des obstacles que l’individu peut rencontrer dans son développement, les valeurs de la civilisation qui sont en jeu, dont celles sur lesquelles repose la démocratie politique, à savoir la liberté et l’égalité, ne sont pas des moindres, mais dont la problématique conciliation porte témoignage de sa fragilité. D’où ce cercle vicieux infernal :

« Qu’attend-on de son frère (ou de sa sœur) ? Essentiellement qu’il vous ressemble le plus possible, qu’il partage les mêmes idées, les mêmes valeurs, les mêmes croyances, la même foi. Cela peut conduire à ce qu’on appelle la purification ethnique. Seulement, une fois cette purification opérée, une fois éliminés les gens différents de vous, vous ne tarderez pas à découvrir parmi ceux qui paraissaient si semblables à vous, des gens très différents, insupportables même, que vous allez souhaiter combattre, éliminer, etc. Cette rivalité à l’autre du miroir est sans fin. Elle peut conduire au toboggan de la barbarie, ces toboggans que l’on voit proliférer ici et là. »

Ce n’est pas pour autant qu’il faille désespérer. Et, Gérard Haddad de citer en exemple les Nelson Mandela, Gandhi, Yizak Rabin… qui, dans le sillage du Joseph de la Bible vendu par ses frères auxquels il finit par accorder son pardon sans chercher à en tirer vengeance, ont su surmonter le complexe de Caïn. Mais si la psychanalyse peut être un recours pour l’individu, quelle thérapeutique appliquée à une société affaiblie par ce qui faisait sa force même, à savoir la démocratie ?

***

Pourquoi ce passage par des récits mythiques, que d’aucuns considèrent comme sacrés, sinon parce que l’origine de la violence, au-delà de toute explication psychologique, nous serait à jamais inaccessible autrement qu’à travers l’interprétation de ces textes, qui sont au fondement de notre culture. Culture que, rappelons-le, nous partageons en tant qu’Occidentaux avec les Grecs et le peuple juif ; sachant que ce n’est que par la suite que sont venus se greffer et le christianisme et l’islam, toutes religions qui ont en partage le monothéisme. D’où la proposition de Gérard Haddad de substituer l’expression de greco-abrahamisme à celle de judéo-christianisme, dont le péché originel aura été de rejeter l’islam pour le malheur des civilisations orientales et de la nôtre (ce qu’aurait contesté Lévi-Strauss, qui, dans Tristes tropiques, déplorait que l’Islam, dont le puritanisme n’a d’égal que son intolérance, nous ait séparé du pluralisme et de la sensualité des cultures du sous-continent indien, ce qui était faire bon marché de la ségrégation dans une société divisée en castes). Mais le rappeler n’est pas sans conséquences, si, comme le fait observer notre auteur, le monothéisme, au contraire du polythéisme, pour qui la croyance aux dieux était si naturelle qu’elle rendait impossible l’incroyance, a permis l’émergence de l’athéisme aux côtés de la foi en un Dieu dont le caractère personnel c’est affermi avec le christianisme et l’islam. Pourquoi des relations apaisées entre juifs, chrétiens et musulmans ne pourraient pas faire place à des agnostiques ? De quoi faire démentir l’accusation de fauteurs de guerre portée sur les religions, dont l’athéisme dogmatique peut faire partie.    

Prenant quelque distance avec l’auteur, tout en restant dans le cadre de son analyse, dont la fécondité est de notre point de vue indéniable, même si elle est culturellement très marquée, nous retiendrons quatre conséquences ou recommandations. En cette période préélectorale agitée de préjugés tous plus pervers les uns que les autres, leur portée nous paraît cruciale.

C’est, tout d’abord, conjointement au développement de l’apprentissage de la langue arabe, préconisé par Haddad rejoint par Blanquer, ministre de l’Education Nationale, l’intérêt qu’il y aurait d’introduire dans le cursus scolaire un enseignement, non pas doctrinal mais reposant sur l’histoire, l’anthropologie et la philologie, des grands mythes fondateurs de nos cultures indo-européennes et sémites, lesquelles se sont croisées maintes fois au cours de l’histoire humaine pour le pire mais aussi pour le meilleur, même si la chose est plus que jamais tabou en ces temps de grand chambardement, que les affres de la pandémie ont encore accentué.

La deuxième conséquence porte sur la conception des droits sur lesquels faire reposer la nationalité : droit du sang ou droit du sol ? C’est à juste titre que Gérard Haddad a attiré l’attention sur la verticalité du complexe d’Œdipe, intergénérationnel, opposé à l’horizontalité du complexe de Caïn qui se déploie dans l’espace. Faut-il pour autant opposer droit du sang et droit du sol alors que le premier garantit la transmission des valeurs entre générations et le second leur enracinement dans le territoire – non réductible à la « terre des ancêtres » –, condition de leur partage et de leur pérennité par-delà les aléas de l’évolution et de l’histoire ?

La troisième conséquence découle de la structuration en rhizome du lien social qui tend à supplanter celle en arbre des liens du sang. Sa portée est encore incommensurable comme le révèle les débats actuels, contaminés hélas ! par des partis pris idéologiques non dépourvus de perfidie. Pourtant il y va du destin de notre commune humanité, dont l’espace vital se contracte à mesure des gains de la mondialisation et de l’effacement des frontières, posant, avec une acuité qui, pour l’heure, semble dépasser tout un chacun, la question de l’identité en relation avec le territoire. Et ce au prix d’une remise en cause, un peu trop précipitée, de l’universalisme.

D’où la quatrième conséquence, qui touche au séparatisme. Paradoxe au temps de la mondialisation ? Non pas, plutôt sa contrepartie, mais contrepartie qui confine à la catastrophe, car si les frontières ménagent des passages, les séparations qui isolent les générations, les communautés linguistiques et religieuses, les catégories sociales que redouble la ségrégation spatiale, sont étanches. Aurait-on pris un bien, l’effacement des frontières, pour un mal ?  En conséquence de quoi, la liberté des échanges au niveau régional ou mondial serait un miroir aux alouettes ! Sachant qu’on ne reviendra plus sur la mondialisation, irréversible quoiqu’on en pense, la lutte contre les séparatismes s’impose, au premier chef contre ceux qui affectent les territoires de relégation que sont les banlieues défavorisées et les zones rurales en déshérence, refuge indifférencié des déshérités, des laissés-pour-compte, des marginaux et des fanatisés de tous bords, rejetés par la société parce que considérés comme inassimilables au regard de ses standards. Séparatisme territorial qui cristallise les disparités en inégalités insoutenables, à l’origine des frustrations les plus mortifères.   

Ces conséquences, le confinement, pourtant propice à un retour réflexif sur soi, n’aura pas suffi à nous faire prendre conscience de leur portée, non moins cruciale que celle du réchauffement climatique et de l’amoindrissement de la biodiversité. Pourquoi faudrait-il redouter la diversité humaine alors même que nous déplorons les pertes de la biodiversité ? La violence lui serait-elle inhérente, comme elle l’est dans la nature, cette nature idéalisée à outrance par l’écologie profonde ? Mais nous sommes humains envers et contre tout. Et si, comme le conclut Haddad, « la source de la violence réside dans le complexe de Caïn », sa résolution n’en demeure pas moins dans la fraternité. Sachant que c’est de l’ambivalence de ces liens de fraternité, entre rivalité et amour, que l’espèce humaine tire sa liberté, ambivalence qu’elle partage avec les seuls membres de son espèce, les autres ne connaissant que la rivalité de l’état sauvage – universalité proprement humaine. C’est dire que, troisième terme de notre devise, la fraternité n’a rien de spécifique à notre République, qu’elle s’est de tous temps affranchie des frontières des aires linguistiques, aplanissant les obstacles par-delà les mers et les déserts, donnant aux hommes la force de gravir des cimes et d’enjamber des abîmes pour se rejoindre, comme en témoignent les traces laissées par sapiens au cours de ses migrations et les mythes fondateurs de nos cultures, dont la diversité fait la richesse. Ligne de fuite qui donne le vertige : conséquence de la dispersion des langues, la diversité des cultures n’en reflète pas moins la variété mouvante des paysages traversés par les lignées d’êtres humains qui se sont succédé depuis l’origine des temps historiques. Non seulement sans que l’on en connaisse l’aboutissement, mais sans que l’on puisse même en percevoir la direction. Myopie que la pandémie a portée à son apex.                                 

ENTRE GEOMETRIE ET ARCHITECTURE… ET AU-DELA

A propos du dernier livre de Philippe Boudon

« La géométrie, entre autres, est morte en tant que branche autonome, elle n’est plus que l’étude de structures algébrico-topologiques particulièrement intéressantes. » – « Nos modes de connaissance sont bien mathématiques. A eux sont indissolublement liés nos pouvoirs. » André Lichnerowicz – Remarques sur les mathématiques et la réalité in Logique et connaissance scientifique sous la direction de Jean Piaget (Encyclopédie de La Pléiade, 1967).

Le dernier livre de Philippe Boudon[1] tient de la gageure. Introduisant son livre par la célèbre citation de Pascal distinguant l’esprit de géométrie de celui de finesse, il se garde bien de les opposer : « Il semble que l’architecte doive louvoyer en permanence entre finesse et géométrie, comme entre art et science, voire entre sciences exactes et sciences humaines. » On sera, à cet égard, reconnaissant à l’auteur de n’avoir pas été jusqu’à faire une présentation « more geometrico » de ce qui relève de l’architecturologie ; de nous avoir épargné la fermeture sur l’axiomatique pour nous révéler comme entre les lignes ou par-delà les concepts un au-delà que la rigueur scientifique nous dissimule ; prenant le risque de nous égarer, au grand dam du géomètre et de ses épigones des sciences dites exactes, mais le risque en vaut la peine.

Lire la suite « ENTRE GEOMETRIE ET ARCHITECTURE… ET AU-DELA »

BANLIEUES – Pointe avancée de la clinique contemporaine (2011)

Un livre de Louis Sciara, psychanalyste lacanien

La vague des attentats terroristes de 2015 et des années suivantes a fait surgir sur la scène médiatique et dans la presse spécialisée un double questionnement : d’une part, quel rapport dans le passage à l’acte entre le psychisme des individus qui s’y livrent et les idéologies empruntées à d’autres cultures, qui les motivent ? D’autre part, quelle influence peuvent bien avoir le milieu (géographique, culturel) et, d’une manière générale, les conditions économiques et sociales sur le développement de la personnalité, le comportement et, spécifiquement, les conduites déviantes ?

Lire la suite « BANLIEUES – Pointe avancée de la clinique contemporaine (2011) »

AUX SOURCES DE LA PHOBIE DES VILLES ?

Sans feu ni lieu – Signification biblique de la grande ville. Un livre de Jacques Ellul (1975)

La pandémie a réactivé des réflexes « urbanophobes » et le confinement amené à nous interroger sur les rapports de la ville de pierre, de béton et de bitume à la société qui habite dans ses « murs ». En même temps que la pandémie nous révélait la fragilité du rassemblement des hommes dans la cité, le confinement démontrait par l’absurde la solidarité qui les liait à elle.

Confrontés à ces antinomies, rien de tel que de se replonger dans les mythes qui sont à la source de notre histoire. Croyants ou pas, peu importe, ils sont signifiants. Et au-delà des différences d’interprétations (entre croyants entre eux et entre croyants et athées), c’est un même fond mythique qui permet, non pas d’expliquer mais de comprendre les ressorts d’une urbanité dans toute son ambivalence : caractère de ce qui est urbain à la fois en bien (civilité) et en mal (promiscuité, pollution…).

Lire la suite « AUX SOURCES DE LA PHOBIE DES VILLES ? »

A propos de SOCIOLOGIE DE L’ESPACE de Martina Löw

La ville n° 2 (1910) – Robert Delaunay
Coldc reaction / Wikipedia

L’espace au cœur du phénomène urbain

Dans L’espace critique Paul Virilio l’avait dit : « Ubiquité, instantanéité, le peuplement du temps supplante le peuplement de l’espace. » Autrement dit, aujourd’hui, le temps aurait pris sa revanche sur l’espace, dont on affirmait, jadis, qu’il était la marque de la puissance alors que le temps était celle de l’impuissance (Jules Lagneau : Cours sur la perception in Célèbres leçons). Les nouvelles techniques de l’information et de la communication (NTIC) en décuplant les vitesses de transmission et raccourcissant les distances aurait réduit l’espace à la portion congrue. C’est au temps désormais de contrôler l’espace par le moyen des communications électroniques et des transports rapides, qui mettent l’espace à la portée de tout un chacun en un « rien » de temps. On n’aménagerait plus tant l’espace que le temps, objet de toutes nos préoccupations comme en témoignent les dispositions prises par des villes toujours plus nombreuses pour prendre en compte les temporalités qui rythment le quotidien des citadins.  La conséquence en fut un éclatement de l’espace conduisant à un phénomène de « désurbanisation » générale, comme si privés de nos repères dans l’espace on se raccrochait au temps pour en trouver. Pourtant, la planification du temps, réduite au court terme, n’a rien gagné à l’abandon de toutes velléités de planification spatiale depuis les années 80.

Dans ses Principles of Economics publiés en 1936, Alfred Marshall prétendait déjà que « l’influence du temps est bien plus fondamentale que celle de l’espace ». Ce qui n’a pas empêché des auteurs de langue allemande, héritiers du modèle d’équilibre spatial de von Thünen appliqué au XIXe siècle à l’agriculture, de prendre en compte l’espace dans leur réflexion économique durant l’entre-deux guerres : August Lösch et Alfred Weber. Intégré dans la théorie économique l’espace n’apparaissait plus neutre et pouvait influer sur les équilibres économiques. Par ailleurs, en 1933 Walter Christaller, géographe, élaborait sa théorie générale des « lieux centraux ».

Lire la suite « A propos de SOCIOLOGIE DE L’ESPACE de Martina Löw »

L’INTROUVABLE « NATURE » DE LA VILLE

Cathédrale gothique dans une cité médiévale (XIXe s.)
Pieter Cornelis Dommerson
AndreasPraefcke / Wikimedia Commons

La « nature » de la ville – Esquisse d’une philosophie du phénomène urbain

Un livre bienvenu de Stéphane Gruet (Editions Poïesis : 2017)

Pourquoi a-t-on éprouvé le besoin d’adjoindre, dans les années 80, une  politique de la ville  à une politique urbaine (urban planning) ? Pourquoi cette politique n’a cessé de s’interroger sur l’articulation du « social » à l’ « urbain », qui a fait l’objet d’un rapport circonstancié de Thomas Kirszbaum au Comité d’Evaluation et de Suivi de l’ANRU en 2010[1] ? Au point de faire alterner « les » politiques, mettant l’accent tantôt sur le traitement social des quartiers dits « sensibles », tantôt sur la rénovation du bâti et des infrastructures, et ce au prix de démolitions traumatisantes pour les habitants.

Lire la suite « L’INTROUVABLE « NATURE » DE LA VILLE »

DE LA FRANCE DES METROPOLES A LA METROPOLE FRANCE

Traversée du nord des Landes par l’A63 – Exemple emblématique de conflit entre la technique au service de l’aménagement du territoire et le souci de l’écologie.
Photo Larrousiney / Wikipedia

A propos de La France des territoires, défis et promesses de Pierre Veltz

Alors que le président Macron a ciblé le Rassemblement National (RN) en tant que principal adversaire politique en vue des prochaines élections municipales et que ce dernier par la voie de sa présidente a fait passé la résorption de la fracture territoriale avant la dénonciation de l’immigration ; alors qu’aux assises de l’Association des petites villes de France (APVF) au Pont du Gard le 19 septembre le Premier ministre déclarait que « l’acte II de ce quinquennat est celui des territoires, de tous les territoires et de toutes les communes », sous-entendu grandes et petites, et que  Marine Le Pen lançait le 15 septembre à Fréjus pour sa rentrée politique le mot d’ordre de « démétropolisation » ; alors que la reconquête des territoires ruraux est l’objectif de La République en marche ! (LRM) et que celui du RN est de séduire les habitants des grandes villes, il est plus que jamais opportun de reprendre le fil des réflexions de Pierre Veltz à travers son dernier ouvrage paru en début d’année aux Editions de l’aube afin d’y voir plus clair et fourbir ses armes en vue des futures échéances électorales.

Lire la suite « DE LA FRANCE DES METROPOLES A LA METROPOLE FRANCE »

POST-BLOG 3 : La ville en marge de la Littérature majuscule – Les Cités obscurs, Babar

Chères lectrices, chers lecteurs

Jamais il ne faut rompre brutalement avec les vacances, avec l’air de la campagne, de la mer, de la montagne pour nous replonger dans l’atmosphère des villes. Aussi, je vous propose cette petite balade dans la littérature enfantine, ainsi que dans celle de la BD, qui se situe dans un entre-deux indéfinissable pour nous enchanter ou nous effrayer, c’est selon. En un mot, à l’approche de l’automne, pour nous dépayser

François Schuiten et Benoît Peeters au Festival de la BD de Kobenhavn en 2006 (Danemark)
François Schuiten et Benoît Peeters au Festival de la BD de Kobenhavn en 2006 (Danemark)
Photo Fredik Strömberg / Wikimedia Commons
Le roi Babar et la reine Céleste
                                                                                                                                                                                                           Photo Vanessa / Flick

Il n’y a pas de littérature mineure. La ville n’est pas qu’un thème de la littérature classique, moderne ou savante. Elle figure en bonne place dans la BD et dans les livres pour enfants. En témoignent, entre autres, « Babar » et les « Cités obscures ».

Lire la suite « POST-BLOG 3 : La ville en marge de la Littérature majuscule – Les Cités obscurs, Babar »

POST-BLOG 2 : La ville et ses déchets

Chères lectrices, chers lecteurs

J’avais annoncé la clôture de ce blog consacré à la littérature de la ville. Quelques-uns d’entre vous m’ayant demandé d’en prolonger la publication, qu’on ne peut normalement plus visualiser après avoir laissé deux mois sans publier, j’ai repris, quitte à les refondre ou les actualiser, quelques comptes rendus d’ouvrages ou chroniques parus durant ces trois dernières années.  

Bonne lecture.

landfill-879437_640Photo PIXABAY

POST-BLOG 2

Dans l’«Histoire de la merde » que nous conte Dominique Laporte, la ville a toute sa part : si la campagne nourrit la ville, celle-ci en contrepartie produit du déchet, à charge pour le citadin de le recycler… sur le modèle de la nature.

Lire la suite « POST-BLOG 2 : La ville et ses déchets »

EN GUISE D’EPILOGUE : L’urbanité, essence de la ville – La ville, métaphore du cosmos

EPILOGUE DELIBEREMENT DEBRIDE

Ile des Pins (Nouvelle Calédonie)
Ile des Pins (Nouvelle Calédonie)
Statue du Sacré Cœur, don de l’héritage culturel caldoche, entourée de totems kanak. On remarquera que le totem du premier plan tire la langue. Ce que l’on pourrait prendre pour une insolence si la langue n’était pour les Kanak le symbole de la parole dans une culture de tradition orale. Illustration des malentendus que l’hybridation des cultures peut provoquer et que des interprètes malintentionnés peuvent exploiter.

_______________

Il n’y a pas plus à opposer la ville à la campagne que la culture à la nature. Mais si ville et campagne participent aujourd’hui de la même culture, la nature ne doit pas en payer le prix. En outre, à trop s’étaler, se diluer, la ville risque de perdre en urbanité ce qu’elle gagne en urbanisation, et, à trop s’urbaniser, se couper de ses racines identitaires et de sa relation ancestrale au cosmos.

Lire la suite « EN GUISE D’EPILOGUE : L’urbanité, essence de la ville – La ville, métaphore du cosmos »