« A L’OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS » SOUS UN SOLEIL DE PLOMB

Portrait de Proust par Jacques-Emile Blanche (1892) Source Pimbrils / Wikipedia

Centenaire d’un « Goncourt »

En bonne compagnie, Antoine Compagnon[1], avec son érudition, nous avait déjà invités à passer un été avec Proust, tout en laissant suggérer qu’il n’était pas besoin d’être érudit pour se plonger dans la Recherche.

Pour qui est retenu chez lui entre quatre murs pendant les vacances, faute d’argent ou tenu reclus par la maladie, privé de ce fait d’un séjour à la campagne, à la mer ou à la montagne,  rien de tel pour compenser que de se laisser bercer, d’une page à l’autre, sans transitions, par la phrase de Proust : comme porté par une vague qui nous soulèverait avant de nous laisser retomber, pour ensuite nous faire remonter toujours plus haut, vers quelque Empyrée,  et redescendre plus profondément dans des abymes encore inexplorés. Sachant que c’est, à chaque remontée, pour dévoiler l’horizon toujours mouvant d’une côte au loin à peine esquissée, précédée de quelques récifs annonciateurs de paysages dont les brumes nous brouillent les insaisissables nuances, et, quand la vague, non contente de nous élever par la grâce de son mouvement au dessus de la ligne d’horizon, nous entraine vers le fond, pour nous faire pénétrer dans les arcanes d’une âme qui, bien que reflet de celle de tout un chacun, nous resterait autrement insondable.

Ainsi, délaissant le calme plat ou trop peu vallonné de la campagne, vous vous laisserez porter paresseusement par la vague. A moins que, par tempérament, la phrase de Proust, n’évoque plutôt pour vous l’orogenèse, figuration d’une mer pétrifiée, dont la conquête, par l’effort qu’elle suppose, permet la découverte lente et progressive de paysages d’autant plus nettement découpés sur le fond du ciel qu’ils sont changeants à l’instar des sentiments et des émotions du narrateur de la Recherche.

A votre gré, laissez-vous emporter par le phrasé ondoyant ou partez à l’assaut des aspérités qu’un style chantourné aura laissé derrière lui, sans quitter votre chambre, rien qu’en tournant les pages de la Recherche, avec constance mais à votre rythme, momentanément indifférent à la surface des choses et des êtres alentours afin de mieux saisir la prodigalité et sonder les abysses d’un monde, qui, pour être socialement marqué et restitué par une sensibilité exacerbée, n’en constitue pas moins notre monde commun dans lequel, par-delà leur rivalité, les coteries laissent transparaitre l’universalité et la permanence des sentiments auxquels s’attachent les plaisirs et les peines que nous sommes impuissants à partager au quotidien faute d’être en capacité de les exprimer, contrairement au narrateur qui, dans un condensé on ne peut plus explicite, écrit : « Le temps dont nous disposons chaque jour est élastique ; les passions que nous ressentons le dilatent, celles que nous inspirons le rétrécissent, et l’habitude le remplit. »

Tout est dit d’un monde de chair enveloppé, que nous retrouvons, après avoir reposé le livre, plus riche et, quoi qu’on en ait dit, plus profond, avec ses petites misères, qu’il nous était apparu avant. Et, en effet « c’est d’ordinaire avec notre être réduit au minimum que nous vivons ; la plupart de nos facultés restent endormies, parce qu’elles se reposent sur l’habitude qui sait ce qu’il y a à faire et n’a pas besoin d’elles ».

Raison de plus de ne pas se résigner à l’apparente monotonie des jours pour se convaincre que le dépaysement est moins affaire de mobilité que de disponibilité d’esprit, à laquelle nous invite Proust, tout en prenant bien soin de nous avertir que « la lecture est au seuil de la vie spirituelle ; elle peut nous y introduire : elle ne la constitue pas »[2].


[1] Un été avec Proust de Laura El Makki, Antoine Compagnon, Raphaël Enthoven, Michel Erman, Adrien Goetz, Nicolas Grimaldi, Julia Kristeva, Jérôme Prieur, Jean-Yves Tadié. Editions des Equateurs (2014).

[2] Sur la lecture (préface à Sésame et les lys de John Ruskin). Les deux autres citations sont tirées d’A l’ombre… ; la première d’Autour de Mme Swann et la seconde de Noms de pays : le pays. Mais, sauf à considérer que la spiritualité est dissociable de la vie, Marcel Proust n’est pas à une contradiction près, dans Le temps retrouvé il écrit: « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature […]. »

XXIV – TROIS SITES EMBLEMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : les évolutions parallèle du droit et de la littérature de l’urbanisme

Chères lectrices, chers lecteurs

Dans notre chronique introductive du 21 janvier dernier nous nous en prenions à cet « entre-soi » – parmi d’autres – qu’aiment à cultiver les intellectuels. Ce qui pose le problème de leur rôle dans la société contemporaine ; intellectuels alternativement qualifiés, de Gramsci à Foucault en passant par Sartre : d’organiques, de collectifs, d’engagés, de spécifiques…, toutes qualifications qui se recoupent peu ou prou.

A en croire les éditorialistes, toutes tendances confondues, après une éclipse relative les intellectuels seraient de retour sur la scène politique à la faveur du big-bang qu’a constitué la victoire de Macron à la présidentielle. Et ce n’est évidemment pas par hasard si ce retour, en force ou pas, intervient sur fond idéologique d’effacement du clivage gauche-droite. Comme si le vide politique ainsi créé était investi par ce « parti intellectuel », jadis raillé par Péguy. Au clivage politique se substituerait désormais un clivage par l’intelligence. Pour combien de temps et au profit de qui ? c’est toute la question. 

Le propos est bien évidemment outrancier, les intellectuels n’ayant pas plus le monopole de l’intelligence et de la critique, que les politiques celui de l’action, les experts celui de la clairvoyance et les usagers celui de la contestation, mais il n’en reflète pas moins une opinion diffuse dont les médias se font l’écho, inquiètes à la perspective de voir ces intellectuels détrôner le quatrième pouvoir qui, en réaction, cherche à les récupérer à son profit. On aurait presque l’impression d’un jeu de pouvoirs communicants dans les deux sens du terme : le pouvoir politique se renforçant au détriment du pouvoir des médias, à l’encontre desquels on entretiendrait le soupçon dont profiteraient les intellectuels, trop heureux de l’occasion qui leur est ainsi donné de monter sur le devant de la scène. Sauf que leur marge de manoeuvre entre engagement politique et critique sociale est étroite, pour ne pas dire périlleuse.

Dans une tribune du Monde des 4 et 5 février dernier, Agathe Cagé, présidente de l’agence de conseil Compas Label déplore que depuis des lustres tant de propositions d’intellectuels soient restées lettres mortes. La politique de la ville a 40 ans si on prend comme point de départ le lancement des opérations Habitat et Vie Sociale (HVS) ; 35 ans depuis la création de la  Commission nationale pour le développement social des quartiers ; 30 ans si on compte à partir des créations concomitantes du Conseil national des villes (CNV) ainsi que du Comité et de la Délégation interministériels à la ville et au développement social urbain (CIV et DIV) ; 27 ans à compter de la première nomination d’un ministre (d’Etat) chargé en propre de la politique de la ville. D’aucuns, à défaut de pouvoir plaider en sa faveur sous l’angle de l’efficacité, l’ont justifiée a minima en laissant entendre – tout en passant pudiquement sur les émeutes de 2005 – que sans elle le pire serait advenu. Ce n’est pourtant pas faute de mises en garde et de conseils prodigués par les chercheurs et universitaires qui se sont penché au chevet de la ville malade de ses banlieues et de ces dernières laissées pour compte par leurs villes-centres. Les remèdes suggérés par maints experts, confortés par les praticiens jamais avares de contre-propositions, se seraient-ils montrés défaillants, n’auraient-ils pas été administrés à bon escient ou n’auraient-ils plus simplement pas du tout été appliqués ? Trente ou quarante ans de politique de la ville qui a vu s’accumuler les rapports, se complexifier le millefeuille des zonages, s’empiler les strates du rapetassage d’un patrimoine malmené. Le temps de la politique de la ville perdure alors qu’une politique urbaine intégrée peine à prendre le relais.

« La grande mobilisation nationale en faveur des habitants des quartiers » lancée par le ministère de la cohésion des territoires et mise en oeuvre par le si bien nommé Commissariat Général à l’Egalité des Territoires permettra-t-elle auxdits intellectuels de se faire enfin entendre dans le concert des voix critiques, dont celle des praticiens et usagers de la ville ? 

C’est, bien éloignés du monde des intellectuels et en retrait de cette mobilisation, que nous estimons très modestement apporter notre contribution en restituant au travers de ce rapport d’enquête sur les 4000 de La Courneuve, Lyon-La Duchère et les quartiers Nord de Marseille la parole des acteurs et des habitants impliqués dans le renouvellement urbain.

Nous abordons donc aujourd’hui le premier volet de notre conclusion placée « sous le signe du lien » consacré à un regard rétrospectif sur le chemin parcouru depuis la mise en oeuvre de la loi d’orientation foncière de 1967 mis en parallèle avec l’évolution de la littérature sur la ville. Car si chercheurs et essayistes partagent quelque peu le sentiment de parler dans le vide, ce n’est pas, comme on l’avance souvent, parce que leurs analyses et le fond de leur pensée ne serait pas en phase avec l’air du temps, mais bien plutôt faute d’être entendus, sinon écoutés. Et avec le recul, le décalage n’en apparait que plus instructif entre ce que dictent les évènements et les réponses apportées par la législation et la règlementation d’une part, la pensée critique d’autre part.

Bonne lecture.

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   A.   Conclusion et ouverture « sous le signe du lien » [*]

X
Littérature de l’urbanisme
Du « tribu foncier urbain » à la « ville des flux »

Il n’y a pas d’idée, si ancienne et absurde soit-elle, qui ne soit capable de faire progresser notre connaissance. […] Les interventions politiques ne sont pas non plus à rejeter. On peut en avoir besoin pour vaincre le chauvinisme de la science qui résiste à tout changement du statut quo.
Paul Feyerabend[1]

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EN GUISE D’EPILOGUE : L’urbanité, essence de la ville – La ville, métaphore du cosmos

EN GUISE D’EPILOGUE DEBRIDE

Ile des Pins (Nouvelle Calédonie)
Ile des Pins (Nouvelle Calédonie)

Statue du Sacré Cœur, don de l’héritage culturel caldoche, entourée de totems kanak. On remarquera que le totem du premier plan tire la langue. Ce que l’on pourrait prendre pour une insolence si la langue n’était pour les Kanak le symbole de la parole dans une culture de tradition orale. Illustration des malentendus que l’hybridation des cultures peut provoquer et que des interprètes malintentionnés peuvent exploiter.

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Il n’y a pas plus à opposer la ville à la campagne que la culture à la nature. Mais si ville et campagne participent aujourd’hui de la même culture, la nature ne doit pas en payer le prix. En outre, à trop s’étaler, se diluer, la ville risque de perdre en urbanité ce qu’elle gagne en urbanisation, et, à trop s’urbaniser, se couper de ses racines identitaires et de sa relation ancestrale au cosmos.

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XVI – UNE LITTERATURE DE L’ESPACE ET DE LA VILLE – 4) «La forme d’une ville» de Julien Gracq

320px-Place-royale_nantesNantes : Place Royale – Photo Pirmil / Wikimedia Commons (Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported2.5 Generic2.0 Generic and 1.0 Generic license)
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XVI – UNE LITTERATURE DE L’ESPACE ET DE LA VILLE — « Le paysan de Paris » de Louis Aragon

2) Un quadriptique de villes-capitales : New-York – Dublin –  Berlin – Paris (suite)

imagesPassage de l’Opéra – Photo Hendrike / Wikimedia Commons

162px-Paris_Parc_Butte_Chaumont_01Parc des Buttes Chaumont : Le belvédère. Photo Patrick Giraud / Wikimedia Commons http://creativecommons.org/licenses/by-sa/1.0/deed.en

                                                   Le paysan de Paris de Louis Aragon

Nous faire découvrir Paris avec les yeux d’un paysan, tel est le propos de ce double récit de Louis Aragon. Après le symbolisme d’Ulysse, le réalisme de Berlin Alexanderplatz et de Manhattan transfer, plongée dans le surréalisme du Paysan de Paris. Aragon nous prévient dès sa préface : c’est à une mythologie moderne qu’il nous introduit à travers le passage de l’Opéra et le parc des Buttes-Chaumont. Mythologie où imagination et réalité, raison et sensualité, erreur et vérité, ombre et lumière se confrontent dans une évidence qui défie Descartes : « A toute erreur des sens correspondent d’étranges fleurs de la raison. » C’est ce qu’une simple promenade dans la ville, toute en faux-semblants, nous prouve, une fois débarrassés de nos préjugés ; ce qu’illustre Le paysan de Paris, magnétisé par deux pôles de la capitale : le passage de l’Opéra et sa société interlope, d’une part, le parc des Buttes-Chaumont, simulacre de nature sauvage, d’autre part. Lieux tous deux de la nostalgie : d’un passé historique voué à la démolition et à l’oubli pour le premier, d’un paradis perdu pour le second. Lieux décrits avec minutie, un rare souci d’exactitude et de sens de l’orientation qui rappelle Instantanés d’Alain Robbe-Grillet. Réalisme descriptif qui sitôt rendu se mue en onirisme. Sans doute n’y avait-il pas de meilleur moyen de démontrer que le surréel s’enracinait bien dans le réel.

Le passage de l’Opéra, « grand cercueil de verre », qui reliait le boulevard des Italiens à l’Opéra Le Pelletier, se déployait dans deux galeries, dites du Baromètre et du Thermomètre, sur trois niveaux. Les premier et second étages sont occupés par un meublé, respectivement une maison de passe et un hôtel dont les chambres sont louées à la semaine ou au mois. Quand au rez-de-chaussée, les boutiques s’y égrènent comme les perles d’un poème dont seul un surréaliste pouvait révéler les sortilèges : bistrots équivoques, dont le Certa où se tenaient les assises de Dada, deux restaurants, dont un italien, coiffeurs pour messieurs et dames, un cireur de chaussure, un marchand de timbres-postes, un libraire, un armurier, un imprimeur de cartes à la minute, un tailleur dit mondain, des bains publics, un orthopédiste-bandagiste, un fournisseur en champagne, une modiste, une maquerelle travestie en marchande de mouchoirs, un salon de massage qui n’a rien à envier au bordel de Bella Cohen dans Ulysse, un théâtre pour finir, le Théâtre Moderne, si bien nommé, récapitulation de ce monde où les lieux typés renvoient aux types humains les plus variés, dans lesquels le poète peut projeter tous ses fantasmes, comme n’importe quel promeneur dans une ville dont il serait aussi familier qu’étranger.

Entre les deux-guerres toujours, un autre écrivain, en philosophe cette fois, évoquera les passages parisiens : Walter Benjamin.

Avec le parc des Buttes-Chaumont qui, « vu de haut a la forme d’un bonnet de nuit », on reste sur la rive droite mais on passe d’Ouest en Est et d’un extrême à l’autre du paysage urbain, à savoir d’un paysage plus qu’urbain, puisque intégré au bâti, à la reconstitution d’un paysage naturel sur d’anciennes carrières : « …le peuple des passants et des promeneurs dans ces grandes villes qui n’en finissent pas où il bouge, et meurt, n’a pas le choix de sa nostalgie. » Une promenade nocturne en compagnie d’André Breton et Marcel Noll, surréalistes comme lui, est ainsi, pour Louis Aragon, l’occasion de s’interroger sur l’attraction du jardin et le sentiment de la nature. « Jardins, par votre courbe, par votre abandon, par la chute de votre gorge, par la mollesse de vos boucles, vous êtes les femmes de l’esprit, souvent stupides et mauvaises, mais tout ivresse, tout illusion. » Le jardin, « paradis légendaire » où « se meuvent les rêves sauvages des citadins ». Quant au sentiment de la nature, ce « n’est qu’un autre nom du sens mythique. » Avec lui et le jardin, c’est comme si une limite était franchie : entre conscience et inconscience, réalité et mythe, milieu urbain et nature ajouterons-nous : « la nature est mon inconscience. »  D’où toutes les variations sur le divin statufié, les lieux sacrés (rapport au Belvédère avec son petit temple), l’idée de l’homme, qui apparaît plus grande que nature (défi de la métaphysique à la psychologie), le vertige du vide associé à la mort (rapport au Pont des suicidés),  la religion de l’amour, si vulnérable (rapport au Pont suspendu, qui tremble au moindre mouvement, menace de s’effondrer). « Pas un lieu désormais qui ne me soit une place de culte, un autel. » Au « milieu des mouvements des villes », le poète nous enjoint de reconnaître « dans l’anonyme qui là-bas s’arrête un fakir de l’amour, un homme qui n’est pas vous, dénoué dans le vulgaire de son âme, un homme que l’idée enfin pétrit et recréa. » Invitation à renier les conquêtes de l’esprit au profit des sens.

Et en conclusion, le songe du paysan en forme d’aphorismes athéistes : dialectique de l’ordre et du désordre – ordre de la nature, désordre des villes ? – débouchant sur une métaphysique sans dieu.      

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Dans ces quatre œuvres, la technique du collage, le recours à une transcription simultanée des événements, l’enchainement des monologues intérieurs, qui se substituent aux dialogues, les associations d’idées ou de mots, laissent entrevoir en arrière-plan une vision kaléidoscopique de la ville saisie sur le vif en phase avec les états d’âme des personnages. Comme si hommes et pierres s’amalgamaient en un tout à peine différencié, symbiose ultime d’une modernité qui les entraine dans un même courant, de conscience, de béton et d’asphalte, irrésistible. L’art de la narration avec son fil conducteur, est abandonné au profit d’un déroulement erratique de faits et d’actions qui pour sembler anodins n’en font pas moins signe, à l’instar des déambulations du citadin dans nos modernes cités, sollicité par les vitrines qui se succèdent sans transitions lui renvoyant son image déformée mêlée aux mannequins de mode et articles du commerce exposés à sa convoitise. Tout lui fait signe, arbitrairement et sans hiérarchisation ; mais plus rien ne le retenant il est condamné, soit à un va-et-vient obligé, routinier, entre son foyer et les lieux de travail ou de consommation, soit à l’errance. La ville, quand elle n’est pas identifiée à une Babylone qui dévore les siens, n’est plus qu’un labyrinthe où l’homme a perdu les repères charnels qui l’ancrait à la terre ; ne subsistent que des repères utilitaires, panneaux de signalisation qui n’évoquent plus rien. Ville de migrants, contraints, quand ils ne sont pas assignés à résidence dans une lointaine banlieue, à la mobilité. Les quatre écrivains cités furent, dans l’entre-deux guerres, des précurseurs qui annonçaient, malgré les menaces qui pesaient sur l’avenir ou à cause d’elles, le nouveau roman de l’après-guerre[1]. Nouveau roman, ville nouvelle, vie nouvelle ? La crise économique et la guerre n’ont pas interrompu des évolutions sociale et culturelle devenues irréversibles, confortées par les « trente glorieuses ». Evolutions toutefois bientôt surpassées par un postmodernisme[2], pas moins désenchanté mais différemment, qui, non content de jouer avec le texte et ses signes, manipule les citations extraites de leur contexte (cf. l’architecture postmoderne toute empreinte de nostalgie), avant que, de nos jours, l’hypertexte ne vienne à son tour tout brouiller[3].

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Jetant, après avoir abordé la littérature, un pont en retour vers les sciences sociales, comment ne pas être frappé par les homologies, qui au-delà de la conjoncture, relèvent sans aucun doute d’un fond culturel commun. Le structuralisme[4] s’est développé après la dernière guerre sous l’impulsion de Lévi-Strauss, dont, la thèse : Les structures élémentaires de la parenté, a paru en 1949, puis d’Althusser, dont Lire le Capital date de 1968. Il a inspiré Manuel Castells qui a écrit La question urbaine en 1972. Dès 1956, cependant, Nathalie Sarraute publiait L’ère du soupçon. Or, qu’est-ce que l’ère du soupçon, sinon cette défiance pour le sujet sur lequel, jusqu’à l’aube du XXe siècle, étaient centrées, et la peinture, et la littérature, et les sciences sociales encore balbutiantes : sujet dûment typifié et intrigue, enrobés dans la narration, dont les repères spatiaux et chronologiques étaient incontournables. L’impressionnisme en peinture avait tracé la voie en contribuant à estomper les contours du sujet pictural. Le Nouveau Roman accomplira en littérature une révolution en ne considérant plus le sujet que comme support d’une réalité psychologique et sociale qui dépasse la personnalité des protagonistes de l’action : « …l’élément psychologique, comme l’élément pictural, se libère insensiblement de l’objet avec lequel il faisait corps. Il tend à se suffire à lui-même et à se passer le plus possible de support. »[5] Déjà chez Simmel, l’anonymat dans la grande ville menaçait d’emporter les relations interpersonnelles, et la révolution théorique sera en sociologie accomplie avec le structuralisme, comme en histoire avec l’Ecole des Annales. L’acteur[6], pour le structuralisme, n’est plus que le support de relations sociales qui ont leur fondement dans l’infrastructure économique des sociétés, quand ce n’est pas, au niveau culturel, dans une combinatoire de signes, telle la langue, qui échappe à la conscience des individus. Critique du structuralisme, Lefebvre renversera ainsi la problématique structuralo-marxiste, en replaçant la société urbaine, fondée sur la différence et l’échange, sur ses bases culturelles. Remettre en cause le déterminisme par la base économique, c’était rendre à la société des hommes l’initiative et lui conférer un pouvoir créateur qui lui était dénié par une certaine vulgate marxiste. Mais, en assimilant la société globale de l’époque contemporaine à la société urbaine par généralisation de la culture et du mode de vie urbain, il en légitimait par ce fait même les valeurs.

Consacrée par Michel Foucault prédisant dans Les Mots et les Choses (1966) la « mort de l’homme », la révolution théorique, pour être achevée, n’était pas irréversible comme Alain Touraine put en faire le constat avec Le retour de l’acteur en 1984, ou comme les historiens, qui, tel Georges Duby avec Le dimanche de Bouvines dès 1973, renouèrent avec l’événement et la narration. Mais, dans une conjoncture quelque peu chamboulée, après le choc pétrolier des années 70, par l’effondrement des Etats socialistes puis le terrorisme des fondamentalismes religieux, dans un contexte profondément marqué par l’Internet et le développement de la société en réseaux, parle-t-on toujours du même sujet ? A l’évidence non. La littérature d’aujourd’hui et de demain pourra-t-elle aider à mieux cerner les enjeux de cette dialectique du sujet et de l’action, du texte et du contexte ? Finkielkraut a titré le recueil de ses entretiens radiophonique : Que peut la littérature ? Que peut-elle, en effet, pour une meilleure appréhension – réaliste ou subjective, voire utopique – de la ville ? De quel renfort ou secours peut-elle être pour les sciences sociales ? « …on n’en a jamais fini avec la littérature, écrit Finkielkraut dans la préface, ceux qui croient lui signifier son congés abandonnent le plus souvent l’univers de la complexité, de l’ambiguïté, de l’incertitude pour l’éblouissante clarté des archétypes et les sentiments binaires du mélodrame. » Avis aux chercheurs en sciences sociales : « Il n’y a pas d’accès au réel direct, pur, nu, dépouillé de toute mise en forme préalable. Il n’y a pas d’expérience sans référence : les mots sont logés dans les choses […]. » Paul Ricœur est cité à l’appui de cette défense de la littérature : « …nous ne nous comprenons que par le grand détour des signes d’humanité déposés dans les œuvres de culture. Que saurions-nous de l’amour et de la haine, des sentiments éthiques et, en général, de tout ce que nous appelons le soi, si cela n’avait été porté au langage et articulé par la littérature ? » Que saurions-nous, en effet, des multiples expériences urbaines, heureuses ou malheureuses, dont la connaissance concrète nous est pourtant essentielle pour échapper à cet entre-soi stérilisant qui nous menace tous ? Nathalie Sarraute pensait que les lecteurs de sa génération attendaient de la littérature « cette satisfaction essentielle qu’elle seule peut leur donner : une connaissance plus approfondie, plus complexe, plus lucide, plus juste que celle qu’ils peuvent avoir par eux-mêmes de ce qu’ils sont, de ce qu’est leur condition et leur vie. »[7] Appliquée à la condition et à la vie urbaine, la remarque ne demeure-t-elle pas, aujourd’hui, plus pertinente que jamais ?

Passant du texte sur la ville à la ville comme texte, c’est, plus près de nous que les romanciers ou poètes déjà cités, quatre essayistes parmi beaucoup d’autres qui ont retenu notre attention.

A suivre :
3)      « La phrase urbaine » de Jean-Christophe Bailly (2013)
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[1] Dont il faudrait analyser la filiation avec le surréalisme et avec la littérature de la beat generation.

[2] V. Le roman français postmoderne – Une écriture turbulente de Marc Gontard : http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/02/96/66/PDF/Le_Roman_postmoderne.pdf.

[3] Cf. François Ascher : Ces évènements qui nous dépassent feignons d’en être les organisateurs (2001).

[4] Dont l’origine remonte, rappelons-le, à Ferdinand de Saussure et son Cours de linguistique générale (1913).

[5] L’ère du soupçon (1956).

[6] Ou l’agent, comme préfèrent le désigner les structuralistes, préoccupés de le dépouiller de tout esprit d’initiative.

[7] L’ère du soupçon. On pourrait également mettre en correspondance le Nouveau Roman et la Nouvelle Vague cinématographique, tant les écritures de l’un et de l’autre présentent d’apparentements. Cf. à cet égard le film de Godard, Deux ou trois choses que je sais d’elle, tourné dans le quartier des Quatre mille de La Courneuve, qui met en exergue, pour le condamner, un urbanisme de la dissociation des espaces que reflète un traitement cinématographique novateur pour l’époque, fondé sur la simultanéité des évènements et non plus la continuité d’un récit. Les choses, les hommes sont abordés comme des objets et des sujets interchangeables dans un cadre urbain et architectural sans repères où « toute chose existe à la fois de l’intérieur et de l’extérieur » nous dit Godard, exprimant cette confusion des espaces publiques et privés de l’urbanisme moderne dénoncée par Marcel Hénaff et Thierry Paquot. Jean-Luc Godard ne va-t-il pas jusqu’à qualifier le grand ensemble de « gestapo de la structure » ! (v. à ce sujet l’article d’Aurélie Cardin intitulé Les 4000 logements de La Courneuve : réalités et imaginaires cinématographiques in Cahiers d’histoire n° 98 – 2006).

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