LES QUARTIERS DEFAVORISES CONFRONTES A LA PANDEMIE ET AU CONFINEMENT

Pont d’Argenteuil sur la Seine (Photo Citizen59 / Flickr) Tout un symbole : les ponts ne traversent pas que des fleuves, ils relient l’impossible.

Le confinement révélateur des inégalités territoriales

Le problème posé, entre autres, par la pandémie et le confinement, qui lui est indissociable dans l’attente d’un vaccin, est celui des inégalités. Et plus précisément celui des inégalités territoriales : dans la chaine des causes et des effets, où se situent les territoires ? Hypothèse : l’espace n’est pas neutre, qui reflèterait passivement les inégalités économiques et sociales générales (simple spatialisation de ces inégalités), mais contribuerait à les accentuer à travers la spéculation foncière, à moins qu’une politique volontariste n’en contrecarre les effets.

Or, il semblerait que la pandémie et le confinement aient eu non seulement pour conséquences de révéler au grand jour ce qui avait été démontré depuis longtemps, mais qu’elle risquait d’aggraver encore lesdites inégalités pour l’avenir (encore faudrait-il disposer de statistiques suffisamment fiables pour en apporter la preuve).

D’où l’urgence d’accélérer la mise en œuvre des programmes de renouvellement urbain. A défaut de quoi les mesures de redressement économique, nationales et en tant que telles aveugles aux disparités territoriales, seraient tentées de laisser pour compte la situation de quartiers doublement périphériques (territorialement et socialement) pour mieux concentrer leurs effets sur le reste du territoire considéré comme représentatif de l’ « unité » nationale. D’autant que le président de la République ayant déclaré qu’il n’était pas question de changer de cap, la priorité donnée à l’économique serait confirmée alors même que les mesures accompagnant le confinement avaient paru mettre l’accent sur le social… provisoirement ! Certes, il a, dans son interview du 14 juillet, annoncé « un nouveau chemin ». Sera-t-il suffisamment novateur pour ne pas retomber dans le même travers : faute d’être capable de répartir le plus justement possible les charges et les ressources dans la population générale, on relègue le surplus d’inégalités supportables par la classe moyenne dans ces territoires situés à bonne distance ; ces mêmes territoires où elle a été remplacée, au fil des ans, par les classes populaires et des immigrés. Le paradoxe de la politique de la ville est bien connu : alors que l’objectif affiché est de mettre la priorité sur le rattrapage des crédits de droit commun, on préfère accorder des subventions spécifiques aux quarters défavorisés au nom d’une politique de discrimination positive, façon comme une autre de ne pas toucher à la répartition des crédits sur le reste du territoire urbain (je mets entre parenthèse le problème posé par les territoires ruraux, qui est d’un autre ordre, mais sans doute pas moins impérieux). Tel est du moins l’hypothèse de travail qui resterait à confirmer sur la base d’une analyse statistique approfondie, les données qui suivent ne constituant qu’une première approche. 

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La situation de la Seine-Saint-Denis est à cet égard archétypique : par rapport l’Ile-de-France, c’est le département le plus jeune (28,9 % de moins de 20 ans contre 24,4 % pour la France entière ; 11,6 % de plus de 65 ans contre 19 % pour la France entière), la catégorie des ouvriers et employés y représente 55 % des actifs (contre 47,9 % à l’échelle nationale), la population étrangère 23 % de la population totale et les immigrés 30 % ; c’est également le plus pauvre (taux de pauvreté de 28,6 % – même 40 % à La Courneuve – contre 15,7 % pour la région) et dont la population en Quartiers prioritaires (QPV) est la plus nombreuse. Or la surmortalité des moins de 65 ans y a été la plus élevée des départements de la métropole.  A noter, en outre, que la comorbidité y est un facteur aggravant, le 93 étant au premier rang des départements de la métropole pour le diabète (7,8 %), au huitième rang pour les maladies respiratoires et au quatorzième pour l’hypertension artérielle.

Entre le 1er mars et le 25 avril 2020 les décès (comptés au lieu du décès) y ont augmenté de 128,9% (et même 179,5 % à Plaine Commune) contre 89,8 % à Paris (comptés au lieu de résidence). Or, le département est un « désert médical » urbain qui compte trois fois moins de lits de réanimation qu’à Paris. Le nombre de lits d’hôpitaux pour 100 000 habitants y est de 97,8 contre 147,6 en moyenne nationale ; le nombre de médecins généralistes y est de 97,3 contre 131,3 en moyenne nationale.  

Christophe Prudhomme, médecin urgentiste au Samu 93 témoigne : «Nous avons été le premier département d’Ile-de-France à ne plus avoir de lits de réanimation disponibles au pic de l’épidémie. En Seine-Saint-Denis, il y a moins de services publics, moins de médecins et moins d’hôpitaux. Nos hôpitaux sont dans un état lamentable. » (Interview d’Europe 1 du 11 avril 2020)

Concernant l’impact du confinement : 42 % des ménages de la Seine-Saint-Denis comptent trois personnes ou plus contre 22 % seulement dans la capitale, or la surface moyenne par personne pour ¼ des foyers y est de 18 m² contre 25 m² à Paris. En 2016 plus du quart des logements y étaient suroccupé (26,5 %). Indice de stigmatisation supplémentaire : avec 220 000 contrôles entre le début du confinement et le 23 avril, la Seine-Saint-Denis aurait été le département de France le plus contrôlé contrairement à ce qui a pu être dit.

« Le département cumule ainsi un triple handicap : moins de médecins, généralistes ou spécialistes ; moins d’hôpitaux et moins de lits ; mais aussi moins d’accès et de recours aux soins », concluent  Audrey Mariette et Laure Petit dans un article de Métropolitiques  du 10 juillet 2020 : Covid-19 en Seine-Saint-Denis. Et d’ajouter : « … en Seine-Saint-Denis, cette pénurie s’est conjuguée à une sous-dotation ancienne en équipements et ressources sanitaires, qui aura pesé lourd dans le bilan de l’épidémie – jusqu’à en faire le département français où l’on meurt du Covid plus jeune qu’ailleurs. »

Face à cette situation les auteures notent les « formes de solidarité et d’entraide locale » développées depuis les années 1980-1990 parallèlement au désengagement de l’Etat social. Pratiques de solidarité portées par le réseau associatif qui a redoublé d’initiatives pendant la crise sanitaire pour compenser les insuffisances de l’Etat en la matière.

Les quelques chiffres que nous avons tirés du journal Le Monde des 18 et 27 mai 2020 – à prendre toutefois avec précaution compte tenu des modes de comptage différents selon les périmètres pris en considération –, complétés par ceux recueillis par Audrey Mariette et Laure Petit, montrent bien l’impact des inégalités de situations de départ (composition de la population, revenus, logement, équipements) sur la morbidité de la pandémie, d’une part, sur les conséquences du confinement pour la population, d’autre part.

Olivier Klein, maire de Clichy-sous-Bois, déclarait pour sa part au journal Le Monde du 21 avril 2020 : « Les quartiers populaires sont de vrais déserts médicaux, l’État doit repenser la médecine de proximité et réinventer une politique publique de centres territoriaux de santé. Il existe dans certaines communes des centres municipaux de santé, mais cela coûte cher aux municipalités. Dans ma ville, je n’ai pas les moyens. »

L’Institut Montaigne concluait son rapport 2020 sur Les batailles de l’emploi et de l’insertion en Seine-Saint-Denis en ces termes : « On ne peut pas parler d’abandon de l’Etat […]. Pour autant, toute l’énergie, les efforts, l’argent et l’attention portés à ces sujets ne parvienne pas à venir à bout des difficultés endémiques. » Avec un tissu industriel converti en tertiaire (activités financières, technologiques et scientifiques notamment) « le 93 n’est pourtant pas un bassin sinistré », mais il ne profite pas à la population locale.

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La pandémie vient, hélas ! confirmer ce que l’on savait déjà, amplifiant encore les conséquences des inégalités territoriales pour les populations qui y résident, et ce, 43 ans après les premières opérations de réhabilitation des grands ensembles (circulaire de mars 1977 relative au Fonds d’aménagement urbain et aux opérations Habitat et Vie Sociale) et 30 ans après la création d’un ministère de la ville (décembre 1990).

Le rapport de l’Observatoire des zones Urbaines Sensibles (ONZUS) pour 2014 constatait que les écarts entre les quartiers, pourtant prioritaires, de la Politique de la ville etles autres continuaient à se creuser[1] ! A notre connaissance aucune enquête comparative n’est revenue depuis sur ce constat. Quant au rapport pour 2016 de l’Observatoire National de la Politique de la Ville qui lui a succédé et concernait l’impact du Programme National de Renouvellement Urbain (PRNU) sur la mixité sociale entre 2003 (année de promulgation de la loi Borloo) et 2013, il notait bien une amélioration sur ce plan, mais modeste[2].

Depuis ses origines, le cheminement de la Politique de la ville est constitué d’alternances de politiques. D’où l’interrogation à laquelle on n’échappe pas sur l’efficacité d’une Politique de la ville d’exception destinée à rattraper le retard enregistré par les quartiers qui en étaient l’objet par rapport aux autres. Politique censée avoir, en conséquence, une durée temporaire, mais qui a régulièrement été reconduite au gré des changements de majorité parlementaire. Politique erratique de balancier, en partie reflet des problèmes de l’heure, mais pas seulement.  

Cette interrogation initiale a motivé l’étude réalisée en 2014-2017 sur trois sites « emblématiques » de la politique de la ville : les 4000 de La Courneuve, Lyon-La Duchère et les quartiers Nord de Marseille par quatre aménageurs retraités, étude soutenue par l’Institut CDC pour la recherche, la Scet et l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement d’Aix-en-Provence.  Interrogation relayée par un constat et une surprise.

Le constat ressort de l’analyse des contrats de ville et d’agglomération recoupée avec les conclusions du rapport du Comité d’Evaluation et de Suivi de l’ANRU de janvier 2010 dressé par Thomas Kirszbaum. La recension à laquelle s’est livré ce chercheur révèle que pour les conventions politique de la ville (contrats urbains de cohésion sociale ou contrats de ville) « il s’agit moins d’intégrer les dimensions urbaines et sociales que de les juxtaposer, au nom de leur nécessaire complémentarité. » C’est dire, qu’a contrario, il faudrait désormais intégrer et non plus juxtaposer, en en tirant toutes les conséquences pratiques sur le plan des démarches à mettre en œuvre, de la coordination des actions et de l’organisation du pilotage ; étant précisé que l’intégration passe nécessairement par la participation des acteurs de la vie urbaine, dont les habitants, que la loi de Programmation pour la Ville et la Cohésion urbaine du 21 février 2014 a voulu renforcer à travers la notion de coconstruction (à ne pas assimiler à de l’empowerment, pouvoir d’agir) et l’institution de Conseils citoyens

Thomas Kirszbaum rend compte, d’autre part, de l’alternative stérilisante dans laquelle tend à s’enfermer la politique de la ville : entre les actions portant sur les territoires et celles touchant les personnes, témoignant de ses atermoiements ; comme si, là encore, il y avait opposition entre les unes et les autres, interdisant toute synthèse. Ce serait, en effet, oublier qu’il n’est pas d’intégration sans attache territoriale, à travers des solidarités qui constituent autant de communautés ouvertes, au contraire des entre-soi, teintés de communautarisme, repliés sur eux-mêmes.Ce qui introduit la problématique de l’espace commun, tel que l’entendait Marcel Hénaff[3], qui devrait être au coeur de l’urbanisme contemporain. Et c’est dire que pour intégrer il faut aussi compter avec le temps, celui d’une vie et des générations qui se succèdent. D’où encore l’accent mis sur le développement durable par ce même urbanisme contemporain.

A propos de l’articulation de l’urbain et du social, Kirszbaum évoque un « impensé » sans plus définir les termes d’urbain et de social. Mais, plutôt que d’un impensé de l’articulation, comme l’exprime l’auteur, c’est d’un impensé de la société urbaine, dont la perception est brouillée par les conditions de l’urbanisation, qu’il faudrait parler, et de l’énigme de son articulation, dont il faut bien prendre la mesure ; sachant que la qualité des relations sociales est tributaire de bien d’autres facteurs que de la seule composition ou forme urbaine. Mais, penser la société urbaine avant de penser l’urbanisme[4], concevoir la forme urbaine en vue de la fondre dans un paysage urbain, suppose que l’on ne s’en tienne pas à recueillir des données statistiques pour mesurer des écarts qui ne sont que l’arbre qui cache la forêt, que l’on ne cède pas à la quantophrénie[5], mais que l’on cherche à comprendre en allant à la rencontre des gens, préalable à leur implication dans les réalisations.

En 2003, Jacques Donzelot intitule un de ses ouvrages « Faire société »[6]. Mais, « faire société urbaine » reste, pour reprendre la terminologie d’Alain Bourdin[7], une énigme et le demeurera probablement encore longtemps. Car que sait-on de la transmutation qui fait d’un établissement humain une société urbaine et d’une société urbaine une Cité au sens politique que le terme avait dans l’antiquité, qui fait que le corps social adhère à son environnement urbain ?

La surprise s’est présentée sous forme d’un paradoxe, dans la droite ligne de la rupture entre l’urbain et le social que l’urbanisme contemporain, à la suite du Mouvement moderne, n’a pas su surmonter : pourquoi les quelques habitants, interrogés par les enquêteurs de l’étude susdite, qui avaient vécu la transformation des grands ensembles, certains même y ayant emménagé dès leur achèvement, manifestaient une déception relativement à la qualité des relations sociales, sinon des conditions de vie, qu’ils estimaient s’être dégradées, alors même qu’ils reconnaissaient que la rénovation avait été bénéfique sur le plan de la qualité de l’environnement et du confort des logements ?  

Même si, compte tenu des conditions d’exécution de l’étude, les investigations ont été sommaires et que l’enquête n’ait porté que sur un petit nombre d’habitants, le diagnostic était suffisant pour esquisser des orientations pour l’avenir.  Elles ont été suggérées aux auteurs de l’étude par les acteurs du développement urbain, nombreux à avoir participé à l’enquête (une centaine d’entretiens au total).

Le message, après dépouillement de la documentation et exploitation des entretiens, est apparu aux auteurs de l’étude et enquêteurs des plus clairs : comme une invitation à revoir la relation de l’urbain au social en inversant les démarches jusque là suivies. Celle du rapport du projet urbain à la société en premier lieu : c’est sur un projet social (impensé de l’urbanisme) que doit se bâtir le projet urbain et non l’inverse, dans une démarche bottom-up et non plus top-down. C’est le défi du principe de coconstruction posé, en même temps que l’institution des Conseils citoyens, par la loi de Programmation pour la Ville et la Cohésion urbaine de février 2014. De là devrait découler un nouveau rapport, à l’espace d’une part, au temps d’autre part.

Quant à l’espace, c’est du rapport du projet urbain au paysage qu’il s’agit : la composition urbaine ne doit pas tant avoir pour finalité une mise en forme, au sens géométrique du terme,  que la configuration d’un paysage urbain, sachant que la forme enserre, voire enferme, alors que le paysage, espace de liberté, enveloppe, permettant de renouer avec le sensible. C’est également des conditions de l’insertion physique et humaine du grand ensemble dans son environnement urbain qu’il y a lieu de se préoccuper : les grands ensembles souffrent très généralement, d’une distorsion entre leur composition sociale et celle de la ville environnante. L’objectif serait, en conséquence, de parvenir à inverser les flux de peuplement pour promouvoir la mixité en s’appuyant sur la loi relative à la Solidarité et au Renouvellement Urbain du 13 décembre 2000 (promouvant la diversité par l’habitat) et sur celle concernant l’Egalité et la Citoyenneté du 27 janvier 2017 (mise en œuvre d’une politique de mixité sociale à travers l’attribution des logements).

Quant au temps, à la mémoire, à l’histoire, l’enjeu est non seulement de rompre avec un urbanisme « hors-sol », de renouer avec le territoire, mais aussi de retrouver la maîtrise du temps, celui vécu des habitants, et d’inscrire le renouvellement urbain dans le temps « lent » de l’histoire par la valorisation de la mémoire des « lieux ». Non de lieux fétichisés, mais de lieux réappropriés par l’habitant en s’appuyant sur les témoignages laissés par les anciens à l’état de traces, étayés sur l’histoire. Quand la patine du temps n’opère plus aujourd’hui sur le béton comme jadis sur la pierre, la mémoire demeure qui ne demande qu’à être ranimée.

Renversement de politique, assimilable à une révolution copernicienne, déjà engagée sur certains sites, sinon sur tous, mais sans que les moyens soient à la hauteur des objectifs. Aussi bien, y a-t-il urgence à accélérer rénovation urbaine et renouvellement social, dûment articulés, si on veut éviter que les mesures de redressement censées relancer l’économie accusent les fractures territoriales, faisant retomber les quartiers périphériques dans les ornières d’une politique de la ville vouée à traiter sempiternellement les symptômes d’un mal qui, faute d’être éradiqué, menace de délitement la cohésion de la société nationale. A défaut de rattrapage, le risque serait grand que la relance économique et ses mesures d’accompagnement social passent à côté des quartiers défavorisés, comme une grande partie des crédits de droit commun jusqu’à récemment encore. Il y va aussi, à terme, d’une politique urbaine cohérente inscrite dans une politique territoriale attentive à une juste répartition des ressources et des charges entre les villes et les campagnes.

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Le discours de politique générale du nouveau Premier ministre, Jean Castex, mercredi 15 juillet dernier, serait à cet égard plutôt de bon augure. Si le président de la République affirme « garder le cap » tout en empruntant un « nouveau chemin », il revenait à son Premier ministre d’en préciser le parcours. L’objectif est réaffirmé : « Ressouder la communauté nationale en confortant le pacte républicain. » Le soutien aux investissements des collectivités locales en faveur du développement et de l’aménagement des territoires est confirmé.  Le ton est donné concernant le versant social du plan de relance et la volonté d’impliquer les corps intermédiaires, les acteurs de terrain, y compris les citoyens, dans sa mise en oeuvre. Un projet de loi est attendu à la rentrée portant sur « les séparatismes » afin « d’éviter pour l’avenir que des groupes se referment sur une appartenance ethnique ou religieuse ». Le rétablissement des juges de proximité afin, notamment, traiter des incivilités au quotidien, est prévu. D’une manière générale, la situation des jeunes – catégorie majoritaire dans les quartiers de la politique de la ville – est ciblée à travers l’annonce d’un plan en faveur de l’embauche, la relance des contrats d’insertion, l’extension du Service civique, des aides aux étudiants. Enfin, la rénovation urbaine, qui « vise à restaurer la République dans les quartiers » et à « assurer l’émancipation de leurs habitants », a été explicitement mentionnée,  l’objectif étant de faire en sorte que « les travaux aient effectivement démarré dans 300 des 450 quartiers concernés d’ici la fin de l’année prochaine » (?)[8]. L’agenda rural n’est pas pour autant oublié avec l’annonce d’un « programme de petites villes pour demain ». D’une manière générale, les territoires devront être dotés d’ici la fin 2021 de contrats de développement territoriaux chiffrés avec, en particulier, les priorités suivantes : aménagement et développement durable, modernisation des réseaux d’eau et d’assainissement, développement du très haut débit et sauvegarde des petites lignes ferroviaires. Si les Quartiers Prioritaires de la Politique de la Ville (QPV) doivent faire l’objet du plus grand soin, compte tenu de leur situation le plus souvent critique qu’un film comme Les misérables de Ladj Ly, réalisateur montfermeillois, a mis dramatiquement en scène, c’est compte tenu d’une politique territoriale d’ensemble. On ne manquera pas à cet égard de souligner que cette politique s’inscrit dans le cadre des dispositions législatives votées sous la précédente présidence, lesquelles n’ont pas été remises en cause, même si la philosophie générale en a été infléchie dans le sens d’un objectif d’émancipation et de responsabilité individuelles plutôt que collectives.

Puisse cet infléchissement, non désavoué par le discours de politique général du Premier ministre, au moins anticiper une stabilisation après les louvoiements  d’une politique de la ville entre rénovation urbaine (loi Borloo d’Orientation et de Programmation pour la Ville d’août 2003, qui misait sur les démolitions-reconstructions pour requalifier les quartiers), renouvellement urbain (loi de Programmation pour la Ville et la Cohésion urbaine de février 2014, plus équilibrée quant aux objectifs contradictoires de mixité sociale et de maintien dans les lieux) et renouvellement du peuplement (loi relative à l’Egalité et à la Citoyenneté de janvier 2017, qui donne la priorité à la mixité sociale), dernière en date des grandes lois de programmation pour la ville prise sous la pression des attentats terroristes de 2015 par le second gouvernement Valls. Si seulement la pandémie et le confinement, après avoir eu pour premier résultat de remettre quelque peu en cause les valeurs de la ville, pouvaient permettre d’en finir avec la politique de la ville en faveur d’une politique urbaine intégrée dans une politique territoriale ? Au détour du « nouveau chemin » le cap à franchir n’en reste pas moins escarpé. Les actes et un budget en conséquence en décideront !  


[1] En 2012 les personnes vivant sous le seuil de pauvreté étaient trois fois plus nombreuses en ZUS que dans le reste du territoire et en 2013 le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans y était de 42,1 % contre 22,6% dans les unités urbaines englobantes.

[2] En 10 ans, de 2003 à 2013, 15% des logements sociaux des quartiers en rénovation ont été démolis et près de la moitié des ménages concernés (47%) ont été relogés dans ces mêmes quartiers, expression des limites de la politique de « peuplement » poursuivie par les pouvoirs publics.

[3] La ville qui vient (L’Herne : 2008).

[4] Nous rappellerons tout de même que quand Henri Lefebvre,  il y a un demi siècle déjà, philosophait sur l’urbain, il entendait par là société urbaine ! (cf. La révolution urbaine : 1970). 

[5] Terme forgé par Pitirim Sorokin dans Tendances et déboires de la sociologie américaine (1956).

[6] Faire société : la politique de la ville aux Etats-Unis et en France.

[7] L’urbanisme d’après crise d’Alain Bourdin (Editions de l’aube : 2014)

[8] Sur les 450 quartiers éligibles au Nouveau Programme National de Renouvellement Urbain (NPNRU), 329 avaient vu leurs projets validés fin 2019 pour 28 milliards d’euros (le NPNRU est doté globalement de 12 milliards d’euros de concours financiers).


Post-scriptum du 27 juillet 2020 : une étude de quatre économistes (*) de l’Ecole d’économie de Paris (J-PAL Europe), du Centre d’étude de l’emploi et du travail et de la Norwegian School of Economics a révélé qu’en France ¼ des communes les plus pauvres ont connu un taux de surmortalité dû au Covid-19 en 2020 de 88%, contre 50% dans les ¾ des communes les plus riches. Il apparait, en outre, que 60% de la surmortalité est corrélée avec la surpopulation des logements et la nature des emplois occupés. (Informations du Monde daté du 21 juillet 2020, rapportées par Nathaniel Herzberg)

(*) Paul Brandily, Clément Brébion, Simon Briole, Laura Khoury.

A PROPOS DES « MISERABLES », LE FILM DE LADJ LY

Montfermeil, quartier des Bosquets (2007) Photo Marianna / Wikipedia

Incroyable ! D’après le Journal du Dimanche du 19 novembre dernier, le président Macron aurait déclaré, après avoir vu le film de Ladj Ly, avoir été « bouleversé par sa justesse » au point de demander au gouvernement de « se dépêcher de trouver des idées et d’agir pour améliorer les conditions de vie dans les quartiers ».  Ce qui lui a valu une réplique cinglante de Jeanne Balibar, qui incarne la commissaire du film et n’en est pas à sa première charge contre « le président des riches ».

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L’AUTRE FACE DES « MISERABLES » (1)

Tête de Janus, dont la représentation masque ici l’antagonisme – Musée du Vatican – Photo Loudon Dodd / Wikimedia Commons

Tel Janus, le « Grand Ensemble » se dresse avec sa double face : celle de la rébellion opposée à celle de la lucidité et du courage. Libre interprétation du mythe antique, dont la double figure incarne l’avenir opposé au passé, mais aussi la guerre et la paix ; métaphore du grand ensemble qui, après avoir délibérément et brutalement tourné le dos au passé dans les années 50-60, hésite encore aujourd’hui à regarder l’avenir en face.  

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L’AUTRE FACE DES « MISERABLES » (2)

La mutation de l’espace urbain : les quartiers Nord de Marseille

Les quartiers de Marseille

D’une manière générale l’orientation nord n’a jamais suscité de grand enthousiasme ; est-ce la raison pour laquelle les quartiers Nord de Marseille n’ont pas bonne réputation ? Après tout, le centre-ville est à peine mieux coté, la bourgeoisie ayant boudé les investissements des frères Pereire et la percée haussmannienne de la rue de la République (ex-rue Impériale) pour jeter son dévolu sur le sud. Attraction des Calanques ?

Pourtant le nord, territoire de coquettes bastides, ne manquait pas d’atouts, traversé qu’il était par les routes conduisant à l’étang de Berre et à Aix-en-Provence. Sous le second empire, le secteur n’en servit pas moins de déversoir d’une population interlope expulsée du centre-ville en vue de la réalisation de  projets  de rénovation inspirés des grands travaux du baron Haussmann censés le revitaliser, mais avortés, la bourgeoisie ayant choisi d’investir au sud plus plaisant, contribuant à la déqualification du centre de la ville et à l’abandon des quartiers nord.

Dans ces conditions priorité fut donné à la réalisation de pénétrantes, et de voies de contournement destinées à désengorger le centre, au besoin par le truchement d’une procédure de ZUP. La vitesse toujours, l’espace sacrifié au temps.

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L’AUTRE FACE DES « MISERABLES » (3)

La laïcité dans l’espace public et le dialogue interreligieux à La Duchère

Si l’architecture est une expression de la culture, l’architecture religieuse étant celle de la foi pose la question de la place du religieux dans l’espace public, défi à la laïcité. Les cultes ne sont pas, à cet égard, tous logés à la même enseigne. Si les cathédrales, les églises, propriété de l’Etat ou des communes, ne sont pas seulement ouvertes aux fidèles mais à tout public, touristes notamment qui peuvent admirer les plus belles d’entre elles pour leur architecture, on ne peut en dire autant d’autres lieux de culte réservés à leurs adeptes.

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L’AUTRE FACE DES « MISERABLES » : SYNTHESE

Pour une « révolution copernicienne » du renouvellement urbain : renversement méthodologique

« … être dans une œuvre de l’homme comme poissons dans l’onde, d’en être entièrement baignés, d’y vivre, et de lui appartenir… » Paul Valéry : Eupalinos ou l’Architecte

La pandémie a fait émergé son lot de scandales, dont beaucoup se révèleront n’être que des pseudo-scandales. S’il est pourtant un vrai scandale, tant par sa violence que par sa durée, c’est bien celui de la situation dans laquelle sont maintenus depuis près d’un demi-siècle les grands ensembles de la périphérie des villes et des métropoles, et ce, malgré les efforts prodigués par une Politique de la Ville depuis plus de trente ans, politique erratique, qui laisse encore planer des doutes sur sa pertinence.

Si nous sommes tous égaux face au Coronavirus le confinement nous aura montré que nous ne le sommes pas quant aux conséquences économiques et sociales de l’épidémie. En témoigne la situation de nombre de quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV), dont les habitants subissent de plein fouet l’impact non seulement sur leur santé mais également dans leur vie quotidienne du fait de mesures barrières qui viennent redoublées les contraintes inhérentes à leur situation sociale et condition de logement. Et ce, d’autant plus que lesdits quartiers sont en général sous équipés par rapport à la moyenne nationale (en lits d’hôpitaux entre autres), alors même que leurs habitants vivent dans des conditions qui justifieraient un effort accru en la matière. La Seine-Saint-Denis, département dont la population en QPV est la plus importante d’Ile-de-France, est à cet égard emblématique avec un taux de surmortalité de + 128,9 % (contre + 89,8 % à Paris) entre le 1er mars et le 27 avril. La taille moyenne des logements, très inférieure dans le département à ce qu’elle est à Paris (18 m² par personne contre 25 m²), illustre par ailleurs le surcroît de gêne que le confinement peut occasionner pour les familles.

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LYON-LA DUCHERE : Au coeur du renouvellement urbain, la culture conjuguée à l’action sociale

Chères lectrices, chers lecteurs

Nous poursuivons aujourd’hui le récit tiré de notre enquête sur la culture dans le renouvellement urbain. A chaque territoire sa spécificité répondant à une histoire, une société locale et aussi à une politique. D’où des configurations variées. Les 4000 de La Courneuve, avec sa scène conventionnée, sur lesquels nous nous sommes précédemment penchés, se trouvait à cet égard dans une situation intermédiaire par rapport aux quartiers Nord de Marseille dominés par sa scène nationale et La Duchère dont le paysage culturel est plus éclaté, partagé entre une MJC, des centres sociaux et des compagnies théâtrales. C’est dire que la culture est non seulement se qui relie les habitants entre eux mais qu’elle est plus fondamentalement à l’articulation de l’urbain, compris dans sa matérialité, et de la société urbaine saisie dans sa chair. Ce qui vaut à l’architecture, au terme de la loi du 3 janvier 1977, d’être une « expression de la culture ». Définition que ne désavoue pas la loi du 7 juillet 2016 relative à « la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine ».

A chacun son projet, donc, relié à un territoire dont l’espace architecturé disperse, en dépit de son immersion paysagère, des habitants que la culture a pour ambition de rassembler. C’est aussi bien le projet culturel et artistique de Francesca Poloniato, directrice de la scène nationale du Merlan à Marseille, dont le slogan « Au fil de l’Autre » est fondé sur « la présence, l’ouverture et le partage » que celui d’Armelle Vernier, directrice de la scène conventionnée d’Oudremont à La Courneuve, qui, dans un « monde en chantier », suggère de « laisser parler l’imaginaire : rêvons, échangeons, inventons, les artistes nous en donne l’occasion ».

Sous d’autres formes encore, les acteurs qui président au destin culturel de La Duchère ne disent pas autre chose sur le fond. Mais la forme est loin d’être indifférente au fond quand les cultures – le pluriel est de mise dans ces quartiers – sont confrontées à la diversité. Irréductible? à voir ! Défi ? c’est sûr !

Cela étant, dans un monde que la modernité a fragilisé, il faut bien s’interroger : où va la culture? vers quel horizon nous mène-t-elle ? Questions que l’on ne saurait approcher sans évaluer ce qui constitue l’efflorescence de toute culture : les expressions artistiques dans leur variété, et sans en sonder la source, à savoir les religions.    

Bonne lecture. 

La Duchère : l’esplanade « Compas-Raison » Aménagement sculptural de Serge Boyer
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LYON-LA DUCHERE : Au coeur du renouvellement urbain, la culture conjuguée à l’action sociale (2)

Chères lectrices, chers lecteurs

A l’heure où les « gilets jaunes », après les « bonnets rouges », contribuent à accentuer, non sans dramatisation, l’opposition entre le « peuple » des campagnes et le « gratin » des métropoles, on en oublierait presque une autre opposition qui  perdure malgré tout, celle entre centres-villes et banlieues, dont les grands ensembles, enclaves  aujourd’hui rattrapées par l’extension urbaine. Pour être de nature différente les deux oppositions n’en relèvent pas moins d’un antagonisme plus général entre tendances centrifuges et tendances centripètes prises dans un chassé-croisé toujours recommencé.

Pour le Centre d’études, de recherches et de formation institutionnelles (Cerfi),  fondé en 1967 par Félix Guattari, la ville était « métaphore » de la répression du désir à travers les équipements collectifs du pouvoir. Dans son sillage, Alain Médam pouvait en 1971 parler de « ville-censure » et  Jacques Dreyfus en 1976 de  « ville disciplinaire ». Mais, par un de ces renversements  dont l’histoire a le secret, aujourd’hui c’est le monde rural et périurbain qui serait  victime du refoulement du désir, dont l’expression serait étouffée par la « souffrance » et la « colère », alors qu’en ville l’individu, fondu dans la foule anonyme, trouverait les conditions de sa libération.

C’est méconnaitre que, de nos jours, l’avenir se joue peut-être moins dans la ville ou la campagne que dans l’« entre-deux » qui les oppose au lieu de les réunir, faute d’une politique de territoires équilibrée. Aussi, après Guattari et ses émules, on peut bien poser la question : de quoi la banlieue et les grands ensembles en rénovation sont-ils la métaphore ? D’une fracture sociale, économique, culturelle… redoublée d’une fracture territoriale qu’on retrouve à tous les niveaux de l’espace national, entre nomades périurbains et sédentaires des villes et des campagnes ; plus largement d’une fracture entre « riches » et « pauvres », entre le peuple et les élites, le peuple et la représentation nationale, celle-ci et les gouvernants. Fracture qui se reflète jusqu’en notre for intérieur clivé en une mentalité urbaine et une mentalité rurale irréconciliables – vestiges d’une histoire sociale marquée par les migrations. Fracture sur laquelle un ancien président de la République avait fondé sa campagne électorale, bien en vain : diagnostic laissé en jachère, dont les gouvernements successifs ont hérité, tentant de colmater des brèches dans le cadre d’une politique de la ville erratique, impuissante à prendre le problème à bras le corps pour s’attaquer aux causes d’un mal qui la dépasse. Illustration aujourd’hui à travers l’expérience de la rénovation de La Duchère dont nous poursuivons l’exposé. Le centre social de La Sauvegarde implanté en limite nord-ouest du site – à la différence de celui du Plateau, coeur rénové du quartier – s’est retrouvé confronté à une situation physique et sociale d’autant plus dégradée que le renouvellement urbain du secteur se faisait attendre. Situation que la directrice du centre social qualifiait à juste titre d’ « entre-deux », dans tous les sens du terme : spatial mais aussi générationnel. « Entre-deux » ambivalent, symbole d’un profond malaise, mais creuset de dynamiques et d’initiatives qui peinent à être reconnues.

 Ne pas opposer le centre à la périphérie, donc, mais repenser en de nouveaux termes les problèmes que posent les inégalités de développement et déséquilibres territoriaux qui sont à la source de cette polarisation, laquelle ne cesse de se déplacer pour épouser les contours d’une société fragilisée par les conséquences de la libéralisation à outrance de l’économie (dérèglementation), du progrès technologique destructeur d’emplois, de l’urbanisation généralisée et de la mondialisation (ouverture à la concurrence). On ne sortira de cette opposition, perçue par l’opinion à travers des verres déformants, qu’avec une  politique qui sache prendre en compte la spécificité des territoires, leur vocation et leur complémentarité telles que l’histoire et la géographie les ont façonnés, mais en se projetant vers l’avenir. Si les récentes annonces du gouvernement relatives à la « réindustrialisation » de 124 « territoires périphériques » vont dans ce sens, il y a encore beaucoup à faire pour compenser la suppression, justifiée par la baisse de la démographie, des services publics en milieu rural, rééquilibrer la répartition des logements sociaux, réglementer les loyers en fonction d’un objectif de réduction de la dépendance à la voiture et, parallèlement, pallier l’éloignement des emplois en développant transports en commun et économie numérique, etc.

Le « En même temps » du Président est sans doute entaché de trop d’ambiguïtés.  L’expression serait juste si, mettant l’accent sur la nécessaire coordination synchrone du traitement des problèmes, elle n’avait pas conduit à une sous-estimation des contraintes de temps. Le mouvement des « gilets jaunes » – chez lesquels des relents de poujadisme viennent se plaquer sur un populisme de droite et de gauche mêlées – aura au moins eu un mérite, celui de mettre au jour les incohérences d’une politique qui a trop tardé à assumer les conséquences sociales d’une transition énergétique incontournable.

C’est pourtant la même méthode qui avait été prise en défaut dans la programmation de la politique de la ville, corrigée in extremis en septembre dernier, même si on peut estimer que c’est encore insuffisant. En bon cartésien (*) le gouvernement  a réaffirmé sa volonté de garder le cap ; encore faut-il qu’il prenne la mesure des réactions que ne manque pas de provoquer son volontarisme qui, si justifié soit-il, néglige par trop l’impact qu’il peut avoir sur l’opinion.

C’est aussi la leçon que nous ont délivrée les politiques de la ville qui se sont succédé depuis 40 ans : faute d’avoir su prendre en compte les interactions entre opérations de rénovation, accompagnement social, soutien à l’activité économique et à l’emploi, développement durable et promotion culturelle, ces politiques se sont, dans le passé, enlisées. Il reste à concevoir et mettre en œuvre, sous l’égide du nouveau ministère de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales, une politique digne de ce nom, c’est-à-dire intégrée, de nature à combler le fossé qui oppose les conditions plus que les mentalités, à réconcilier urbains et ruraux afin qu’ils retrouvent la positivité du désir – sur laquelle misaient en leur temps Guattari et son complice Deleuze, aujourd’hui sacrifiée à la civilisation du numérique – dans le choix d’un type d’habitat et d’un emploi qui ne soient plus discriminants.

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(*) « Ma seconde maxime était d’être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m’y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées. » (Maximes touchant à la « morale par provision » de Descartes : Discours de la méthode, III)

  

                                                                                      Duchère : Tour panoramique en arrière plan

 

b) Le centre social de La Sauvegarde en périphérie nord-ouest de La Duchère

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LYON-LA DUCHERE : Au coeur du renouvellement urbain, la culture conjuguée à l’action sociale (4)

Chères lectrices, chers lecteurs

Confronté à la violence, le gouvernement a dû céder. Plutôt qu’en déduire l’efficacité de la violence, c’est à la pratique de la démocratie qu’il faut s’en prendre. Et en tirer les leçons pour l’avenir, à savoir que la vérité du politique dépend tout à la fois de :

la représentativité de la majorité sortie des urnes,

la justification des intérêts qu’elle est en capacité de défendre,

la pertinence et la cohérence du projet politique dont elle est porteuse.

Dans une configuration idéale le projet politique est mis en œuvre par une majorité représentative des intérêts en cause. Autant dire qu’une telle conjonction n’étant jamais réalisée, il n’est, à défaut d’un introuvable consensus, pas d’autre alternative, hors la violence, que l’opposition ou le compromis. C’est tout le sens du « bouclage politique » : assurer que les préoccupations et aspirations des citoyens seront relayées par les institutions, dont le parlement, le gouvernement et le président de la République incarnant l’Etat, garant de la cohésion nationale.

Persuadé que la violence est soit l’expression d’une parole dévoyée soit le dernier recours des mutiques, qui avancent masqués, chacun doit se résoudre à l’alternative pour autant qu’il croit à la force créatrice de la parole vraie. C’est ce dont sont convaincus les animateurs et compagnies artistiques du quartier de La Duchère en rénovation, qui s’efforcent, non pas de porter la parole, si bonne soit-elle, mais de la faire émerger de frustrations accumulées au fil d’un trop long temps d’exil.  Et ce, selon trois modes spécifiques afin qu’elle puisse remplir son office, différemment entendu en fonction des objectifs poursuivis et des méthodes adoptées : l’éducation populaire avec les ArTpenteurs, le théâtre documentaire avec Le Fanal, le théâtre action, de source belge, avec le Lien-Théâtre. Trois modes attachés à une parole antidote de la  violence, adaptés à ce que vivent les habitants des grands ensembles en rénovation ; modes d’intervention théâtrale qui, en raison de cette situation même, se distinguent du théâtre forum du brésilien Augusto Boal destiné, dans un tout autre contexte, aux populations opprimées des favélas.

Si pour Falk Richter, dramaturge allemand, « plus le théâtre a lieu dans la politique et dans les médias, moins il y a lieu au théâtre », se puisse-t-il que plus il ait lieu au théâtre moins il ait lieu dans la rue ?

Après trois samedis d’émeutes, chercher à comprendre ne suffit plus, il faut revenir à la raison, à savoir : ne pas céder à la violence, non plus à la bêtise ! Quitte à ce que les convictions cèdent devant le sens des responsabilités.

Bonne lecture tout de même.

X
Duchère : Flèche de l’église de Balmont convertie en cinéma d’Art et d’Essai

d) Lorsque la parole des habitants est relayée par l’expression artistique  

En association avec les centres sociaux et la MJC, les compagnies artistiques viennent en renfort pour porter la parole des habitants et la mettre en scène chacune avec sa personnalité, ses méthodes de travail, son expérience des publics. Nous avons identifié trois champs d’action représentés par trois compagnies à la rencontre desquelles nous avons été pour comprendre ce qui les animait et le retentissement de leur action sur la vie des gens et les relations sociales. Trois champs d’action autour de la parole et du jeu.

1. La parole des habitants au crible de la diversité culturelle

Nous avons retrouvé Patrice Vandamme, fondateur et directeur artistique de la Compagnie des ArTpenteurs, au Ciné Duchère, ancienne église désaffectée, œuvre moderniste de Pierre Genton, architecte, dont la flèche se dresse obliquement au-dessus de la masse grise de ses murs de béton brut. Figuration autrement symbolique dans sa forme autant que dans sa couleur. Nous avions quelques jours avant été accosté par lui place Abbé-Pierre, brandissant, en compagnie d’autres habitants, des banderoles multilingues. Patrice Vandamme, dont la compagnie peut s’enorgueillir de 24 années d’activité culturelle et a élu résidence à La Duchère depuis  2002, se réclame de l’éducation populaire. Il revendique une dimension pluri-artistique qui tourne autour du théâtre, de la parole, de l’écriture et de la lecture ; « l’idée étant de proposer des moyens d’expression aux personnes pour être présentes à elles-mêmes, aux autres et au monde, retrouver un certain dynamisme en déployant sur un territoire un projet global, en allant vers les gens pour proposer des spectacles et les associer à des projets culturels ancrés socialement ».

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LYON-LA DUCHERE : Au coeur du renouvellement urbain, la culture conjuguée à l’action sociale (5)

Chères lectrices, chers lecteurs

La fièvre est donc retombée. Les annonces présidentielles ont semé la division dans un mouvement qui prétendait incarner la volonté du « peuple », convertissant une fracture sociale en fracture partisane ; mouvement peut-être bien près de reproduire en son sein la dichotomie, pourtant dénoncée, entre représentants et représentés pour faire enfin valoir une parole susceptible d’être entendue par les politiques.

Il n’empêche, les « gilets jaunes » ont, en occupant les ronds-points et la rue, obtenu ce qu’aucune organisation sociale ou politique, syndicat, parti…, n’aurait osé espérer en suivant les voies de la délibération, de la manifestation dans l’ordre ou de la grève. Victoire incontestable, même si elle n’est pas reconnue comme telle par les plus radicaux, mais en trompe l’œil qui masque une réalité beaucoup plus profonde : celle d’une économie néolibérale à l’origine d’inégalités de plus en plus ressenties comme insupportables et d’une démocratie malade faute d’être capable de représenter la diversité des intérêts, privés par ce fait même de relais d’expression. A défaut de s’attaquer aux problèmes de fond, il y a fort à parier que le « système », qui n’est pas à un détournement près des conquêtes sociales,  reprenne d’une main ce qu’il a cédé de l’autre. Tant que l’on renoncera à arbitrer entre une politique économique de réduction à la source des inégalités et une politique de redistribution  visant seulement à en atténuer les conséquences dévastatrices, le fossé entre les « riches » et les « pauvres » continuera à se creuser et le revenu des classes moyennes à s’éroder.  Tant que l’on reculera, par esprit de corps, devant l’inéluctabilité d’une réforme en profondeur des institutions pour y introduire la représentativité de citoyens investis d’un réel pouvoir d’initiative et « de faire », la démocratie périclitera au profit de mouvements de contestation stériles parce que déconnectés du politique. Tant que l’éducation nationale se repliera, par corporatisme, sur son pré carré, elle ne se rendra que plus impuissante à lutter contre l’obscurantisme, le sectarisme, le complotisme, l’intolérance, le déferlement des fake news qui gangrènent la société dite « postmoderne ». L’obsession du pouvoir d’achat, si légitime qu’elle soit, ne doit pas masquer le déficit culturel qui affecte les comportements et l’opinion des laissés-pour-compte de nos élites, et qui exigerait d’investir dans une conception « intégrée » de la culture faisant le lien non seulement entre l’éducation, l’instruction (civique et politique), l’information et la sensibilisation à l’art, mais également avec les développements du numérique, de l’Internet et des réseaux sociaux ; développements dont les effets pervers ne sont plus à démontrer et tendent à déborder sur les bénéfices, qui demeurent encore largement inexploités. Faute d’une prise de conscience sans concession, la coupure dénoncée entre le peuple et les élites s’accentuera.

En lançant un grand débat national sur les questions soulevées par les « gilets jaunes », le président Macron, qui a par ailleurs doublé les crédits affectés au renouvellement urbain, se serait-il inspiré de l’exemple des quartiers prioritaires de la politique de la ville où ont été mis en place des conseils citoyens engagés dans un processus de « coconstruction » des projets de rénovation ? Le gouvernement est en tous cas bien placé à travers son ministère de la cohésion des territoires – censé promouvoir un équilibre entre espaces urbanisés et ruraux – pour  en  tirer  les  enseignements ; la politique de la ville et le renouvellement urbain, terrain d’expérimentation de la démocratie de proximité défiant, en tant qu’«entre-deux territorial et social», toute tentation de polarisation.

***

Dans le quartier en rénovation de La Duchère à Lyon, la culture se surimpose au renouvellement urbain et à l’action sociale selon trois modalités portées par les deux centres sociaux, la MJC et les compagnies artistiques ; ces dernières ayant elles-mêmes leur propre mode d’intervention : l’éducation populaire pour les ArTpenteurs, le théâtre documentaire pour Le Fanal, le théâtre action pour le Lien-Théâtre. 

C’est avec Le Fanal que nous poursuivons aujourd’hui notre exploration des expériences culturelles menées à La Duchère, leur spécificité et leur impact sur le quotidien des gens affectés par les opérations de renouvellement urbain, leur cortège d’espoirs et de désillusions.   

Ainsi, avant de faire connaissance la semaine prochaine avec le Lien-Théâtre, laissez-vous guider aujourd’hui par Le Fanal.

La Duchère
Place Abbé Pierre sur laquelle s’ouvre la bibliothèque Annie-Schwartz

d) Lorsque la parole des habitants est relayée par l’expression artistique (suite)

2. L’exil rejoué et exorcisé

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