L’AUTRE FACE DES « MISERABLES » (3)

La laïcité dans l’espace public et le dialogue interreligieux à La Duchère

Si l’architecture est une expression de la culture, l’architecture religieuse étant celle de la foi pose la question de la place du religieux dans l’espace public, défi à la laïcité. Les cultes ne sont pas, à cet égard, tous logés à la même enseigne. Si les cathédrales, les églises, propriété de l’Etat ou des communes, ne sont pas seulement ouvertes aux fidèles mais à tout public, touristes notamment qui peuvent admirer les plus belles d’entre elles pour leur architecture, on ne peut en dire autant d’autres lieux de culte réservés à leurs adeptes.

L’architecture, expression d’une foi socialement incarnée

Les flèches des cathédrales dominaient la ville, celles des églises les quartiers. La spiritualité exige de la hauteur, qu’on se rapproche du ciel. Aujourd’hui, les minarets des mosquées cherchent à rivaliser avec elles. Plus discrets sont les lieux de culte des juifs et des protestants, synagogues et temples. Mais, l’économie matérielle n’ayant plus aucun complexe, les tours de bureaux, après les plots et les barres de logement  du style international, tendent désormais à écraser la ville sans discernement, compétitivité oblige.  

Pourtant la spiritualité résiste et ses édifices doivent en porter témoignage. Mais à quelles conditions, sachant que si l’architecture religieuse est l’expression de la foi, ce n’est jamais sans prendre en compte son insertion dans la société avec ses impératifs de sécurité. A La Duchère, les lieux de culte témoignent aussi de la difficile cohabitation des communautés. Leur visibilité est à géométrie variable en fonction de la place que les communautés de foi revendiquent dans l’espace public. Il n’est que de comparer les implantations et les formes architecturales adoptées par les adeptes des trois monothéismes,  inégalement représentés.  

Ci-dessous, de haut en bas : l’Eglise du Plateau dite « Notre-Dame-du-Monde-Entier », peu visible de la rue, qui semble émerger avec peine de son talus, avec son mât indiquant les quatre points cardinaux, lesquels épousent selon le point de vue adopté la forme d’une croix, église à laquelle on accède en passant sous terre ; la synagogue Rav Hida cachée par sa haie de thuya, de telle sorte qu’il faut monter sur l’éminence qui la surplombe pour voir l’étoile de David ; la mosquée AT-Tawba, fière de son minaret surmonté du croissant de lune, le plus visible des trois lieux de culte.

La Duchère – Le Plateau : église Notre-Dame-du-Monde-Entier
La Duchère – La Sauvegarde : la synagogue abritée derrière sa haie de thuya
La Duchère – La Sauvegarde : la mosquée, avec son minaret à l’assaut du ciel

Libre à chacun d’interpréter les variations d’implantation et de forme architecturale de ces lieux de culte.





Culture et religion : le défi du djihadisme

Lorsque l’économie ne parvient plus à pourvoir la société locale en emplois, le social ne tarde pas à en subir le contre coup. Aux frustrations s’ajoutent les discriminations, qui incitent à rechercher des boucs émissaires dans un climat propice au complotisme. Forte est alors la tentation de palier les défaillances d’une économie indifférente au malaise social par le recours à la culture, sachant bien que le vide culturel venant s’ajouter à la faillite d’une éducation rendue plus problématique par les ravages de la communication numérique et l’intrusion des réseaux sociaux ne demande qu’à être occupé par les idéologies. Que dire dans ce contexte de l’appel d’air que constituent les religions qui, venant crever l’écran protecteur de la laïcité, sont de plus en plus tentées de pénétrer l’espace public. Sans doute toutes les croyances ne sont-elles pas à mettre sur le même plan et la foi relève-t-elle de la sphère du sacré le plus intime, en cela inviolable. Du moins tant que son expression ne cherche pas sans discernement à déborder sur le domaine public et tant qu’elle ne se laisse pas contaminer par des idéologies qui lui sont étrangères. Les religions, fleurs émergées de mythes millénaires à la surface de nos cultures, sont un défi à nos esprits rationnels, qui se débattent contre la sécheresse d’un monde « désenchanté », que l’art contemporain peine à réenchanter[1]. D’où la question qui divise, alors que la laïcité devrait au contraire réunir, de savoir si une place peut leur être réservée dans l’espace public, et si oui laquelle et à quelles conditions ? 

Parmi les institutions, associations et acteurs qui participent à la vie du quartier en rénovation de La Duchère, sur les hauteurs du nord-ouest lyonnais, il faut compter, entre autres communautés confessionnelles,  avec le Foyer protestant, très présent. Annie Schwartz dans ses « Mémoires d’un grand ensemble »[2] en 1993 se faisait l’écho de « liens intercommunautés » ayant contribué à l’instauration « d’une certaine harmonie dans la cohabitation de personnes aux sensibilités et aux origines ethniques différentes ». Elle rapporte que « ces liens privilégiés entre les trois communautés [chrétiens, juifs, musulmans] renforcés par des contacts individuels et de voisinage ont abouti à la naissance du Groupe Abraham, un groupe presque unique selon Ali Benald » de l’Association de la Communauté musulmane de La Duchère qui lui explique que « nous sommes partis du constat que juifs, chrétiens, musulmans, nous avions le même Dieu et que par conséquent, il ne pouvait pas nous dire des vérités différentes ». Pourtant en mars 2002, la synagogue, voisine de la mosquée, était l’objet d’une agression matérielle unanimement condamnée par les représentants des trois communautés. Cela n’a cependant pas suffi à calmer les esprits, au point que la synagogue a dû envisager son déplacement.

Pierre-Olivier Dolino, le pasteur du Foyer protestant que nous avons rencontré, a retracé pour nous l’histoire des relations entre les trois communautés se revendiquant du monothéisme depuis la réalisation du grand ensemble. Dans les années 60-70, est arrivée une population ouvrière composée majoritairement de catholiques, de rapatriés, dont une grande part de membres de la communauté juive, et des immigrés ; beaucoup provenant des bidonvilles et quartiers insalubres de l’agglomération. La communauté juive, qui avait la citoyenneté française en vertu du décret Crémieux de 1870, s’est beaucoup plus facilement intégrée dans la mesure où le droit d’association lui était reconnu, ce qui n’était pas le cas de la communauté musulmane, qui dans sa grande majorité n’avait pas la nationalité française. Il fallut attendre les années 1980 pour que les musulmans de La Duchère puissent créer leur association[3].

De nos jours, la communauté musulmane est largement majoritaire avec environ un millier de membres (dont un bon nombre de Comoriens), la communauté juive d’approximativement 400 membres initialement est descendue à une centaine et les chrétiens (dont quelques dizaines de protestants) ne se comptent plus aujourd’hui qu’entre 200 et 300 fréquentant le culte. 

Ne subsistent que deux églises sur quatre à La Duchère (sur le Plateau et à la Sauvegarde). Remplaçant la salle de prière précairement installée dans un préfabriqué, la nouvelle mosquée pouvant accueillir 900 fidèles a été inaugurée en présence du préfet du Rhône et du maire de Lyon en novembre 2016, non sans qu’au préalable l’association gestionnaire, Attawab, se soit séparée de ses éléments salafistes, très influents sur le quartier, notamment auprès des jeunes. Les autorités avaient pour cette raison menacé le culte de fermeture en raison de leur activisme[4]. Si l’association revendique aujourd’hui un « islam du juste milieu », la construction de la nouvelle mosquée édifiée à proximité de la synagogue construite dans les années 60, la surplombant de son minaret, n’en a pas moins été vécue comme une provocation par la communauté juive au point de devoir envisager de déménager son lieu de culte, par ailleurs vétuste ; réinstallation aujourd’hui réalisée, toujours à La Sauvegarde, en face de la clinique. Alors que les membres de cette dernière communauté tendaient à se disperser, que les effectifs des communautés chrétiennes, conséquence de la sécularisation, allaient en diminuant, ceux des musulmans augmentaient d’autant plus que leur communauté était portée par un mouvement de réveil religieux attiré par le rigorisme des traditionalistes. Ces évolutions expliquent le regain de tension actuel, surtout chez les jeunes, aggravé par la situation internationale et ses répercussions dans l’hexagone. Si la communauté juive, aujourd’hui peu nombreuse, est très engagée dans la vie communautaire, elle reste très préoccupée par les problèmes de sécurité, renforçant un certain penchant au « séparatisme ». Et si les musulmans sont aux prises avec la diversité des courants à l’intérieur de l’islam, les chrétiens doivent affronter, eux, la tendance à la sécularisation. D’où les manifestations de défiances des uns envers les autres, que les jeunes peuvent traduire par des réactions d’agressivité.

Concernant l’emprise de l’idéologie djihadiste sur les jeunes, le pasteur du Foyer protestant émet un point de vue nuancé :

«Il ne faut pas parler d’emprise du djihadisme comme si on avait affaire à des personnes  qui en manipulent d’autres, c’est moins manichéen. Ce ne sont pas des djihadistes qui portent cette parole, mais des jeunes qui se nourrissent de ce genre de théorie sur Internet. Le phénomène relève plus de la provocation que de l’intention de « faire la guerre ». Par contre les théories du complot prospèrent accusant, dans un mélange des genres, les ʺriches qui détiennent le pouvoir avec les juifs… » de s’en prendre aux musulmans. Cela contribue à nourrir le djihadisme mais c’est différent. Ce qui n’empêche pas qu’il y ait des jeunes qui sont en rupture sociale et qui par provocation vont utiliser le vocabulaire djihadiste qu’ils ont sous la main. Ceux qui se réclament du salafisme appartiennent plutôt à la branche quiétiste et ne sont pas forcément violent mais en opposition à la société, avec des manifestations d’incivilité. On est plus dans l’incivilité que dans la violence à cause d’un décrochement social. Le djihadisme violent est très minoritaire.  Le problème c’est le chômage. »

C’est à cette situation que cherche à répondre le Groupe Abraham, collectif constitué en 1986, à l’animation duquel contribue le Foyer protestant.  Lieu de rencontre, il se donne pour objectif de favoriser le dialogue entre les membres des communautés chrétiennes, juives et musulmanes en organisant des réunions portant sur l’exégèse des textes classiques, ou sur des sujets de la vie quotidienne, et en prenant l’initiative d’évènements permettant l’échange. L’existence de ce groupe constitue une spécificité de La Duchère, exemple remarquable d’une initiative d’habitants visant à promouvoir les relations intercommunautaires dans un dessein d’apaisement des tensions pouvant surgir entre communautés ne partageant pas les mêmes valeurs. Jusqu’à quel point le témoignage public de sa foi est-il compatible avec la laïcité ? Pierre-Olivier Dolino, le pasteur du Foyer protestant, exprime bien dans l’entretien qu’il nous a accordé, la difficulté de tenir une position conciliatrice en la matière :  

« Pour la plupart des habitants du quartier, surtout les jeunes, la laïcité est synonyme d’anti-religion, d’athéisme militant. Dans les débats abordant des questions liées aux religions, les réponses sont souvent évacuées au prétexte de laïcité alors que c’est justement parce qu’on est dans un régime de laïcité qu’on pourrait en parler librement. Depuis un an ou deux, on a tout de même réussi à changer le rapport à la laïcité et à faire comprendre que la laïcité est l’affaire de tous. Beaucoup considèrent, en effet, que la laïcité est la religion de l’Etat ; les musulmans notamment ont  tendance à estimer qu’elle les empêche de vivre leur religion. Paradoxe : alors que les jeunes vivent leur religion plutôt positivement en tant qu’elle leur donne un cadre, qu’elle est une parole de paix ouverte au dialogue et à la tolérance (ils sont beaucoup plus réservés sur l’athéisme), ils vivent mal le regard des autres sur leur propre religion. En cause les médias, la société en général et la religion des autres en particulier. La campagne électorale a montré que la parole publique sur la laïcité, le discours, même entre les deux gauches (en laissant de côté l’extrême droite), n’était pas particulièrement apaisant, et identique chez tous les candidats. Les gens ont donc l’impression qu’il y a plusieurs laïcités. Et de fait, il y a eu instrumentalisation,  renforcée par la médiatisation, de la laïcité trop souvent ramenée à des éléments folkloriques, comme le voile, qui pour beaucoup sont stigmatisants. »

Le Foyer protestant participe à des actions sociales soutenues par la Mission Duchère et financées par l’Etat et la ville dans le cadre de la politique de la ville :

  • assistance juridique et aux démarches administratives, avec la permanence d’un écrivain public ;
  • distribution de vêtements, occasion de rencontres entre habitants dans un espace dédié ;
  • échanges interculturels, animés par le Groupe Abraham, destinés aux adultes.

Mais un projet équivalent : « La tente de la rencontre », en direction des jeunes, n’a pas été retenu, officiellement pour des raisons financières. Le pasteur du Foyer protestant n’en voit pas moins là l’expression d’une prévention des pouvoirs publics à l’égard du dialogue interreligieux susceptible de contrevenir au principe de laïcité. L’affaire de la Mosquée, démontre néanmoins que les pouvoirs publics ne peuvent rester indifférents et se tenir totalement à l’écart des querelles religieuses ; reste à trouver la bonne distance.

Le « religieux » n’est pas réductible à la culture, dont il serait en quelque sorte la fine fleur. Il se situe au-delà, dans un horizon de spiritualité qui engage l’homme mais échappe à toute forme d’enseignement classique. Pourtant, la connaissance de la religion de l’autre n’est-elle pas un préalable à la compréhension mutuelle, comme, à un autre niveau, la langue support de la culture ? Inversement, ainsi que l’a démontré Olivier Roy[5], la « déculturation » du religieux constitue la spécificité du djihadisme, réduit à la religion à l’état pure avec son corollaire : la fascination pour la mort. Sachant que la foi et la raison sont toujours à la recherche d’un équilibre instable et que  l’histoire n’a jamais fait bon ménage avec la révélation, la question se pose, plus que jamais en ces temps de remise en cause des valeurs de civilisation, de savoir dans quelle mesure une initiation aux religions peut contribuer à l’éducation et dans quel esprit elle doit alors être introduite à l’école pour être compatible avec la laïcité. C’est affaire d’interprétation des sources historiques autant que d’exégèse des textes sacrés, et si la violence a partie liée avec la religion, l’art tout autant.

Sans doute, pour éviter le rejet de la laïcité, abusivement assimilée à une « religion » d’Etat, faudrait-il d’abord que les politiques se mettent d’accord sur son contenu et le degré d’ouverture de l’éventail des valeurs que recouvre le concept. Si les cultures qui différencient les peuples ont pris racine dans des religions qui les ont divisés dans le passé, leur reviviscence actuelle sur les marges investies par les fondamentalismes chrétiens, juifs et islamistes, ne fait-il pas craindre que la résurgence de la violence chez les islamistes n’en vienne, confortée par une situation internationale déstabilisante et encouragée par une conjoncture nationale délétère, à contaminer d’autres sphères ? Et quel rempart nos institutions républicaines peuvent-elles encore opposer à la violence sectaire, aujourd’hui comme hier, sinon la laïcité ? A condition de se reconnaître dans ses valeurs de liberté et de tolérance, incarnées par les droits de l’homme préalablement débarrassés de l’héritage colonial et impérialiste qui les a entachés. N’est-ce pas affaire de civisme et, donc, d’éducation partagée entre l’Etat (à travers l’école), les familles et les associations, culturelles autant que cultuelles ?      

Après les tragédies de ces dernières années dont la France, entre autres pays, a été victime, et qui ne devaient pas laisser indifférents les jeunes du quartier, aux dires mêmes de plusieurs de nos interlocuteurs, il eut certes été souhaitable de prendre contact avec d’autres représentants des communautés religieuses de La Duchère pour mieux comprendre la place et le rôle de la religion dans l’espace public, car même si « le phénomène de radicalisation n’est pas particulièrement préoccupant à La Duchère, il est important de maintenir une vigilance et de prévenir la radicalisation, qui relève d’un processus pouvant conduire à l’extrémisme et au terrorisme », selon les propres terme du Projet de Territoire 2016-2020.

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La Duchère : Flèche oblique de l’église de Balmont convertie en cinéma d’Art et d’Essai : quand le culte cède la place à la culture, l’architecture demeure avec ses symboles

***

Trois grands ensembles, de la région parisienne et de province, appréhendés à travers trois thématiques qui leur sont prégnantes : l’histoire de leur développement et de leur dérive, celle de leur transformation physique, plus ou moins concertée, celle enfin des conséquences de l’isolement dans lequel ils se sont de plus en plus enfermés, se coupant de la société nationale, au point d’être toujours plus perméables à des influences extérieures mortifères.

Il ne faudrait, toutefois pas en conclure à une fatalité, à un repli irréversible, communautariste. Hugo Micheron, dans son tout récent livre (janvier 2020) : Le Jihadisme français  – Quartiers, Syrie, prisons, a bien montré, à travers les témoignages de détenus djihadistes qu’il a pu recueillir, que les germes du terrorisme étaient antérieurs à la vague d’attentats des années 2015 et suivantes, et surtout que la géographie du terrorisme ne saurait être réduite à la France périphérique, ses banlieues autrement dit, mais avait son origine dans des enclaves, urbaines et rurales, propices à son développement, dispersées sur le territoire national et ailleurs en Europe. Dans une interview donnée à Elise Vincent (Le Monde du 6 janvier dernier), il s’exprime ainsi : « Partout où ils [les djihadistes] se sont installés, des enclaves sont apparues et des départs pour le djihad se sont produits. La carte des départs ne recoupe pas toutefois celle de la marginalisation économique. Je ne dis pas que le facteur économique et social n’est pas un déterminant important, mais les causes du djihadisme ne peuvent être réduites ni aux difficultés des banlieues, ni à la laïcité à la française. » Pour le chercheur, beaucoup plus qu’un prétendu nihilisme, c’est positivement d’un « aveuglement millénariste », d’un « fantasme salafiste » qu’il s’agit, et qui nourrit le terrorisme islamiste. «L’Etat, conclut-il, a aujourd’hui très bien pris en compte le risque sécuritaire lié au djihadisme. C’est bien moins vrai du défi sociétal, politique et intellectuel qu’il pose. Il faut sortir des débats binaires entre hystérisation généralisée sur l’islam et occultation de la réalité sociale du djihadisme. C’est l’enjeu de la décennie 2020. »

Si le djihadisme a pu prospérer à l’abri d’enclaves territoriales et sociales, tout comme le fléau que constituent le deal et la consommation de drogue, les grands ensembles, en tant que forme urbaine et sociale, sont hors de cause. Les dérives dont ces phénomènes sont la conséquence ont des  causes multiples, idéologiques autant qu’économiques, et affectent la société entière. Il n’empêche que la fracture qui a éloigné la société des grands ensembles de la société globale a paradoxalement tendu à s’approfondir alors que les agglomérations, qui les ont vus naître à leur périphérie, les absorbaient progressivement. Fracture d’autant plus profonde qu’elle traverse la société urbaine de part en part : économique, les zones industrielles de proximité censées les pourvoir en emplois n’ayant pas tenu leurs promesses ; sociale, la mixité initiale s’étant renversée en son contraire au prix d’une diversité qui n’ose pas dire son nom et d’une cohabitation forcée ; culturelle, faute d’équipements à la hauteur ou de facilités d’accès au centre-ville où ils sont concentrés ; morphologique, les formes urbaines promues par la Charte d’Athènes s’étant montrées incapables d’évoluer pour s’adapter aux aspirations de populations plurielles, irréductibles à celles qu’on attendrait d’un « peuple » idéalisé dans son homogénéité, son unité.

Tel est le défi que devrait relever une politique urbaine débarrassée des mirages d’une politique de la ville enlisée pour perdurer : prendre en compte les multiples dimensions de la ville, insérée dans un territoire certes fragmenté mais dont les composantes sont interdépendantes ; territoire solidaire de son réseau d’agglomérations petites et grandes.

C’est, par ailleurs, peu dire que, face à l’image trop souvent négative renvoyée par les médias, parfois à leur corps défendant, l’on ne communique pas suffisamment sur les efforts prodigués sur le terrain par les habitants et les acteurs sociaux pour sortir leurs quartiers, ô combien « sensibles », des ornières dans lesquelles les ont précipités une société qui a fait de la ségrégation son mode de fonctionnement par défaut.

C’est aussi pourquoi, on ne témoignera jamais trop du dynamisme de ces « quartiers », à l’opposé d’une violence qui les fige dans leur exception, pas plus « misérabilistes » que peut l’être une certaine France rurale, mais certainement plus réactifs du fait d’une plus grande densité humaine.


[1] V. nos comptes rendus d‘enquête dans les 4000 de La Courneuve et à La Duchère sur les quartiers et la culture. 

[2] V. La Duchère, 40 ans. Réédition mise à jour en 2003.

[3] Cf. XXVIII – Trois sites emblématiques de renouvellement urbain : Espace public, espace privé – culture et religion.

[4] Lors de l’inauguration de cette nouvelle mosquée, le maire de Lyon s’exprimait ainsi : « Si l’on veut vraiment suivre l’esprit de la loi de 1905, il n’est pas acceptable que dans notre République, alors qu’ils représentent la deuxième religion de France, les musulmans ne puissent pas vivre leur culte dans la dignité, la sérénité, la sécurité. » Hicham Baba, le nouvel imam, répondait pour sa part : « Un retour aux racines n’est pas un signe de repli identitaire mais un accès à la citoyenneté. Cette nouvelle mosquée véhicule des valeurs de tolérance et d’ouverture. »

[5] Cf. La Sainte ignorance. Le temps de la religion sans culture (2008).


Contact : jeanfran.serre@gmail.com


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