L’AUTRE FACE DES « MISERABLES » (1)

Tête de Janus, dont la représentation masque ici l’antagonisme – Musée du Vatican – Photo Loudon Dodd / Wikimedia Commons

Tel Janus, le « Grand Ensemble » se dresse avec sa double face : celle de la rébellion opposée à celle de la lucidité et du courage. Libre interprétation du mythe antique, dont la double figure incarne l’avenir opposé au passé, mais aussi la guerre et la paix ; métaphore du grand ensemble qui, après avoir délibérément et brutalement tourné le dos au passé dans les années 50-60, hésite encore aujourd’hui à regarder l’avenir en face.  

Le film « Les misérables » nous en a montré, jusqu’à la caricature pour certains aspects (le comportement des flics de la BAC notamment), la face noire en prenant comme exemple le Quartier du Plateau à cheval sur les communes de Clichy et de Montfermeil. Son réalisateur, Ladj Ly, habitant du quartier, l’a fait à travers le filtre d’une violence qui se résout en apocalypse. Nous nous sommes efforcé de démontrer que l’image – forte – qui nous était ainsi renvoyée, parce qu’elle illustrait – avec brio – la fracture urbaine qui sépare ces quartiers de leur agglomération, ne saurait refléter l’état de la société française, sauf par métaphore pour en faire un symbole de ségrégation comme s’y risque Eric Vuillard dans sa tribune du Monde du 3 janvier courant. Les grands ensembles sont sans doute le symptôme d’un mal plus général, mais, enclaves urbaines, ils ne sauraient constituer le miroir en réduction de la société nationale.   

C’est, nous l’avons dit dans la précédente livraison de notre blog, beaucoup de « bruits et de fureurs » qui occulte non seulement la réalité de la vie quotidienne de ces grands ensembles – nonobstant des crises d’autant plus brutales qu’elles sont périodiques – mais également les dynamiques mises en œuvre par leurs habitants, soutenus – avec plus ou moins d’habileté – par les associations et les institutions, en vue de l’amélioration de leurs conditions d’existence et de la transformation convergente de leur espace de vie.

Aussi, est-ce à travers trois exemples, les Quatre-Mille de La Courneuve, deux quartiers  Nord de Marseille articulés autour d’un méga-centre commercial, La Duchère à Lyon, que nous voudrions présenter cette autre face des grands ensembles en rénovation urbaine, rénovation qui ne va (ou ne devrait) jamais aller sans relance de l’activité, sans renouveau social et sans renaissance culturelle. Nous extrairont, pour ce faire, trois thèmes de l’enquête que notre équipe de quatre professionnels de l’aménagement a conduite en 2013-2015 avec le soutien de l’Institut CDC pour la Recherche (groupe de la Caisse des Dépôts), l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement Régional d’Aix-en-Provence, ainsi qu’avec la SCET (filiale de la CDC). Trois thèmes, dont chacun est attaché à un des trois sites qu’il caractérise par sa force prégnante :

  • L’histoire urbaine, qui recoupe l’histoire sociale, pour les 4000 de La Courneuve ;
  • Le projet de transformation de l’espace urbain, pour les deux ensembles en rénovation des quartiers Nord de Marseille : Malpassé et Saint-Barthélemy–Picon–Busserine ;
  • La laïcité dans l’espace public, confrontée au retour du religieux, pour Lyon-La Duchère.    

 Trois thèmes propres à illustrer les fractures transversales qui ont mutilé ces quartiers et les efforts prodigués par les habitants pour les réduire dans le cadre de différents dispositifs, dont celui de la coconstrution récemment mis en place en application de la loi de Programmation pour la Ville et la Cohésion urbaine du 24 février 2014.

Une histoire urbaine et sociale singulière : La Courneuve

Un site carrefour

Boulevard Pasteur vers 1900 – Wikipedia

La Courneuve – Curia Nova – au cœur de la Plaine des Vertus, vouée avant l’industrialisation aux cultures maraichères destinées au marché parisien, traversée par la route des Flandres et la ligne de chemin de fer Paris-Soissons, est occupée sur près du tiers de sa superficie par le parc départemental Georges-Valbon, le cimetière et le parc interdépartemental des sports, et sur plus de 7% du territoire restant, urbanisé, par le grand ensemble des 4000[1] réalisé par l’Office Public d’HLM de la Ville de Paris entre 1960 et 1968. Après livraison de la totalité de ses logements le grand ensemble était habité en 1968 par 18 000 personnes représentant 42% de la population communale (43 340 habitants répartis dans 13 800 logements).

Si l’on ajoute aux routes nationales et départementales, qui se croisent au niveau de deux carrefours (les Six  Routes au nord-ouest et les Quatre Routes au sud-est), l’autoroute A1 au nord et l’A86 au sud ; si l’on ajoute au chemin de fer Paris-Soissons, le RER B et le tramway, demain le Grand Paris Express ; si l’on prend en considération les conséquences de la réalisation du grand ensemble sur 38 ha suivie de peu par la désindustrialisation, on aura un condensé des fragmentations territoriales et des ruptures historiques qui ont affecté La Courneuve depuis la fin de la dernière guerre. Sachant que les infrastructures qui cisaillent le territoire communal n’ont pas que des méfaits puisqu’elles le relient aussi à Paris et à des pôles d’emplois comme le pôle aéronautique du Bourget, la Plaine Saint-Denis, le pôle tertiaire du carrefour Pleyel, la plate-forme aéroportuaire de Roissy, sans compter de plus lointaines destinations. Mais n’empêche que ces infrastructures de transport en commun et routières constituent autant de barrières qui malmènent un tissu urbain déjà passablement hétérogène avec tous les problèmes que posent pour la gestion de l’espace les distorsions entre territoires, lesquelles ne sont pas sans avoir une incidence sur la segmentation de la population en catégories disparates tant sur le plan économique que social et culturel.

Considérant que si la nouvelle géographie prioritaire, sur la base du seul critère du revenu,  recouvre la majeure partie de la commune, l’analyse fait néanmoins ressortir l’importance des disparités. La prise en compte du niveau de vie, critère économique, à l’exclusion de tous autres critères (sociaux et urbains), pour être en cohérence avec la proportion de HLM dans le parc des résidences principales, masque en fait l’hétérogénéité du territoire et de sa population et en révèle la complexité au regard du redressement des déséquilibres, objectif en dernier ressort des opérations de renouvellement urbain.    

Les Quatre-Mille, une greffe manquée

Maquette des secteurs Sud (à gauche) et Nord (à droite) des Quatre-Mille, séparés par le carrefour des Six Routes

Difficile d’imaginer aujourd’hui la Curia Nova du temps jadis, pays de champs et de terres autours de trois noyaux villageois : Saint-Lucien et son église au centre, Crêve-Cœur au sud-ouest, la Prévôté au nord-est. Autant de quartiers de nos jours noyés dans le tissu urbain résidentiel et industriel. Les ruptures ont jalonné l’histoire de ce territoire, colonisé par l’abbé Suger de Saint-Denis, régent du royaume de 1147 à 1149 durant la croisade de Louis VII, dont les terres agricoles ont été exploitées au profit de l’abbaye voisine, en ruines, reconstruite par lui dans le premier style gothique.

Par la suite, le développement du maraichage a accompagné l’urbanisation avant que l’industrie ne vienne s’y installer au début du siècle pour se développer à la faveur de la première guerre mondiale, contribuant à l’approvisionnement des armées en matériel. Dès cette époque la fragmentation du territoire se dessine progressivement à partir des noyaux villageois d’une part, de l’extension des zones industrielles qui finissent par couvrir 1/3 du territoire urbanisé, de la constitution du bidonville de la Campa qui sera résorbé et dont le terrain d’assiette  sera englobé dans le parc George-Valbon aménagé sur ¼ du territoire communal.

Autant de ruptures historiques, autant de fragmentations territoriales soldées par la désindustrialisation, qui libèrera friches et bâtiments industriels désormais disponibles pour une autre vocation, dont la réalisation des 4000, seconde colonisation de son histoire, après celle de l’abbaye de Saint-Denis. Mais, à la différence de cette dernière, colonisation passive, forcée, sans enjeu de mise en valeur, assimilable à une relégation, qui sera le fait de l’OPHLM de la ville de Paris à la recherche de terrains à construire pour reloger les habitants chassés, dans les années 50-60, des rénovations urbaines des XIIIe et XIXe arrondissements de Paris. La désindustrialisation avec ses conséquences sociales marquera le destin des 4 000 logements, déjà lourdement affectés par les malfaçons de leur préfabrication.

Tandis que les espaces naturels préservés ou reconquis sur le bidonville, en limite nord de la commune, demeuraient relativement fermés et coupés du reste du territoire par l’autoroute A 1,  il revenait au Schéma de Cohérence Territorial (SCOT) et au Plan Local d’Urbanisme (PLU) de la commune d’essayer de remédier aux conséquences de cette fragmentation imbriquant zones résidentiels et zones industrielles, habitat pavillonnaire et habitat collectif parsemés de friches. Recherche d’une unité perdue, celle de l’ancienne « plaine des Vertus », convertie en ville industrielle qui, aujourd’hui, mute pour reconquérir de l’activité et de l’emploi. Unité dans la diversité, si tant est que la diversité, accumulée au fil des siècles et des années, soit une richesse non seulement à préserver mais à faire fructifier ; sachant que la composition de la population n’est pas sans rapport avec la morphologie urbaine et que l’évolution du tissu urbain et des formes de l’habitat ne sont pas sans incidence sur la distribution des habitants dans l’espace selon leur appartenance sociale et leur affiliation culturelle ; sachant aussi que cette distribution dépendant de multiples facteurs, il importe de faire la part des contraintes sociales et économiques, de la politique de peuplement des organismes bailleurs, de l’action des agences immobilières, de la pression fiscale, du clientélisme politique, du volontarisme des habitants…, sans que l’on puisse jamais prétendre mesurer le poids respectif des uns et des autres. La Courneuve apparaît, à cet égard, unique en son genre avec l’implantation de son grand ensemble, et sa rénovation ponctuée de démolitions et reconstructions auxquelles sont venus s’ajouter des opérations de réhabilitation. Son histoire  amène à s’interroger sur les leviers que les acteurs du développement urbain sont susceptibles d’actionner pour s’assurer la maîtrise du peuplement, qui leur échappe en grande partie. D’où l’intérêt de se référer aux documents de planification urbaine qui tracent la voie de l’organisation de l’espace pour l’avenir et contribuent à orienter par là même les mouvements de population.

La réappropriation de l’espace urbain par ses habitants

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La Courneuve Maquette du secteur Sud des 4000 – Bernard Paurd, urbaniste (projet sans suite)

L’histoire de la « cité » des Quatre-mille, divisé en deux secteurs (Sud et Nord) de 2 800 et 1 200 logements sociaux respectivement, séparés par le carrefour des Six Routes, se différencie de celle des autres grands ensembles de l’après-guerre en ce que sa construction a été motivée par le déplacement (la déportation n’hésiteraient pas à dire certains) d’habitants issus de quartiers populaires parisiens appelés à être détruits dans le cadre de rénovations « bulldozer ». Si on a pu dire que la construction des grands ensembles fut une opportunité pour faire cohabiter des classes sociales victimes de ségrégation spatiale, les 4000 ont constitué à cet égard une exception, exception monstrueuse.

Son histoire n’en est pas moins exemplaire – négativement parlant – en ce qu’elle préfigure le destin des grands ensembles en général, qui ont évolué en se séparant toujours plus de la société globale alors même que l’extension urbaine tendait à les absorber, mais sans pour autant que les infrastructures, la configuration des espaces et les formes architecturales soient adaptés en conséquence. D’où la triple rupture : physique, sociale et culturelle qui les a peu à peu transformés en « ghettos », donnant d’autant moins de prise à la politique de la ville que celle-ci persistait à traiter les symptômes de maux dont la source était à rechercher dans un changement de paradigme socioéconomique consécutif à la désindustrialisation.

Toutes les procédures des quartiers « politique de la ville » ont été appliquées aux Quatre Mille, depuis les opérations Habitat et Vie Sociale (HVS) à la fin des années 70 jusqu’aux Programmes de Rénovation urbaine  (PRU) en 2006 et les Nouveaux Programmes de Renouvellement urbain (NPRU) aujourd’hui, en passant par le Développement social des Quartiers (DSQ) en 82, Banlieues 89 en 83, les Grands Projets Urbains (GPU) en 94 et les Grands Projets de Ville (GPV) en 98. Sandra Parvu et Alice Sotgia du Laboratoire Architecture Anthropologie de l’ENSA Paris-La Villette ont montré les hésitations par lesquelles le renouvellement des  4000 était passé depuis les tentatives de réhabilitation dans les années 70 ; les velléités de faire largement place nette pour un nouveau parti d’urbanisme au début de la décennie 80 ; les tentatives d’élaboration d’un plan d’ensemble, compromis entre la sauvegarde de témoins d’une architecture qui avait marqué les années 60 et une rénovation en rupture avec l’existant à la fin des années 80 ; jusqu’à ce qu’une volonté de requalification s’affirme à l’aube des années 2000, plus orientée vers les aspirations des habitants et soucieuse de réinscrire le site dans une nouvelle histoire qui garde la mémoire des souffrances et des espoirs de la dynamique sociale ayant accompagné la mue du quartier.             

On peut aussi, pour qui cherche un sens aux évènements, lire l’histoire du renouvellement urbain des Quatre Mille, engagé dans les années 1980 dans le cadre des procédures de « Banlieues 89 », comme un palimpseste :

trois drames humains, celui, d’abord, de la mort d’un adolescent, Jean-Pierre Huet, tué par balle par le patron du bar en mars 1971, puis celui de l’agonie de deux enfants : Toufik Ouanès, abattu au pied de l’immeuble Renoir en juillet 1983, un soir de ramadan, par un habitant excédé du chahut ayant conclu une journée de jeûne, et Sidi-Ahmed, décédé après avoir été touché par une balle perdue en juin 2005 devant un des immeubles des 4000 Sud, la barre Balzac ;

des démolitions successives (barres, disposées orthogonalement pour cloisonner l’espace, représentant près de la moitié des logements du grand ensemble) entamées en 1986 avec l’implosion de l’immeuble Debussy, démolitions qui, si elles n’effacent pas le traumatisme de trois meurtres, même non prémédités, permettent de faire place nette pour la restructuration de la scène où les drames se sont joués ;

l’inauguration en 2005 de la place traversante du centre des 4000 Sud, dit centre urbain de la Tour, réalisée sur les plans de Paul Chemetov, baptisée place de la Fraternité, point d’orgue de la rénovation des 4000 Sud dans le sens d’une ouverture de l’espace et de sa déclinaison en quartiers  différenciés, qui inspirera aussi, mutatis mutandis, le réaménagement des 4000 Nord.

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Les 4000 de La Courneuve : centre urbain de La Tour

« A la Courneuve, c’est la Passion que l’on rejoue » écrivait L’Architecture d’Aujourd’hui en 1983. A des morts d’hommes, fauchés dans leur prime jeunesse, on répond par des démolitions d’immeubles, frustres et affectés de graves malfaçons, pour amorcer le renouvellement urbain. Chair glorifiée contre béton sacrifié. Comment ne pas y voir, non une Résurrection, mais une Renaissance.  

L’enchainement des évènements est lourd de sens pour qui se risque à les déchiffrer dans les termes d’une anthropologie de l’expiation et de la rédemption : expiation de crimes dont la société ne peut pas décemment s’exonérer, quoi qu’elle en ait, rédemption par l’urbanisme. Citons Chemetov, interviewé par Eva Lacoste lors de l’inauguration de la place de la Fraternité (Revue Regards de la municipalité) :

« Ce qui se joue à travers ce remodelage, c’est une œuvre de courage. […] On a presque l’impression d’une opération à cœur ouvert. […] Aujourd’hui quand on regarde le centre commercial, la pépinière d’entreprises, la diversité des matériaux, la place traversante avec son granit, ses arbres, on oublie ce qu’était ce quartier et les barres qui ont disparu. La question de ce qui est commun dans la ville n’est pas indifférente : c’est fixer le niveau d’exigence auquel devront répondre les futurs logements, en confort et durabilité des matériaux. »

Axonométrie de la place traversante (place de la Fraternité)

En bref, trois séries d’évènements : humains, physiques, symboliques, comme autant de jalons d’une rénovation urbaine et d’un renouveau social, inséparables, qui décideront, avec la participation active et éclairée des habitants, du devenir de leur quartier. Pour autant du moins que l’objectif de mixité aura pu être réalisé tout en donnant la priorité au relogement des Courneuviens, que les deux secteurs Sud et Nord auront été réunis à la faveur de la construction de la gare du Grand Paris Express à l’intersection des Six Routes, et que l’extension du périmètre de la rénovation aura permis  le retournement du quartier sur le centre-ville auquel il tournait le dos.

C’est bien le prix à payer pour que les deux faces de Janus cessent, une fois pour toutes, de se tourner le dos après que les épigones d’Eupalinos, ingénieur doublé par Paul Valéry d’un architecte[2], ont renouvelé l’exploit : celui de joindre les deux sections de son aqueduc de l’île de Samos, métaphore de la suture urbaine et de la réunion des hommes.

[Enquête réalisée en collaboration avec Bernard Jacquinot et Bernard Pailhès]


[1] En fait 4 234 prévus, 4208 réalisés, dont 3 016 au sud-ouest de la commune et 1 192 au nord-est séparés par le carrefour des 6 routes.

[2] Cf. Son dialogue platonicien mettant en scène post mortem Phèdre et Socrate : Eupalinos ou l’architecte.

A SUIVRE : La mutation de l’espace urbain : les quartiers Nord de Marseille

Contact : jeanfran.serre@gmail.com

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