L’AUTRE FACE DES « MISERABLES » : SYNTHESE

Pour une « révolution copernicienne » du renouvellement urbain : renversement méthodologique

« … être dans une œuvre de l’homme comme poissons dans l’onde, d’en être entièrement baignés, d’y vivre, et de lui appartenir… » Paul Valéry : Eupalinos ou l’Architecte

A travers « Les Misérables », sacré Meilleur film au palmarès 2020 des Césars, Ladj Ly, réalisateur habitant de Montfermeil, a mis l’accent sur une face des grands ensembles de banlieue : celle de la pauvreté, de la marginalité et de la violence, symptômes de la fracture urbaine qui affecte ces quartiers relégués à la périphérie des villes, déconnectés des équipements et services de centre-ville. Une fracture qui, non seulement isole territorialement, mais traverse de part en part les strates de la société : économique, sociale, culturelle…

Alors que le président de la République promet de s’attaquer au « séparatisme », plutôt qu’au « communautarisme », il importe de rappeler que le concept ne saurait se restreindre à la sphère religieuse mais doit s’appliquer à la société, clivée en groupes sociaux d’autant plus étanches qu’ils sont plus inégalitaires et ségrégués spatialement.

Mais mettre en scène la face sombre des quartiers dits « sensibles », « prioritaires » parce qu’« en difficulté » ou « défavorisés », ne suffit pas pour en rendre compte si parallèlement on n’en montre pas la dynamique transformatrice à l’œuvre. Dynamique, antidote d’une violence multiforme et permanente, qui ne se résume pas à une violence physique, sporadique ; dynamique portée par les habitants, soutenus avec plus ou moins de compréhension et d’efficacité par les institutions, qu’elles soient électives ou administratives, de gestion ou de mission.

Ce qu’a manqué la Politique de la Ville  

Un constat s’impose à cet égard : depuis plus de trente ans « la » politique de la ville alterne « les » politiques : immobilière, urbaine, sociale, en faveur de l’emploi, socioéducative… D’où le sempiternel questionnement portant sur la légitimité d’une politique de la villemanifestement incapable depuis une quarantaine d’années d’appréhender dans leur articulation les composantes du phénomène urbain. Incapacité technique qui recouvre une impuissance autrement plus profonde à se donner une représentation intégrée de la ville et de ses quartiers, dans leur environnement à la fois physique et humain. De sorte que, l’alternance des politiques cherchant à compenser en vain ce déficit de vision globale, l’inconstance dans la stratégie se paye du prix de la pérennisation de politiques d’exception, censées être temporaires, basées sur des mesures de discriminations positives qui hésitent entre leur application aux territoires ou aux gens.

Malgré leurs spécificités les Quartiers Prioritaires de la Politique de la Ville (QPV) partagent une même « énigme », à savoir celle de l’articulation de leur dimension urbaine avec leur dimension sociale, péché originel de la Politique de la Ville. Qu’est-ce qui fait que la forme urbaine d’une ville ou d’un quartier s’accorde avec la société urbaine ? Pourquoi les politiques de la ville peinent-elles depuis l’origine à travailler cette articulation, dans les contrats d’agglomération comme sur le terrain, au point que les habitants restent étrangers à leur quartier malgré des rénovations qu’ils approuvent par ailleurs, ou qu’ils en viennent à regretter la qualité des relations sociales vécues autrefois dans des grands ensembles pourtant honnis pour l’indigence de leur forme et composition urbaines ?

Un détour par la Nouvelle-Calédonie, dont le destin sera à nouveau soumis à référendum en septembre de cette année, illustrera mieux la portée de cette « énigme » en raison du statut ultramarin du territoire et de la nature de sa société, multiculturelle, forgée par l’histoire et un passé colonial conflictuel : miroir grossissant de la métropole. La Politique de la Ville ne s’applique pas sur le territoire, du moins pas comme en métropole ou dans les départements d’outre-mer, mais la loi organique du 19 mars 1999 prévoit d’une part des contrats de développement pluriannuels et un contrat d’agglomération quinquennal pour les quatre communes du Grand Nouméa. Dans un roman écrit en 1931, Remords, Jean Mariotti, originaire de la Grande Terre, conte l’histoire d’anciens bagnards,  transportés libérés sous conditions, dont le mode de vie est confronté à celui des  Caldoches et des Kanak[1]. Florence Launay dans une introduction de 1997 commente : « Jean Mariotti soutient la thèse qu’il existe un accord entre toute race et son paysage, une entente, voire une complicité que seul le temps peut établir. Le paysage est un partenaire vivant ; l’homme noir, qui le comprend et le respecte, y vit en harmonie. Inversement, l’Européen transplanté le violente et veut le transformer. Il en résulte un rapport de force, qui dès Remords s’exprime par la haine. Ainsi, comment être soi-même quand on se trouve transplanté dans un paysage vivant et récalcitrant, générateur d’angoisses et d’incertitudes, et quand de surcroît on doit surmonter la tâche du bagne et son univers de barbarie ? » S’il faut évidemment se remettre dans le contexte de l’époque, qui marque encore les relations sociales du territoire, la problématique soulevée par l’articulation entre un paysage et la société qui l’habite, entre l’urbain et le social, reste d’actualité et s’applique, mutadis mutandis, à la métropole.

Et, c’est bien aussi ce qu’a exprimé, Ladj Ly à travers son film, qui a pour cadre le quartier du Plateau à Clichy-Montfermeil, en enchaînant prises de vue en surplomb et gros plans. C’est cette fracture qui est mise dramatiquement en scène, mais qui, relevant du spectacle, gomme complètement ce qui se joue derrière, à savoir le combat que mènent les habitants pour se faire reconnaitre en tant que citadins comme les autres, c’est-à-dire citoyens à part entière ; comme si la forme urbaine du grand ensemble, en rupture avec celle de l’agglomération, faisait injure à la citoyenneté, au point de leur être dénié.

Ce que les réalités de terrain ont démontré

Les trois exemples dont nous avons rendu compte, à savoir les 4000 de La Courneuve, les quartiers Nord de Marseille et La Duchère à Lyon, illustrent, à leur manière, tributaire d’une géographie et d’une histoire qui les a façonnés, les dynamiques citoyennes à l’œuvre pour atténuer, sinon combler, les fractures qui tendent à creuser les écarts d’équipement, de niveau de vie et de développement entre les périphéries et les centres-villes. Fractures à l’origine de discriminations, elles-mêmes source de frustrations qui entretiennent un climat de violence latent, quand il n’est pas potentiellement explosif comme dans le film de Ladj Ly.

Trois quartiers excentrés, dont l’évolution a accentué la stigmatisation physique, doublée d’une stigmatisation sociale les renforçant dans leur isolement :   

  • La Duchère : le plus circonscrit des trois sites, isolé sur un plateau en limite nord-ouest de ville, avec la population la plus jeune, le taux d’activité et le revenu médian les plus élevés, le plus faible pourcentage de non diplômés.
  • Les 4000 de La Courneuve : un site coupé en deux, tournant le dos au centre-ville, avec la plus forte densité de logements, le plus fort taux de locataires HLM et de vacance, la plus forte proportion d’étrangers et d’immigrés.

Trois stratégies ont été mises en œuvre pour répondre à des situations sommes toutes assez contrastées qui contribuent à différencier ces quartiers de leur agglomération, dont ils constituent des enclaves dégradées :

  • Confronté à une dégradation accentuée du bâti, affecté de graves malfaçons, et à l’appauvrissement d’une population homogène exclusivement logée en HLM, le premier enjeu pour les Quatre-mille de La Courneuve est celui de la promotion économique et sociale de la population résidente, censée induire une diversité justifiant une offre de logement élargie qui permette des parcours résidentiels ascendants : objectif social prioritaire ;
  • Pour les quartiers Nord de Marseille, l’intégration économique et sociale, compte tenu d’un contexte urbain éclaté, passe par le désenclavement des quartiers, la connexion avec les grands équipements, la jonction avec les pôles économiques existants (Euroméditerranée, thechnopôle de Château-Gomberg, Zone Industrielle d’Arnavant…) et l’amélioration de la relation au centre-ville : objectif urbain prioritaire ;
  • Pour Lyon-La Duchère, les contraintes de sites et urbaines ont été moins déterminantes, la municipalité – dont le maire actuel était le maire d’arrondissement (9e) – ayant d’emblée affiché sa volonté de diversifier la population par l’habitat sans lésiner sur les démolitions. Et c’est sous la pression d’un fort mouvement de contestation entretenu par une association de quartier particulièrement offensive, le Groupe de Travail Inter-quartier (GTI), que la stratégie a été infléchie dans le sens d’une meilleure prise en compte des besoins des résidents : d’où un objectif social et urbain équilibré (54% de logements sociaux à terme) aujourd’hui mieux partagé.

La leçon tirée de l’expérience de La Duchère est claire : c’est une illusion de croire qu’on peut, sans provoquer de rébellion, engager aujourd’hui un processus de rénovation impliquant démolitions, expulsions et relogements forcés comme dans les années 50-60. Vaccinées contre les « rénovations bulldozer », les « déportations » et la brutalité des formes urbaines du style international, les populations ne se laissent plus manipulées. Il importe, dès-lors, d’inverser la démarche habituelle, qui se satisfaisait d’un accompagnement social des transformations urbaines, pour d’abord poser la question du devenir des populations résidentes, de leurs besoins et aspirations à plus d’autonomie ou à une meilleure intégration, en fonction de leur vécu. Il s’agit d’une première inversion, celle du rapport du projet urbain à la société : c’est sur un projet social (impensé de l’urbanisme) que doit se bâtir le projet urbain et non l’inverse, dans une démarche bottom-up et non plus top-down. C’est le défi du principe de coconstruction posé, en même temps que l’institution des conseils citoyens, par la loi de Programmation pour la Ville et la Cohésion urbaine du 21 février 2014. Principe néanmoins critiqué par certains, qui y ont vu un affadissement de la notion d’empowerment, plus proche de la codécision, mais grosse d’un risque de désengagement de l’Etat.

Deuxième inversion, celle du rapport du projet urbain au paysage. A La Duchère, toujours, les conditions du démarrage du projet urbain méritent attention. La rénovation urbaine s’est en effet inscrite dans un plan d’aménagement paysager, commandé au préalable par la municipalité et conçu par Alain Marguerit, paysagiste, lequel a permis de jeter les bases de la composition urbaine, œuvre de Bernard Paris, architecte-urbaniste, et de garantir une meilleure insertion du bâti dans son environnement « naturel ». Le primat du paysage sur la forme urbaine n’est toutefois pas une question de priorité de composition comme à La Duchère, tout dépendant des contraintes de site, mais consacre en général la fonction médiatrice du paysage entre la forme urbaine et la société urbaine, sachant bien que la forme enserre, voire enferme, alors que le paysage, espace de liberté, enveloppe, permettant de renouer avec le sensible[2]. La dualité du social et de l’urbain est un anachronisme pour le paysage, dans lequel ils se fondent. C’est dire que l’on n’est pas confronté à une forme  qui nous serait extérieure mais que nous appartenons au paysage, lequel se retrouve aussi bien en nous. Paysage qui, comme mise en mouvement de la forme, serait à l’urbain ce que la laïcité est à la société en nous ouvrant à l’altérité. 

La troisième inversion est relative aux conditions de l’insertion physique et humaine du grand ensemble dans son environnement urbain. Les grands ensembles souffrent très généralement, d’une distorsion entre leur composition sociale et celle de la ville environnante. Il s’agit, en conséquence, d’inverser les flux de peuplement pour promouvoir la mixité. Ce sont, d’une part, la loi relative à la Solidarité et au Renouvellement Urbain dite SRU du 13 décembre 2000, modifiée, et, d’autre part, la loi Egalité et Citoyenneté du 27 janvier 2017 qui ont posé le principe d’un meilleur équilibre du peuplement entre les grands ensembles et leur environnement urbain en imposant aux communes un quota minimum de 25% de logements sociaux et en prévoyant qu’un quart des attributions réalisées hors des Quartiers Prioritaires Politique de la Ville devront bénéficier à des ménages appartenant aux 25% d’entre les plus pauvres. Encore faut-il, le lien social étant au cœur de la société urbaine, ne pas réduire cette dernière à une question – quantitative – de peuplement. C’est souligner la part d’arbitraire des quotas et miser sur la concertation qui doit présider aux déplacements de population sur la base d’un projet social prenant en compte les contraintes liées à la localisation des emplois, les contraintes culturelles de cohabitation et d’une manière générale les aspirations des habitants. C’est souligner, aussi, l’impératif et l’urgence de s’attaquer à ce qui est à l’origine de la ségrégation spatiale, à savoir la spéculation foncière, par le contrôle et la régulation du marché immobilier. C’est souligner, enfin, si on veut favoriser une diversité de l’habitat mieux répartie, la nécessité de faire appel à plus d’investissement privé, en substitution de l’investissement public, pour attirer les classes moyennes dans les quartiers périphériques et celle d’accompagner la réalisation de logements sociaux dans les quartiers centraux : d’où progressivement moins d’Etat dans les premiers et plus d’Etat dans les seconds.

La quatrième inversion, enfin, concerne le rapport au temps, à la mémoire, à l’histoire. Paul Virilio l’avait affirmé avec force, à l’époque contemporaine le règne de la vitesse a bouleversé nos modes de vie : « Ubiquité, instantanéité, le peuplement du temps supplante le peuplement de l’espace. » (L’espace critique) L’aménagement de l’espace n’est plus en phase avec le progrès des transports mécaniques et des transmissions électroniques. C’est désormais le temps qui contrôle l’espace au moyen des nouvelles techniques de l’information et de la communication avec pour conséquence la désintégration de la ville historique, la « désurbanisation », comme si on avait atteint une masse critique. Les situationnistes de leur côté, en 1958, dans Formulaire pour un urbanisme nouveau l’avait déclaré, « l’architecture est le plus simple moyen d’articuler le temps et l’espace, de moduler la réalité, de faire rêver. » C’est La Courneuve, qui, cette fois, ouvre la voie avec Bernard Paurd, le concepteur du secteur des Clos dans les 4000 Sud. Il s’agit de rompre avec un urbanisme « hors-sol », de renouer avec le territoire, de retrouver la maîtrise du temps, celui vécu des habitants, et d’inscrire le renouvellement urbain dans le temps « lent » de l’histoire. C’est faire œuvre de réhabilitation du temps par la valorisation de la mémoire des « lieux » en s’appuyant sur le témoignage des habitants et en l’étayant sur l’histoire, une histoire millénaire. La réalisation de son projet de rénovation passe par ce qu’il appelle une opération de déconstruction-restructuration : « … aujourd’hui, on ne peut plus refaire éternellement la ville en la détruisant, comme si l’avenir était toujours radieux, il y a urgence à stabiliser l’urbain et ses habitants, en les référant au temps long, sans anathème sur telle période historique ».  Avec son projet, « à la structure morphologique du grand ensemble où le bâtiment est l’élément de définition du paysage urbain contemporain succède un socle morphologique intégrant l’histoire urbaine passée ». De sorte que « ce socle morphologique fabrique une cohésion urbaine et des interactions urbaines majeures pour distribuer l’espace et se repérer ». 

La Courneuve – Les Clos : inscription au sol des traces qui relient le site aux points forts de son environnement
(Bernard Paurd, urbaniste)

Quadruple renversement, donc, 1) des rapports du projet urbain à la société, 2) à son substrat « naturel », 3) à son environnement et 4) au temps, se traduisant par la mise en œuvre de quatre stratégies coordonnées qui convergent, dans un espace-temps intriqué avec les systèmes d’actions, vers un même objectif d’appréhension de l’urbain en termes de paysage permettant de faire le lien entre un site, l’habitat et la population, dont la participation est requise dès l’amont, c’est-à-dire dès la conception des projets. Révolution copernicienne qui, après que le projet (synthétique) ait détrôné le programme (analytique) consacre le passage au processus (dynamique); révolution qui dépasse l’aménagement urbain pour intégrer à l’urbanisme au sens large les sciences sociales (géographie, sociologie, histoire, anthropologie…) et l’écologie.

Ce qui revient à tirer les conséquences de l’évolution de la société, qui, en un demi-siècle, est passée d’une gestion purement administrative à une gestion concertée des territoires, s’est convaincue que la ville ne saurait plus se construire contre la nature et a pris conscience des impasses de la ségrégation spatiale, corollaire de discriminations à l’origine des violences contemporaines. Mais, évolution dont on mesure aujourd’hui la fragilité, les principes démocratiques sur lesquels repose la gouvernance des sociétés d’aujourd’hui étant ébranlés par des forces centrifuges de moins en moins maîtrisées.

Les promesses des actions de terrain

Dans un contraste saisissant, la somptuosité des prises de vue en surplomb du grand ensemble de Montfermeil par le réalisateur des « Misérables » restitue toute la misère qui sévit au raz du sol et que subissent les habitants, dépossédés d’un cadre de vie qui leur est aussi familier qu’il apparait inhospitalier à un regard extérieur ; dépossédés, ils le sont par la brutalité des formes urbaines, qui n’a d’égal que leur misère sociale.

D’où l’urgence de sortir d’un film envoutant pour se plonger dans une réalité qui sollicite tout un chacun. La fracture urbaine et sociale dont sont victimes les grands ensembles est bien le symptôme d’une maladie qui affecte la société tout entière, dont le traitement ne saurait être laissé, en référence à l’empowerment, à la responsabilité des seuls habitants des quartiers dits pudiquement « sensibles » comme le voudrait une idéologie libérale en vogue faisant fi de l’héritage légué par une société inégalitaire. Mais cela n’ira pas non plus sans se détacher d’une philosophie qui oppose classiquement l’urbain à la nature. Stéphane Gruet, architecte autant que philosophe, qui s’est penché sur Le Mirail, mémoire d’une ville, avec Rémi Papillault, nous le rappelle[3] : « La ville a longtemps été vue comme opposée, voire contraire, à la “nature”. Or toute ville est d’abord “un fait de nature”  (Aristote). Et nous mesurons aujourd’hui combien la puissance de la nature en nous, telle qu’elle s’incarne dans nos sociétés et dans le phénomène urbain à l’échelle planétaire, dépasse irrémédiablement toutes velléités de maîtrise et de contrôle. » En outre, poursuit l’auteur, «s’il est cependant une œuvre humaine que nous n’avons jamais maîtrisée, alors même que nous ne cessons de vouloir la planifier jusqu’en ses moindres détails, c’est bien la ville. Si elle résulte d’un amas de faits techniques, elle semble, dans son ensemble, relever d’un fait de cette nature qui au sens grec de physis “détient en soi-même le principe de son mouvement et de son repos” (Aristote). » Autrement dit, la société et la ville auraient bien en commun avec l’homme (cf. les droits de l’homme) cette même nature que leur ont dénié, entre autres philosophes, les existentialistes. Et s’il y a une clef pour résoudre l’énigme des distorsions qui affectent l’articulation de l’urbain et du social, de la forme urbaine et de la société urbaine, c’est bien dans la « nature », ou « écologie » pris dans son sens étymologique, qu’il faut la rechercher. Mais, architectes et urbanistes sont encore loin de parvenir à leurs fins : trouver la juste mesure (l’échelle) qui garantirait l’intégration des diverses dimensions du phénomène urbain, ajuster la forme d’une « agglomération gravide » aux exigences d’un « organisme vivant », pour reprendre la terminologie de Stéphane Gruet, étant précisé que la ville participe de l’une et de l’autre. Et, last but not least, prendre toute la mesure du temps, long et difficilement compressible, qui, en dernier ressort, préside aux destinées des villes.  

Autant de raisons de saisir la perche tendue par le président de la République et de se donner les moyens de rompre avec un « séparatisme » qui pourrit les relations sociales, pour renouer avec la solidarité. L’idéal d’émancipation prôné par le « macronisme » ne deviendra réalité qu’au prix d’une réduction d’inégalités économiques, qui pour être projetées dans l’espace n’en sont que plus insoutenables comme l’a révélé la crise des « gilets jaunes ». S’en donner les moyens c’est aussi ne pas se voiler la face en mettant en avant des faux-semblants d’action culturelle censés panser les plaies ouvertes par une économie concurrentielle qui exclut, et c’est oser affronter la question foncière mise sous le boisseau par crainte des atteintes au droit sacré de propriété que comporterait tout contrôle du marché immobilier.  Si l’on avait cru pouvoir échapper à la vision de la misère en la reléguant à la périphérie des villes, le film de Ladj Ly aura eu l’insigne mérite de nous rappeler à la réalité, à condition de savoir nous extraire du spectacle offert et prendre la mesure de l’écart qui nous en sépare.

Ce qui implique aussi de ne pas se satisfaire d’une politique de la ville, qui traite des symptômes d’un mal dont les causes et les remèdes seraient bien plutôt à rechercher dans une  politique urbaine à même de prendre pleinement en compte non seulement l’articulation du social à l’urbain mais également la solidarité qui lie indissolublement les villes en réseau et les territoires dans lesquels elles s’enracinent. Sans doute est-ce aussi une question d’échelle, un urbanisme à la mesure de l’homme ne l’étant pas forcément à celle de la mondialisation[4].

Aussi bien, ne témoignera-t-on jamais assez des dynamiques à l’œuvre dans ces quartiers si tant est que ce n’est plus tant au cœur des métropoles que l’avenir des villes se joue mais bien plutôt dans ces interstices que constituent les grands ensembles et autres quartiers marginalisés, foyers d’une diversité propice à l’innovation et à la création[5]. C’est le rôle joué par toute « frontière », l’ambivalence est dans leur nature, elles séparent autant qu’elles recousent, ce qui emporte condamnation de toute déconnexion de l’au-delà d’avec l’en deçà, des périphéries d’avec les centres-villes, des villes d’avec leurs interlands.

Encore faut-il donner aux délaissés du développement les moyens de sortir de leur isolement pour qu’ils puissent donner toute leur mesure.

Synthèse des conclusions d’une enquête réalisée entre 2015 et 2017 par Bernard Jacquinot, Jacques Jullien, Bernard Pailhès et Jean-François Serre avec le soutien de l’Institut CDC pour la Recherche, la SCET et l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement Régional d’Aix-en-Provence.


[1] Le roman met, notamment, en présence quatre personnages : deux Caldoches originaires de l’île, Lecam et Vaudois, et deux transportés (condamnés à la peine de transplantation outre mer), Daguez et Sathon. Dans une scène du roman, ils sont décrits comme suit : « Les quatre hommes s’attablèrent. Vaudois et Lecam qui étaient nés dans le pays semblaient être tous deux de la même famille, presque ; ils étaient en harmonie avec le lieu, le paysage. Daguez et Sathon, par contraste, avaient aussi un air de parenté. Bien qu’ils fussent en Calédonie depuis de nombreuses années, on les sentait étrangers, transplantés, venus d’ailleurs. Il y avait en eux quelque chose de rigide, de lourd, qui n’existait pas chez les deux stockmen – Le vieux cadre des races d’Europe, peut-être. »

[2] En ce sens le paysage ne saurait pas plus être opposé à l’espace construit que le phénomène urbain à la nature. On peut très bien concevoir à la limite un paysage entièrement minéral dont des villes italiennes pourraient fournir le modèle. Le paysage serait alors ce qui est perçu et senti comme s’accordant avec cette nature humaine trop vite oubliée, comme relevant plus de l’atmosphère ou d’une ambiance (qui met l’accent sur l’animation) que d’une forme stricto sensu, dont la « dureté » serait adoucie et la clôture abolie. Autrement dit, le paysage dans sa fonction hospitalière et protectrice.

[3] « La nature de la ville – Esquisse d’une philosophie du phénomène urbain » (Editions Poïesis : 2017).

[4] On lira à ce sujet avec profit le dernier ouvrage de Philippe Boudon : Entre géométrie et architecture (2019), qui fait le tour des questions d’échelle, mesure du réel, sous le parrainage des plus grands auteurs, de Lucrèce à Mandelbrot et autres contemporains. C’est que, à la différence de la forme et de ses proportions, « l’échelle est ouverture qualitative relativement à la proportion qui, elle, est close sur le calculable. » Référence nécessaire pour « embrayer » sur l’espace réel.

[5] Le terme de « diversité » est tellement galvaudé qu’il peut être pris en mauvaise part lorsque par exemple on fait référence aux « représentants de la diversité ». Même sans intention discriminatoire, il n’empêche que l’expression stigmatise à l’insu de ceux qui l’utilise. La « diversité » entendue positivement est cependant indissociable du « métissage » tel que le promeuvent des auteurs aussi peu suspect de tomber dans le travers de la discrimination qu’Edouard Glissant ou Patrick Chamoiseau, l’auteur de Texaco.

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