LA POLITIQUE DE LA VILLE AU DEFI DU « SEPARATISME »

1 260 logements concernés par le programme de renouvellement urbain de Limay dans les Yvelines (Jahel Architecture).

Après la nomination en juillet dernier de Christophe Béchu comme ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires à qui est rattaché Olivier Klein, ministre délégué chargé de la Ville et du Logement ; après la déclaration de politique générale le 6 juillet dernier de la Première ministre évoquant les quartiers prioritaires en termes de « justice, de cohésion, de considération » ; après la présentation d’un budget 2023 de la cohésion des territoires d’un montant de 597,5 millions d’euros, en augmentation de 7,1 % par rapport à celui de 2022 (557,9 millions d’€), le temps est venu de s’interroger sur le devenir de la « politique de la ville ». Sans doute, en tant que maire de Clichy-sous-Bois (en fonction jusqu’au 3 décembre, date à laquelle il devrait être remplacé à la tête du conseil municipal), le nouveau ministre sait-il à quoi s’en tenir. Présentant ses orientations le 13 septembre à la Commission des affaires économiques de l’Assemblée Nationale, il s’est engagé à faire une revue de tous les projets relevant de la politique de la ville, soit 453 (dont 450 validés et 416 en chantier), afin d’en soupeser la « résilience », objectif désormais affiché de son ministère. C’est à ce titre qu’une cinquantaine de territoires pilotes devraient être identifiés pour bénéficier d’une action renforcée de l’ANRU à hauteur de 100 millions d’euros. Encore faudrait-il que l’Etat tienne ses engagements, ce qui n’a pas été le cas sur la période 2017-2022 puisque sur les 200 millions prévus seulement 92 millions ont été versés à l’ANRU au prétexte que la trésorerie de l’agence serait surabondante[1]. En outre, afin de pouvoir apprécier à leur juste mesure les efforts financiers consentis, les citoyens-contribuables seraient bien en droit, après quelque 45 années de politique de la ville, d’être fixés sur la finalité poursuivie par cette politique à défaut de pouvoir l’être sur son terme. Le ministre Borloo, n’avait-il pas dans une interview au journal Le Monde du 6 mai 2003 déclaré souhaiter que la politique menée en application de la loi de programmation pour la Ville et la Rénovation urbaine du 1er août 2003, dont il était l’auteur, consacre dans un délai de cinq ans le retour des « quartiers politique de la Ville » dans le droit commun, justifiant par ce fait même la disparition de son ministère !    

Un bref retour sur les errements de cette politique censée être d’exception, du moins lors de son lancement, s’impose pour prendre la mesure, sinon de son impuissance, de celle des difficultés rencontrées.   

De mars 1977 date le lancement de 50 « opérations Habitat et Vie Sociale », prémices des quartiers dits « prioritaires » pour le réaménagement, la rénovation et le soutien des populations concernées. L’expérience sera approfondie et élargie à la faveur du basculement à gauche de la majorité présidentielle avec la création en octobre 1981 de la Commission nationale pour le développement social des quartiers (CNDSQ) et en novembre 1983 sera instituée la mission « Banlieues 89 » animée par Roland Castro et Michel Cantal-Dupart. Mais, il faudra attendre décembre 1990 pour que la politique de la ville se voit consacrée par la création d’un ministère d’Etat, dont le premier titulaire sera Michel Delebarre, et décembre 2000 pour que la loi solidarité et développement urbain (SRU) donne une assise législative au développement social urbain ; loi qui sera suivi de deux lois de programmation concernant la rénovation urbaine et à la politique de la ville : loi Borloo d’août 2003 et loi Lamy de février 2014, lesquelles seront complétées en janvier 2017 par la loi relative à l’égalité et à la citoyenneté censée répondre à la vague d’attentats terroristes. La présidence d’Emannuel Macron ne reviendra pas sur cette dernière loi, mais en novembre 2017 dans son discours de Tourcoing il appellera à une « mobilisation nationale pour les villes et pour les quartiers », appel réitéré en mai 2018 à l’Elysée où le président de la République promettait « une chance pour chacun ». Enfin, en août 2021, était promulguée la loi confortant le respect des principes de la République destinée à lutter contre le « séparatisme ».

Autant de jalons des errements d’une politique de la ville depuis 1977, soit 45 ans. Une politique censée remédier à la dégradation de quartiers périphériques construits dans les années 50-60 pour faire face à la crise du logement de l’après-guerre, grands ensembles conçus sur le modèle de la Charte d’Athènes, dont l’application à la lettre en trahissait l’esprit ; « quartiers » qui, resitués dans le contexte de l’époque, ont apporté confort et sécurité à une large palette d’habitants. Aujourd’hui rattrapés par l’urbanisation, ce sont ces mêmes quartiers qui, après avoir permis la promotion sociale de maints de leurs habitants, sont devenus au fil du temps le refuge des plus défavorisés, participant à leur stigmatisation.

La dernière en date des lois cités ci-dessus, appelée à conforter le respect des principes de la République, constitue, selon le communiqué de presse du Conseil des ministres, « un élément structurant de la stratégie gouvernementale pour lutter contre le séparatisme et les atteintes à la citoyenneté. Il apporte des réponses au repli identitaire et au développement de l’islam radical, idéologie hostile aux principes et valeurs qui fondent la République. Face à cette réalité du séparatisme, l’arsenal juridique demeurait insuffisant. L’ambition de ce texte est de permettre à la République d’agir contre ceux qui veulent la déstabiliser afin de renforcer la cohésion nationale. Ce texte vise à l’émancipation individuelle contre le repli identitaire. » C’est assez dire qu’il est loin de cibler les « quartiers prioritaires de la politique de la ville » (QPV), sachant bien, les enquêtes l’ont amplement démontré à l’encontre d’une opinion commune partagée par des médias en mal de sensation, d’une part, et des politiques à l’affut de boucs émissaires, d’autre part, que le phénomène auquel s’en prend la loi est beaucoup plus diffus et que les maux dont il s’agit ne sauraient se réduire à des questions d’aménagement et d’urbanisme, même si certaines options en la matière pourraient constituer un facteur aggravant. Aggravant du fait de l’isolement de ces quartiers, des composantes de leur population, aussi diversifiée culturellement qu’homogène par le niveau de vie, et surtout de leur sous-équipement. C’est aussi dire qu’en l’occurrence on a affaire à un tout autre séparatisme que celui visé par la loi ci-dessus, mais qui n’en est pas moins périlleux dans la mesure où il tend à concentrer les problèmes sur certains sites, lesquels, bien que rattrapés par le développement urbain, n’en restent pas moins coupés de leur environnement social et économique.   

C’est encore dire qu’après plus de 40 ans, malgré les avertissements répétés de la Cour des comptes[2], chiffres à l’appui, la politique de la ville n’a pas réussi à inverser un processus de ségrégation spatiale qu’elle avait pour ambition de contrer. Comme si les inégalités et discriminations dont souffre la population dans son ensemble, inégalités de niveau de vie et discriminations sociales et culturelles qui leur sont liées, pouvaient être résolues dans le cantonnement des populations qui en sont victimes. C’est que la politique de la ville a toujours hésité entre deux perspectives antinomiques.

Celle, d’une part, d’une fin prévisible, « chronique d’une mort annoncée » à plus ou moins longue échéance, mais inéluctable tant la rupture avec le Mouvement moderne et le style international, en décalage avec les modes de vie contemporain, s’imposait désormais. Du moins était-ce la perspective initiale : réparation de ce qui était considéré comme un dévoiement d’intentions aussi généreuses qu’audacieuses pour les uns, nécessité, pour les autres, de faire évoluer une conception de l’urbanisme fondée sur la séparation des fonctions, alors même que les temps plaidaient plutôt pour leur intégration. Las ! cette évolution imprimée aux grands ensembles dans les années 50-60 n’a pas suffi à rompre leur isolement social et économique, et il s’est vite avéré qu’au fil du temps l’administration de mission interministérielle que constituait la « politique de la ville » tendait à se pérenniser.

Celle, d’autre part, d’une évolution allant dans le sens d’une spécialisation fonctionnelle des quartiers justifiant leur reconduite indéfinie[3]. L’ambition n’étant plus alors de rechercher la banalisation de quartiers appelés à se fondre dans la ville mais, plus modestement, de leur attribuer une fonction de « sas » – à l’opposé du destin de « nasse » auquel ils semblaient voués – permettant aux plus défavorisés ou victimes de déracinement du fait d’accidents de la vie, de perte d’emplois ou d’immigration, de se reconstruire dans une perspective d’ascension sociale à terme ; les « quartiers politiques de la ville », instruments de promotion sociale d’une société résignée face au creusement des inégalités et au fléau des discriminations ayant ainsi « l’éternité devant soi ». Mais, la question est alors de savoir si cette évolution souhaitée pour la politique de la ville ne risque pas de pérenniser une forme de séparatisme d’autant plus pernicieuse qu’elle prendrait le masque d’une rédemption.

Aussi, plutôt que d’opposer la banalisation des quartiers politique de la ville à leur instrumentalisation au service de la promotion sociale des plus défavorisés n’y aurait-il pas lieu d’y voir, à l’heure des mutations que le développement du numérique et de l’écologie impriment à l’espace urbain, une opportunité pour opérer la transition qui s’impose désormais entre une ville consommatrice d’énergie, colonisatrice d’espace, ségréguée et une ville intégrée, fière de la diversité de ses ressources humaines, solidaire de son arrière-pays.

Dans cette dernière perspective, le problème posé par le devenir des grands ensembles est moins de rechercher un équilibre démographique – toujours utopique, même s’il faut éviter la concentration spatiale de la pauvreté et de la précarité – que de s’attacher, parallèlement à la restructuration urbaine dans le sens d’une meilleure appréhension du « paysage urbain », à résorber le sous-équipement de ces quartiers et les retards enregistrés en matière scolaire. Dans son dernier rapport sur l’attractivité des quartiers prioritaires (décembre 2020), la Cour des comptes a attiré l’attention sur la perception des habitants dans ce domaine, notant que « 27 % des habitants de QPV contre 18 % des habitants des aires urbaines englobantes déclarent manquer d’équipements de sports, de loisirs, de santé ou de services » et que « 60 % des centres sociaux interrogés […] considèrent que leur quartier est insuffisamment doté en services et équipements publics. »  Concernant l’éducation prioritaire le bilan dressé en février 2022 par l’Observatoire des Zones Prioritaires n’est pas moins sévère : « Les inégalités sociales se sont accrues, l’exclusion sociale dans certains territoires ne s’est pas résorbée […] Une politique de démocratisation de la réussite scolaire de tous est plus que jamais nécessaire. Elle ne peut être conduite sans y associer étroitement les acteurs chargés de sa mise en œuvre. »

Si la société française est menacée de communautarisme, elle l’est encore plus surement par cette forme de « séparatisme » que constitue les quartiers défavorisés de nos villes. Un séparatisme d’autant plus délétère qu’il contribue à enkyster des situations d’inégalité et de discrimination, tenues à bonne distance des centres-villes ; sauf que, dès lors qu’il s’agit de trouver des boucs émissaires à nos maux sociaux, on les remet sur le devant de la scène médiatique à la faveur de quelques scandales, émeutes ou dérapages de la police.

D’où, s’appuyant sur notre expérience[4] et les enseignements d’une enquête portant sur le renouvellement urbain des 4000 de La Courneuve, de La Duchère à Lyon et des quartiers Nord de Marseille[5], trois impératifs. Le premier concerne l’Education prioritaire, laquelle intéresse 20 % du total des élèves. Dans un rapport d’octobre 2018, la Cour des comptes notait que les écarts de niveaux entre les élèves demeuraient, selon les disciplines, entre 20 et 35 %, alors que l’objectif était de les limiter à 10 %.

Second sujet de préoccupation, le sous-équipement des quartiers dits, à juste titre, « prioritaires ». Dans un rapport d’octobre 2020 : Les quartiers pauvres ont un avenir, l’Institut Montaigne estimait à près de 1 milliard d’euros par an leur sous-dotation dans trois domaines : l’éducation, l’intérieur et la justice (à titre de comparaison le montant des dépenses brutes de l’Etat pour les QPV, y compris l’ANRU, se montaient à 5,7 milliards). Par ailleurs, l’Institut notait que si les effectifs de la fonction hospitalière s’élevaient à 1 790 pour 100 000 habitants en France métropolitaine, ils se limitaient à 1 080 dans le département de la Seine-Saint-Denis – dont 38 % de la population réside dans un quartier prioritaire. Or, si les crédits spécifiques politique de la ville permettent d’accompagner socialement des opérations de rénovation urbaine, traumatisantes pour les habitants, ils sont impuissants – et n’ont d’ailleurs pas vocation – à compenser des inégalités et des disparités dans la répartition territoriale des équipements et services urbains. La tendance est, donc, à la substitution de ces crédits aux crédits de droit commun, avec pour conséquence que les financements destinés aux quartiers prioritaires, à l’image du tonneau des Danaïdes, sont voués à être renouvelés indéfiniment sans jamais combler des déficits structurels. L’objectif, périodiquement rappelé, mais encore loin d’être atteint, est d’importance lors même que, conformément aux engagements de novembre 2020 du Premier ministre, 1 % des crédits du plan de relance doit bénéficier aux quartiers prioritaires au titre du budget 2022, dont 1,1 milliards d’euros étaient engagés à la mi-2021 (emploi et insertion professionnelle, cadre de vie et attraction des territoires, cohésion sociale).

Le logement est le troisième volet, après l’éducation prioritaire et l’équipement, sur lequel faire porter l’effort pour réaliser une intégration des « quartiers » dans la ville. Si la baisse des aides personnalisées au logement (APL) compensée par une diminution des loyers à la charge des organismes HLM a permis à l’Etat de faire des économies, elle n’a pas non plus été sans conséquences sur le rythme des constructions de logements sociaux : la ponction opérée sur les bailleurs sociaux était estimée en 2021 par la Cour des comptes à 4,5 % du rendement locatif ; ponction qui ne pourra pas ne pas être sans effet sur l’effort de construction des logements sociaux (en 2021, sur 120 000 logements sociaux prévus, seulement 104 800 ont été agréés, mais il faut prendre en compte les conséquences de la crise sanitaire).

Reste la question de la mixité sociale par l’habitat, la sortie de la « ghettoïsation ».  La loi solidarité et renouvellement urbain (SRU) de 2000, plusieurs fois modifiée, a fixé les seuils en deçà desquels les communes d’une certaine importance devaient se doter de logements sociaux (entre 20 et 25 % selon la situation et la tension du marché). En complément, et en réponse aux attentats terroristes et dérives communautaristes, la loi égalité et citoyenneté de 2017 en a règlementé les attributions (25 % des logements sociaux situés en dehors des QPV devant être réservés au quart les plus défavorisés et au moins 50 % de ceux situés en dehors l’être à des demandeurs de niveau de vie supérieur). S’agissant de la répartition territoriale des logements sociaux (champ d’application de la loi SRU) le bilan mesuré sur la base d’un double « indice de ségrégation » mis au point par Tristan-Pierre Maury et Kevin Beaubrun-Diant (IDHEAL) est en demi-teinte : selon le statut d’occupation la ségrégation à l’échelle communale a certes baissé de 7 % entre 1999 et 2015, mais, toujours à l’échelle communale, les écarts de revenu entre les 20 % de ménages les plus pauvres et le reste de la population s’est accru de 9 %. Autrement dit, si, sur la base du statut d’occupation public/privé du logement, la ségrégation spatiale diminue, elle tend au contraire à augmenter lorsqu’on prend en compte le niveau des revenus. La mixité ne serait donc que de façade. Concernant l’attribution des logements (loi égalité et citoyenneté), l’objectif de mixité social est encore plus éloigné : selon l’Agence nationale de contrôle du logement social (ANCOLS), en 2019 le taux d’attribution de logements sociaux au quart les plus pauvres des ménages hors QPV était inférieur à 15,5 %, l’objectif de 25 % de la loi n’étant atteint que pour 8 % des établissements publics de coopération intercommunal (EPCI) concernés. C’est dire que l’on est encore loin du compte, que la ségrégation spatiale a encore de tristes jours devant elle et que les poches de pauvreté ne sont pas prêtes d’être résorbées à ce rythme.

Sans doute l’objectif d’égalité des chances implique-t-il un renforcement du partenariat des Cités éducatives, rescapées du rapport Borloo de 2018[6], à travers une meilleure coordination des acteurs de terrain, qu’ils relèvent de l’éducation nationale, des parents d’élèves, des intervenants sociaux, des élus ou des administrations ; partenariat élargi par rapport aux Réseaux d’Education Prioritaire (REP) centrés sur les collèges. Sans doute le recours à des dispositifs d’accompagnement social et à des mesures de discriminations positives – nécessaires afin de rendre « soutenables » des opérations de rénovation déstabilisantes pour les habitants – ne doit-il pas occulter l’urgence qu’il y a à résorber le sous-équipement des « quartiers prioritaires » par rapport aux autres ; l’attractivité desdits quartiers justifiant pour le moins un alignement sur la moyenne du niveau d’équipement des villes. Sans doute l’intérêt de la promotion privée pour ces quartiers est-il conditionné par cette attractivité, laquelle, au-delà des équipements et services à la population, requiert un traitement paysager du cadre urbain et des moyens de communication favorisant la mobilité ; sachant bien que, en contrepartie, il s’agit aussi de faire accepter la construction de logements sociaux en dehors des « quartiers prioritaires » pour, en application de la loi SRU et de la loi égalité et citoyenneté, réaliser un objectif de mixité social fondé sur l’échange, au travers des activités marchandes comme dans les lieux culturels ; mixité sociale à ne pas confondre avec la juxtaposition des catégories sociales dans une proximité stérile[7]. Ce qui demandera un effort accru d’accompagnement de l’Etat : en bref, concernant la construction de logement, plutôt moins d’Etat dans les QPV, mais plus d’Etat au dehors, et dans tous les cas un accompagnement ciblé, social pour les uns, plus pédagogique pour les autres. Nous disons bien « accompagnement ». On ne peut demander à la politique de la ville plus qu’elle ne peut donner : l’intrication du social dans l’économie ne relèvera jamais que d’une politique nationale, la tentation étant de ramener le renouvellement urbain à de l’action sociale, culturelle aussi, dont le coût est sans commune mesure avec celui de l’aménagement ou de la rénovation. L’enjeu est, en effet, bien plutôt d’articuler le social, l’économique et le culturel, sans oublier l’environnement, dans une démarche urbaine intégrée restituant à la ville la multi-dimensionnalité qui est la sienne, dans le cadre d’un réseau où les différentes composantes du territoire : résidentielles, agricoles, touristiques, industrielles… trouvent leur équilibre et leur cohérence.

Encore faudrait-il, après bientôt un demi-siècle de palinodies, de bascule entre appui aux territoires et assistance aux personnes, entre intervention sur le bâti (le dur) et soutien social (le doux), entre réhabilitation et démolition ou entre aménagement et restructuration, que l’Etat tranche la question du devenir des « quartiers prioritaires » en considérant que ces quartiers, sans devoir remplir une fonction sociale d’intégration que la nation, à son échelle, est incapable d’offrir, ne sont pas non plus, de par leur histoire, tout-à-fait comme les autres. A charge pour les politiques et les maîtres d’œuvre qui en ont la responsabilité de remédier à leurs défectuosités et de valoriser leurs atouts, celui de la diversité de leur population, entre autres. La reconnaissance de leur différence par de-là toute normalisation contribuera à la cohésion sociale pour autant que la cohérence des territoires l’emportera sur la ségrégation spatiale, dont les discriminations de toutes catégories sont à l’origine ou la conséquence ? Outre qu’attribuer aux quartiers prioritaires une fonction de promotion sociale serait contradictoire avec l’objectif de mixité voulu par la loi égalité et citoyenneté, il serait paradoxal, alors même que l’on dénonce le principe de séparation des fonctions urbaines inscrit dans la Charte d’Athènes, de maintenir la séparation de ces quartiers avec le reste de l’agglomération. Ce à quoi conduirait inévitablement le rôle de « sas » dans lequel d’aucuns voudraient les cantonner. Néanmoins, autant l’égalité des chances, l’alignement des quartiers défavorisés sur le niveau d’équipement moyen des villes et la réduction des poches de pauvreté constituent une priorité, autant l’objectif de mixité social relevant d’une comptabilité d’application complexe pose le problème de la liberté de choix des habitants pour leur lieu de résidence, qui serait mieux satisfaite en favorisant leur mobilité. Mobilité et hybridation des fonctions comme des choses et des êtres ne caractérisent-elles pas l’« esprit du temps », cet esprit honni par les thuriféraires des thèses identitaires et ségrégationnistes ? Mais s’il faut s’en convaincre malgré tout, c’est-à-dire malgré des excès imputables à l’aveuglement, ce ne seront jamais qu’une mobilité bannissant la vitesse et une hybridation consciemment assumée ne risquant pas de verser dans un nostalgique retour aux origines ou une mythique fusion auxquels se réfèrent, souvent à leur insu, les plus fondamentalistes des écologistes quand ils ne sombrent pas dans le catastrophisme. Recherche d’un équilibre sur une crête étroite, vertigineuse d’un côté comme de l’autre, entre enracinement identitaire et communautaire, d’une part, universalisme formel, d’autre part.

Il faut s’adapter à l’inéluctable, mais sans renoncer à changer ce qui doit l’être. C’est par là que l’on rejoint le renouvellement urbain – distinct de la rénovation à base de démolition – dans son acception la plus étendue : mutation des formes urbaines au gré de l’évolution des sociétés qui les subissent faute de concertation amont et d’appropriation (coconstruction, dont le principe a été posé par la loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine de 2014). Par suite, parler de « ville en transition » est vide de sens puisque la ville est, par nature, en constante transformation. Mais, avec la crise écologique et énergétique sur laquelle sont venus se greffer successivement la vague terroriste, le mouvement des « gilets jaunes », la pandémie hier, les conséquences de la guerre aujourd’hui (la géopolitique veut qu’on n’échappe pas à la stratégie), il semble bien que l’on soit arrivé à un point de rupture qui appelle plus que des ravaudages de façade (arlésienne de la Politique de la Ville) : une adaptation, sinon une refondation, intégrant les impératifs de lutte contre le réchauffement climatique, de sobriété énergétique compatible avec une croissance dont les investissements écologiques ne sauraient se passer, d’engagement contre les nuisances et les pollutions, de préservation de la nature et de la biodiversité… Et ce, parallèlement à la poursuite d’une intégration urbaine solidaire du développement rural, tellement il serait inepte d’opposer la ville à la campagne. C’est ainsi que Guy Burgel, se référant dans son dernier ouvrage[8] à la notion de « réparabilité » de Richard Sennet, précise que, « avant même d’avoir une dimension écologique et environnementale, perpendiculaire à toutes les autres, elle se devrait d’être d’abord de retour à l’équité dans la ville : accès à l’éducation et à l’égalité des chances, sécurité dans la jouissance d’un logement digne, d’un travail gratifiant, d’une liberté de mobilité, et répartition plus équilibrée des valeurs matérielles et morales produites par la collectivité ». Voilà pourquoi le « développement durable » ne saurait faire obstacle au « renouvellement urbain », un renouvellement qui, loin de constituer une parenthèse, relève de la nature du développement urbain, lequel n’en doit pas moins être maîtrisé. L’association de la ville et du logement dans un ministère délégué rattaché à un ministère de plein exercice en charge de la transition écologique et de la cohésion des territoires est, à cet égard, de bon augure. A condition évidemment que les détenteurs des postes ministériels et des secrétariats d’Etat concernés (collectivités territoriales, écologie, transports, vie associative notamment) s’accordent sur le fond, sinon sur la méthode.      

Reste qu’au vu de ses errements passés et de ses limites actuelles dans un contexte marqué par la crise écologique et énergétique, il importe d’achever, dans les deux sens du terme, une « politique de la ville » qui n’a de ville que le nom : en ce qu’elle focalise sur le « quartier » d’une part, en ce qu’elle butte sur le problème de l’articulation de l’urbain, du social et de l’environnement naturel, d’autre part, en ce qu’elle reste discriminatoire, négativement quant au fond, positivement dans les remèdes qui lui sont appliqués, enfin. Achever (terminer pour en finir) la politique de la ville, donc, pour lui restituer la plénitude des fonctions qui lui confèrent un sens pour les habitants, et ce, dans le cadre d’une politique de territoires équilibrée.

Après avoir célébré la grandeur des villes de jadis, douté de leurs bienfaits naguère, déploré leur malfaisance aujourd’hui, il est plus que temps, à l’ère de l’anthropocène, de se pencher sur leur fragilité pour les conforter : des « quartiers » insérés dans le territoire, socialement et culturellement intégrés, économiquement réencastrés… laboratoires de la prétendue transition ? 

Post-scriptum du 20 décembre 2022 : Vaulx-en-Velin sous le choc

L’incendie d’un immeuble en copropriété à Vaulx-en-Velin le 16 décembre, qui a fait dix morts dont quatre enfants, vient hélas ! cruellement rappeler les conséquences du « séparatisme » qui affecte les quartiers « périphériques », qu’ils soient de logements sociaux locatifs ou en copropriété, avec ce paradoxe que ces derniers, malgré les réformes ayant facilité les prises de décisions relatives à leur rénovation, sont trop souvent laissés en déshérence du fait de copropriétaires occupants désargentés, de syndics indélicats ou de marchands de sommeil cupides. Ceci, alors même que l’accession à la propriété était au contraire censée constituer une incitation à l’entretien d’immeubles pour lesquels des aides à la réhabilitation de l’habitat étaient mobilisées. Comme quoi la propriété, loin d’être la panacée, est bien plutôt un leurre, masque de la précarité : en cherchant à rendre solvable des ménages fragiles pour un achat immobilier on ne fait que grever leur pouvoir d’achat pour les biens courants. Mirage d’un chez-soi paradisiaque, que le passage obligé par des parties communes dégradées et squattées fait tomber dans l’enfer, transition avant le purgatoire d’un espace public qui peine à prendre forme pour s’imposer comme paysage. Copropriétés déchues, refuge des dealers et de leurs victimes toxicomanes, condensé de quartiers délibérément tenus en marge, elles semblent se jouer des velléités de rénovation des pouvoirs publics, d’Etat aussi bien que locaux, symptôme d’un « séparatisme » urbain qui creuse l’écart avec la smart city emblématique d’un XXIe siècle décidément trop sûr de ses prouesses. Comme si l’accession à la propriété pouvait racheter ce que le social a de dégradant, pouvait pérenniser ce que le locatif a de précaire !Les immeubles de centre-ville finissent par s’effondrer avec l’âge, mort de vieillesse non anticipée, ceux des périphéries n’en ont pas le temps, ils se dégradent irrémédiablement avant que les bulldozers ou, mieux, les explosifs en viennent à bout, mort prématurée provoquée. La solution à la question du logement doit dépasser celle du statut d’occupation pour englober celle d’une meilleure intégration sociale des habitants, d’une meilleure insertion des quartiers dans la ville et de la ville dans son environnement naturel-urbain, en ménageant les transitions.

En tant qu’ancienne secrétaire d’Etat chargée de la ville, la maire socialiste, Hélène Geoffroy, ne manque pas d’expérience en la matière et c’est à juste titre qu’elle s’est exprimée pour avertir : « Après ce drame, nous ne pouvons plus envisager la rénovation urbaine comme avant. Nous devons traiter la politique de la ville dans sa globalité, sinon nous risquons de repartir pour trente ans en commettant les mêmes erreurs. » Après quarante ans de politique de la ville, encore trente ans ! Puisse-t-elle être entendue par Olivier Klein, l’actuel ministre de la ville, dont l’expérience n’est pas moindre que la sienne en tant qu’ancien maire de Clichy-sous-Bois. Elle poursuit : « Nous faisons trop d’allers et retours, trop d’évaluations, le temps est trop long. Les problématiques sont morcelées, nous risquons de refaire des ZUP si nous privilégions le logement sans prendre en compte les autres données, comme la sécurité, la voirie, le transport. » (Le Monde daté du 21 décembre) Toujours la même antienne depuis plusieurs dizaines d’années. Madame la maire en appelle à la prise de conscience : dix morts de trop pour réintégrer ces quartiers dans la ville, en suivant ses recommandations de principes ; lesquelles, pour n’être pas nouvelles, ne semblent toujours pas entendues malgré les efforts accomplis par les acteurs du développement urbain sur le terrain.

Il faut le dire avec force : ce n’est que quand les copropriétés auront été adoptées par les quartiers « populaires » et quand les HLM l’auront été par les quartiers « bourgeois » que l’on pourra entrevoir, non pas la fin de la ségrégation spatiale inhérente aux sociétés inégalitaires, mais au moins celle d’un séparatisme, physique autant que social, qui exclut au lieu de différencier.


[1] Avis du 17 novembre 2022 de la Commission des affaires économiques du Sénat sur le projet de loi de finances (cohésion des territoires) adopté par l’Assemblée nationale.

[2] Juillet 2012 : La politique de la ville, une décennie de réformes ; octobre 2018 : L’éducation prioritaire ; décembre 2020 : L’évaluation de l’attractivité des quartiers prioritaires.

[3] C’est la position de Philippe Estèbe dans Quelle solidarité pour les quartiers populaires ?, contribution rédigée avec Laurent Davezies pour l’ouvrage collectif du Centre d’analyse stratégique coordonné par Noémie Houard et ayant pour titre Politique de la ville : perspectives françaises et ouvertures internationales (La documentation française : 2012).

[4] Direction du « Grand Projet de Ville » de Champigny (2001).

[5] Etude-témoignage réalisée en 2015-2017 en collaboration avec Bernard Jacquinot, Jacques Jullien, Bernard Pailhès et Jean-François Serre avec le soutien de l’Institut CDC pour la Recherche, la Scet et l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement Régional d’Aix-en-Provence : https://citadinite.home.blog/2021/03/28/variations-sur-le-renouvellement-urbain-4000-de-la-courneuve-lyon-la-duchere-les-quartiers-nord-de-marseille/   

[6] Vivre ensemble, vivre en Grand pour une réconciliation nationale.

[7] Voir le désormais célèbre article de Jean-Claude Chamboredon et Madeleine Lemaire : Proximité spatiale et distance sociale – Les grands ensembles et leur peuplement (Revue française de sociologie, 1970) ; article prémonitoire en ce que le constat qu’il dressait s’est aujourd’hui généralisé à une autre échelle avec le phénomène de « gentrification » impulsé par les « bobos ».

[8] Sauver la planète ville, plaidoyer pour une ville durable et désirable (mai 2022, Editions Archicity).

« VILLES EN PARALLELE » après la pandémie et le confinement

Pourquoi revenir sur une enquête relative au renouvellement urbain de quartiers politique de la ville qui s’est déroulée il y a plus de trois ans ? Pour deux raisons majeures qui se sont télescopées. La première est la survenue de la pandémie et de sa conséquence, le confinement imposé durant près de deux mois à la population, lequel a contribué à ébranler la confiance que les citadins avaient mis dans la cité, et la deuxième est la rencontre inespérée avec deux chercheurs, Augustin Berque et Philippe Boudon, dont les disciplines, la « mésologie » et l’« architecturologie », sont apparues comme aptes à dénouer les interrogations qu’une enquête de terrain avait suggérées relativement à l’articulation des dimensions urbaines, économiques, sociales, culturelles… des opérations de rénovation. Si la société urbaine est l’ « impensé » de la politique de la ville, c’est faute par cette dernière d’avoir su maîtriser cette articulation. D’où, pour l’avenir, l’urgence d’inverser les démarches de « renouvellement urbain » en concevant le « projet urbain » sur la base d’un « projet social » dans une démarche de type bottom-up.

Lien à suivre : https://www.persee.fr/doc/vilpa_0242-2794_2020_num_49_1_1816

C’est l’une des 32 contributions réunies par Guy Burgel sous le titre évocateur de « matériaux pour la ville de demain », post-Covid. Recueil introduit par le géographe sous l’intitulé « urgences et avenirs », reposant, alors même que l’urbanité est en question, sur un parti pris en quatre postures :

  • Mesurer, qui n’est pas dénombrer ;
  • Projeter, qui n’est pas prédire ;
  • Conceptualiser, qui n’est pas théoriser ;
  • Démocratiser, qui n’est pas céder au populisme.

Autant de jalons d’une exploration de ce que pourrait être la ville de demain après la pandémie, ses conséquences morbides et le confinement qu’elle a imposé à tous, citadins et ruraux, qui l’ont subi différemment.

A lire dans « Villes en parallèle » n° 49-50 de décembre 2020, publié sur le site « Persée ». Une riche moisson d’enseignants, chercheurs, architectes, urbanistes, élus, praticiens de l’aménagement, de France et d’ailleurs, au chevet de la ville, dans tous ses états après sa mise à l’épreuve par la Covid-19.

Lien à suivre : s://www.persee.fr/issue/vilpa_0242-2794_2020_num_49_1

Bonne lecture.

LES QUARTIERS DEFAVORISES CONFRONTES A LA PANDEMIE ET AU CONFINEMENT

Pont d’Argenteuil sur la Seine (Photo Citizen59 / Flickr) Tout un symbole : les ponts ne traversent pas que des fleuves, ils relient l’impossible.

Le confinement révélateur des inégalités territoriales

Le problème posé, entre autres, par la pandémie et le confinement, qui lui est indissociable dans l’attente d’un vaccin, est celui des inégalités. Et plus précisément celui des inégalités territoriales : dans la chaine des causes et des effets, où se situent les territoires ? Hypothèse : l’espace n’est pas neutre, qui reflèterait passivement les inégalités économiques et sociales générales (simple spatialisation de ces inégalités), mais contribuerait à les accentuer à travers la spéculation foncière, à moins qu’une politique volontariste n’en contrecarre les effets.

Or, il semblerait que la pandémie et le confinement aient eu non seulement pour conséquences de révéler au grand jour ce qui avait été démontré depuis longtemps, mais qu’elle risquait d’aggraver encore lesdites inégalités pour l’avenir (encore faudrait-il disposer de statistiques suffisamment fiables pour en apporter la preuve).

D’où l’urgence d’accélérer la mise en œuvre des programmes de renouvellement urbain. A défaut de quoi les mesures de redressement économique, nationales et en tant que telles aveugles aux disparités territoriales, seraient tentées de laisser pour compte la situation de quartiers doublement périphériques (territorialement et socialement) pour mieux concentrer leurs effets sur le reste du territoire considéré comme représentatif de l’ « unité » nationale. D’autant que le président de la République ayant déclaré qu’il n’était pas question de changer de cap, la priorité donnée à l’économique serait confirmée alors même que les mesures accompagnant le confinement avaient paru mettre l’accent sur le social… provisoirement ! Certes, il a, dans son interview du 14 juillet, annoncé « un nouveau chemin ». Sera-t-il suffisamment novateur pour ne pas retomber dans le même travers : faute d’être capable de répartir le plus justement possible les charges et les ressources dans la population générale, on relègue le surplus d’inégalités supportables par la classe moyenne dans ces territoires situés à bonne distance ; ces mêmes territoires où elle a été remplacée, au fil des ans, par les classes populaires et des immigrés. Le paradoxe de la politique de la ville est bien connu : alors que l’objectif affiché est de mettre la priorité sur le rattrapage des crédits de droit commun, on préfère accorder des subventions spécifiques aux quarters défavorisés au nom d’une politique de discrimination positive, façon comme une autre de ne pas toucher à la répartition des crédits sur le reste du territoire urbain (je mets entre parenthèse le problème posé par les territoires ruraux, qui est d’un autre ordre, mais sans doute pas moins impérieux). Tel est du moins l’hypothèse de travail qui resterait à confirmer sur la base d’une analyse statistique approfondie, les données qui suivent ne constituant qu’une première approche. 

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POURQUOI «APRES» NE SERAIT PLUS COMME «AVANT» ?

Dionysos sur un guépard Mosaïque dans la « maison de Dionysos » à Pella (Grèce) Photo Yann Forget / Wikipedia

Les prémonitions du Guépard

« Après » ne sera plus jamais comme « avant » clame-t-on à tue-tête. Et si, défiant toute prédiction, rien ne changeait. Pourquoi ? Parce que la société recèlerait des ressources cachées (en capital, trésorerie, énergies renouvelables ou non…) dont les élites ont la garde, que le peuple méconnaît, bien qu’il en suppute l’existence. Et la pénurie (de masques, de tests, de lits de réanimation…) serait en conséquence d’autant mieux organisée d’un côté que les ressources cachées le seraient mieux de l’autre. D’où la justification a posteriori de la sentence proférée par Tancrède : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

Rien donc ne changerait, d’autant moins qu’on aura fait semblant de tout changer ! 

POLITIQUE ET CONFINEMENT

La « dissertation » qui suit se réfère, par le vocabulaire employé ou les idées émises à pas moins de vingt-quatre auteurs (classiques, philosophes, chercheurs contemporains) dont vous  découvrirez la liste in fine.

Après la lutte contre la pandémie, la société blessée

Un patchwork d’emprunts appliqué au confinement et à ses conséquences

Qu’est-ce que le confinement nous aura apporté de plus ? Rien, en dehors de la gêne, si ce n’est de nous avoir offert l’occasion de méditer les enseignements dispensés par nos maîtres depuis plusieurs millénaires. Il nous reste à en tirer la substance, adaptée à nos aspirations de l’heure pour autant qu’elles ne sont pas déraisonnables, et à mettre leur sagesse en pratique. Encore faudra-t-il ne pas céder au bruit et à la fureur qui couvent depuis deux mois, au risque de nous précipiter dans l’enfer des plaintes, du ressentiment et de la tentation d’en découdre : « Ne pas railler, ne pas déplorer ni maudire, mais comprendre », écrivait Spinoza, qui savait à quoi s’en tenir, dans son Traité politique publié à titre posthume en 1670.

A défaut de mieux, l’épreuve aura au moins permis de révéler les vertus et turpitudes de ceux qui de leurs piédestaux ou de leurs chaires sont censés veiller sur notre bien être, sans que l’on puisse prévoir de quel côté penchera, au terme de nos avanies, la balance : vers toujours plus de compétition et de prédation ou vers plus de solidarité. Car, s’il est un paradoxe de ce grand bal masqué, qui nous a réunis pour mieux nous séparer, c’est de nous avoir dévoilé l’opportunisme dont, empêtrés dans leurs entrechats, font assaut les figurants. Pour l’heure, le brouillard du confinement n’en dissimule pas moins le Joker qui saura saisir la première opportunité, par définition imprévisible, de se présenter en dernier recours contre l’effondrement et en sauveur de la terre et de ses habitants, toutes espèces confondues ! 

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DISTANCIATION SANITAIRE, DISTANCIATION SOCIALE ?

Masques tragique et comique – Mosaïque du Roma National Museum (Photo Nicolas Vollmer / Flickr)

Dans le théâtre antique, le théâtre , la Commedia dell’arte, le Bread and Pupett theater… le masque était de rigueur, déjà instrument de distanciation comme le voulait Brecht à des fins politiques.

Sauf que, confinement oblige, la distanciation serait censée aujourd’hui ne poursuivre que des fins sanitaires. Mais pourquoi alors parler de distanciation sociale au lieu de distanciation sanitaire. Sinon parce que de provisoire, le port du masque, sous ses différentes formes – chirurgicaux, FFP, alternatifs – pourrait bien préfigurer un nouveau comportement face à autrui, désormais suspecté d’être potentiellement nuisible. Le masque antique, par-delà la mimesis, avait une fonction de catharsis. L’acteur pouvait jouer son rôle tout en sauvegardant son identité et le public pouvait projeter son agressivité sur  l’acteur sans risquer de se compromettre.  

N’aurait-on pas trop usé, dans le sillage d’Erving Goffman[1], de la métaphore du théâtre appliquée au spectacle de la rue. On joue sur scène, on vit dans la rue en se « frottant » aux autres. Briser le quatrième mur comporte toujours le risque de confondre l’art et la réalité. Dans le théâtre de rue, celle-ci perd sa fonction de rue, d’espace voué à la déambulation du public, avec tout ce qu’une déambulation collective implique de sociabilité.

Sans doute fera-t-on observer que le masque sanitaire ne recouvre que le bas du visage, laissant le regard, les yeux – dont la couleur concentrerait l’expression selon le sens commun – à découvert. Mais justement : « Le visage n’est pas l’assemblage d’un nez, d’un front, d’yeux, etc., il est tout cela certes, mais prend la signification d’un visage par la dimension nouvelle qu’il ouvre […]. Le visage est un mode irréductible selon lequel l’être peut se présenter dans son identité », écrit Lévinas dans Difficile liberté. A tel point précise-t-il dans Ethique et infini que « quand on observe la couleur des yeux, on n’est pas en relation sociale avec autrui ». Irréductibilité du visage à une forme, ouverture à un sens d’une profondeur incommensurable, ce que Lévinas appelle épiphanie, dont le masque, quel qu’il soit, nous prive. Ce qui se justifie au théâtre, qui transcende la réalité en en accusant les traits, nuit à la rue, qui nous immerge dans la foule, au sein de laquelle on se dévoile pour être aussitôt oublié. Dans l’espace public, les héros tragique ou comique juchés sur leurs cothurnes doivent le céder à la femme et à l’homme du commun.  

Le risque demeure qu’après le confinement, avec ou sans masque, les habitudes et les réflexes persistant avec la peur, la distance sanitaire se mue en distance sociale pérenne, au préjudice de ce vivre-ensemble, en vogue depuis l’aube de ce troisième millénaire, qu’on aura peut-être eu tort de galvauder. En témoigne la déclaration du Premier ministre : « Il va falloir s’habituer pendant longtemps à vivre avec le coronavirus », et la proposition du Cerema d’élargir les trottoirs de la capitale, rejoignant pour d’autres motifs celle de Caroline de Haas, fondatrice d’Oser le féminisme, etc.   

C’est de cette dimension comportementale que nous parle Edward T. Hall, promoteur de la « proxémique », dans son ouvrage : La dimension cachée (1971 pour la traduction française). Cachée parce que culturelle, mais bien réelle, et par voie de conséquence relative ; sensible donc aux us et coutumes et au passage du temps : précieuse mais fragile sociabilité. A lire ou à relire en ces temps de confinement pour prendre toute la « mesure » de notre rapport aux autres :

https://citadinite.home.blog/2013/10/06/xiii-une-psychosociologie-de-lespace-1-la-proxemique-dedward-t-hall-1966/


[1] Cf. La mise en scène de la vie quotidienne (deux tomes : 1. La présentation de soi, 2. Les relations en public).

RUES DESERTEES, THEATRES FERMES

Paris – Avenue de la Grande Armée – 26 mars 2020
Photo Eric Salard / Flickr

La revanche du biopouvoir

En 2003, dans un entretien avec Richard Sennett, sociologue auteur de La Chair et la Pierre, Falk Richter, dramaturge allemand, metteur en scène d’Hôtel Palestine s’exprimait ainsi : « plus le théâtre a lieu dans la politique et dans les médias, moins il y a lieu au théâtre. » Il y a peu encore, la comédie ou le drame investissant les espaces publics, on était tenté de presser metteurs en scènes et comédiens de s’en emparer pour qu’ils rejouent sur scène ce que la rue exprimait, afin de rendre l’espace public au citadin.

Aujourd’hui, la pandémie a convaincu le biopouvoir, impatient de faire ses preuves et comptant sur la vulnérabilité des citoyens, de vider la rue et de fermer les théâtres. Occasion de se donner en spectacle par médias interposés et, après des mois d’agitations et de grèves inlassablement reconduites, de renforcer son emprise sur des citoyens confinés pour la bonne cause.

Les thèses de Michel Foucault n’avaient pourtant pas besoin d’être confirmées depuis quarante ans que l’exercice de la politique s’efforce de s’y conformer à travers le contrôle des populations. Sauf à considérer que, s’estimant maltraité par le politique, le biopouvoir aurait trouvé dans la pandémie l’opportunité de prendre sa revanche.

A situation exceptionnelle, action publique d’exception, rétorquera-ton. Certes, mais une fois le pli pris encore faudra-t-il, le mal terrassé, déplier la page pour une nouvelle feuille de route. Ce sera au pouvoir politique de s’y atteler après avoir remis chacun à sa place. Sans illusions toutefois, la marque restera. Puisse-t-il en être malgré tout pour le mieux.   

CONFINEMENT ET URBANITE

A propos de la pandémie de coronavirus, on évoque couramment un « après » qui ne sera jamais plus comme « avant ». Un « après » d’autant plus inquiétant, sinon angoissant, qu’on peine à en esquisser les traits, quand on n’y renonce pas. Et si l’on se résigne malgré tout à vaticiner c’est bien pour conjurer cette angoisse face à l’inconnu, qui nous attend au tournant pour se dévoiler ; au tournant d’une échéance encore incertaine et redoutée en tant que telle. Faudra-t-il faire table rase du passé, d’une culture à grand peine accumulée depuis des millénaires, revenir aux sources, ou plus modestement nous régénérer ? Faudra-t-il consentir à nous adapter – passivement – au lieu de chercher à nous rendre, plus encore qu’avant, « maître et possesseur de la nature » ? Peut-être faudra-t-il bien plutôt composer avec elle – dans tout ce que le terme de « composition » implique de solidarité – pour nous rendre enfin « maîtres et possesseurs » de nous-mêmes.    

En attendant, le confinement s’impose à nous dans toute son ambivalence : dispositif de protection contre le virus, qui se mue malgré nous en « enfer » sartrien de suspicion généralisée de l’ « Autre », notre prochain, d’où proviendrait le mal et dont il faudrait s’éloigner pour préserver notre intégrité. De là les rappels à l’ordre des nostalgiques d’un retour à la nature, assimilé à la campagne, présumée vierge des maux de la civilisation urbaine. Retour à un ordre de l’entre-soi champêtre et du repli dans ses frontières géographiques et ethniques. Ordre de la « ruralité » opposée à l’anomie de l’« urbanité ». D’où les relents d’ « urbanophobie », qui trouvent dans la pandémie la confirmation de leurs prédictions apocalyptiques. Aujourd’hui comme hier, mais avec ce facteur aggravant que la pandémie vient s’ajouter aux bouleversements climatiques et à la réduction de la biodiversité, imputables à la civilisation urbaine, bouc émissaire de nos malheurs cumulés.

Rien de tel pour se défaire de la tentation d’un retour à la nature et du repli sur soi que de briser le miroir que nous tendent les collapsologistes, rejoints par les pourfendeurs de la mondialisation, pour prendre conscience de ce qui se joue derrière, à savoir la confrontation avec un espace public vidé de sa substance. Peut-être ne nous en fallait-il pas moins pour comprendre combien il est difficile de rivaliser avec l’espace public quand il s’agit d’animer les espaces privés auxquels la ville est réduite par ces temps de confinement.

De quelle « inquiétante étrangeté » ne sommes nous pas saisis, lorsque dérogeant à l’injonction des pouvoirs publics, nous nous risquons à sortir de « chez-soi » pour se retrouver en « soi-même », dans une ville vidée de ses habitants, décor déserté, à peine animé par quelque passant le plus souvent accompagné de son chien, ou par le vol de pigeons, dont c’est le royaume, mais qui ne sauraient survivre longtemps à ce régime tellement ils dépendent de nous, les humains.

Le contraste avec la ville d’« avant » est si saisissant que nous ne pouvons pas ne pas redouter ce que serait cette ville d’ « après », prémonition d’un cataclysme que nous promet une écologie « profonde ». Si profonde qu’après avoir touché le fond, comme d’un « trou noir », il serait impossible d’en sortir. S’il fallait une preuve par l’absurde de ce que l’ « urbanité » recèle de positif, elle est bien dans ce spectacle de désolation d’une ville dépourvue de ses âmes, réduite à l’enfilade de façades derrière lesquelles ruminent leurs occupants, désœuvrés, attendant on ne sait trop quoi, tellement l’air de la ville bruisse de rumeurs contradictoires. L’air de la ville, censé nous rendre libre selon l’adage.

On s’en voudrait de culpabiliser les citadins qui, fuyant le confinement, ont déserté la ville pour se réfugier, qui à la campagne, qui à la mer, qui à la montagne. On pourrait bien leur reprocher une forme de lâcheté, alors que tant d’autres sont comme assignés à résidence, contraints et forcés de servir leurs congénères victimes du sort. Mais on ne saurait leur en tenir rigueur, bien persuadé que, sitôt levé l’interdit, ils n’auront de cesse que de rejoindre la ville, leur ville. Une ville qu’ils auront eu tout loisir de rêver dans leur retraite pour l’animer d’un sang épuré de ses miasmes urbains à leur retour.

Car l’ « urbanité », aussi salutaire qu’inéluctable, a encore de beaux jours devant elle. Une urbanité autant soucieuse de la nature que de l’homme, moins que jamais opposable à la « ruralité » avec laquelle elle partage le temps, au rythme des saisons. En bref, une urbanité débarrassée de ses phobies, tout entière vouée au réenchantement de la ville, cité charnelle avant que d’être minérale.

Raison suffisante pour, profitant de notre confinement, se plonger à nouveau dans la lecture stimulante de trois textes de Georg Simmel :

  1. Les grandes villes et la vie de l’esprit,
  2. Sociologie des sens ;
  3. Pont et porte.

Trois textes datant respectivement de 1903, 1907 et 1909, mais qui n’ont rien perdu ni de leur fraicheur ni de leur pertinence :

https://citadinite.home.blog/2013/06/10/la-sociologie-formelle-de-georg-simmel-la-ville-entre-liberte-et-alienation-1903/

Bonne lecture en attendant le retour à une meilleure fortune !  

AU TEMPS DU CORONAVIRUS

Il court, il court le Coronavirus…
Department of Defense Issues Guidelines to personnel on Coronavirus – Photo Courtesy / Rawpixel

Fracture sociale, séparatisme et confinement

L’épidémie de coronavirus met au grand jour un des nombreux aspects du « séparatisme », terminologie adoptée le 18 février dernier par le président de la République lors de son déplacement à Mulhouse pour éviter le terme par trop stigmatisant de « communautarisme » appliqué à l’islam. C’est que le « séparatisme » ne concerne pas que le religieux mais traverse toutes les instances du social depuis l’économique jusqu’à l’idéologique en passant par le territorial. Difficile de prévoir sur le moyen et long terme l’impact de l’épidémie au niveau de chacune de ces instances. Sur l’idéologique notamment, le pire est à redouter, le confinement pouvant être brandi comme mesure générale d’assainissement démontrant par l’absurde la légitimité du repli sur soi, sur le groupe social, la classe, l’ethnie, la nation.

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L’HOMME ET L’OEUVRE

Le Caravage – Judith et Holopheme
Wikimedia Commons/Architas

Il faut admettre, définitivement, que toute oeuvre d’art, une fois rendue publique, échappe à son auteur, s’en détache, de sorte que c’est sans complaisance aucune qu’on peut à la fois condamner l’homme pour ses actes passés et célébrer l’oeuvre pour les promesses d’avenir qui lui sont inhérentes.

« J’accuse » de Roman Polanski, « Les Misérables » de Ladj Ly, sans préjuger des turpitudes passées de leurs auteurs, sont dans ce cas. Le « J’accuse » de Polanski parce qu’il s’inscrit dans une conjoncture marquée par le retour d’un antisémitisme sordide, « Les misérables » de Ladj Ly parce qu’il montre crûment ce que l’on persiste à reléguer loin de la vue des quartiers bourgeois, avec toutefois le risque que le « spectacle » offert, toujours partiel et partial, masque une partie de la réalité ou l’occulte dans ce qu’elle a de dérangeant.

Au public de s’approprier l’oeuvre d’art selon des critères esthétiques, à la société de juger l’homme en droit selon les normes morales en vigueur.

Il y a belles lurettes, bonnes âmes, que nous avons fait nôtres, quelques furent les forfaits de leur auteur, les oeuvres du Caravage.