LES QUARTIERS DEFAVORISES CONFRONTES A LA PANDEMIE ET AU CONFINEMENT

Pont d’Argenteuil sur la Seine (Photo Citizen59 / Flickr) Tout un symbole : les ponts ne traversent pas que des fleuves, ils relient l’impossible.

Le confinement révélateur des inégalités territoriales

Le problème posé, entre autres, par la pandémie et le confinement, qui lui est indissociable dans l’attente d’un vaccin, est celui des inégalités. Et plus précisément celui des inégalités territoriales : dans la chaine des causes et des effets, où se situent les territoires ? Hypothèse : l’espace n’est pas neutre, qui reflèterait passivement les inégalités économiques et sociales générales (simple spatialisation de ces inégalités), mais contribuerait à les accentuer à travers la spéculation foncière, à moins qu’une politique volontariste n’en contrecarre les effets.

Or, il semblerait que la pandémie et le confinement aient eu non seulement pour conséquences de révéler au grand jour ce qui avait été démontré depuis longtemps, mais qu’elle risquait d’aggraver encore lesdites inégalités pour l’avenir (encore faudrait-il disposer de statistiques suffisamment fiables pour en apporter la preuve).

D’où l’urgence d’accélérer la mise en œuvre des programmes de renouvellement urbain. A défaut de quoi les mesures de redressement économique, nationales et en tant que telles aveugles aux disparités territoriales, seraient tentées de laisser pour compte la situation de quartiers doublement périphériques (territorialement et socialement) pour mieux concentrer leurs effets sur le reste du territoire considéré comme représentatif de l’ « unité » nationale. D’autant que le président de la République ayant déclaré qu’il n’était pas question de changer de cap, la priorité donnée à l’économique serait confirmée alors même que les mesures accompagnant le confinement avaient paru mettre l’accent sur le social… provisoirement ! Certes, il a, dans son interview du 14 juillet, annoncé « un nouveau chemin ». Sera-t-il suffisamment novateur pour ne pas retomber dans le même travers : faute d’être capable de répartir le plus justement possible les charges et les ressources dans la population générale, on relègue le surplus d’inégalités supportables par la classe moyenne dans ces territoires situés à bonne distance ; ces mêmes territoires où elle a été remplacée, au fil des ans, par les classes populaires et des immigrés. Le paradoxe de la politique de la ville est bien connu : alors que l’objectif affiché est de mettre la priorité sur le rattrapage des crédits de droit commun, on préfère accorder des subventions spécifiques aux quarters défavorisés au nom d’une politique de discrimination positive, façon comme une autre de ne pas toucher à la répartition des crédits sur le reste du territoire urbain (je mets entre parenthèse le problème posé par les territoires ruraux, qui est d’un autre ordre, mais sans doute pas moins impérieux). Tel est du moins l’hypothèse de travail qui resterait à confirmer sur la base d’une analyse statistique approfondie, les données qui suivent ne constituant qu’une première approche. 

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La situation de la Seine-Saint-Denis est à cet égard archétypique : par rapport l’Ile-de-France, c’est le département le plus jeune (28,9 % de moins de 20 ans contre 24,4 % pour la France entière ; 11,6 % de plus de 65 ans contre 19 % pour la France entière), la catégorie des ouvriers et employés y représente 55 % des actifs (contre 47,9 % à l’échelle nationale), la population étrangère 23 % de la population totale et les immigrés 30 % ; c’est également le plus pauvre (taux de pauvreté de 28,6 % – même 40 % à La Courneuve – contre 15,7 % pour la région) et dont la population en Quartiers prioritaires (QPV) est la plus nombreuse. Or la surmortalité des moins de 65 ans y a été la plus élevée des départements de la métropole.  A noter, en outre, que la comorbidité y est un facteur aggravant, le 93 étant au premier rang des départements de la métropole pour le diabète (7,8 %), au huitième rang pour les maladies respiratoires et au quatorzième pour l’hypertension artérielle.

Entre le 1er mars et le 25 avril 2020 les décès (comptés au lieu du décès) y ont augmenté de 128,9% (et même 179,5 % à Plaine Commune) contre 89,8 % à Paris (comptés au lieu de résidence). Or, le département est un « désert médical » urbain qui compte trois fois moins de lits de réanimation qu’à Paris. Le nombre de lits d’hôpitaux pour 100 000 habitants y est de 97,8 contre 147,6 en moyenne nationale ; le nombre de médecins généralistes y est de 97,3 contre 131,3 en moyenne nationale.  

Christophe Prudhomme, médecin urgentiste au Samu 93 témoigne : «Nous avons été le premier département d’Ile-de-France à ne plus avoir de lits de réanimation disponibles au pic de l’épidémie. En Seine-Saint-Denis, il y a moins de services publics, moins de médecins et moins d’hôpitaux. Nos hôpitaux sont dans un état lamentable. » (Interview d’Europe 1 du 11 avril 2020)

Concernant l’impact du confinement : 42 % des ménages de la Seine-Saint-Denis comptent trois personnes ou plus contre 22 % seulement dans la capitale, or la surface moyenne par personne pour ¼ des foyers y est de 18 m² contre 25 m² à Paris. En 2016 plus du quart des logements y étaient suroccupé (26,5 %). Indice de stigmatisation supplémentaire : avec 220 000 contrôles entre le début du confinement et le 23 avril, la Seine-Saint-Denis aurait été le département de France le plus contrôlé contrairement à ce qui a pu être dit.

« Le département cumule ainsi un triple handicap : moins de médecins, généralistes ou spécialistes ; moins d’hôpitaux et moins de lits ; mais aussi moins d’accès et de recours aux soins », concluent  Audrey Mariette et Laure Petit dans un article de Métropolitiques  du 10 juillet 2020 : Covid-19 en Seine-Saint-Denis. Et d’ajouter : « … en Seine-Saint-Denis, cette pénurie s’est conjuguée à une sous-dotation ancienne en équipements et ressources sanitaires, qui aura pesé lourd dans le bilan de l’épidémie – jusqu’à en faire le département français où l’on meurt du Covid plus jeune qu’ailleurs. »

Face à cette situation les auteures notent les « formes de solidarité et d’entraide locale » développées depuis les années 1980-1990 parallèlement au désengagement de l’Etat social. Pratiques de solidarité portées par le réseau associatif qui a redoublé d’initiatives pendant la crise sanitaire pour compenser les insuffisances de l’Etat en la matière.

Les quelques chiffres que nous avons tirés du journal Le Monde des 18 et 27 mai 2020 – à prendre toutefois avec précaution compte tenu des modes de comptage différents selon les périmètres pris en considération –, complétés par ceux recueillis par Audrey Mariette et Laure Petit, montrent bien l’impact des inégalités de situations de départ (composition de la population, revenus, logement, équipements) sur la morbidité de la pandémie, d’une part, sur les conséquences du confinement pour la population, d’autre part.

Olivier Klein, maire de Clichy-sous-Bois, déclarait pour sa part au journal Le Monde du 21 avril 2020 : « Les quartiers populaires sont de vrais déserts médicaux, l’État doit repenser la médecine de proximité et réinventer une politique publique de centres territoriaux de santé. Il existe dans certaines communes des centres municipaux de santé, mais cela coûte cher aux municipalités. Dans ma ville, je n’ai pas les moyens. »

L’Institut Montaigne concluait son rapport 2020 sur Les batailles de l’emploi et de l’insertion en Seine-Saint-Denis en ces termes : « On ne peut pas parler d’abandon de l’Etat […]. Pour autant, toute l’énergie, les efforts, l’argent et l’attention portés à ces sujets ne parvienne pas à venir à bout des difficultés endémiques. » Avec un tissu industriel converti en tertiaire (activités financières, technologiques et scientifiques notamment) « le 93 n’est pourtant pas un bassin sinistré », mais il ne profite pas à la population locale.

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La pandémie vient, hélas ! confirmer ce que l’on savait déjà, amplifiant encore les conséquences des inégalités territoriales pour les populations qui y résident, et ce, 43 ans après les premières opérations de réhabilitation des grands ensembles (circulaire de mars 1977 relative au Fonds d’aménagement urbain et aux opérations Habitat et Vie Sociale) et 30 ans après la création d’un ministère de la ville (décembre 1990).

Le rapport de l’Observatoire des zones Urbaines Sensibles (ONZUS) pour 2014 constatait que les écarts entre les quartiers, pourtant prioritaires, de la Politique de la ville etles autres continuaient à se creuser[1] ! A notre connaissance aucune enquête comparative n’est revenue depuis sur ce constat. Quant au rapport pour 2016 de l’Observatoire National de la Politique de la Ville qui lui a succédé et concernait l’impact du Programme National de Renouvellement Urbain (PRNU) sur la mixité sociale entre 2003 (année de promulgation de la loi Borloo) et 2013, il notait bien une amélioration sur ce plan, mais modeste[2].

Depuis ses origines, le cheminement de la Politique de la ville est constitué d’alternances de politiques. D’où l’interrogation à laquelle on n’échappe pas sur l’efficacité d’une Politique de la ville d’exception destinée à rattraper le retard enregistré par les quartiers qui en étaient l’objet par rapport aux autres. Politique censée avoir, en conséquence, une durée temporaire, mais qui a régulièrement été reconduite au gré des changements de majorité parlementaire. Politique erratique de balancier, en partie reflet des problèmes de l’heure, mais pas seulement.  

Cette interrogation initiale a motivé l’étude réalisée en 2014-2017 sur trois sites « emblématiques » de la politique de la ville : les 4000 de La Courneuve, Lyon-La Duchère et les quartiers Nord de Marseille par quatre aménageurs retraités, étude soutenue par l’Institut CDC pour la recherche, la Scet et l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement d’Aix-en-Provence.  Interrogation relayée par un constat et une surprise.

Le constat ressort de l’analyse des contrats de ville et d’agglomération recoupée avec les conclusions du rapport du Comité d’Evaluation et de Suivi de l’ANRU de janvier 2010 dressé par Thomas Kirszbaum. La recension à laquelle s’est livré ce chercheur révèle que pour les conventions politique de la ville (contrats urbains de cohésion sociale ou contrats de ville) « il s’agit moins d’intégrer les dimensions urbaines et sociales que de les juxtaposer, au nom de leur nécessaire complémentarité. » C’est dire, qu’a contrario, il faudrait désormais intégrer et non plus juxtaposer, en en tirant toutes les conséquences pratiques sur le plan des démarches à mettre en œuvre, de la coordination des actions et de l’organisation du pilotage ; étant précisé que l’intégration passe nécessairement par la participation des acteurs de la vie urbaine, dont les habitants, que la loi de Programmation pour la Ville et la Cohésion urbaine du 21 février 2014 a voulu renforcer à travers la notion de coconstruction (à ne pas assimiler à de l’empowerment, pouvoir d’agir) et l’institution de Conseils citoyens

Thomas Kirszbaum rend compte, d’autre part, de l’alternative stérilisante dans laquelle tend à s’enfermer la politique de la ville : entre les actions portant sur les territoires et celles touchant les personnes, témoignant de ses atermoiements ; comme si, là encore, il y avait opposition entre les unes et les autres, interdisant toute synthèse. Ce serait, en effet, oublier qu’il n’est pas d’intégration sans attache territoriale, à travers des solidarités qui constituent autant de communautés ouvertes, au contraire des entre-soi, teintés de communautarisme, repliés sur eux-mêmes.Ce qui introduit la problématique de l’espace commun, tel que l’entendait Marcel Hénaff[3], qui devrait être au coeur de l’urbanisme contemporain. Et c’est dire que pour intégrer il faut aussi compter avec le temps, celui d’une vie et des générations qui se succèdent. D’où encore l’accent mis sur le développement durable par ce même urbanisme contemporain.

A propos de l’articulation de l’urbain et du social, Kirszbaum évoque un « impensé » sans plus définir les termes d’urbain et de social. Mais, plutôt que d’un impensé de l’articulation, comme l’exprime l’auteur, c’est d’un impensé de la société urbaine, dont la perception est brouillée par les conditions de l’urbanisation, qu’il faudrait parler, et de l’énigme de son articulation, dont il faut bien prendre la mesure ; sachant que la qualité des relations sociales est tributaire de bien d’autres facteurs que de la seule composition ou forme urbaine. Mais, penser la société urbaine avant de penser l’urbanisme[4], concevoir la forme urbaine en vue de la fondre dans un paysage urbain, suppose que l’on ne s’en tienne pas à recueillir des données statistiques pour mesurer des écarts qui ne sont que l’arbre qui cache la forêt, que l’on ne cède pas à la quantophrénie[5], mais que l’on cherche à comprendre en allant à la rencontre des gens, préalable à leur implication dans les réalisations.

En 2003, Jacques Donzelot intitule un de ses ouvrages « Faire société »[6]. Mais, « faire société urbaine » reste, pour reprendre la terminologie d’Alain Bourdin[7], une énigme et le demeurera probablement encore longtemps. Car que sait-on de la transmutation qui fait d’un établissement humain une société urbaine et d’une société urbaine une Cité au sens politique que le terme avait dans l’antiquité, qui fait que le corps social adhère à son environnement urbain ?

La surprise s’est présentée sous forme d’un paradoxe, dans la droite ligne de la rupture entre l’urbain et le social que l’urbanisme contemporain, à la suite du Mouvement moderne, n’a pas su surmonter : pourquoi les quelques habitants, interrogés par les enquêteurs de l’étude susdite, qui avaient vécu la transformation des grands ensembles, certains même y ayant emménagé dès leur achèvement, manifestaient une déception relativement à la qualité des relations sociales, sinon des conditions de vie, qu’ils estimaient s’être dégradées, alors même qu’ils reconnaissaient que la rénovation avait été bénéfique sur le plan de la qualité de l’environnement et du confort des logements ?  

Même si, compte tenu des conditions d’exécution de l’étude, les investigations ont été sommaires et que l’enquête n’ait porté que sur un petit nombre d’habitants, le diagnostic était suffisant pour esquisser des orientations pour l’avenir.  Elles ont été suggérées aux auteurs de l’étude par les acteurs du développement urbain, nombreux à avoir participé à l’enquête (une centaine d’entretiens au total).

Le message, après dépouillement de la documentation et exploitation des entretiens, est apparu aux auteurs de l’étude et enquêteurs des plus clairs : comme une invitation à revoir la relation de l’urbain au social en inversant les démarches jusque là suivies. Celle du rapport du projet urbain à la société en premier lieu : c’est sur un projet social (impensé de l’urbanisme) que doit se bâtir le projet urbain et non l’inverse, dans une démarche bottom-up et non plus top-down. C’est le défi du principe de coconstruction posé, en même temps que l’institution des Conseils citoyens, par la loi de Programmation pour la Ville et la Cohésion urbaine de février 2014. De là devrait découler un nouveau rapport, à l’espace d’une part, au temps d’autre part.

Quant à l’espace, c’est du rapport du projet urbain au paysage qu’il s’agit : la composition urbaine ne doit pas tant avoir pour finalité une mise en forme, au sens géométrique du terme,  que la configuration d’un paysage urbain, sachant que la forme enserre, voire enferme, alors que le paysage, espace de liberté, enveloppe, permettant de renouer avec le sensible. C’est également des conditions de l’insertion physique et humaine du grand ensemble dans son environnement urbain qu’il y a lieu de se préoccuper : les grands ensembles souffrent très généralement, d’une distorsion entre leur composition sociale et celle de la ville environnante. L’objectif serait, en conséquence, de parvenir à inverser les flux de peuplement pour promouvoir la mixité en s’appuyant sur la loi relative à la Solidarité et au Renouvellement Urbain du 13 décembre 2000 (promouvant la diversité par l’habitat) et sur celle concernant l’Egalité et la Citoyenneté du 27 janvier 2017 (mise en œuvre d’une politique de mixité sociale à travers l’attribution des logements).

Quant au temps, à la mémoire, à l’histoire, l’enjeu est non seulement de rompre avec un urbanisme « hors-sol », de renouer avec le territoire, mais aussi de retrouver la maîtrise du temps, celui vécu des habitants, et d’inscrire le renouvellement urbain dans le temps « lent » de l’histoire par la valorisation de la mémoire des « lieux ». Non de lieux fétichisés, mais de lieux réappropriés par l’habitant en s’appuyant sur les témoignages laissés par les anciens à l’état de traces, étayés sur l’histoire. Quand la patine du temps n’opère plus aujourd’hui sur le béton comme jadis sur la pierre, la mémoire demeure qui ne demande qu’à être ranimée.

Renversement de politique, assimilable à une révolution copernicienne, déjà engagée sur certains sites, sinon sur tous, mais sans que les moyens soient à la hauteur des objectifs. Aussi bien, y a-t-il urgence à accélérer rénovation urbaine et renouvellement social, dûment articulés, si on veut éviter que les mesures de redressement censées relancer l’économie accusent les fractures territoriales, faisant retomber les quartiers périphériques dans les ornières d’une politique de la ville vouée à traiter sempiternellement les symptômes d’un mal qui, faute d’être éradiqué, menace de délitement la cohésion de la société nationale. A défaut de rattrapage, le risque serait grand que la relance économique et ses mesures d’accompagnement social passent à côté des quartiers défavorisés, comme une grande partie des crédits de droit commun jusqu’à récemment encore. Il y va aussi, à terme, d’une politique urbaine cohérente inscrite dans une politique territoriale attentive à une juste répartition des ressources et des charges entre les villes et les campagnes.

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Le discours de politique générale du nouveau Premier ministre, Jean Castex, mercredi 15 juillet dernier, serait à cet égard plutôt de bon augure. Si le président de la République affirme « garder le cap » tout en empruntant un « nouveau chemin », il revenait à son Premier ministre d’en préciser le parcours. L’objectif est réaffirmé : « Ressouder la communauté nationale en confortant le pacte républicain. » Le soutien aux investissements des collectivités locales en faveur du développement et de l’aménagement des territoires est confirmé.  Le ton est donné concernant le versant social du plan de relance et la volonté d’impliquer les corps intermédiaires, les acteurs de terrain, y compris les citoyens, dans sa mise en oeuvre. Un projet de loi est attendu à la rentrée portant sur « les séparatismes » afin « d’éviter pour l’avenir que des groupes se referment sur une appartenance ethnique ou religieuse ». Le rétablissement des juges de proximité afin, notamment, traiter des incivilités au quotidien, est prévu. D’une manière générale, la situation des jeunes – catégorie majoritaire dans les quartiers de la politique de la ville – est ciblée à travers l’annonce d’un plan en faveur de l’embauche, la relance des contrats d’insertion, l’extension du Service civique, des aides aux étudiants. Enfin, la rénovation urbaine, qui « vise à restaurer la République dans les quartiers » et à « assurer l’émancipation de leurs habitants », a été explicitement mentionnée,  l’objectif étant de faire en sorte que « les travaux aient effectivement démarré dans 300 des 450 quartiers concernés d’ici la fin de l’année prochaine » (?)[8]. L’agenda rural n’est pas pour autant oublié avec l’annonce d’un « programme de petites villes pour demain ». D’une manière générale, les territoires devront être dotés d’ici la fin 2021 de contrats de développement territoriaux chiffrés avec, en particulier, les priorités suivantes : aménagement et développement durable, modernisation des réseaux d’eau et d’assainissement, développement du très haut débit et sauvegarde des petites lignes ferroviaires. Si les Quartiers Prioritaires de la Politique de la Ville (QPV) doivent faire l’objet du plus grand soin, compte tenu de leur situation le plus souvent critique qu’un film comme Les misérables de Ladj Ly, réalisateur montfermeillois, a mis dramatiquement en scène, c’est compte tenu d’une politique territoriale d’ensemble. On ne manquera pas à cet égard de souligner que cette politique s’inscrit dans le cadre des dispositions législatives votées sous la précédente présidence, lesquelles n’ont pas été remises en cause, même si la philosophie générale en a été infléchie dans le sens d’un objectif d’émancipation et de responsabilité individuelles plutôt que collectives.

Puisse cet infléchissement, non désavoué par le discours de politique général du Premier ministre, au moins anticiper une stabilisation après les louvoiements  d’une politique de la ville entre rénovation urbaine (loi Borloo d’Orientation et de Programmation pour la Ville d’août 2003, qui misait sur les démolitions-reconstructions pour requalifier les quartiers), renouvellement urbain (loi de Programmation pour la Ville et la Cohésion urbaine de février 2014, plus équilibrée quant aux objectifs contradictoires de mixité sociale et de maintien dans les lieux) et renouvellement du peuplement (loi relative à l’Egalité et à la Citoyenneté de janvier 2017, qui donne la priorité à la mixité sociale), dernière en date des grandes lois de programmation pour la ville prise sous la pression des attentats terroristes de 2015 par le second gouvernement Valls. Si seulement la pandémie et le confinement, après avoir eu pour premier résultat de remettre quelque peu en cause les valeurs de la ville, pouvaient permettre d’en finir avec la politique de la ville en faveur d’une politique urbaine intégrée dans une politique territoriale ? Au détour du « nouveau chemin » le cap à franchir n’en reste pas moins escarpé. Les actes et un budget en conséquence en décideront !  


[1] En 2012 les personnes vivant sous le seuil de pauvreté étaient trois fois plus nombreuses en ZUS que dans le reste du territoire et en 2013 le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans y était de 42,1 % contre 22,6% dans les unités urbaines englobantes.

[2] En 10 ans, de 2003 à 2013, 15% des logements sociaux des quartiers en rénovation ont été démolis et près de la moitié des ménages concernés (47%) ont été relogés dans ces mêmes quartiers, expression des limites de la politique de « peuplement » poursuivie par les pouvoirs publics.

[3] La ville qui vient (L’Herne : 2008).

[4] Nous rappellerons tout de même que quand Henri Lefebvre,  il y a un demi siècle déjà, philosophait sur l’urbain, il entendait par là société urbaine ! (cf. La révolution urbaine : 1970). 

[5] Terme forgé par Pitirim Sorokin dans Tendances et déboires de la sociologie américaine (1956).

[6] Faire société : la politique de la ville aux Etats-Unis et en France.

[7] L’urbanisme d’après crise d’Alain Bourdin (Editions de l’aube : 2014)

[8] Sur les 450 quartiers éligibles au Nouveau Programme National de Renouvellement Urbain (NPNRU), 329 avaient vu leurs projets validés fin 2019 pour 28 milliards d’euros (le NPNRU est doté globalement de 12 milliards d’euros de concours financiers).


Post-scriptum du 27 juillet 2020 : une étude de quatre économistes (*) de l’Ecole d’économie de Paris (J-PAL Europe), du Centre d’étude de l’emploi et du travail et de la Norwegian School of Economics a révélé qu’en France ¼ des communes les plus pauvres ont connu un taux de surmortalité dû au Covid-19 en 2020 de 88%, contre 50% dans les ¾ des communes les plus riches. Il apparait, en outre, que 60% de la surmortalité est corrélée avec la surpopulation des logements et la nature des emplois occupés. (Informations du Monde daté du 21 juillet 2020, rapportées par Nathaniel Herzberg)

(*) Paul Brandily, Clément Brébion, Simon Briole, Laura Khoury.

POURQUOI «APRES» NE SERAIT PLUS COMME «AVANT» ?

Dionysos sur un guépard Mosaïque dans la « maison de Dionysos » à Pella (Grèce) Photo Yann Forget / Wikipedia

Les prémonitions du Guépard

« Après » ne sera plus jamais comme « avant » clame-t-on à tue-tête. Et si, défiant toute prédiction, rien ne changeait. Pourquoi ? Parce que la société recèlerait des ressources cachées (en capital, trésorerie, énergies renouvelables ou non…) dont les élites ont la garde, que le peuple méconnaît, bien qu’il en suppute l’existence. Et la pénurie (de masques, de tests, de lits de réanimation…) serait en conséquence d’autant mieux organisée d’un côté que les ressources cachées le seraient mieux de l’autre. D’où la justification a posteriori de la sentence proférée par Tancrède : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

Rien donc ne changerait, d’autant moins qu’on aura fait semblant de tout changer ! 

POLITIQUE ET CONFINEMENT

La « dissertation » qui suit se réfère, par le vocabulaire employé ou les idées émises à pas moins de vingt-quatre auteurs (classiques, philosophes, chercheurs contemporains) dont vous  découvrirez la liste in fine.

Après la lutte contre la pandémie, la société blessée

Un patchwork d’emprunts appliqué au confinement et à ses conséquences

Qu’est-ce que le confinement nous aura apporté de plus ? Rien, en dehors de la gêne, si ce n’est de nous avoir offert l’occasion de méditer les enseignements dispensés par nos maîtres depuis plusieurs millénaires. Il nous reste à en tirer la substance, adaptée à nos aspirations de l’heure pour autant qu’elles ne sont pas déraisonnables, et à mettre leur sagesse en pratique. Encore faudra-t-il ne pas céder au bruit et à la fureur qui couvent depuis deux mois, au risque de nous précipiter dans l’enfer des plaintes, du ressentiment et de la tentation d’en découdre : « Ne pas railler, ne pas déplorer ni maudire, mais comprendre », écrivait Spinoza, qui savait à quoi s’en tenir, dans son Traité politique publié à titre posthume en 1670.

A défaut de mieux, l’épreuve aura au moins permis de révéler les vertus et turpitudes de ceux qui de leurs piédestaux ou de leurs chaires sont censés veiller sur notre bien être, sans que l’on puisse prévoir de quel côté penchera, au terme de nos avanies, la balance : vers toujours plus de compétition et de prédation ou vers plus de solidarité. Car, s’il est un paradoxe de ce grand bal masqué, qui nous a réunis pour mieux nous séparer, c’est de nous avoir dévoilé l’opportunisme dont, empêtrés dans leurs entrechats, font assaut les figurants. Pour l’heure, le brouillard du confinement n’en dissimule pas moins le Joker qui saura saisir la première opportunité, par définition imprévisible, de se présenter en dernier recours contre l’effondrement et en sauveur de la terre et de ses habitants, toutes espèces confondues ! 

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DISTANCIATION SANITAIRE, DISTANCIATION SOCIALE ?

Masques tragique et comique – Mosaïque du Roma National Museum (Photo Nicolas Vollmer / Flickr)

Dans le théâtre antique, le théâtre , la Commedia dell’arte, le Bread and Pupett theater… le masque était de rigueur, déjà instrument de distanciation comme le voulait Brecht à des fins politiques.

Sauf que, confinement oblige, la distanciation serait censée aujourd’hui ne poursuivre que des fins sanitaires. Mais pourquoi alors parler de distanciation sociale au lieu de distanciation sanitaire. Sinon parce que de provisoire, le port du masque, sous ses différentes formes – chirurgicaux, FFP, alternatifs – pourrait bien préfigurer un nouveau comportement face à autrui, désormais suspecté d’être potentiellement nuisible. Le masque antique, par-delà la mimesis, avait une fonction de catharsis. L’acteur pouvait jouer son rôle tout en sauvegardant son identité et le public pouvait projeter son agressivité sur  l’acteur sans risquer de se compromettre.  

N’aurait-on pas trop usé, dans le sillage d’Erving Goffman[1], de la métaphore du théâtre appliquée au spectacle de la rue. On joue sur scène, on vit dans la rue en se « frottant » aux autres. Briser le quatrième mur comporte toujours le risque de confondre l’art et la réalité. Dans le théâtre de rue, celle-ci perd sa fonction de rue, d’espace voué à la déambulation du public, avec tout ce qu’une déambulation collective implique de sociabilité.

Sans doute fera-t-on observer que le masque sanitaire ne recouvre que le bas du visage, laissant le regard, les yeux – dont la couleur concentrerait l’expression selon le sens commun – à découvert. Mais justement : « Le visage n’est pas l’assemblage d’un nez, d’un front, d’yeux, etc., il est tout cela certes, mais prend la signification d’un visage par la dimension nouvelle qu’il ouvre […]. Le visage est un mode irréductible selon lequel l’être peut se présenter dans son identité », écrit Lévinas dans Difficile liberté. A tel point précise-t-il dans Ethique et infini que « quand on observe la couleur des yeux, on n’est pas en relation sociale avec autrui ». Irréductibilité du visage à une forme, ouverture à un sens d’une profondeur incommensurable, ce que Lévinas appelle épiphanie, dont le masque, quel qu’il soit, nous prive. Ce qui se justifie au théâtre, qui transcende la réalité en en accusant les traits, nuit à la rue, qui nous immerge dans la foule, au sein de laquelle on se dévoile pour être aussitôt oublié. Dans l’espace public, les héros tragique ou comique juchés sur leurs cothurnes doivent le céder à la femme et à l’homme du commun.  

Le risque demeure qu’après le confinement, avec ou sans masque, les habitudes et les réflexes persistant avec la peur, la distance sanitaire se mue en distance sociale pérenne, au préjudice de ce vivre-ensemble, en vogue depuis l’aube de ce troisième millénaire, qu’on aura peut-être eu tort de galvauder. En témoigne la déclaration du Premier ministre : « Il va falloir s’habituer pendant longtemps à vivre avec le coronavirus », et la proposition du Cerema d’élargir les trottoirs de la capitale, rejoignant pour d’autres motifs celle de Caroline de Haas, fondatrice d’Oser le féminisme, etc.   

C’est de cette dimension comportementale que nous parle Edward T. Hall, promoteur de la « proxémique », dans son ouvrage : La dimension cachée (1971 pour la traduction française). Cachée parce que culturelle, mais bien réelle, et par voie de conséquence relative ; sensible donc aux us et coutumes et au passage du temps : précieuse mais fragile sociabilité. A lire ou à relire en ces temps de confinement pour prendre toute la « mesure » de notre rapport aux autres :

https://citadinite.home.blog/2013/10/06/xiii-une-psychosociologie-de-lespace-1-la-proxemique-dedward-t-hall-1966/


[1] Cf. La mise en scène de la vie quotidienne (deux tomes : 1. La présentation de soi, 2. Les relations en public).

RUES DESERTEES, THEATRES FERMES

Paris – Avenue de la Grande Armée – 26 mars 2020
Photo Eric Salard / Flickr

La revanche du biopouvoir

En 2003, dans un entretien avec Richard Sennett, sociologue auteur de La Chair et la Pierre, Falk Richter, dramaturge allemand, metteur en scène d’Hôtel Palestine s’exprimait ainsi : « plus le théâtre a lieu dans la politique et dans les médias, moins il y a lieu au théâtre. » Il y a peu encore, la comédie ou le drame investissant les espaces publics, on était tenté de presser metteurs en scènes et comédiens de s’en emparer pour qu’ils rejouent sur scène ce que la rue exprimait, afin de rendre l’espace public au citadin.

Aujourd’hui, la pandémie a convaincu le biopouvoir, impatient de faire ses preuves et comptant sur la vulnérabilité des citoyens, de vider la rue et de fermer les théâtres. Occasion de se donner en spectacle par médias interposés et, après des mois d’agitations et de grèves inlassablement reconduites, de renforcer son emprise sur des citoyens confinés pour la bonne cause.

Les thèses de Michel Foucault n’avaient pourtant pas besoin d’être confirmées depuis quarante ans que l’exercice de la politique s’efforce de s’y conformer à travers le contrôle des populations. Sauf à considérer que, s’estimant maltraité par le politique, le biopouvoir aurait trouvé dans la pandémie l’opportunité de prendre sa revanche.

A situation exceptionnelle, action publique d’exception, rétorquera-ton. Certes, mais une fois le pli pris encore faudra-t-il, le mal terrassé, déplier la page pour une nouvelle feuille de route. Ce sera au pouvoir politique de s’y atteler après avoir remis chacun à sa place. Sans illusions toutefois, la marque restera. Puisse-t-il en être malgré tout pour le mieux.   

CONFINEMENT ET URBANITE

A propos de la pandémie de coronavirus, on évoque couramment un « après » qui ne sera jamais plus comme « avant ». Un « après » d’autant plus inquiétant, sinon angoissant, qu’on peine à en esquisser les traits, quand on n’y renonce pas. Et si l’on se résigne malgré tout à vaticiner c’est bien pour conjurer cette angoisse face à l’inconnu, qui nous attend au tournant pour se dévoiler ; au tournant d’une échéance encore incertaine et redoutée en tant que telle. Faudra-t-il faire table rase du passé, d’une culture à grand peine accumulée depuis des millénaires, revenir aux sources, ou plus modestement nous régénérer ? Faudra-t-il consentir à nous adapter – passivement – au lieu de chercher à nous rendre, plus encore qu’avant, « maître et possesseur de la nature » ? Peut-être faudra-t-il bien plutôt composer avec elle – dans tout ce que le terme de « composition » implique de solidarité – pour nous rendre enfin « maîtres et possesseurs » de nous-mêmes.    

En attendant, le confinement s’impose à nous dans toute son ambivalence : dispositif de protection contre le virus, qui se mue malgré nous en « enfer » sartrien de suspicion généralisée de l’ « Autre », notre prochain, d’où proviendrait le mal et dont il faudrait s’éloigner pour préserver notre intégrité. De là les rappels à l’ordre des nostalgiques d’un retour à la nature, assimilé à la campagne, présumée vierge des maux de la civilisation urbaine. Retour à un ordre de l’entre-soi champêtre et du repli dans ses frontières géographiques et ethniques. Ordre de la « ruralité » opposée à l’anomie de l’« urbanité ». D’où les relents d’ « urbanophobie », qui trouvent dans la pandémie la confirmation de leurs prédictions apocalyptiques. Aujourd’hui comme hier, mais avec ce facteur aggravant que la pandémie vient s’ajouter aux bouleversements climatiques et à la réduction de la biodiversité, imputables à la civilisation urbaine, bouc émissaire de nos malheurs cumulés.

Rien de tel pour se défaire de la tentation d’un retour à la nature et du repli sur soi que de briser le miroir que nous tendent les collapsologistes, rejoints par les pourfendeurs de la mondialisation, pour prendre conscience de ce qui se joue derrière, à savoir la confrontation avec un espace public vidé de sa substance. Peut-être ne nous en fallait-il pas moins pour comprendre combien il est difficile de rivaliser avec l’espace public quand il s’agit d’animer les espaces privés auxquels la ville est réduite par ces temps de confinement.

De quelle « inquiétante étrangeté » ne sommes nous pas saisis, lorsque dérogeant à l’injonction des pouvoirs publics, nous nous risquons à sortir de « chez-soi » pour se retrouver en « soi-même », dans une ville vidée de ses habitants, décor déserté, à peine animé par quelque passant le plus souvent accompagné de son chien, ou par le vol de pigeons, dont c’est le royaume, mais qui ne sauraient survivre longtemps à ce régime tellement ils dépendent de nous, les humains.

Le contraste avec la ville d’« avant » est si saisissant que nous ne pouvons pas ne pas redouter ce que serait cette ville d’ « après », prémonition d’un cataclysme que nous promet une écologie « profonde ». Si profonde qu’après avoir touché le fond, comme d’un « trou noir », il serait impossible d’en sortir. S’il fallait une preuve par l’absurde de ce que l’ « urbanité » recèle de positif, elle est bien dans ce spectacle de désolation d’une ville dépourvue de ses âmes, réduite à l’enfilade de façades derrière lesquelles ruminent leurs occupants, désœuvrés, attendant on ne sait trop quoi, tellement l’air de la ville bruisse de rumeurs contradictoires. L’air de la ville, censé nous rendre libre selon l’adage.

On s’en voudrait de culpabiliser les citadins qui, fuyant le confinement, ont déserté la ville pour se réfugier, qui à la campagne, qui à la mer, qui à la montagne. On pourrait bien leur reprocher une forme de lâcheté, alors que tant d’autres sont comme assignés à résidence, contraints et forcés de servir leurs congénères victimes du sort. Mais on ne saurait leur en tenir rigueur, bien persuadé que, sitôt levé l’interdit, ils n’auront de cesse que de rejoindre la ville, leur ville. Une ville qu’ils auront eu tout loisir de rêver dans leur retraite pour l’animer d’un sang épuré de ses miasmes urbains à leur retour.

Car l’ « urbanité », aussi salutaire qu’inéluctable, a encore de beaux jours devant elle. Une urbanité autant soucieuse de la nature que de l’homme, moins que jamais opposable à la « ruralité » avec laquelle elle partage le temps, au rythme des saisons. En bref, une urbanité débarrassée de ses phobies, tout entière vouée au réenchantement de la ville, cité charnelle avant que d’être minérale.

Raison suffisante pour, profitant de notre confinement, se plonger à nouveau dans la lecture stimulante de trois textes de Georg Simmel :

  1. Les grandes villes et la vie de l’esprit,
  2. Sociologie des sens ;
  3. Pont et porte.

Trois textes datant respectivement de 1903, 1907 et 1909, mais qui n’ont rien perdu ni de leur fraicheur ni de leur pertinence :

https://citadinite.home.blog/2013/06/10/la-sociologie-formelle-de-georg-simmel-la-ville-entre-liberte-et-alienation-1903/

Bonne lecture en attendant le retour à une meilleure fortune !  

AU TEMPS DU CORONAVIRUS

Il court, il court le Coronavirus…
Department of Defense Issues Guidelines to personnel on Coronavirus – Photo Courtesy / Rawpixel

Fracture sociale, séparatisme et confinement

L’épidémie de coronavirus met au grand jour un des nombreux aspects du « séparatisme », terminologie adoptée le 18 février dernier par le président de la République lors de son déplacement à Mulhouse pour éviter le terme par trop stigmatisant de « communautarisme » appliqué à l’islam. C’est que le « séparatisme » ne concerne pas que le religieux mais traverse toutes les instances du social depuis l’économique jusqu’à l’idéologique en passant par le territorial. Difficile de prévoir sur le moyen et long terme l’impact de l’épidémie au niveau de chacune de ces instances. Sur l’idéologique notamment, le pire est à redouter, le confinement pouvant être brandi comme mesure générale d’assainissement démontrant par l’absurde la légitimité du repli sur soi, sur le groupe social, la classe, l’ethnie, la nation.

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L’HOMME ET L’OEUVRE

Le Caravage – Judith et Holopheme
Wikimedia Commons/Architas

Il faut admettre, définitivement, que toute oeuvre d’art, une fois rendue publique, échappe à son auteur, s’en détache, de sorte que c’est sans complaisance aucune qu’on peut à la fois condamner l’homme pour ses actes passés et célébrer l’oeuvre pour les promesses d’avenir qui lui sont inhérentes.

« J’accuse » de Roman Polanski, « Les Misérables » de Ladj Ly, sans préjuger des turpitudes passées de leurs auteurs, sont dans ce cas. Le « J’accuse » de Polanski parce qu’il s’inscrit dans une conjoncture marquée par le retour d’un antisémitisme sordide, « Les misérables » de Ladj Ly parce qu’il montre crûment ce que l’on persiste à reléguer loin de la vue des quartiers bourgeois, avec toutefois le risque que le « spectacle » offert, toujours partiel et partial, masque une partie de la réalité ou l’occulte dans ce qu’elle a de dérangeant.

Au public de s’approprier l’oeuvre d’art selon des critères esthétiques, à la société de juger l’homme en droit selon les normes morales en vigueur.

Il y a belles lurettes, bonnes âmes, que nous avons fait nôtres, quelques furent les forfaits de leur auteur, les oeuvres du Caravage.

DERIVES TOTALITAIRES

Adam et Eve sous l’arbre de la connaissance Gravure sur bois de Jacob Rueff (1500-1558)
Source : Zazzle

Le retour de Mébaël

La guerre a commencé… La guerre des crimes et des insultes, la furie des regards…Elle est là, ouverte sur le monde… Il n’y a pas de fuite possible, pas de désaveu… La violence est mystérieuse, elle va de l’avant selon un plan que personne ne connaît… La guerre a levé son vent qui va tout détruire… La guerre, c’est la destruction de la pensée.

J.M.G Le Clézio – La guerre (1970) 

Rien n’est jamais irrémédiable, mais c’est comme si la pente sur laquelle glissent nos sociétés les enfonçait chaque jour un peu plus dans un bourbier innommable où la morale, l’art et la politique tendraient à se confondre. Confusionnisme qui s’étend désormais à la vie publique et à la vie privée, sachant bien que toute effraction dans cette dernière est facilitée par la propension des politiques à se mettre en scène en dehors de toute manifestation à caractère public.

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LE SERPENT DE MER DE LA QUESTION FONCIERE

Vue aérienne du nord de l’agglomération parisienne : Argenteuil et Bezons
Citizen59 / Flickr

Dans une lettre de mission du 4 avril 2019 à Jean-Luc Lagleize, député de Haute-Garonne, le Premier ministre faisait le constat suivant :

« Dans certaines zones tendues, la part du foncier dans les opérations de construction de logements atteint couramment la moitié du coût d’un projet. Cette situation n’est pas nouvelle. Il nous faut désormais approfondir davantage les facteurs de renchérissement des prix du foncier, qui sont aujourd’hui le principal frein à la production de logements.

C’est pourquoi, j’ai décidé de vous confier une mission ayant pour objet la maîtrise du coût du foncier dans les opérations de construction. »

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