POURQUOI «APRES» NE SERAIT PLUS COMME «AVANT» ?

Dionysos sur un guépard Mosaïque dans la « maison de Dionysos » à Pella (Grèce) Photo Yann Forget / Wikipedia

Les prémonitions du Guépard

« Après » ne sera plus jamais comme « avant » clame-t-on à tue-tête. Et si, défiant toute prédiction, rien ne changeait. Pourquoi ? Parce que la société recèlerait des ressources cachées (en capital, trésorerie, énergies renouvelables ou non…) dont les élites ont la garde, que le peuple méconnaît, bien qu’il en suppute l’existence. Et la pénurie (de masques, de tests, de lits de réanimation…) serait en conséquence d’autant mieux organisée d’un côté que les ressources cachées le seraient mieux de l’autre. D’où la justification a posteriori de la sentence proférée par Tancrède : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

Rien donc ne changerait, d’autant moins qu’on aura fait semblant de tout changer ! 

POLITIQUE ET CONFINEMENT

La « dissertation » qui suit se réfère, par le vocabulaire employé ou les idées émises à pas moins de vingt-quatre auteurs (classiques, philosophes, chercheurs contemporains) dont vous  découvrirez la liste in fine.

Après la lutte contre la pandémie, la société blessée

Un patchwork d’emprunts appliqué au confinement et à ses conséquences

Qu’est-ce que le confinement nous aura apporté de plus ? Rien, en dehors de la gêne, si ce n’est de nous avoir offert l’occasion de méditer les enseignements dispensés par nos maîtres depuis plusieurs millénaires. Il nous reste à en tirer la substance, adaptée à nos aspirations de l’heure pour autant qu’elles ne sont pas déraisonnables, et à mettre leur sagesse en pratique. Encore faudra-t-il ne pas céder au bruit et à la fureur qui couvent depuis deux mois, au risque de nous précipiter dans l’enfer des plaintes, du ressentiment et de la tentation d’en découdre : « Ne pas railler, ne pas déplorer ni maudire, mais comprendre », écrivait Spinoza, qui savait à quoi s’en tenir, dans son Traité politique publié à titre posthume en 1670.

A défaut de mieux, l’épreuve aura au moins permis de révéler les vertus et turpitudes de ceux qui de leurs piédestaux ou de leurs chaires sont censés veiller sur notre bien être, sans que l’on puisse prévoir de quel côté penchera, au terme de nos avanies, la balance : vers toujours plus de compétition et de prédation ou vers plus de solidarité. Car, s’il est un paradoxe de ce grand bal masqué, qui nous a réunis pour mieux nous séparer, c’est de nous avoir dévoilé l’opportunisme dont, empêtrés dans leurs entrechats, font assaut les figurants. Pour l’heure, le brouillard du confinement n’en dissimule pas moins le Joker qui saura saisir la première opportunité, par définition imprévisible, de se présenter en dernier recours contre l’effondrement et en sauveur de la terre et de ses habitants, toutes espèces confondues ! 

Des portes ouvertes enfoncées dans le brouillard du confinement

Notre existence est riche d’observations autant que d’actions sur lesquelles elles se fondent. Pourquoi éprouver, en outre, le besoin de tenir des propos destinés à nous justifier d’être passés à l’acte ? Ne serait-ce pas parce que nous sommes enclins à « coller » à l’actualité qui, nous provoquant, nous pousse à prendre la parole ? Mais, une parole d’autant plus crédible qu’elle sera tenue à bonne distance de l’actualité et ne se laissera pas enfermer dans l’abstraction, par souci d’avoir prise sur le réel. Un réel que défie le temps qui passe et, qu’à force de vouloir plier à nos besoins, nous avons épuisé. Aussi, renonçant à le transformer, cherchera-t-on, au minimum, à en infléchir le cours pour mieux nous y adapter : volontarisme contre la résistance du réel et la tyrannie de l’actualité.

Dans les propos couramment tenus depuis l’entrée en confinement (comme on entre en retraite), l’esprit critique que commande la vigilance tend à être recouvert par la suspicion qui empoisonne notre rapport à l’Autre. C’est pourquoi, à défaut d’ennemis responsables auxquels s’en prendre, nous allons chercher des boucs émissaires. Comme si à l’ère du soupçon, dominée par trois Maitres penseurs [1] toujours aussi inévitables, devait succéder celle de la suspicion. Aussi bien, le confinement accuse-t-il le partage de la société en trois camps irréductibles : – d’un côté, celui des vindicatifs, frustrés, dont la besace déborde de plaintes et de récriminations, qui sûrs de leurs bon droits s’en prennent indistinctement aux autres pour mieux se dispenser d’agir ; – de l’autre, celui des responsables, qui se sentent solidaires et agissent sans mots dire. Entre les deux, plus subtils, sont ceux qui, n’hésitant pas à mouiller leur chemise, n’en pensent pas moins pour reporter à plus tard la vengeance dont ils sont assoiffés. Ceux-là savent qu’ils ne perdent rien à attendre tellement l’adversaire est imprévoyant. Entre ces trois camps, esquissés jusqu’à la caricature, chacun y retrouvera le sien.

Mais, s’il est une leçon à tirer de ces temps plus que troublés, mis sens dessus dessous par un infiniment plus petit que soi affublé d’une drôle de couronne, laquelle ferait rire si son intrusion dans notre chair n’était pas susceptible de tourner au drame, c’est que gouverner ce n’est plus tant prévoir que savoir gérer des contradictions. Comme si en matière de prédiction nous avions atteint nos limites et qu’ils faillent désormais apprendre à surmonter les contraires en prenant toute la mesure du temps. L’affaire des « masques », pour être emblématique, n’est à cet égard qu’un exemple parmi beaucoup d’autres que la pandémie a révélées. Défi à la pensée binaire, plus que jamais obsolète, et invitation à la réhabilitation du tiers-exclu en tant qu’il s’interpose intempestivement entre les ami et les ennemis, et ferait obstacle à l’affrontement, annonciateur de renouveau. Autrement dit, exhortation à dépasser les clivages traditionnels, dont la pandémie a déjà démontré l’ineptie et que la crise économique et sociale qui s’en suivra se chargera de chambouler, ouverture de l’espace du débat public à de nouvelles dimensions. C’est contre ce « mur des contradictions » que la raison classique était venue se fracasser ; c’est à le percer que nous avait appris en son temps la dialectique et à l’enjamber que le Tao, importé d’Extrême-Orient, aujourd’hui nous incite.

Non qu’il faille avoir peur de la politique qui fâche. Il n’y a pas d’avancées sans polémiques, rien de plus stérile que le consensus, de plus fécond que le conflit. Mais la politique n’est pas pour autant réduite au face-à-face « ami-ennemi». La politique est action, inséparable de la parole qui la soutient, d’autant plus inséparable que la parole non suivie d’une action tombe dans la sophistique et que l’action sans la parole verse dans l’agitation susceptible de tourner en vaine dispute. Et la démocratie – horizon indépassable de la politique ( ?) – est pluralité ; or qui dit pluralité ne peut pas ne pas voir différence. C’est pourquoi les controverses politiques, sans renier l’épistémologie des sciences, auraient tout à gagner à s’inspirer de l’argumentation littéraire ; à ne pas sacrifier l’interprétation des faits à l’explication, sachant que l’explication a ses limites comme l’ont montré les aveux d’ignorance et les contradictions des experts en épidémiologie. En conséquence de quoi, il s’agit moins de passer outre toutes les nuances de gauche et de droite que de se recentrer dans un juste milieu,  incontournable si précaire soit-il, dernier refuge d’un espace de plus en plus fractionné : entre nations tentées par le repliement, entre  territoires ruraux et urbains, au sein de ces derniers entre centres et périphéries… Nous avons cru un peu trop facilement qu’avec le raccourcissement des distances que permet la maîtrise de la grande vitesse on pourrait se contenter de gérer l’espace, les préoccupations d’aménagement du temps l’emportant désormais sur celles de l’espace : espace-temps indissociable où le relatif le dispute à l’universel pour nous enfermer dans le cercle toujours plus restreint de groupes communautaires sur la base de critères géographiques, de classe ou ethnique, reflet des fractures qui traversent la société.

La pente sur laquelle semble irrésistiblement glisser la politique à la faveur de la pandémie, à savoir l’Ecologie, n’est pas non plus sans ambivalence : retour nostalgique à la nature ou, plus raisonnablement, dans la nature ? De la réponse à la question dépendra non seulement notre rapport à la nature, encore trop souvent opposée à la culture, mais surtout le sens à conférer à la Politique ; laquelle ne saurait pas plus se réduire à l’écologie que celle-ci se montrer indifférente à l’alternative droite / gauche, tant les problématiques de justice sociale et d’utilité économique lui sont inhérentes.

En ces temps incertains, craignons ceux qui doutent, ils tiennent en réserve des ressources insoupçonnées, et fuyons ceux qui sont trop sûr d’eux, ils nous précipitent dans des abimes sans fonds. Encore faut-il ne pas douter de soi, travers bien français, qui finit en dérision. Chacun conviendra que nous sommes inégaux dans l’exercice de la pensée tellement il y a de degrés en la matière (puisque, comme chacun sait, la pensée n’est jamais qu’une connexion de neurones). Mais personne n’est pour autant fondé à se croire exempté de penser, non moins que de s’informer; c’est affaire de volonté. Et l’action qui ne serait pas étayée sur quelques soupçons de pensée serait à juste titre considérée comme irresponsable. Voilà pourquoi la bêtise, outre qu’elle s’applique toujours aux autres dont nous serions censés être les victimes, ne saurait constituer un prétexte pour ne rien faire qui soit en notre pouvoir.

Tout, ou presque, a été dit depuis plus de deux millénaires. Le peu qui reste à énoncer ne serait que résidu si l’actualité ne venait périodiquement nous sortir de la léthargie, enrichir le terreau sur lequel faire germer de nouvelles pousses, rappeler à la vie quelques vielles souches à demi enterrées, desquelles surgissent des drageons. La pandémie, par son exceptionnalité, nous aura permis de nous extraire d’une superficielle et vaine agitation sociale et politique pour nous plonger dans la torpeur et la sidération ; lesquelles ont été mises à profit par le biopouvoir, jusque là embusqué, pour faire étalage des ambiguïtés de sa puissance. Quelles métamorphoses le Coronavirus pourra-t-il bien nous inspirer pour nous donner de nouvelles raisons d’espérer après nous avoir forcés à la dispersion puis, insatisfait de cette première épreuve, nous avoir imposé le masque et la distance sanitaire nous autorisant à nous réunir de nouveau, à nous assembler, avant que de pouvoir à terme, sans contraintes, nous mélanger, nous mêler, nous entrelacer… ?


[1] Nietzsche, Marx et Freud.


Rien de cet inventaire, monotone enchainement d’apophtegmes, n’est proprement inédit quant au fond, hormis quelques inévitables inepties. Tous ont leur source chez de grands auteurs :

Lao-Tzeu (le Tao) ; Aristote (le juste milieu) ; Ovide (Les Métamorphoses) ; Descartes (le doute méthodologique) ; Hegel et Marx (du bon usage de l’abstraction et de la dialectique) ; Léon Chestov (le mur des contradictions) ; Alain (les Propos et la politique fondée sur la suspicion) ; John Dewey (les limites de l’adaptation en politique) ; Emile de Girardin (« Gouverner, c’est prévoir ») ; Carl Schmitt (la distinction ami-ennemi) ; Hannah Arendt (la parole et l’action, essence de la politique, la différence dans la pluralité au cœur de la démocratie) ; Robert Musil (De la bêtise) ; Nathalie Sarraute (L’ère du soupçon) ; Michel Foucault (le biopouvoir) ; René Girard (le bouc émissaire) ; Paul Virilio (l’espace-temps et la vitesse) ; Serge Moscovici (La société contre nature) ; André Glucksmann (Les maîtres penseurs) ; John Rawls (la justice sociale) ; Yves Citton (logique scientifique et argumentation littéraire) ; Philippe Descola (Par-delà nature et culture) ; Marc Auger ( Le sens des autres) ; Chantal Mouffe (l’agonistique opposée au consensus).


Pour approfondir :

Hannah Arendt confrontée à Carl Schmitt : https://citadinite.home.blog/2015/11/30/du-7-janvier-au-13-novembre-2015-la-tentation-carl-schmitt/

Hannah Arendt et Giovanni Botero face à la cité antique : https://citadinite.home.blog/2014/08/06/intermede-estival-des-causes-de-la-grandeur-des-villes-de-giovanni-botero-a-la-condition-de-lhomme-moderne-de-hannah-arendt-et-retour-par-la-cite-grecque/

Paul Virilio, « L’espace critique » et la « Dromologie » : https://citadinite.home.blog/2014/09/03/xix-la-ville-interpellee-par-la-mondialisation-4-lespace-critique-et-la-dromologie-de-paul-virilio/

Philippe Descola et Yves Citton pour un renouvellement des bases du débat démocratique : https://citadinite.home.blog/2019/02/15/le-grand-debatnational-des-principes-et-une-methode/

Claude Lefort et Marc Augé, le vide politique et l’espace public : https://citadinite.home.blog/2016/05/07/nuit-debout-et-le-vide-de-lespace-public/

DISTANCIATION SANITAIRE, DISTANCIATION SOCIALE ?

Masques tragique et comique – Mosaïque du Roma National Museum (Photo Nicolas Vollmer / Flickr)

Dans le théâtre antique, le théâtre , la Commedia dell’arte, le Bread and Pupett theater… le masque était de rigueur, déjà instrument de distanciation comme le voulait Brecht à des fins politiques.

Sauf que, confinement oblige, la distanciation serait censée aujourd’hui ne poursuivre que des fins sanitaires. Mais pourquoi alors parler de distanciation sociale au lieu de distanciation sanitaire. Sinon parce que de provisoire, le port du masque, sous ses différentes formes – chirurgicaux, FFP, alternatifs – pourrait bien préfigurer un nouveau comportement face à autrui, désormais suspecté d’être potentiellement nuisible. Le masque antique, par-delà la mimesis, avait une fonction de catharsis. L’acteur pouvait jouer son rôle tout en sauvegardant son identité et le public pouvait projeter son agressivité sur  l’acteur sans risquer de se compromettre.  

N’aurait-on pas trop usé, dans le sillage d’Erving Goffman[1], de la métaphore du théâtre appliquée au spectacle de la rue. On joue sur scène, on vit dans la rue en se « frottant » aux autres. Briser le quatrième mur comporte toujours le risque de confondre l’art et la réalité. Dans le théâtre de rue, celle-ci perd sa fonction de rue, d’espace voué à la déambulation du public, avec tout ce qu’une déambulation collective implique de sociabilité.

Sans doute fera-t-on observer que le masque sanitaire ne recouvre que le bas du visage, laissant le regard, les yeux – dont la couleur concentrerait l’expression selon le sens commun – à découvert. Mais justement : « Le visage n’est pas l’assemblage d’un nez, d’un front, d’yeux, etc., il est tout cela certes, mais prend la signification d’un visage par la dimension nouvelle qu’il ouvre […]. Le visage est un mode irréductible selon lequel l’être peut se présenter dans son identité », écrit Lévinas dans Difficile liberté. A tel point précise-t-il dans Ethique et infini que « quand on observe la couleur des yeux, on n’est pas en relation sociale avec autrui ». Irréductibilité du visage à une forme, ouverture à un sens d’une profondeur incommensurable, ce que Lévinas appelle épiphanie, dont le masque, quel qu’il soit, nous prive. Ce qui se justifie au théâtre, qui transcende la réalité en en accusant les traits, nuit à la rue, qui nous immerge dans la foule, au sein de laquelle on se dévoile pour être aussitôt oublié. Dans l’espace public, les héros tragique ou comique juchés sur leurs cothurnes doivent le céder à la femme et à l’homme du commun.  

Le risque demeure qu’après le confinement, avec ou sans masque, les habitudes et les réflexes persistant avec la peur, la distance sanitaire se mue en distance sociale pérenne, au préjudice de ce vivre-ensemble, en vogue depuis l’aube de ce troisième millénaire, qu’on aura peut-être eu tort de galvauder. En témoigne la déclaration du Premier ministre : « Il va falloir s’habituer pendant longtemps à vivre avec le coronavirus », et la proposition du Cerema d’élargir les trottoirs de la capitale, rejoignant pour d’autres motifs celle de Caroline de Haas, fondatrice d’Oser le féminisme, etc.   

C’est de cette dimension comportementale que nous parle Edward T. Hall, promoteur de la « proxémique », dans son ouvrage : La dimension cachée (1971 pour la traduction française). Cachée parce que culturelle, mais bien réelle, et par voie de conséquence relative ; sensible donc aux us et coutumes et au passage du temps : précieuse mais fragile sociabilité. A lire ou à relire en ces temps de confinement pour prendre toute la « mesure » de notre rapport aux autres :

https://citadinite.home.blog/2013/10/06/xiii-une-psychosociologie-de-lespace-1-la-proxemique-dedward-t-hall-1966/


[1] Cf. La mise en scène de la vie quotidienne (deux tomes : 1. La présentation de soi, 2. Les relations en public).

RUES DESERTEES, THEATRES FERMES

Paris – Avenue de la Grande Armée – 26 mars 2020
Photo Eric Salard / Flickr

La revanche du biopouvoir

En 2003, dans un entretien avec Richard Sennett, sociologue auteur de La Chair et la Pierre, Falk Richter, dramaturge allemand, metteur en scène d’Hôtel Palestine s’exprimait ainsi : « plus le théâtre a lieu dans la politique et dans les médias, moins il a lieu au théâtre. » Il y a peu encore, la comédie ou le drame investissant les espaces publics, on était tenté de presser metteurs en scènes et comédiens de s’en emparer pour qu’ils rejouent sur scène ce que la rue exprimait, afin de rendre l’espace public au citadin.

Aujourd’hui, la pandémie a convaincu le biopouvoir, impatient de faire ses preuves et comptant sur la vulnérabilité des citoyens, de vider la rue et de fermer les théâtres. Occasion de se donner en spectacle par médias interposés et, après des mois d’agitations et de grèves inlassablement reconduites, de renforcer son emprise sur des citoyens confinés pour la bonne cause.

Les thèses de Michel Foucault n’avaient pourtant pas besoin d’être confirmées depuis quarante ans que l’exercice de la politique s’efforce de s’y conformer à travers le contrôle des populations. Sauf à considérer que, s’estimant maltraité par le politique, le biopouvoir aurait trouvé dans la pandémie l’opportunité de prendre sa revanche.

A situation exceptionnelle, action publique d’exception, rétorquera-ton. Certes, mais une fois le pli pris encore faudra-t-il, le mal terrassé, déplier la page pour une nouvelle feuille de route. Ce sera au pouvoir politique de s’y atteler après avoir remis chacun à sa place. Sans illusions toutefois, la marque restera. Puisse-t-il en être malgré tout pour le mieux.   

CONFINEMENT ET URBANITE

A propos de la pandémie de coronavirus, on évoque couramment un « après » qui ne sera jamais plus comme « avant ». Un « après » d’autant plus inquiétant, sinon angoissant, qu’on peine à en esquisser les traits, quand on n’y renonce pas. Et si l’on se résigne malgré tout à vaticiner c’est bien pour conjurer cette angoisse face à l’inconnu, qui nous attend au tournant pour se dévoiler ; au tournant d’une échéance encore incertaine et redoutée en tant que telle. Faudra-t-il faire table rase du passé, d’une culture à grand peine accumulée depuis des millénaires, revenir aux sources, ou plus modestement nous régénérer ? Faudra-t-il consentir à nous adapter – passivement – au lieu de chercher à nous rendre, plus encore qu’avant, « maître et possesseur de la nature » ? Peut-être faudra-t-il bien plutôt composer avec elle – dans tout ce que le terme de « composition » implique de solidarité – pour nous rendre enfin « maîtres et possesseurs » de nous-mêmes.    

En attendant, le confinement s’impose à nous dans toute son ambivalence : dispositif de protection contre le virus, qui se mue malgré nous en « enfer » sartrien de suspicion généralisée de l’ « Autre », notre prochain, d’où proviendrait le mal et dont il faudrait s’éloigner pour préserver notre intégrité. De là les rappels à l’ordre des nostalgiques d’un retour à la nature, assimilé à la campagne, présumée vierge des maux de la civilisation urbaine. Retour à un ordre de l’entre-soi champêtre et du repli dans ses frontières géographiques et ethniques. Ordre de la « ruralité » opposée à l’anomie de l’« urbanité ». D’où les relents d’ « urbanophobie », qui trouvent dans la pandémie la confirmation de leurs prédictions apocalyptiques. Aujourd’hui comme hier, mais avec ce facteur aggravant que la pandémie vient s’ajouter aux bouleversements climatiques et à la réduction de la biodiversité, imputables à la civilisation urbaine, bouc émissaire de nos malheurs cumulés.

Rien de tel pour se défaire de la tentation d’un retour à la nature et du repli sur soi que de briser le miroir que nous tendent les collapsologistes, rejoints par les pourfendeurs de la mondialisation, pour prendre conscience de ce qui se joue derrière, à savoir la confrontation avec un espace public vidé de sa substance. Peut-être ne nous en fallait-il pas moins pour comprendre combien il est difficile de rivaliser avec l’espace public quand il s’agit d’animer les espaces privés auxquels la ville est réduite par ces temps de confinement.

De quelle « inquiétante étrangeté » ne sommes nous pas saisis, lorsque dérogeant à l’injonction des pouvoirs publics, nous nous risquons à sortir de « chez-soi » pour se retrouver en « soi-même », dans une ville vidée de ses habitants, décor déserté, à peine animé par quelque passant le plus souvent accompagné de son chien, ou par le vol de pigeons, dont c’est le royaume, mais qui ne sauraient survivre longtemps à ce régime tellement ils dépendent de nous, les humains.

Le contraste avec la ville d’« avant » est si saisissant que nous ne pouvons pas ne pas redouter ce que serait cette ville d’ « après », prémonition d’un cataclysme que nous promet une écologie « profonde ». Si profonde qu’après avoir touché le fond, comme d’un « trou noir », il serait impossible d’en sortir. S’il fallait une preuve par l’absurde de ce que l’ « urbanité » recèle de positif, elle est bien dans ce spectacle de désolation d’une ville dépourvue de ses âmes, réduite à l’enfilade de façades derrière lesquelles ruminent leurs occupants, désœuvrés, attendant on ne sait trop quoi, tellement l’air de la ville bruisse de rumeurs contradictoires. L’air de la ville, censé nous rendre libre selon l’adage.

On s’en voudrait de culpabiliser les citadins qui, fuyant le confinement, ont déserté la ville pour se réfugier, qui à la campagne, qui à la mer, qui à la montagne. On pourrait bien leur reprocher une forme de lâcheté, alors que tant d’autres sont comme assignés à résidence, contraints et forcés de servir leurs congénères victimes du sort. Mais on ne saurait leur en tenir rigueur, bien persuadé que, sitôt levé l’interdit, ils n’auront de cesse que de rejoindre la ville, leur ville. Une ville qu’ils auront eu tout loisir de rêver dans leur retraite pour l’animer d’un sang épuré de ses miasmes urbains à leur retour.

Car l’ « urbanité », aussi salutaire qu’inéluctable, a encore de beaux jours devant elle. Une urbanité autant soucieuse de la nature que de l’homme, moins que jamais opposable à la « ruralité » avec laquelle elle partage le temps, au rythme des saisons. En bref, une urbanité débarrassée de ses phobies, tout entière vouée au réenchantement de la ville, cité charnelle avant que d’être minérale.

Raison suffisante pour, profitant de notre confinement, se plonger à nouveau dans la lecture stimulante de trois textes de Georg Simmel :

  1. Les grandes villes et la vie de l’esprit,
  2. Sociologie des sens ;
  3. Pont et porte.

Trois textes datant respectivement de 1903, 1907 et 1909, mais qui n’ont rien perdu ni de leur fraicheur ni de leur pertinence :

https://citadinite.home.blog/2013/06/10/la-sociologie-formelle-de-georg-simmel-la-ville-entre-liberte-et-alienation-1903/

Bonne lecture en attendant le retour à une meilleure fortune !  

AU TEMPS DU CORONAVIRUS

Il court, il court le Coronavirus…
Department of Defense Issues Guidelines to personnel on Coronavirus – Photo Courtesy / Rawpixel

Fracture sociale, séparatisme et confinement

L’épidémie de coronavirus met au grand jour un des nombreux aspects du « séparatisme », terminologie adoptée le 18 février dernier par le président de la République lors de son déplacement à Mulhouse pour éviter le terme par trop stigmatisant de « communautarisme » appliqué à l’islam. C’est que le « séparatisme » ne concerne pas que le religieux mais traverse toutes les instances du social depuis l’économique jusqu’à l’idéologique en passant par le territorial. Difficile de prévoir sur le moyen et long terme l’impact de l’épidémie au niveau de chacune de ces instances. Sur l’idéologique notamment, le pire est à redouter, le confinement pouvant être brandi comme mesure générale d’assainissement démontrant par l’absurde la légitimité du repli sur soi, sur le groupe social, la classe, l’ethnie, la nation.

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L’HOMME ET L’OEUVRE

Le Caravage – Judith et Holopheme
Wikimedia Commons/Architas

Il faut admettre, définitivement, que toute oeuvre d’art, une fois rendue publique, échappe à son auteur, s’en détache, de sorte que c’est sans complaisance aucune qu’on peut à la fois condamner l’homme pour ses actes passés et célébrer l’oeuvre pour les promesses d’avenir qui lui sont inhérentes.

« J’accuse » de Roman Polanski, « Les Misérables » de Ladj Ly, sans préjuger des turpitudes passées de leurs auteurs, sont dans ce cas. Le « J’accuse » de Polanski parce qu’il s’inscrit dans une conjoncture marquée par le retour d’un antisémitisme sordide, « Les misérables » de Ladj Ly parce qu’il montre crûment ce que l’on persiste à reléguer loin de la vue des quartiers bourgeois, avec toutefois le risque que le « spectacle » offert, toujours partiel et partial, masque une partie de la réalité ou l’occulte dans ce qu’elle a de dérangeant.

Au public de s’approprier l’oeuvre d’art selon des critères esthétiques, à la société de juger l’homme en droit selon les normes morales en vigueur.

Il y a belles lurettes, bonnes âmes, que nous avons fait nôtres, quelques furent les forfaits de leur auteur, les oeuvres du Caravage.