POLITIQUE ET CONFINEMENT

La « dissertation » qui suit se réfère, par le vocabulaire employé ou les idées émises à pas moins de vingt-quatre auteurs (classiques, philosophes, chercheurs contemporains) dont vous  découvrirez la liste in fine.

Après la lutte contre la pandémie, la société blessée

Un patchwork d’emprunts appliqué au confinement et à ses conséquences

Qu’est-ce que le confinement nous aura apporté de plus ? Rien, en dehors de la gêne, si ce n’est de nous avoir offert l’occasion de méditer les enseignements dispensés par nos maîtres depuis plusieurs millénaires. Il nous reste à en tirer la substance, adaptée à nos aspirations de l’heure pour autant qu’elles ne sont pas déraisonnables, et à mettre leur sagesse en pratique. Encore faudra-t-il ne pas céder au bruit et à la fureur qui couvent depuis deux mois, au risque de nous précipiter dans l’enfer des plaintes, du ressentiment et de la tentation d’en découdre : « Ne pas railler, ne pas déplorer ni maudire, mais comprendre », écrivait Spinoza, qui savait à quoi s’en tenir, dans son Traité politique publié à titre posthume en 1670.

A défaut de mieux, l’épreuve aura au moins permis de révéler les vertus et turpitudes de ceux qui de leurs piédestaux ou de leurs chaires sont censés veiller sur notre bien être, sans que l’on puisse prévoir de quel côté penchera, au terme de nos avanies, la balance : vers toujours plus de compétition et de prédation ou vers plus de solidarité. Car, s’il est un paradoxe de ce grand bal masqué, qui nous a réunis pour mieux nous séparer, c’est de nous avoir dévoilé l’opportunisme dont, empêtrés dans leurs entrechats, font assaut les figurants. Pour l’heure, le brouillard du confinement n’en dissimule pas moins le Joker qui saura saisir la première opportunité, par définition imprévisible, de se présenter en dernier recours contre l’effondrement et en sauveur de la terre et de ses habitants, toutes espèces confondues ! 

Des portes ouvertes enfoncées dans le brouillard du confinement

Notre existence est riche d’observations autant que d’actions sur lesquelles elles se fondent. Pourquoi éprouver, en outre, le besoin de tenir des propos destinés à nous justifier d’être passés à l’acte ? Ne serait-ce pas parce que nous sommes enclins à « coller » à l’actualité qui, nous provoquant, nous pousse à prendre la parole ? Mais, une parole d’autant plus crédible qu’elle sera tenue à bonne distance de l’actualité et ne se laissera pas enfermer dans l’abstraction, par souci d’avoir prise sur le réel. Un réel que défie le temps qui passe et, qu’à force de vouloir plier à nos besoins, nous avons épuisé. Aussi, renonçant à le transformer, cherchera-t-on, au minimum, à en infléchir le cours pour mieux nous y adapter : volontarisme contre la résistance du réel et la tyrannie de l’actualité.

Dans les propos couramment tenus depuis l’entrée en confinement (comme on entre en retraite), l’esprit critique que commande la vigilance tend à être recouvert par la suspicion qui empoisonne notre rapport à l’Autre. C’est pourquoi, à défaut d’ennemis responsables auxquels s’en prendre, nous allons chercher des boucs émissaires. Comme si à l’ère du soupçon, dominée par trois Maitres penseurs [1] toujours aussi inévitables, devait succéder celle de la suspicion. Aussi bien, le confinement accuse-t-il le partage de la société en trois camps irréductibles : – d’un côté, celui des vindicatifs, frustrés, dont la besace déborde de plaintes et de récriminations, qui sûrs de leurs bon droits s’en prennent indistinctement aux autres pour mieux se dispenser d’agir ; – de l’autre, celui des responsables, qui se sentent solidaires et agissent sans mots dire. Entre les deux, plus subtils, sont ceux qui, n’hésitant pas à mouiller leur chemise, n’en pensent pas moins pour reporter à plus tard la vengeance dont ils sont assoiffés. Ceux-là savent qu’ils ne perdent rien à attendre tellement l’adversaire est imprévoyant. Entre ces trois camps, esquissés jusqu’à la caricature, chacun y retrouvera le sien.

Mais, s’il est une leçon à tirer de ces temps plus que troublés, mis sens dessus dessous par un infiniment plus petit que soi affublé d’une drôle de couronne, laquelle ferait rire si son intrusion dans notre chair n’était pas susceptible de tourner au drame, c’est que gouverner ce n’est plus tant prévoir que savoir gérer des contradictions. Comme si en matière de prédiction nous avions atteint nos limites et qu’ils faillent désormais apprendre à surmonter les contraires en prenant toute la mesure du temps. L’affaire des « masques », pour être emblématique, n’est à cet égard qu’un exemple parmi beaucoup d’autres que la pandémie a révélées. Défi à la pensée binaire, plus que jamais obsolète, et invitation à la réhabilitation du tiers-exclu en tant qu’il s’interpose intempestivement entre les ami et les ennemis, et ferait obstacle à l’affrontement, annonciateur de renouveau. Autrement dit, exhortation à dépasser les clivages traditionnels, dont la pandémie a déjà démontré l’ineptie et que la crise économique et sociale qui s’en suivra se chargera de chambouler, ouverture de l’espace du débat public à de nouvelles dimensions. C’est contre ce « mur des contradictions » que la raison classique était venue se fracasser ; c’est à le percer que nous avait appris en son temps la dialectique et à l’enjamber que le Tao, importé d’Extrême-Orient, aujourd’hui nous incite.

Non qu’il faille avoir peur de la politique qui fâche. Il n’y a pas d’avancées sans polémiques, rien de plus stérile que le consensus, de plus fécond que le conflit. Mais la politique n’est pas pour autant réduite au face-à-face « ami-ennemi». La politique est action, inséparable de la parole qui la soutient, d’autant plus inséparable que la parole non suivie d’une action tombe dans la sophistique et que l’action sans la parole verse dans l’agitation susceptible de tourner en vaine dispute. Et la démocratie – horizon indépassable de la politique ( ?) – est pluralité ; or qui dit pluralité ne peut pas ne pas voir différence. C’est pourquoi les controverses politiques, sans renier l’épistémologie des sciences, auraient tout à gagner à s’inspirer de l’argumentation littéraire ; à ne pas sacrifier l’interprétation des faits à l’explication, sachant que l’explication a ses limites comme l’ont montré les aveux d’ignorance et les contradictions des experts en épidémiologie. En conséquence de quoi, il s’agit moins de passer outre toutes les nuances de gauche et de droite que de se recentrer dans un juste milieu,  incontournable si précaire soit-il, dernier refuge d’un espace de plus en plus fractionné : entre nations tentées par le repliement, entre  territoires ruraux et urbains, au sein de ces derniers entre centres et périphéries… Nous avons cru un peu trop facilement qu’avec le raccourcissement des distances que permet la maîtrise de la grande vitesse on pourrait se contenter de gérer l’espace, les préoccupations d’aménagement du temps l’emportant désormais sur celles de l’espace : espace-temps indissociable où le relatif le dispute à l’universel pour nous enfermer dans le cercle toujours plus restreint de groupes communautaires sur la base de critères géographiques, de classe ou ethnique, reflet des fractures qui traversent la société.

La pente sur laquelle semble irrésistiblement glisser la politique à la faveur de la pandémie, à savoir l’Ecologie, n’est pas non plus sans ambivalence : retour nostalgique à la nature ou, plus raisonnablement, dans la nature ? De la réponse à la question dépendra non seulement notre rapport à la nature, encore trop souvent opposée à la culture, mais surtout le sens à conférer à la Politique ; laquelle ne saurait pas plus se réduire à l’écologie que celle-ci se montrer indifférente à l’alternative droite / gauche, tant les problématiques de justice sociale et d’utilité économique lui sont inhérentes.

En ces temps incertains, craignons ceux qui doutent, ils tiennent en réserve des ressources insoupçonnées, et fuyons ceux qui sont trop sûr d’eux, ils nous précipitent dans des abimes sans fonds. Encore faut-il ne pas douter de soi, travers bien français, qui finit en dérision. Chacun conviendra que nous sommes inégaux dans l’exercice de la pensée tellement il y a de degrés en la matière (puisque, comme chacun sait, la pensée n’est jamais qu’une connexion de neurones). Mais personne n’est pour autant fondé à se croire exempté de penser, non moins que de s’informer; c’est affaire de volonté. Et l’action qui ne serait pas étayée sur quelques soupçons de pensée serait à juste titre considérée comme irresponsable. Voilà pourquoi la bêtise, outre qu’elle s’applique toujours aux autres dont nous serions censés être les victimes, ne saurait constituer un prétexte pour ne rien faire qui soit en notre pouvoir.

Tout, ou presque, a été dit depuis plus de deux millénaires. Le peu qui reste à énoncer ne serait que résidu si l’actualité ne venait périodiquement nous sortir de la léthargie, enrichir le terreau sur lequel faire germer de nouvelles pousses, rappeler à la vie quelques vielles souches à demi enterrées, desquelles surgissent des drageons. La pandémie, par son exceptionnalité, nous aura permis de nous extraire d’une superficielle et vaine agitation sociale et politique pour nous plonger dans la torpeur et la sidération ; lesquelles ont été mises à profit par le biopouvoir, jusque là embusqué, pour faire étalage des ambiguïtés de sa puissance. Quelles métamorphoses le Coronavirus pourra-t-il bien nous inspirer pour nous donner de nouvelles raisons d’espérer après nous avoir forcés à la dispersion puis, insatisfait de cette première épreuve, nous avoir imposé le masque et la distance sanitaire nous autorisant à nous réunir de nouveau, à nous assembler, avant que de pouvoir à terme, sans contraintes, nous mélanger, nous mêler, nous entrelacer… ?


[1] Nietzsche, Marx et Freud.


Rien de cet inventaire, monotone enchainement d’apophtegmes, n’est proprement inédit quant au fond, hormis quelques inévitables inepties. Tous ont leur source chez de grands auteurs :

Lao-Tzeu (le Tao) ; Aristote (le juste milieu) ; Ovide (Les Métamorphoses) ; Descartes (le doute méthodologique) ; Hegel et Marx (du bon usage de l’abstraction et de la dialectique) ; Léon Chestov (le mur des contradictions) ; Alain (les Propos et la politique fondée sur la suspicion) ; John Dewey (les limites de l’adaptation en politique) ; Emile de Girardin (« Gouverner, c’est prévoir ») ; Carl Schmitt (la distinction ami-ennemi) ; Hannah Arendt (la parole et l’action, essence de la politique, la différence dans la pluralité au cœur de la démocratie) ; Robert Musil (De la bêtise) ; Nathalie Sarraute (L’ère du soupçon) ; Michel Foucault (le biopouvoir) ; René Girard (le bouc émissaire) ; Paul Virilio (l’espace-temps et la vitesse) ; Serge Moscovici (La société contre nature) ; André Glucksmann (Les maîtres penseurs) ; John Rawls (la justice sociale) ; Yves Citton (logique scientifique et argumentation littéraire) ; Philippe Descola (Par-delà nature et culture) ; Marc Auger ( Le sens des autres) ; Chantal Mouffe (l’agonistique opposée au consensus).


Pour approfondir :

Hannah Arendt confrontée à Carl Schmitt : https://citadinite.home.blog/2015/11/30/du-7-janvier-au-13-novembre-2015-la-tentation-carl-schmitt/

Hannah Arendt et Giovanni Botero face à la cité antique : https://citadinite.home.blog/2014/08/06/intermede-estival-des-causes-de-la-grandeur-des-villes-de-giovanni-botero-a-la-condition-de-lhomme-moderne-de-hannah-arendt-et-retour-par-la-cite-grecque/

Paul Virilio, « L’espace critique » et la « Dromologie » : https://citadinite.home.blog/2014/09/03/xix-la-ville-interpellee-par-la-mondialisation-4-lespace-critique-et-la-dromologie-de-paul-virilio/

Philippe Descola et Yves Citton pour un renouvellement des bases du débat démocratique : https://citadinite.home.blog/2019/02/15/le-grand-debatnational-des-principes-et-une-methode/

Claude Lefort et Marc Augé, le vide politique et l’espace public : https://citadinite.home.blog/2016/05/07/nuit-debout-et-le-vide-de-lespace-public/

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s