DERIVE NOMADE

Faille de San Andreas
Photo Ikluft / Wikimédia Commons

L’éternel retour avant la chute

L’activité mentale et la pensée tout spécialement – le dialogue silencieux du je avec lui-même – peut se concevoir comme l’actualisation de la dualité originelle, de la faille entre moi et moi-même inhérente à toute conscience.
Hannah Arendt – La vie de l’esprit, I

Tout a commencé avec la chute d’Adam et d’Eve, dans cet écart entre la vie paradisiaque et l’existence terrestre, entre le ciel et la terre, puis à la génération suivante, avec Abel et Caïn, entre la vie nomade et celle sédentaire de l’agriculteur, entre le passé et le futur, avant que le déluge ne vienne tout remettre en question.

Entre animalité et humanité, corps et esprit, phénomène et conscience, nature sauvage et cité des hommes, le peuple et ses représentants…, c’est le même écart. C’est d’une même béance insondable que nous provenons et c’est sur la même faille, redoutée autant qu’attractive, que nous finirons par butter quelque jour, pour être engloutis à jamais, sans Noé pour venir nous sauver. D’abord dissimulée sous l’herbe printanière, puis sous les feuilles d’automne avant que l’hiver ne la dénude, toujours nous risquons de nous y abimer.

Mais par-delà la vie et la mort, c’est aussi de cette béance ou faille qu’émane toute inspiration créatrice. Sans elle, à l’origine de notre quête d’infinitude excédant notre soif d’élémentaire connaissance, jamais l’art, la poésie n’auraient pu se déployer.

C’est ainsi qu’entre le même et l’Autre, lorsque les regards ne parviennent plus à se soutenir, ne suffisent plus à maintenir la juste distance, s’insinue, presque malgré soi, le langage des mots et des images prévenant le vertige qui, autrement, ne manquerait pas de nous saisir pour nous précipiter encore dans le ressassement du même.