DU PLAN BORLOO A LA METHODE MACRON, QUOI DE NOUVEAU ?

Bonaparte au Pont d’Arcole peint par Antoine-Jean Gros (photo Joconde Database – Wikimedia Commons)
Emmanuel Macron n’aura pas de trop de ses « grognards » au Conseil présidentiel des villes ou ailleurs pour rétablir la liaison des quartiers avec la ville, de l’urbain avec le social, de l’urbanité avec la ruralité

Pour un plan enterré, les promesses d’une méthode

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SEMINAIRE ANALYSE ET POLITIQUE DE LA VILLE : La ville dans l’action publique – Un demi-siècle d’expériences

Chères lectrices, chers lecteurs

C’est, l’heure de la retraite  venue, pour ne pas entrer en errance oisive que j’avais, voici cinq ans déjà, entrepris cette pérégrination dans la littérature de la ville. Pérégrination au gré de retrouvailles au fond de ma bibliothèque ou de nouvelles rencontres, parfois inopinées. L’itinéraire ainsi reconstruit depuis les célèbres enquêtes de Villermé en France et Engels en Angleterre m’ont permis de vous faire partager ma passion pour ces « urbanités » qui, traversant toutes les disciplines, les transcendent pour rejoindre les « humanités ». Convergence qui ne tient nullement au hasard mais bien plutôt d’un destin qui nous a progressivement fait passer de la vie campagnarde à la vie urbaine, laquelle n’a pas fini de se renouveler pour tantôt nous rebuter tantôt nous attirer, nous séduire ; bref, toujours nous surprendre.

Puis, délaissant quelque peu nos livres,  nous avons renoué avec le terrain pour vous livrer le témoignage d’une enquête portant sur trois sites en rénovation : Les Quatre mille de La Courneuve, La Duchère à Lyon et les Quartiers nord de Marseille. Enquête au cours de laquelle nous avons cherché à comprendre les errements d’une reconquête urbaine doublée d’une thérapie sociale à travers une centaine d’entretiens auprès de professionnels et d’acteurs associatifs ainsi que d’habitants, non moins acteurs de la transformation de leurs lieux de vie.

De notre parcours livresque à l’enquête de terrain, aucune rupture, tant l’un de l’autre se sont réciproquement nourris. Et il n’y a pas moins continuité avec ces séminaires d’«analyse et politique de la ville» que nous publions à partir d’aujourd’hui. Riches d’interventions pluridisciplinaires et de débats, ils sont animés par Guy Burgel depuis plusieurs années en partenariat avec le LGU de l’université Paris Nanterre, la FMSH, l’EHESS et le Comité d’Histoire des ministères de l’Ecologie et de l’Habitat. Pour l’année 2017-2018, consacrée à « La ville dans le débat public », le premier de ces séminaires, dont la session s’est tenue le 15 décembre dernier portait sur « La ville dans l’action publique : un demi-siècle d’expériences », dont vous pouvez lire le compte rendu ci-dessous. 

Photo Marcus (Flickr)

Ville nouvelle de Marne-la-Vallée : Les Espaces d’Abraxas (vue de l’Arche) de Ricardo Bofill ; lequel, dans une interview au Journal Le Monde du 8 février 2014, avouait « Je n’ai pas réussi à changer la ville » (Photo Marcus/ Flickr) :

« Le projet est né d’une utopie théorique, en Espagne, dans les années 60. “Ville dans l’espace” consistait à considérer la ville comme un processus et non comme un objet fini. L’objectif était de mélanger les catégories sociales et de créer des modules qui peuvent être investis de différentes manières. […] Ma démarche est opposée à celle de Le Corbusier. »

« Mon modèle n’a pas été pris en exemple pour construire d’autres villes. Je me suis trompé dans la temporalité. La période, la fin des années 60, n’était pas propice au changement car après moi, on a continué à faire des barres. Le malheur qui règne dans les banlieues françaises n’a pas été aboli. »

« Il s’agit d’un espace unique qui a pâti du manque d’esprit communautaire propre à la France : les populations ne se sont pas mélangées. Mais les Espaces d’Abraxas ont été abandonnés : à l’époque, on disait que pour que ça marche il fallait y faire vivre au maximum 20 % d’immigrés, afin de réussir à réellement mélanger les populations. Ça n’a pas été appliqué. Le manque également d’équipements et de commerces et le fait que l’espace soit fermé sur lui-même pose des problèmes à certains. Pour moi, c’est une expérience unique et finie et je ne la répéterai jamais car j’ai vu les difficultés que ça entraîne. »

Ricardo Bofill

Compte rendu du séminaire

Sommaire des exposés et intervenants

 Retour sur une action : la politique des villes nouvelles

  • Sabine Effosse (historienne, Université Paris Nanterre)
  • Bertrand Warnier (urbaniste, Établissement public d’aménagement de Cergy-Pontoise)

De la loi d’Orientation foncière (LOF) à la loi Solidarité et Renouvellement urbain (SRU) : la loi sur la longue durée

  • Laurent Coudroy de Lille (géographe, Université Paris Est Créteil, Institut d’urbanisme de Paris)

Une innovation : le ministère de la politique de la ville

  • Renaud Epstein (sociologue-politologue, Sciences Po Saint-Germain-en-Laye)

Deux témoignages personnels sur la politique de la ville

  •  Yves Dauge (ancien sénateur-maire de Chinon, Indre-et-Loire)
  • Jean Frébault (urbaniste, Conseil général des Ponts et Chaussées)

Table ronde : Présence et absence de la ville dans le débat public

  •  Jean-Pierre Duport (ancien préfet d’Île-de-France, de la Seine-Saint-Denis, ancien président de Réseau ferré de France)
  • Christian Devillers (architecte-urbaniste)

Conclusion

  •  Guy Burgel

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I – Retour sur une action : la politique des villes nouvelles

  • Sabine Effosse (historienne, Université Paris Nanterre)
  • Bertrand Warnier (urbaniste, Établissement public d’aménagement de Cergy-Pontoise)

Sabine Effosse, qui a étudié les villes nouvelles dans le cadre du programme interministériel d’histoire des villes nouvelles sous la direction de Jean-Eudes Roullier, effectue une présentation générale (objectifs, phasage, principes d’aménagement et esquisse de bilan) et cite d’emblée trois ouvrages particulièrement importants sur ce sujet :

  • Sabine Effosse, Entretien avec Roger Goetze. Un financier bâtisseur, 1957-1988, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, (CHEFF), 2007, XVI-103 p.
  • Loïc Vadelorge (dir.), Jean-Eudes Roullier, un pionnier des politiques de l’espace urbain, Paris, La Documentation française, 2011, 228 p. [recueil de textes]
  • Sébastien Laurent, Jean-Eudes Roullier (dir.), Paul Delouvrier, un grand commis de l’État, Paris, Presses de Sciences Po, 2005, 139 p.

Objectifs de la création

Elle rappelle tout d’abord que les villes nouvelles ont été lancées dans les années 60 dans un double objectif de modernisation urbaine. Il s’agissait d’une part de corriger la politique des grands ensembles de banlieue menée depuis 1950. Il visait d’autre part à maîtriser la croissance urbaine des départements de la Seine, Seine-et-Marne et Seine-et-Oise, totalement incontrôlée.

Phasage de la mise en place

Il s’élabore en 1961 avec la création par les pouvoirs publics d’un dispositif administratif nouveau : le District de la Région de Paris.

Paul Delouvrier, inspecteur Général des Finances ayant à son actif l’expérience du Plan de Développement économique et social de Constantine, en sera le premier délégué. Il va s’entourer dans sa mission d’une équipe de fonctionnaires des Finances, d’ingénieurs des Ponts et Chaussées et de membres de l’administration préfectorale.

La création du District remet en cause le Plan d’Aménagement et d’Organisation Générale de la région parisienne (PADOG), adopté en 1960. Il était en effet déjà jugé caduc pour répondre aux prévisions démographiques de l’agglomération tablant sur une croissance rapide et prolongée. Cet esprit de croissance démographique établi par l’INSEE est corroboré par les études de l’IAURP créé en 1960. Il va conditionner la conception et l’élaboration du Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région Parisienne (SDAURP), adopté en 1964, qui exigeait le rééquilibrage de l’agglomération parisienne.

Principes d’aménagement

Le Schéma Directeur envisage un ordonnancement autour de deux axes d’implantation de villes nouvelles situés par rapport à Paris :

  • au nord avec Cergy-Pontoise et Marne-la-Vallée,
  • au sud avec Saint-Quentin-en-Yvelines, Evry et Melun-Sénart.

Pour répondre au processus de desserrement urbain, elles sont envisagées à une certaine distance de Paris, sans toutefois en être très éloignées. En outre, une règle d’urbanité régit leur conception : assurer l’équilibre entre travail, habitat, transport et art de vivre.

Les travaux préparatoires ont été tenus secrets car on voulait éviter le risque de spéculation foncière. On a alors parlé d’un « coup de force jacobin », qui revenait à dire : « Non aux bidonvilles, non aux villes bidons ! ». En clair, il ne fallait ni mitage de l’espace, ni Sarcelles. Il y a eu absence de concertation avec les élus locaux. Paul Delouvrier a même été qualifié, à cette occasion, d’« Haussmann des faubourgs » !

La gestion territoriale

Des Zones d’Aménagement Différé (ZAD) seront instituées pour freiner la spéculation foncière avec la création d’un opérateur foncier, l’Agence Foncière et Technique de la Région Parisienne (AFTRP).

Des missions d’étude seront mises en place de 1966 à 1969 auxquelles se substitueront des Etablissements Publics d’Aménagement (EPA) pour les réalisations. La loi Boscher de juillet 1970 instaure dans les villes nouvelles des SCAAN (Syndicats Communautaires d’Aménagement d’Agglomération Nouvelle), pour individualiser localement les opérations, et un Groupe Central des Villes Nouvelles (GCVN).

Vers une esquisse de bilan ?

Les villes nouvelles témoignent d’un projet de politique urbaine ambitieux, tant au niveau des objectifs et des outils mis en place que des hommes qui l’ont conduit.

Des désajustements vont toutefois apparaître. Sur le plan démographique, les prévisions initiales se sont révélées surestimées. Une nouvelle politique foncière sera mise en place en 1977. Mais surtout, l’année 1983, amorçant le tournant de la rigueur sur le plan financier va contribuer à freiner le développement des villes nouvelles.

Elles représentent cependant un temps important de la politique urbaine en région parisienne. D’ailleurs, à la demande de la DATAR, d’autres villes nouvelles seront créées en province : L’Isle-d’Abeau, le Vaudreuil (devenu Val-de-Reuil), la ville nouvelle de l’Etang de Berre et Villeneuve d’Ascq.

Lancement de la ville nouvelle de Cergy-Pontoise

 Bertrand Warnier illustre ensuite cet exposé général en apportant un témoignage sur le lancement de la ville nouvelle de Cergy Pontoise.

Urbaniste et surtout un acteur de terrain, il a été totalement engagé et impliqué dans la politique du SDAURP qui consiste à rompre avec le schéma d’urbanisation radioconcentrique traditionnel de Paris et de lutter contre le risque d’engorgement de ses voies d’accès. Il explique le choix de l’implantation de Cergy dans sa dimension territoriale et dans son contexte géographique et sitologique. Le choix du site s’est ainsi appuyé sur la présence de la vallée de l’Oise et des lignes de chemin de fer, ce qui permettait une articulation avec les villes anciennes.

II – De la loi d’Orientation foncière (LOF) à la loi Solidarité et Renouvellement urbain (SRU) : la loi sur la longue durée

Laurent Coudroy de Lille (géographe, Université Paris Est Créteil, Institut d’urbanisme de Paris)

Laurent Coudroy de Lille aborde la question urbaine sous l’angle juridique.

Cadrage historique

 La France a connu quatre lois particulièrement importantes en matière d’urbanisme depuis un siècle :

  • La loi Cornudet du 14 mars 1919, complétée en 1924, obligeait les communes de plus de 10 000 habitants à se doter dans un délai de trois ans de plans « d’aménagement, d’embellissement et d’extension », ancêtre des lois d’urbanisme. Sa promulgation, clôturant un processus commencé avant 1914, devait notamment être à l’origine des plans Léon Jaussely pour Paris (1919) et Greber pour Marseille (1924).
  • La loi d’urbanisme du 15 juin 1943,promulguée sous le régime de Vichy, œuvre de techniciens, non débattue, est la moins connue. La notion de périmètre d’agglomération y apparaît pour la première fois et la généralisation du permis de construire consacre la reprise en main de la discipline par l’Etat central.
  • La loi d’orientation foncière (LOF), dite loi Pisani, du 30 décembre 1967, texte complexe traitant autant de foncier que d’aménagement et d’urbanisme assortis de dispositions fiscales, est à l’origine des Schémas Directeurs d’Aménagement et d’Urbanisme (SDAU), des Plans d’Occupation des Sols (POS) et des Zones d’Aménagement Concerté (ZAC). Très débattue lors de son adoption, elle a bénéficié d’un bon portage par l’appareil institutionnel de la Ve République.
  • La loi relative à la Solidarité et au Renouvellement Urbain (SRU), dite loi Gayssot, du 13 décembre 2000 (gouvernement de cohabitation de Lionel Jospin), est celle qui a le plus innové depuis la LOF. Procédant d’une évaluation des politiques de la ville menées depuis les années 1980, elle a introduit la notion de solidarité et de mixité sociale par l’habitat (portant à 20% minimum le quota communal de logements sociaux) et a substitué aux SDAU et POS de la LOF des Schémas de Cohérence Territoriale (SCOT) et Plans Locaux d’Urbanisme (PLU) comprenant des Plans de Développement Durable (PDD).

Domaines concernés

 Ces textes s’inscrivent dans des contextes institutionnels différents et relèvent de trois domaines : les documents d’urbanisme, la planification régionale et la protection du patrimoine.

  • Les documents d’urbanisme caractérisent tout d’abord l’aspect réglementaire de l’urbanisme représentatif de la tradition française. Ils comprennent les schémas directeurs et les plans d’urbanisme (plans communaux, plans d’occupation des sols). A partir des années 50 s’est superposé un aspect plus opérationnel (dont la source remonte au XVIIIe siècle, cf. Jean Louis Harouel : L’Embellissement des villes. L’urbanisme français au XVIIIe siècle, 1992). Cet aspect est représenté par les Zones à Urbaniser par Priorité (ZUP), peu à peu remplacées par des Zones d’Aménagement Concerté (ZAC) dont les Etablissements Publics d’Aménagement (EPA) et les Sociétés d’Economie mixte (SEM) furent les aménageurs désignés. Une dialectique subtile s’est établie entre ces deux dimensions de la politique de l’urbanisme.
  • La planification régionale a été inscrite pour la première fois dans la loi du 14 mai 1932. Elle prévoit la préparation d’un projet (plan) d’aménagement de la région parisienne. L’élaboration du plan sera confiée à Henri Prost, urbaniste. Déclaré d’utilité publique en 1939, Vichy lui conférera force de loi sous la dénomination de Plan d’Aménagement de la Région Parisienne (PARP) en 1941. De sorte que le plan Prost peut être considéré comme l’ancêtre du Grand Paris promulgué par la loi du 3 juin 2010.
  • On peut faire remonter la protection du patrimoine à 1830 avec la création d’une Inspection générale des monuments historique par Guizot, dont Mérimée sera le deuxième titulaire.

Interprétation de la politique juridique

Considérer la législation sur l’aménagement foncier et l’urbanisme dans la durée amène à la fois à la situer dans une temporalité longue, qui est celle des villes, et à relativiser le rôle qui lui est dévolu par rapport aux politiques elles-mêmes, lesquelles semblent se déployer sur des cycles plus courts et dans des périmètres délimités. L’espace-temps des politiques urbaines semble finalement soumis à variation, la loi d’urbanisme déterminant et orientant moins les politiques urbaines qu’elle ne les accompagne et les coordonne.

L’expérience française, particulièrement, manifeste une grande autonomie de l’action publique (rôle des administrations, planification, processus d’étude, programmation, conduite des opérations…) par rapport à la réglementation. On peut y voir une tradition de complémentarité entre « urbanisme réglementaire » et « urbanisme opérationnel », ou même de correction, voire de dérogation, par rapport à une loi dont le rôle est d’abord de garantir une égalité et des droits (propriété privée, entreprise, logement…). Le Code de l’urbanisme, compilation de textes de lois et règlementaires, a été créé pour rendre compatibles ces différentes dimensions.

La formulation de ces lois (celle de 1919 porte sur la planification, celle de 1967 traite du foncier, celle de 2000 de la cohésion urbaine) semble bien indiquer que l’action en matière d’« urbanisme », au sens général du terme, trouve plutôt ses ressorts au niveau du local et des collectivités. En fait, seule la loi de 1943 porte explicitement sur l’urbanisme, mais elle centralise aussi vigoureusement ce domaine, sans légitimité démocratique. L’enjeu est donc de situer la réglementation dans la dialectique national/global qui structure ce champ dans la durée.

Enfin, il existe, parallèlement aux quatre lois mentionnées ci-dessus, des réglementations thématiques, également porteuses de politiques urbaines. Il s’agit, par exemple, des lois sur les nuisances industrielles votées du XIXe siècle aux années 1930 ou des lois sur le patrimoine : monuments historiques en 1913, sur les abords en 1943. Viendront plus tard la loi Malraux sur les secteurs sauvegardés en 1962 et la loi Lang relative aux Zones de Protection du Patrimoine Architectural et Urbain en 1983 qui est étendue au Paysage en 1993. Il s’agit aussi des lois sur la construction (permis de construire en 1977), l’architecture (1977 et 2016), les politiques du logement et les politiques de la ville.

En conclusion, on peut dire que toutes ces lois visent à orienter les cadres réglementaires sur l’urbanisme, », catégorie juridique dont la définition même pose problème. Ainsi, la loi d’Orientation foncière de 1967 conclut-elle une période intense et assez longue d’action de l’administration (programmation, urbanisme opérationnel, zonage). De même, la loi Solidarité et Renouvellement Urbain (SRU) est l’aboutissement d’un cycle qui a affirmé d’autres objectifs : renouvellement de la ville, prise en compte d’objectifs de mixité sociale, établissement d’équilibres territoriaux entre agglomérations, tous portés par l’intitulé du texte.

C’est dans cette capacité à synthétiser des évolutions de moyen terme que l’on peut attribuer un rôle actif, i. e. porteur de politiques urbaines, aux lois d’urbanisme.

III – Une innovation : le ministère de la politique de la ville

Renaud Epstein (sociologue-politologue, Sciences Po Saint-Germain-en-Laye)

Le Ministère de la ville a été créé en décembre 1990 avec la nomination de Michel Delebarre à sa tête. Depuis, plusieurs ministères ou secrétariats d’Etat se sont succédé. Aujourd’hui, le gouvernement d’Édouard Philippe ne compte plus ni ministre, ni ministre délégué, ni secrétaire d’État en charge de la ville. Cette situation n’est pas inédite car cet intitulé ministériel avait déjà disparu dans le premier gouvernement Jospin (juin 1997-mars 1998). Mais elle invite à revenir sur les évolutions institutionnelles de la politique de la ville au cours du dernier quart de siècle.

Evolution institutionnelle de la politique de la ville

Ces évolutions administratives, qui s’inscrivent dans un contexte d’approfondissement continu de la décentralisation et de réformes néo-managériales de l’État, constituent un puissant révélateur des recompositions de l’État, des transformations des modalités de son intervention infranationale et des rapports entre pouvoir central et pouvoirs urbains. Elles renseignent aussi sur la place et le cadrage des questions socio-urbaines sur l’agenda politique national.

La thèse développée par Renaud Epstein s’appuie sur l’idée selon laquelle la décentralisation dans son évolution a été engendrée par la politique de la ville, et non l’inverse,  le modèle de la Ve République – organisée de manière verticale à partir d’un centre – s’avérant dépassé.

Dans les années 1980, sont publiés trois rapports importants. Rapports Schwartz (L’Insertion professionnelle et sociale des jeunes. Rapport au Premier ministre, 1981), Bonnemaison (Face à la délinquance : prévention, répression, solidarité, 1982), Dubedout (Ensemble, refaire la ville, 1983). Ils sont convergents et expliquent qu’il faut passer par le partenariat local pour transformer l’action publique. On peut y ajouter le rapport Delarue (Banlieues en difficulté : la relégation, 1991).

Les lois de décentralisation ont été conçues, au départ, sur le modèle ancien, en maintenant un cloisonnement sectoriel. La politique de la ville va apporter une solution qui se diversifiera au cours du temps.

Périodisation de la politique de la ville

La politique de la ville s’organise en trois périodes majeures.

  • Les années 1980 sont représentatives d’un processus de démocratisation de la gestion urbaine suivant une approche remontante. C’est la période du Développement Social des Quartiers (DSQ) marquée par le rôle central dévolu aux maires pour la conduite de la politique au niveau local, la participation étant cantonnée à la mise en oeuvre de projets de proximité.

En fin de décennie, le principe de territorialisation de l’action publique est développé selon des démarches transversales : un territoire, un projet et un contrat. Elles engagent les institutions suivantes : le CIV (Comité Interministériel des Villes) créé en 1984 ainsi que la DIV (Délégation Interministérielle à la Ville) et le CNV (Conseil National des Villes), créés en 1988.

  • Les années 1990 correspondent à une période où l’Etat est directement mobilisé. La question de l’exclusion sociale en constitue le déclencheur (cf. Discours de Bron de François Mitterrand en décembre 1990). C’est dans ce contexte qu’est créé le ministère de la Ville (le titulaire est même ministre d’État, ce qui en fait le n° 4 du gouvernement). Treize « sous-préfets villes » sont nommés dans les départements les plus urbanisés. La logique est celle de la modernisation, conformément à la politique générale de Michel Rocard. On veut donner un sens à la réforme de l’État, le mot d’ordre étant la modernisation de celui-ci.

Des agences comme l’ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine, 2003) et l’ACSE (Agence nationale de la Cohésion sociale et de l’Egalité des chances, 2006) sont créées dans la décennie suivante. En 2014, le Commissariat Général à l’Egalité des Territoires (CGET) résulte de la fusion de la DATAR, du secrétariat général du CIV et de l’ACSE.

  • Les années 2000 mettent aussi en place un nouveau mode d’intervention territoriale qui renverse l’approche initiale. Il est entériné par la loi Borloo 2003 d’orientation et de programmation pour la ville et la rénovation urbaine. On dispose de moyens financiers avec le 1% logement. Les démarches transversales sont supplantées par des démarches descendantes.

La politique est définie au niveau national, par la loi. Il y a une centralisation de la définition des objectifs, avec seulement deux programmes : la rénovation urbaine (impliquant démolitions-reconstructions), la création de zones franches urbaines (ZFU). Cette politique se conjugue avec une redistribution des tâches entre l’Etat et les collectivités locales. Les acteurs locaux mettent en route des projets instruits par l’ANRU. Mais c’est l’Etat qui décide des financements. Un nouveau modèle de « gouvernement à distance » s’est ainsi mis en place. L’État a pris de la distance, mais il influence l’action des pouvoirs locaux via, toujours, la contrainte financière.

IV – Deux témoignages personnels sur la politique de la ville

  • Yves Dauge (ancien sénateur-maire de Chinon, Indre-et-Loire)
  • Jean Frébault (urbaniste, Conseil général des Ponts et Chaussées)

Témoignage d’Yves Dauge

Yves Dauge rappelle qu’il est arrivé à la Délégation interministérielle à la ville (DIV) en 1989. À cette époque, il y avait une forte détermination politique, avec une politique de la ville voulue par François Mitterrand et Michel Rocard. La préoccupation était de mettre « de l’intelligence dans le système », « de réfléchir avant d’agir », de « remettre du lien et du service public » (par exemple, des maisons de la justice) dans certains territoires en difficulté.

La mission Banlieues 89, lancée en 1983 avec Roland Castro et Michel Cantal-Dupart, visait à « embellir la ville ». Il rappelle combien le rapport Dubedout a constitué une référence.

La création du ministère de la ville en décembre 1990, à la tête duquel  avait été nommé Michel Delebarre, ministre d’Etat, a changé la donne, l’État prenant le dessus  sur la DIV.

Pour Y. Dauge, la loi, ou plutôt son esprit, est une affirmation de la res publica (la chose publique)incontournable pour lutter contre les « vents contraires ». Il a souligné, par ailleurs le rôle des « grands travaux » dans l’histoire des villes.

Témoignage de Jean Frébault

Jean Frébault relate son expérience à Lyon après les émeutes intervenues dans les quartiers des Minguettes (Vaulx-en-Velin) et de La Duchère.

Il témoigne de ce que la dimension sociale des questions urbaines est devenue dominante depuis les années 1980, marquant une rupture avec la politique précédente, celle des villes nouvelles, menée dans les années 1960-1970. S’interrogeant sur les rapports que la politique de la ville entretient entre les niveaux national et local, il remarque qu’il y a de la part des élus locaux l’attente d’une « parole forte » de l’Etat. La circulaire d’Olivier Guichard (1973) sur les tours et les barres d’immeubles a marqué, à cet égard, une prise de conscience, avec une remise en cause du modèle dominant de l’urbanisation des « Trente Glorieuses ». D’où le programme HVS (Habitat et Vie Sociale) lancé en 1977, appliqué, entre autres sites, à Vénissieux et aux Minguettes.

Il se penche ensuite sur l’évolution de la politique de la ville depuis 40 ans et constate une alternance entre le social, l’économique et l’urbanistique qu’il explique par deux raisons principales :

le décalage entre le rythme d’évolution de la société affectée par la montée du chômage, les effets du multiculturalisme et des radicalisations, d’une part, et celui de la ville, plus lent, d’autre part.

le fait que l’on demande à la politique de la ville de résoudre des problèmes qui la dépassent, comme ceux liés aux évolutions sociétales.

Il interroge en conclusion sur l’échec, ou non, de la politique de la ville, les avis étant partagés. Le constat d’échec ne lui parait pas patent. Ainsi, en prenant l’exemple de la mixité sociale, il est indispensable de prendre en compte la complexité du problème, deux types de mixité étant en cause, par l’habitat et l’école, sans qu’on puisse déterminer avec certitude leur impact respectif. Eviter d’enfermer les gens dans leur quartier en favorisant la mobilité pourrait s’avérer plus important.

V – Table ronde : Présence et absence de la ville dans le débat public

  • Jean-Pierre Duport (ancien préfet d’Île-de-France, de la Seine-Saint-Denis, ancien président de Réseau ferré de France)
  • Christian Devillers (architecte-urbaniste)

Deux questions sont posées par Guy Burgel :

  • Que penser du « silence » de 2017 sur la ville ?
  • Est-ce vrai et est-ce quelque chose de nouveau ?

Christian Devillers répond qu’il faut partir d’une distinction courante, mais souvent mal comprise entre l’« urbain » et le « social ». Le premier renvoie à ce qui est matériel (élevé, construit), au spatial, aux voies de circulation… Le second à la réalité urbaine (vie scolaire, mobilité sociale, activité culturelle, résidentiel, emploi…). Quand on parle de la ville (dans une campagne électorale par exemple), il s’agit en réalité du social, de l’économique, etc. Parler spécifiquement de la ville serait parler de sa forme c’est-à-dire de son agencement spatial (en perpétuelle évolution) qui  interagit avec le social et l’économique, mais ne se réduit pas à eux. La ville est-elle d’abord une forme ou d’abord du « social » ? Cette distinction lui parait fausse épistémologiquement. En effet, le mode de vie urbain est également présent au fond des campagnes et quand on dit que la ville est d’abord une forme, c’est d’un argument spatial qu’il s’agit, sachant qu’en tant que forme, la ville se transforme.

Ainsi, une vraie politique de la ville consisterait à s’intéresser non seulement aux quartiers sensibles mais aussi à la forme de la ville. Ce que l’on appelle « politique de la ville » ne l’est, en effet, que très partiellement, uniquement quand on démolit, construit, réalise quelques aménagements.

Quant aux métropoles, la question principale qu’elles posent est celle de la centralité.

Jean-Pierre Duport répond que le problème fondamental de la ville n’est pas uniquement celui du logement : les écoles et les transports sont tout aussi importants. La politique de la ville doit être globale. C’est une « politique d’aménagement du territoire ».

Il relève les incohérences du Grand Paris qui, de son point de vue, devrait couvrir la région Île-de-France. L’idée de métropole étant un enjeu important doit être pensée à l’échelle de la région. Or, la métropole actuelle, telle qu’elle est définie, ne comprend ni Roissy, ni Saclay. D’autre part, depuis le 1er janvier 2016, elle n’est compétente que sur les trois départements de la « petite couronne » et pas sur Paris, qui cesse d’être un département !

En conclusion, Guy Burgel fait observer que deux questions, au moins, demeurent ouvertes :

celle de la pertinence du territoire d’une politique de la ville : même si les frontières de l’urbain et du non urbain, pour ne pas dire du rural, sont devenues plus fluides, il faut tout de même délimiter institutionnellement des territoires de compétences ; la véritable révolution est que c’est le projet qui définit le « bon » territoire, et pas l’inverse ; dans le cas du Grand Paris, selon que l’on privilégie la gestion du quotidien (transports, logement , environnement), la stratégie à long terme (attractivité économique) ou la vision à l’échelle globale (flux mondialisés), ce peut-être l’agglomération (l’« unité urbaine ») , la région Ile-de-France, ou tout le bassin parisien autour de la vallée de la Seine, qui est concerné ;

celle de la légitimité démocratique du pouvoir: articulation entre les instances élues de gestion, de stratégie et de vision, intéressant de grands territoires (voir supra), et la participation citoyenne des habitants, intéressant de petits territoires (communes, arrondissements urbains).

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Prochain séminaire le 1er juin 2018 : Ville et jeux olympiques – Effets sociaux et conséquences urbanistiques.

Pour m’écrire : serre-jean-francois@orange.fr

XIX – TROIS SITES EMBLEMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : la synthèse urbaine (1. Préalable sémantique)

Chères lectrices, chers lecteurs

« Paradoxalement, et contrairement à l’opinion commune, la ville européenne apparaît plus menacée dans ses fondements sociaux que dans ses cadres matériels. Le sursaut salvateur ne saurait venir que du politique ou du citoyen », écrit Guy Burgel dans La ville contemporaine après 1945 ( 6e volume de l’Histoire de l’Europe urbaine éditée sous la direction de Jean-Luc Pinol).

C’est bien ce que révèle la crise des politiques urbaines de la seconde moitié du XXe siècle, qu’une politique de la ville mise en place dans le dernier tiers du siècle n’a jusqu’à présent pas su endiguer en raison de la dissociation opérée entre l’urbain et le social

Après l’analyse fondée sur le recueil de données complétées d’entretiens auprès d’acteurs et d’habitants des 4000 de La Courneuve, de Lyon-La Duchère et des quartiers Nord de Marseille, après un bilan des programmes et réalisations de la rénovation de ces trois grands ensembles assorti d’une esquisse de typologie, la synthèse s’impose d’autant plus que la ville elle-même, avec son humanité plurielle inséparable de son environnement sensible, est synthèse. Synthèse comme l’est la réalité mise en pièces par l’intellect avant que l’action ne la reconstruise selon les principes et les normes de la culture de référence. Mais, synthèse urbaine de plus en plus difficilement saisissable dans sa mouvance : ville de flux, comme en a bien rendu compte Olivier Mongin dans son dernier ouvrage [*], indéfiniment extensible, dans la dimension horizontale comme dans la verticale. Et pour cette raison même, en crise. 

Or, c’est dans les marges que tout se joue. On a trop abusé de la mise en exergue de l’opposition entre centre et périphérie pour ne pas, paradoxalement, devoir recentrer le débat sur ces frontières qui, plutôt que lier, fracturent l’espace. Les grands ensembles des années 60 ne sont plus à la périphérie, mais n’en restent pas moins isolés d’un contexte urbain qui les ignore et de centres-villes qui les redoutent, quand ils ne les rejettent pas.    

Après l’analyse des sites que nous avons retenus pour leur exemplarité, nous entamons aujourd’hui cette synthèse, pleine d’embuches, qui se déclinera en cinq séquences :

  1. Des ambiguïtés du vocabulaire au piège de la spécialisation des pratiques,
  2. L’impensé de la société urbaine,
  3. Le déni de la forme urbaine,
  4. Du projet urbain au projet social-urbain,
  5. La politique de la ville en question,

Synthèse, au terme de laquelle nous proposerons une conclusion – provisoire – sous le « signe du lien ». Conclusion intégrant l’urgence d’un repositionnement politique.

Bonne lecture.

[*] La ville des flux sous-titré L’envers et l’endroit de la mondialisation urbaine (2013).

 

X
Les 4000 de La Courneuve – Secteur Sud (frères Goldstein, architectes)

 

C. Synthèse urbaine : de l’impensé de la société urbaine à l’énigme de son articulation

C’est le moment de revenir sur le rapport du Comité d’Evaluation et de Suivi de l’ANRU de janvier 2010 rédigé par Thomas Kirszbaum.

1. Des ambiguïtés du vocabulaire au piège de la spécialisation des pratiques

Lire la suite « XIX – TROIS SITES EMBLEMATIQUES DE RENOUVELLEMENT URBAIN : la synthèse urbaine (1. Préalable sémantique) »

XIX – LA VILLE INTERPELLEE PAR LA MONDIALISATION — 5) De la métropolisation à la « métapolisation » selon François Ascher

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I – LES PREMICES : les enquêtes sur les conditions de vie en ville à l’époque de l’industrialisation – 2) La situation de la classe laborieuse en Angleterre de Frédéric Engels (1844)

Plus polémique et percutante dans sa relation, autrement radicale et « subversive » dans ses conclusions est, en effet, l’enquête de F. Engels[1]. Dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre, il décrit, en prenant comme exemples les sites industriels de l’Angleterre, les méfaits de la révolution industrielle qui a réduit l’ouvrier au rôle de machine, attribuant ainsi des causes technologiques, avant d’être économiques, à la dégradation de la situation ouvrière. Par rapport à Villermé, on passe avec Engels, de la résignation à l’indignation et à la révolte. Contrairement au français, l’allemand, très au fait de la situation de l’économie en Angleterre pour y avoir résidé et avoir travaillé dans l’usine de son père, fait une analyse critique de l’évolution économique et sociale de ce pays en avance sur les autres. Son exposé porte notamment sur les conséquences de la mécanisation du filage et du tissage du coton, de la laine et de la soie sur la condition des tisserands contraints de renoncer au travail à domicile à la campagne ou dans les villages et de rejoindre la manufacture en ville. Mécanisation, extraction des ressources minières, exploitation de nouvelles sources d’énergie (hydraulique notamment), division du travail lui apparaissent comme les traits caractéristiques du développement de l’industrie. A travers le cas de Manchester, entre autres villes industrielles, il montre comment la concentration de la population a accompagné celle du capital, engendrant un phénomène d’extension urbaine sans précédent avec son cortège de désordres, source d’aliénation pour le prolétaire soumis à l’atomisation de la vie urbaine. L’engorgement du centre des villes s’accompagne de leur décomposition. Et dans les extensions périphériques, pourtant planifiées, l’entassement des habitations, mal équipées et surpeuplées, témoigne de la précarité des conditions de logement. Si la polarisation de la société en deux classes antagonistes est un effet de l’industrialisation, la ségrégation de l’espace est la conséquence de l’extension de l’urbanisation. La violence urbaine est, dans ce contexte, inséparable de la lutte des classes et le désordre des villes est le reflet d’un ordre social caractérisé par l’exploitation de l’homme par l’homme, répressif de surcroit. Engels s’étale longuement sur les méfaits de la grande ville pour la santé et le moral des travailleurs. Concernant l’alcoolisme, fléau dénoncé avec une vigueur égale à celle de Villermé, il diagnostique « une nécessité physique et morale » qui « fait que, dans ces conditions, une très grande partie des travailleurs doit nécessairement succomber à l’alcoolisme. » Mais, les grandes villes sont aussi « les foyers du mouvement ouvrier ; c’est là que les ouvriers ont commencé à réfléchir à leur situation et à lutter ; c’est là que s’est manifestée d’abord l’opposition entre prolétariat et bourgeoisie […] ».

Les effets nocifs de la concurrence sont ensuite analysés : exode rural, lente extinction de la petite bourgeoisie, accroissement du prolétariat urbain dont les conditions de vie se précarisent. « La concurrence est l’expression la plus parfaite de la guerre de tous contre tous qui fait rage dans la société bourgeoise moderne », écrit-il. En effet : « Les travailleurs se font concurrence tout comme les bourgeois se font concurrence. » Avec pour conséquences : l’emprise croissante de la manufacture sur l’artisanat et la petite entreprise, la hausse des salaires à court terme, plus que compensée par la hausse des prix, et sa baisse à long terme en valeur absolue, donc l’appauvrissement du petit peuple du fait du monopole des moyens d’existence détenus par la bourgeoisie soutenue par le pouvoir d’Etat. Si les lois du marché déterminent un salaire maximum, faute de salaire minimum, la trappe à pauvreté reste toujours ouverte.

Engels, s’appesantit, d’autre part, sur les conditions particulièrement douloureuses dans lesquelles s’est effectuée l’immigration irlandaise et ses conséquences pour le prolétariat d’Angleterre.

Il dénonce, enfin, la nouvelle loi sur les pauvres de 1834 inspirée de la théorie malthusienne de la population. Celle-ci, en effet, pose que compte tenu de la disproportion entre ressources alimentaires et bouches à nourrir, les services d’assistance en contribuant à maintenir la population surnuméraire et en encourageant la natalité sont un non-sens. Cela revient pour Engels à dénier aux pauvres le droit à l’existence. Il est pourtant prêt à reconnaître que « les allocations favorisent la paresse et l’accroissement de la population superflue. […]. Mais, nous dit-il, la seule conclusion qu’on puisse en tirer, c’est que les conditions sociales actuelles ne valent rien et non pas – ce qu’ont conclu les commissaires malthusiens – qu’il faut traiter la pauvreté comme un crime, selon la théorie de l’intimidation. » Pourtant, la loi sur les pauvres n’a pas été jusqu’à supprimer tout secours, elle s’est contentée de prévoir que les indigents pourraient être accueillis dans des maisons de travail. Institutions de secours repoussantes au point d’être dissuasives.

Considérant cette situation, quel que soit le gagnant de la concurrence internationale –     l’Amérique ou l’Angleterre, toutes deux en tête du peloton des pays nouvellement industrialisés quand écrivait Engels – les crises économiques à répétition ne pourront déboucher que sur une révolution ralliant, outre le prolétariat, la petite bourgeoisie en voie de prolétarisation. Dans le contexte de l’Angleterre d’alors, « la révolution doit obligatoirement venir, il est maintenant trop tard pour trouver une solution pacifique au conflit » déclare Engels in fine.

A la lecture de ces deux auteurs, on est tenté d’en évoquer d’autres qui, comme Heidegger par exemple, ont stigmatisé l’existence aliénée de populations rurales déracinées. Peut-on pour autant taxer Villermé et Engels d’urbaphobie ? Pour Villermé la grande ville est liée à l’essor de l’industrie et pour Engels elle constitue la matrice de la révolution. Mais alors que Villermé se contente d’attirer l’attention sur la misère du prolétariat sans aller jusqu’à mettre en cause le libéralisme de la société industrielle, Engels ouvre des perspectives reposant sur des analyses, à peine ébauchées, qui seront développées plus tard dans Le Capital. On sait d’autre part, le sort fait à la ville dans la théorie marxiste.

***

Courant conservateur et réformiste, plus empirique que théorique, versus courant révolutionnaire, plus théorique qu’empirique, ont ainsi scandé depuis le milieu du XIXe siècle la pensée et l’action sur la ville, avec des décalages chronologiques significatifs des écarts entre théorie et pratique. Ecarts encore accentués par la spécialisation universitaire qui n’a pu que déboucher sur des réformes parcellaires remises en question de manière récurrentes parce que parcellaires.

Aux XXe et XXIe siècles, les rapports sur l’état des villes et sociétés urbaines n’ont pas manqué. Ils se sont même multipliés avec la crise des agglomérations affectées du mal des banlieues, que ce soit sous leur forme pavillonnaire ou de grands ensembles. La fondation d’une politique de la ville a enclenché une avalanche d’enquêtes, mais toujours sur des fragments de villes souvent présentés comme des ghettos de pauvres avant que des ghettos de riches ne se constituent. Aussi est-ce une vision décentrée et gauchie de la ville qui nous est présentée, alors que pour traiter ses dysfonctionnements et remédier aux maux qui lui sont imputés, il faudrait la saisir en tant que totalité dont les parties sont solidaires. Ne serait-il donc pas opportun de revenir à ces grandes enquêtes du type de celles qui furent lancées au XIXe siècle, sans dissocier les questions d’urbanisme et de société et en évitant de se focaliser sur les seuls problèmes de distribution spatiale pour prendre en compte la dimension du temps, fondamentale pour une bonne appréhension des dynamiques en jeu : renouvellement urbain lié à la mobilité sociale, notamment.

Quoi qu’il en soit, le mérite de ces enquêtes a été de nourrir la réflexion de générations de savants et de philosophes, nombreux au XXe siècle à se pencher au chevet de la ville, ébranlée dans ses fondements, voire, pour les plus alarmistes qui sont aussi les plus nostalgiques de l’ordre ancien, mise à sac par l’industrie.

A suivre :

La sociologie formelle de Georg Simmel :

– La ville entre liberté et aliénation (1903)


[1] V. également La pensée marxiste et la ville d’Henri Lefebvre

I – LES PREMICES : les enquêtes sur les conditions de vie en ville à l’époque de l’industrialisation – 1) Le tableau de l’état physique et moral des ouvriers de Villermé (1840)

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On peut faire remonter les sciences sociales de la ville aux grandes enquêtes du docteur Louis-René Villermé dans le Nord et l’Est de la France (Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie : 1840) et de Fréderic Engels à Manchester (La situation de la classe laborieuse en Angleterre : 1844). Sans oublier, pour la France, Pierre Guillaume Frédéric Le Play avec Les ouvriers européens (1855) et La réforme sociale (1864).

Ce n’est évidemment pas par hasard si ces enquêtes ont été menées durant le siècle de la révolution industrielle et de l’extension de l’urbanisation qui en fut la conséquence. Et il serait intéressant de chercher à évaluer l’impact que de telles enquêtes ont pu avoir sur la prise de conscience des problèmes soulevés par l’exode rural et les concentrations urbaines, ainsi que sur les velléités réformistes des politiques. Peut-on, en outre, établir une filiation ou une parenté avec les investigations menées de nos jours dans les villes en crise de notre modernité ou postmodernité ? A conjonctures dissemblables, approches différentes des faits.

Le Tableau de l’état physique et moral des ouvriers de Villermé[1] constitue le compte-rendu de l’enquête qui lui avait été commandée, ainsi qu’à Benoiston de Chateauneuf, par l’Académie des sciences morales et politiques sur le monde ouvrier. L’enquête de Villermé a porté sur les régions textiles du Nord et de l’Est. Son but, comme celui de son confrère, était d’« examiner les effets de l’industrie sur ceux qu’elle emploie, d’interroger la misère sans l’humilier, observer l’inconduite sans l’irriter. » Aussi, comme le fait observer Yves Tyl dans sa présentation des extraits du Tableau publiés en 1971, recherche-t-il moins les causes et les conséquences sociales de cette misère, qu’à en faire le constat sans complaisance, tout en dénonçant les excès auxquels pouvait conduire l’exploitation du travail ouvrier. Plus qu’aux méfaits d’un système économique inique dans son indifférence à la condition humaine, c’est à l’insensibilité et à l’intérêt égoïste des maîtres, d’une part, au comportement des ouvriers, d’autre part, qu’il s’en prend rendant ces derniers qui, trop souvent succombent à l’alcoolisme, la prostitution, la prodigalité…, responsables de leur état et imprévoyance. « Beaucoup de maîtres de manufactures, je pourrai dire la plupart, ne s’occupent ni des sentiments, ni des mœurs, ni du sort de leurs ouvriers, et ne les regardent que comme de simples machines à produire. » Pourtant : « On ne saurait nier qu’il y ait des manufactures dont les maîtres prennent des précautions dans l’intérêt de leurs ouvriers. » Mais, nous dit-il, « je n’ignore pas qu’il est beaucoup d’ouvriers qui ne doivent accuser qu’eux seuls de leur propre démoralisation, et dès lors de leur misère […]. » Cela ne l’empêche pas de s’interroger sur les améliorations pouvant être apportées à la condition ouvrière. Mais il se garde bien d’apporter des réponses. Faut-il pour les adultes fixer « un minimum aux salaires » et « un maximum au travail » ? Il se contente de dire qu’« une semblable mesure ne conduira jamais à la solution du grand problème qu’on se propose. » C’est que « le bien est ordinairement plus difficile à faire qu’on ne pense ». La liberté des maîtres tisserands ne saurait être limitée sans dommage pour l’économie compte tenu de la concurrence à laquelle ils sont soumis. Excepté pour ce qui concerne le travail des enfants, dont la condition lui apparait si intolérable qu’il préconise, malgré le non interventionnisme qu’il affiche, la limitation de la durée quotidienne du travail. Mais seulement pour eux.

On ne peut certes rester indifférent à la misère du peuple. Chercher à la soulager est un devoir. Aussi fait-il appel aux sentiments moraux des maîtres pour qu’ils prennent soin de leurs ouvriers. D’ailleurs, ne note-t-il pas que, d’une manière générale, la situation des ouvriers des manufactures n’a fait que s’améliorer au fil du temps ! Et puis, n’est-elle pas plus enviable que celle des agriculteurs, malgré le climat délétère des villes dont les effets sont pourtant aussi néfastes sur les mœurs que malsains pour la santé ? Ce serait, de toutes façons, une erreur que d’accorder aux ouvriers plus qu’ils n’ont besoin, dans la mesure où, ne maîtrisant pas leurs désirs, jamais assouvis, ils sont incapables d’épargner. C’est pour les mêmes raisons qu’il condamne le recours aux avances sur salaires. Il n’est pas jusqu’à la santé morale des ouvriers qui ne le préoccupe, au point que, s’il ne pressentait pas que cela heurterait les usages, il préconiserait la séparation des sexes dans les ateliers !

Quant à l’instruction, ne soyons pas idéaliste. Villermé cite des enquêtes démontrant que la criminalité ne saurait être imputée à l’ignorance et que l’élévation du niveau d’instruction ne contribuait pas à l’amélioration de la condition ouvrière. « L’instruction seule, nous dit-il, ne réprime pas plus les mauvais penchants qu’elle ne les développe ; […] elle ne porte pas au travail, elle n’apprend pas l’économie, elle n’éloigne des actions honteuses ou criminelles, qu’autant qu’elle est combinée avec l’éducation, l’esprit religieux et l’habitude des bonnes mœurs, avec lesquelles il ne faut pas la confondre ». Au surplus, même si on pouvait démontrer que l’instruction ait des effets bénéfiques, sa généralisation n’aurait d’autres conséquences que de les annuler. Son utilité dépend en effet de sa rareté : « Son seul effet est de déplacer la misère en faisant augmenter le salaire de l’ouvrier qui sait lire et écrire, aux dépend de celui qui ne le sait pas ; mais elle n’influe en rien sur la condition générale du peuple […]. »

Villermé s’interroge aussi sur les conséquences du machinisme qui tend à se substituer au travail ouvrier, « …mais ce mal inévitable, écrit-il, n’est que passager, et un bien immense, permanent, vient ensuite le compenser. Telle est l’histoire de beaucoup d’inventions les plus utiles au genre humain […] ».

Et pour conclure son rapport, une exhortation paternaliste bien sentie qui est aussi un avertissement : « Rappelons ici aux chefs de l’industrie, qui doivent plus particulièrement s’en émouvoir, que les ouvriers des manufactures forment la masse du peuple dans beaucoup de villes, et qu’on ne les conduit, qu’on ne les modère aisément que quand on a leur confiance. »

Le Tableau de Villermé n’en eu pas moins des suites positives puisque, comme le rappelle Yves Tyl dans son introduction, il est à l’origine de la loi du 22 mars 1841 limitant le travail des enfants dans les manufactures. Le conservatisme social de Villermé ne l’empêchait pas de condamner les excès du libéralisme conduisant à un individualisme débridé, et son compte-rendu d’enquête constitue un témoignage de la condition ouvrière à son époque. Pourtant, ne peut-on pas relever des similitudes avec notre époque ? Ses positions conservatrices sur la fonction normative de l’habitat ont été rapprochées, par Sabine Dupuy[2], des objectifs visés par la circulaire du 10 mars 1977 relative au Fonds d’aménagement urbain et au groupe interministériel Habitat et Vie sociale qui entendait « ramener une vie sociale normale.» Et S. Dupuy de s’interroger : « De quelles normes parle-t-on ? Qui en a le monopole ? Qui cherche-t-on en réalité à réhabiliter ? Les immeubles, le quartier, les habitants, ou le gestionnaire ? S’il fallait, alors briser quelque chose, ce ne saurait être que la logique gestionnaire, prise dans son sens le plus large. » Enfin, il serait naïf de croire que « le peuple » est remonté dans l’estime du commun. Ainsi que l’analyse Pierre Mercklé, sociologue, dans Le Monde du 24 novembre 2012 : « L’affiliation à la classe ouvrière a volé en éclats, et ceux qui s’en sortent un peu mieux stigmatisent les fautes morales de ceux qui ne s’en sortent pas parce qu’ils ne savent pas se priver. La pauvreté a peut-être reculé en moyenne, mais la stigmatisation de la pauvreté a très probablement progressé […]. »

Sans doute, comme l’indique Yves Tyl (ibid.), en s’abstenant de remettre en cause les bases de la société de son époque, le docteur Villermé se conformait-il à l’idéologie dominante d’alors que reflétait par ailleurs l’Académie. Il ouvrait ainsi la voie à Frédéric Le Play, défenseur de la famille-souche, dont la pensée relevait du catholicisme social, et qui vantait les mérites de l’habitat individuel et du jardin attenant dans un double dessein de moralisation et de stabilité sociale. A l’opposé des idées révolutionnaires d’Engels.


[1] Cf. Textes choisis présentés par Yves Tyl, Union générale d’Edition (1971).

[2] « L’envers du décor de la vie sociale dégradée », texte introductif du 25 janvier 1984 au séminaire de l’Institut d’urbanisme de Grenoble sur les ensembles dégradés.