LA VOGUE DES CRITIQUES DE LA BETISE (THEORIQUE ET PRATIQUE) NE SE DEMENT PAS

Grafitti de Robert Musil Robert Musil Museum, Klagenfurt (Autriche) Source : Neithan90 : Wikimedia Commons
Paul Lafargue Source : Rilettillo / Wikimedia Commons

On ne compte plus la quantité de livres – plus ou moins érudits – traitant de la bêtise depuis la conférence de Musil sur le sujet en 1937*.

On ose espérer qu’ils témoignent de l’intelligence de leurs obstinés auteurs à défaut de celle de la multitude. Manifestation perverse d’un élitisme conforté par le narcissisme !

« La meilleure arme contre la bêtise, conclut Musil : la modestie » ; non sans toutefois relever que « nous sommes tous bêtes à l’occasion ».

Reste à élucider les rapports de la bêtise à la méchanceté. Les imbéciles n’ont sans doute pas le monopole de la méchanceté, loin de là ; mais, admet Rousseau dans sa réponse au roi de Pologne qui l’avait interpelé au sujet de son Discours sur les sciences et les arts « les lumières du méchant sont encore moins à craindre que sa brutale stupidité ». Pourtant rien n’est moins sûr. Aussi, prend-il soin de préciser qu’« elles le rendent au moins plus circonspect sur le mal qu’il pourrait faire, par la connaissance de celui qu’il en recevrait lui-même ».

Ce n’est pas pour autant que l’intelligence exonèrera le méchant de ses forfaits.

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Enfin, on ne manquera pas de relever que la paresse ou l’oisiveté connaît la même vogue depuis le fameux entretien de Sénèque De otio jusqu’à l’Eloge de l’oisiveté de Bertrand Russel en passant par Le droit à la paresse de Paul Lafargue**, pour s’en tenir aux plus célèbres thuriféraires de cette inclination par ailleurs brocardée ; non qu’il faille établir une relation de cause à effet entre bêtise et oisiveté, mais plutôt y voir cette même fascination ambivalente qui ressurgit d’autant plus forte dans les temps de crise qu’ils sont propices au questionnement sur la nature profonde de l’homme : son rapport à la raison et à la liberté. 

Au reste, sans la bêtise, sans la paresse, moindres maux nécessaires, à quelles aunes estimer l’intelligence et la valeur du travail ?  

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* Dernier en date à ma connaissance, une  Histoire de la bêtise de François Bégaudeau chez Pauvert (janvier 2019). Gageons qu’il ne sera pas le der des ders, tellement la bêtise continue de fasciner. Signe de temps désertés par l’intelligence ? C’est encore Musil qui écrivait en 1931 : « Si la bêtise ne ressemblait pas à si méprendre au progrès, au talent, à l’espoir ou au perfectionnement, personne ne voudrait être bête. » Pourtant, il y a belle lurette que le progrès ne trompe plus personne, au moins depuis  le Discours sur les arts et les sciences de Rousseau. La bêtise n’a même plus besoin de masque pour se manifester au grand jour. Aussi, peut-on craindre que la fascination, au fil du temps, se mue en une indifférence, encore plus pernicieuse.

** Paraphrasant Cicéron, Lafargue va jusqu’à écrire : « un citoyen qui donne son travail pour de l’argent se dégrade au rang des esclaves […] », avant de conclure dans un élan lyrique : « O Paresse, prends pitié de notre longue misère ! O Paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses humaines ! »

L’ART DANS TOUS SES ETATS : peinture, poésie, musique…

Copernic, l’astronome par Jan Matejko (XIXe siècle)
Wikimedia Commons / PD-Art

« Comme l’univers échappe à l’intuition, tout de même il est transcendant à la logique. » (Paul Valéry – Au sujet d’Eurêka in Variété)

En ces temps de bruits et de fureurs qui chaque jour renforcent un peu plus le sentiment irrésistible de notre précarité, il est bon de rappeler avec Baudelaire que « la soif insatiable de tout ce qui est au-delà, et que révèle la vie, est la preuve la plus évidente de notre immortalité. » (Notes nouvelles sur Edgar Poe)

Détour par l’art et la correspondance de ses formes avec les figures que la vie fait continûment défiler d’une existence à l’autre.


« Il en est ici comme de la première idée de Copernic : voyant qu’il ne pouvait venir à bout d’expliquer les mouvements du ciel en admettant que toute la multitude des étoiles tournait autour du spectateur, il chercha s’il n’y réussirait pas mieux en supposant que c’est le spectateur qui tourne et que les astres demeurent immobiles. En métaphysique, on peut faire un essai du même genre au sujet de l’intuition des objets. »[1]

Et en art de même, si l’on en croit Oscar Wilde[2]. Après que Sénèque, dans le sillage d’Aristote, eut posé la nature comme pivot autour duquel l’art pouvait se déployer, Wilde aura, par un de ces renversements paradoxaux dont il est friand, conçu la vie en tant que sphère céleste, enveloppe constellée, reflétant les plis, apprêtés, que l’imagination de l’homme fait affleurer de la matière, répercutant les vibrations, subtiles, qu’il fait jaillir de l’éther :

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