EVANESCENCE DE LA JOUISSANCE PERENNITE DE L’AMOUR

Oiseaux-Lyres
Les oiseaux d’Australie (Volume III) J. et E. Gould, 1840-48
Wikipedia

Tout commence avec le désir, nous dit Paul Audi, philosophe amant, amant philosophe(*). Si suite à appel de détresse dans le désert ou au milieu de l’océan déchainé l’amour n’y répond pas, ce peut être le drame.

A moins que d’un coup d’aile, l’oiseau-lyre vienne à nous dépayser, avec l’éternité comme horizon.

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(*) Auteur de Le pas gagné de l’amour (Editions Galilée, 2016).

TEMPS SUBI, HISTOIRE ASSUMEE

Clio
Johannes Moreelse (1602-1634)
National Museum in Warsaw
(Wikimedia Commons)

« Il n’y a pas de sens de l’Histoire mais l’Histoire donne un sens au temps » écrit Jacques Le Goff dans la préface qu’il a donné à Histoire & Civilisations du National Geographic.

Subissant le temps, il nous reste à assumer l’Histoire. A quelle fin ? Gilles Deleuze répond dans un entretien avec Toni Negri de 1990 : « L’histoire désigne seulement l’ensemble des conditions, si récentes soient-elles, dont on se détourne pour “devenir”, c’est-à-dire pour créer quelque chose de nouveau. »

LYRIQUE A N’EN PLUS FINIR

Assis sur un tapis de feuilles mortes abandonnées là par l’automne,
A l’ombre d’un saule qui, pour une fois, souriait aux rayons du soleil de midi,
Délaissant le souvenir et le rêve qu’il sera toujours temps de rappeler ou de convoquer,
Se laisser aspirer par le bonheur d’être qui imprègne toutes choses alentours,
Pénétrer par effraction dans leur intimité…

Le lyrisme ne connaît pas de fin.

HIC ET NUNC

Vincent van Gogh
Nuit étoilée (1889)
MoMA / Wikimedia Commons

En tant qu’elle défie l’entendement, la question de l’existence de Dieu n’a pas de sens ; sauf à en avoir une intuition purement affective, justifiant par ailleurs la croyance en la prédestination.

« De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle-là me semble avoir eu plus de vraisemblance et plus d’excuse, qui reconnaissait Dieu comme une puissance incompréhensible, origine et conservation de toutes choses, toute bonté, toute perfection, recevant et prenant en bonne part l’honneur et la révérence que les humains lui rendaient, sous quelque visage, sous quelque nom et en quelque manière que ce fût […] »

L’équivoque du propos de Montaigne (Essais II, 12) est révélatrice de la perplexité dans laquelle nous plonge l’énigme de nos origines et de notre destinée. Existence de Dieu ou pas, personnel ou non, éternité ou immortalité (par les œuvres), esprit ou matière, liberté ou détermination : autant de projections de notre logique d’« animal politique » qui, une fois expulsées hors de soi et du monde, sont dépourvues de réalité selon nos critères.

Alors qu’importe, autant s’en remettre à l’« être » – sans majuscule à ce qui est, ici et maintenant, qui devrait bien plutôt nous occuper et faire l’objet de tous nos soins, si tant est que l’on aspire à jouir des attributs qui lui sont attachés, lesquels s’imposent à soi dans leur évidence sensible. C’est à ce prix, inestimable, que l’Etre méritera d’acquérir – avec la majuscule – ses lettres de noblesse, que Spinoza lui aura, mieux que tout autre, consacrées.

La Philosophia perennis, comme une spirale éternellement enroulée sur elle-même, a encore de beaux jours devant elle avant d’être submergée par le néant, hybride d’être et de non-être, que l’apocalypse annonce et auquel il introduit : : « L’univers est une succession perpétuelle d’évènements ; mais son fondement, d’après la Philosophia perennis, est le présent, vide de temps, de l’Esprit divin. »

Toutefois, que perdrions-nous à retrancher de la citation d’Aldous Huxley « l’Esprit divin » surgi, comme une cerise, sur le gâteau de l’univers ?  

DERIVE NOMADE

Faille de San Andreas
Photo Ikluft / Wikimédia Commons

L’éternel retour avant la chute

L’activité mentale et la pensée tout spécialement – le dialogue silencieux du je avec lui-même – peut se concevoir comme l’actualisation de la dualité originelle, de la faille entre moi et moi-même inhérente à toute conscience.
Hannah Arendt – La vie de l’esprit, I

Tout a commencé avec la chute d’Adam et d’Eve, dans cet écart entre la vie paradisiaque et l’existence terrestre, entre le ciel et la terre, puis à la génération suivante, avec Abel et Caïn, entre la vie nomade et celle sédentaire de l’agriculteur, entre le passé et le futur, avant que le déluge ne vienne tout remettre en question.

Entre animalité et humanité, corps et esprit, phénomène et conscience, nature sauvage et cité des hommes, le peuple et ses représentants…, c’est le même écart. C’est d’une même béance insondable que nous provenons et c’est sur la même faille, redoutée autant qu’attractive, que nous finirons par butter quelque jour, pour être engloutis à jamais, sans Noé pour venir nous sauver. D’abord dissimulée sous l’herbe printanière, puis sous les feuilles d’automne avant que l’hiver ne la dénude, toujours nous risquons de nous y abimer.

Mais par-delà la vie et la mort, c’est aussi de cette béance ou faille qu’émane toute inspiration créatrice. Sans elle, à l’origine de notre quête d’infinitude excédant notre soif d’élémentaire connaissance, jamais l’art, la poésie n’auraient pu se déployer.

C’est ainsi qu’entre le même et l’Autre, lorsque les regards ne parviennent plus à se soutenir, ne suffisent plus à maintenir la juste distance, s’insinue, presque malgré soi, le langage des mots et des images prévenant le vertige qui, autrement, ne manquerait pas de nous saisir pour nous précipiter encore dans le ressassement du même.

L’ART DANS TOUS SES ETATS : peinture, poésie, musique…

Copernic, l’astronome par Jan Matejko (XIXe siècle)
Wikimedia Commons / PD-Art

« Comme l’univers échappe à l’intuition, tout de même il est transcendant à la logique. » (Paul Valéry – Au sujet d’Eurêka in Variété)

En ces temps de bruits et de fureurs qui chaque jour renforcent un peu plus le sentiment irrésistible de notre précarité, il est bon de rappeler avec Baudelaire que « la soif insatiable de tout ce qui est au-delà, et que révèle la vie, est la preuve la plus évidente de notre immortalité. » (Notes nouvelles sur Edgar Poe)

Détour par l’art et la correspondance de ses formes avec les figures que la vie fait continûment défiler d’une existence à l’autre.


« Il en est ici comme de la première idée de Copernic : voyant qu’il ne pouvait venir à bout d’expliquer les mouvements du ciel en admettant que toute la multitude des étoiles tournait autour du spectateur, il chercha s’il n’y réussirait pas mieux en supposant que c’est le spectateur qui tourne et que les astres demeurent immobiles. En métaphysique, on peut faire un essai du même genre au sujet de l’intuition des objets. »[1]

Et en art de même, si l’on en croit Oscar Wilde[2]. Après que Sénèque, dans le sillage d’Aristote, eut posé la nature comme pivot autour duquel l’art pouvait se déployer, Wilde aura, par un de ces renversements paradoxaux dont il est friand, conçu la vie en tant que sphère céleste, enveloppe constellée, reflétant les plis, apprêtés, que l’imagination de l’homme fait affleurer de la matière, répercutant les vibrations, subtiles, qu’il fait jaillir de l’éther :

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