« CHACUN APPELLE BARBARIE CE QUI N’EST PAS SON USAGE »*

Tour du silence, Yazd (Iran) – Ggia / Wikimedia Commons

A l’automne les feuilles tombent des arbres, reposant, jaunies, sur la terre dénudée, sans plus de formalités.

Pourquoi nous concernant faire tant d’histoires pour notre mise en terre ? Parce que, fait de chair, nous n’en supporterions pas la pourriture ?

Les mazdéens exposaient bien leurs cadavres sur le faîte de Tours du Silence pour être dévorés par les vautours ! Moins sophistiqués, les rites de ces derniers ne répondaient que mieux à leur aspiration pour les cieux vers lesquels ils élevaient leurs Tours du Silence afin de mieux s’en rapprocher à l’heure des funérailles. Ultime aspiration qui n’avait d’égal que le mépris pour le monde d’ici-bas dont ces hommes avaient témoigné leur vie durant, mais duquel ils prenaient paradoxalement soin, soucieux qu’ils étaient de ne pas souiller la terre**.

Autres rites, autres cultures, autres échappées !


* Montaigne : Des cannibales (Essais : I, 31).

** Du point de vue de l’écologie, on notera que, selon le service funéraire de la ville de Paris, l’inhumation aurait un plus fort impact environnemental que la crémation : 11% contre 3% des émissions annuelles moyennes de gaz à effet de serre d’un Français en équivalent CO(source : p. Planète du Monde daté des 1er et 2 novembre courants).

LA VOGUE DES CRITIQUES DE LA BETISE (THEORIQUE ET PRATIQUE) NE SE DEMENT PAS

Grafitti de Robert Musil Robert Musil Museum, Klagenfurt (Autriche) Source : Neithan90 : Wikimedia Commons
Paul Lafargue Source : Rilettillo / Wikimedia Commons

On ne compte plus la quantité de livres – plus ou moins érudits – traitant de la bêtise depuis la conférence de Musil sur le sujet en 1937*.

On ose espérer qu’ils témoignent de l’intelligence de leurs obstinés auteurs à défaut de celle de la multitude. Manifestation perverse d’un élitisme conforté par le narcissisme !

« La meilleure arme contre la bêtise, conclut Musil : la modestie » ; non sans toutefois relever que « nous sommes tous bêtes à l’occasion ».

Reste à élucider les rapports de la bêtise à la méchanceté. Les imbéciles n’ont sans doute pas le monopole de la méchanceté, loin de là ; mais, admet Rousseau dans sa réponse au roi de Pologne qui l’avait interpelé au sujet de son Discours sur les sciences et les arts « les lumières du méchant sont encore moins à craindre que sa brutale stupidité ». Pourtant rien n’est moins sûr. Aussi, prend-il soin de préciser qu’« elles le rendent au moins plus circonspect sur le mal qu’il pourrait faire, par la connaissance de celui qu’il en recevrait lui-même ».

Ce n’est pas pour autant que l’intelligence exonèrera le méchant de ses forfaits.

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Enfin, on ne manquera pas de relever que la paresse ou l’oisiveté connaît la même vogue depuis le fameux entretien de Sénèque De otio jusqu’à l’Eloge de l’oisiveté de Bertrand Russel en passant par Le droit à la paresse de Paul Lafargue**, pour s’en tenir aux plus célèbres thuriféraires de cette inclination par ailleurs brocardée ; non qu’il faille établir une relation de cause à effet entre bêtise et oisiveté, mais plutôt y voir cette même fascination ambivalente qui ressurgit d’autant plus forte dans les temps de crise qu’ils sont propices au questionnement sur la nature profonde de l’homme : son rapport à la raison et à la liberté. 

Au reste, sans la bêtise, sans la paresse, moindres maux nécessaires, à quelles aunes estimer l’intelligence et la valeur du travail ?  

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* Dernier en date à ma connaissance, une  Histoire de la bêtise de François Bégaudeau chez Pauvert (janvier 2019). Gageons qu’il ne sera pas le der des ders, tellement la bêtise continue de fasciner. Signe de temps désertés par l’intelligence ? C’est encore Musil qui écrivait en 1931 : « Si la bêtise ne ressemblait pas à si méprendre au progrès, au talent, à l’espoir ou au perfectionnement, personne ne voudrait être bête. » Pourtant, il y a belle lurette que le progrès ne trompe plus personne, au moins depuis  le Discours sur les arts et les sciences de Rousseau. La bêtise n’a même plus besoin de masque pour se manifester au grand jour. Aussi, peut-on craindre que la fascination, au fil du temps, se mue en une indifférence, encore plus pernicieuse.

** Paraphrasant Cicéron, Lafargue va jusqu’à écrire : « un citoyen qui donne son travail pour de l’argent se dégrade au rang des esclaves […] », avant de conclure dans un élan lyrique : « O Paresse, prends pitié de notre longue misère ! O Paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses humaines ! »

MASCULIN FEMININ

Nicolas Mignard
Vénus et Adonis
(vers 1650) – Huile sur toile – Mineapolis Institute of Art (Wikipedia)

« La Femme respire, l’Homme se tient debout. » (René Char : Visage nuptial)

On dit d’une femme qu’elle est « frigide », d’un homme qu’il est « impuissant ». Cela ne revient-il pas à exprimer, in petto et de façon détournée, combien la femme a raison d’envelopper l’homme de sa chaleur et l’homme de prêter sa force à la femme. Pour le réconfort de l’un et la protection de l’autre, tous deux en manque de leur moitié, au grand dam des féministes les plus radicales, bien assurées de leur complétude, et au risque de la mignardise.

On n’est jamais trop vieux-jeu pour être éternellement jeune !

LES DEUX FACES DE L’HUMAINE NATURE

La vie entre imagination et raison

Il suffit que le mot « vie » résonne à nos oreilles pour que nous frétillions d’aise. Mais que celui de « raison » vienne à nous être asséné, et nous voilà tétanisés.

Pourtant, la vie sans la raison serait bien comme la folle du logis toutes portes et fenêtres ouvertes, dont la fureur d’abord contenue menace de déborder sur le dehors ; et la raison sans la vie comme quelque succube à ce point sevrée, altérée, qu’elle en déraisonnerait.

Tout ce qui est réel est peut-être rationnel, mais rien de ce qui est purement rationnel n’est viable.


Le Neveu de Rameau de Diderot constitue sans doute la meilleure illustration de cet aphorisme : « Il n’y a point de meilleur rôle auprès des grands que celui de fou. […] Celui qui serait sage n’aurait point de fou. Celui donc qui a un fou n’est pas sage ; s’il n’est pas sage, il est fou ; et peut-être, fût-il roi, le fou de son fou », déclare le neveu, qui incarne la déraison, au philosophe, parangon de sagesse. Mais sagesse, dont les affinités avec l’art, où elle puiserait sa vitalité, la tiendraient éloignée de l’aridité de la philosophie.

Ce qui renvoie, comme l’a bien vu Michel Foucault dans L’histoire de la folie à l’âge classique, à cet autre cercle vicieux, généralisé à l’humanité, de Pascal : « Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou. » (Pensée Fr 412) – Ambivalence de la raison chez Foucault : « La déraison devient la raison de la raison […]. »

MAXIME DE SAGESSE A L’USAGE DES FRUSTRES

La Hyène de la Salpêtrière, Monomane de l’envie (1819-1822). Théodore Géricault.
Musée des Beaux-arts de Lyon Wikipedia

Pas moins que l’envie, le défaut de reconnaissance est à la source de frustrations. Mais, alors que l’envie mine nos défenses, le défaut de reconnaissance nous incite à les renforcer.

Surtout ne pas attendre de reconnaissance, car la reconnaissance n’est jamais que l’écho déformé que nous renvoie une opinion intéressée, si anonyme soit-elle, ou le regard de l’autre, comme à travers un verre grossissant.  

Si tant est que le réel, indifférent à l’opinion, nous apparaisse plus vrai à l’œil nu, il n’est pas de meilleure hygiène que de s’habituer à se passer de prothèses optiques. On gagne en liberté ce que l’on perd en amour propre. 

FREMISSEMENTS

Deux peupliers sur le chemin des Collines
Vincent van Gogh / Pixabay

Alors que de la terre monte une touffeur suffocante,
Frénésie bienvenue que celle qui s’empare du feuillage des peupliers,
Dont les rameaux s’élancent à l’assaut du pur azur,
Tout vibrants sous une brise ensorcelante,
Laquelle réveille en nous des désirs assoupis.

Encore faut-il être bien enraciné pour ne pas se retrouver abattu.  


Bien bel été chères lectrices, chers lecteurs, et à septembre le bonheur de vous retrouver pour cheminer ensemble dans la « pensée », qui ne saurait désarmer sans mettre en péril la terre et l’humanité avec.

HONNI SOIT QUI MAL Y PENSE

Moine blanc, assis, lisant (1850-1855) Jean-Baptiste Camille Corot Musée du Louvres / Wikimedia Commons

« Ce que je propose est donc très simple : rien de plus que de penser ce que nous faisons. » (Hannah Arendt – Condition de l’homme moderne)

S’agissant de la capacité de l’intellect, personne ne contestera que nous sommes inégaux. Mais tout inégaux que l’on soit dans l’exercice de la pensée, nous restons néanmoins égaux face au devoir de penser qui nous incombe.

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