ENTRE LA TERRE FERME ET LE GRAND LARGE IL FAUT CHOISIR

Pourquoi à l’enracinement préférer l’ancrage : parce qu’on peut toujours lever l’ancre quand l’envie nous saisit de prendre le large. Et la jeter à nouveau, où bon nous semble, si le mauvais temps ou l’inhospitalité des lieux abordés nous contraignent à changer de cap ou à appareiller.

Tout en sachant bien que, même en dehors de toute contrainte, l’appel du large n’est jamais exempt de nostalgie !

DENI D'EDUCATION

C’est avec plus ou moins de bonheur que l’éducation aura à se coltiner l’héritage de l’indolent sauvage et de l’irascible guerrier.

« … le nouveau type d’homme, c’est une nouvelle éducation qui le suscitera. » Alexander Mitscherlich – Psychanalyse et urbanisme

En matière d’éducation les parents ont toujours tort. A qui donc imputer la responsabilité des vices d’une éducation, sinon à la société ? Sans doute, mais toujours… à travers les parents.

L’innocence naturelle de l’enfant ou sa perversité originelle sont des mythes qui ont la vie dure ; le premier pathétiquement défendu par Rousseau, le second perfidement entretenu par la psychanalyse. Avec les mêmes conséquences désastreuses sur le caractère et sur le comportement, qui s’en trouvent d’autant plus désadaptés à la modernité que l’ère numérique tend à désolidariser l’individu de son environnement naturel et humain.

Le champ des variations est si vaste entre la naïveté des uns et la suspicion des autres que tous les fantasmes peuvent s’y donner libre cours, précipitant la descente dans les eaux embourbées de quelque Styx.

Et, deux générations en arrière, les grands-parents, qui assistent malgré eux à la démission des pères et à la complicité des mères confrontés aux égarements de leurs rejetons, n’ont que leurs yeux pour pleurer !

CEUX QUI NOUS MANQUENT

« La vie de Marc Chagall » – Huile sur toile de Chagall (1964)
Fondation Maeght, Saint-Paul de Vence
Jean-Pierre Dalbéra / Flickr

Même s’il y a peu de chance qu’ils nous entendent, pourquoi sommes-nous enclins à dialoguer avec nos « chers disparus » ; sinon parce qu’ils habitent en nous avec bienveillance. 

Après avoir habité la terre en poètes, selon les propres termes de Hölderlin, n’est-ce pas ce qu’ils ont encore de mieux à faire ?

CORRESPONDANCES

Je l’avais rencontré en train. Curieux bonhomme, représentant de commerce en tissus d’ameublement, dont la sacoche débordait d’échantillons bariolés. Aussi insensible au défilement du paysage que peu soucieux d’avoir à me distraire de la lecture du livre qui m’absorbait, il entreprit de m’expliquer combien il aimait la vie, et son métier qui lui permettait de la vivre pleinement et dans toute sa diversité, au gré de ses voyages.

Son secret tenait en peu de mots prononcés sur l’air de la confidence : de toutes les villes dont il était amené à arpenter les rues en long et en large, bien rares étaient celles dans lesquelles il n’avait pas une femme aimée. Non pas de ces femmes de « mauvaises vies », comme on les désigne communément avec mépris, ou encore « légères », ainsi qu’on les appelle par euphémisme, mais des femmes d’autant plus aimées que chacune d’elles était attachée à une ville qui, pour être visitée par intermittence, ne lui était pas moins chère. C’est que, des descriptions qu’il pouvait m’en faire, elles partageaient le visage, presque trait pour trait, rendu pour rendu, avec toutes les nuances qu’un Vermeer savait aussi bien apporter dans ses portraits que dans ses perspectives. Comme si la perle fine pendue à l’oreille de la jeune fille valait bien la « précieuse matière du tout petit pan de mur jaune » cher à Proust de la vue de Delft. Et comme si à la vivacité du regard de la première répondait la sérénité de la seconde. Visage humain, miroir du paysage urbain.

Mystère des correspondances que trahit la rime !   

« CHACUN APPELLE BARBARIE CE QUI N’EST PAS SON USAGE »*

Tour du silence, Yazd (Iran) – Ggia / Wikimedia Commons

A l’automne les feuilles tombent des arbres, reposant, jaunies, sur la terre dénudée, sans plus de formalités.

Pourquoi nous concernant faire tant d’histoires pour notre mise en terre ? Parce que, fait de chair, nous n’en supporterions pas la pourriture ?

Les mazdéens exposaient bien leurs cadavres sur le faîte de Tours du Silence pour être dévorés par les vautours ! Moins sophistiqués, les rites de ces derniers ne répondaient que mieux à leur aspiration pour les cieux vers lesquels ils élevaient leurs Tours du Silence afin de mieux s’en rapprocher à l’heure des funérailles. Ultime aspiration qui n’avait d’égal que le mépris pour le monde d’ici-bas dont ces hommes avaient témoigné leur vie durant, mais duquel ils prenaient paradoxalement soin, soucieux qu’ils étaient de ne pas souiller la terre**.

Autres rites, autres cultures, autres échappées !


* Montaigne : Des cannibales (Essais : I, 31).

** Du point de vue de l’écologie, on notera que, selon le service funéraire de la ville de Paris, l’inhumation aurait un plus fort impact environnemental que la crémation : 11% contre 3% des émissions annuelles moyennes de gaz à effet de serre d’un Français en équivalent CO(source : p. Planète du Monde daté des 1er et 2 novembre courants).

LA VOGUE DES CRITIQUES DE LA BETISE (THEORIQUE ET PRATIQUE) NE SE DEMENT PAS

On ne compte plus la quantité de livres – plus ou moins érudits – traitant de la bêtise depuis la conférence de Musil sur le sujet en 1937*.

On ose espérer qu’ils témoignent de l’intelligence de leurs obstinés auteurs à défaut de celle de la multitude. Manifestation perverse d’un élitisme conforté par le narcissisme !

« La meilleure arme contre la bêtise, conclut Musil : la modestie » ; non sans toutefois relever que « nous sommes tous bêtes à l’occasion ».

Reste à élucider les rapports de la bêtise à la méchanceté. Les imbéciles n’ont sans doute pas le monopole de la méchanceté, loin de là ; mais, admet Rousseau dans sa réponse au roi de Pologne qui l’avait interpelé au sujet de son Discours sur les sciences et les arts « les lumières du méchant sont encore moins à craindre que sa brutale stupidité ». Pourtant rien n’est moins sûr. Aussi, prend-il soin de préciser qu’« elles le rendent au moins plus circonspect sur le mal qu’il pourrait faire, par la connaissance de celui qu’il en recevrait lui-même ».

Ce n’est pas pour autant que l’intelligence exonèrera le méchant de ses forfaits.

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Enfin, on ne manquera pas de relever que la paresse ou l’oisiveté connaît la même vogue depuis le fameux entretien de Sénèque De otio jusqu’à l’Eloge de l’oisiveté de Bertrand Russel en passant par Le droit à la paresse de Paul Lafargue**, pour s’en tenir aux plus célèbres thuriféraires de cette inclination par ailleurs brocardée ; non qu’il faille établir une quelconque relation entre bêtise et oisiveté, mais plutôt y voir cette même fascination ambivalente qui ressurgit d’autant plus forte dans les temps de crise qu’ils sont propices au questionnement sur la nature profonde de l’homme : son rapport à la raison et à la liberté. 

Au reste, sans la bêtise, sans la paresse, moindres maux nécessaires, à quelles aunes estimer l’intelligence et la valeur du travail ?  

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* Dernier en date à ma connaissance, une  Histoire de la bêtise de François Bégaudeau chez Pauvert (janvier 2019). Gageons qu’il ne sera pas le der des ders, tellement la bêtise continue de fasciner. Signe de temps désertés par l’intelligence ? C’est encore Musil qui écrivait en 1931 : « Si la bêtise ne ressemblait pas à si méprendre au progrès, au talent, à l’espoir ou au perfectionnement, personne ne voudrait être bête. » Pourtant, il y a belle lurette que le progrès ne trompe plus personne, au moins depuis  le Discours sur les arts et les sciences de Rousseau. La bêtise n’a même plus besoin de masque pour se manifester au grand jour. Aussi, peut-on craindre que la fascination, au fil du temps, se mue en une indifférence, encore plus pernicieuse.

** Paraphrasant Cicéron, Lafargue va jusqu’à écrire : « un citoyen qui donne son travail pour de l’argent se dégrade au rang des esclaves […] », avant de conclure dans un élan lyrique : « O Paresse, prends pitié de notre longue misère ! O Paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses humaines ! »

MASCULIN FEMININ

Nicolas Mignard
Vénus et Adonis
(vers 1650) – Huile sur toile – Mineapolis Institute of Art (Wikipedia)

« La Femme respire, l’Homme se tient debout. » (René Char : Visage nuptial)

On dit d’une femme qu’elle est « frigide », d’un homme qu’il est « impuissant ». Cela ne revient-il pas à exprimer, in petto et de façon détournée, combien la femme a raison d’envelopper l’homme de sa chaleur et l’homme de prêter sa force à la femme. Pour le réconfort de l’un et la protection de l’autre, tous deux en manque de leur moitié, au grand dam des féministes les plus radicales, bien assurées de leur complétude, et au risque de la mignardise.

On n’est jamais trop vieux-jeu pour être éternellement jeune !