QUAND LES MOTS PERDENT LEUR SENS POUR DEVENIR LE SUPPORT DE FANTASMES RAVAGEURS

Mosquée-cathédrale de Cordoue
Elaeudanla278 / Wikipedia

Pourquoi ne peut-on pas dénoncer le radicalisme, alerter sur les dérives de l’islamisme, sans être taxé d’islamophobe ? pourquoi ne peut-on pas, au non de la laïcité même, prendre la défense des musulmans comme de n’importe quel croyant menacé par les dérives du culte auquel il adhère ou persécuté, sans être voué aux gémonies par les gardiens d’un ordre public immuable ?

Ne serait-ce pas par un défaut de la pensée toujours prompte à opposer pour s’affirmer et incapable de prendre la mesure du réel derrière les clivages qu’instaure l’opinion, elle-même exacerbée par les réseaux sociaux.

Ce qui renvoie à l’éducation, dispensée par les parents, éducateurs, professeurs, médias,… beaucoup plus qu’à l’Etat, dont l’impuissance en la matière est patent, mais dont la responsabilité d’encadrement et d’orientation à travers les lois qu’il promeut et la parole qu’il prodigue reste entière.

Quand des représentants de l’éducation nationale se voilent la face et que l’Etat bafouille, on peut bien, hélas, désespérer, sans pour autant que cela justifie une manifestation dont le mot d’ordre n’est que l’expression du détournement d’un certain vocabulaire outrageusement exploité par des tendances partisanes inavouées.

La manif contre l’islamophobie n’a, à cet égard, rien à envier aux manifs pour tous.  

RECEPTION DE BARBARA CASSIN A L’ACADEMIE FRANCAISE

Barbara Cassin en juin 2014
Photo Tomislav Medac / Wikipedia

Une femme de plus se réjouiront certaines, certains, pendant que d’autres déploreront qu’avec cinq femmes (pour 40 sièges), dont la secrétaire perpétuelle, Hélène Carrère d’Encausse, on soit encore si loin de la parité.

Mais c’est pour une toute autre raison que cette réception fera date. Quels dieux ont bien pu présider à l’association d’un prénom dérivé du substantif « barbare » au patronyme d’une illustre famille qui compte parmi ses proches ancêtres un des rédacteurs de la Déclaration Universelle des droits de l’Homme de 1948 ? (*)

Ce ne serait donc pas par hasard que la célèbre philologue revendique ce double héritage : à travers son œuvre, elle s’est efforcée de défendre la diversité sous toutes ses formes, et d’abord la diversité culturelle reflet de celle des langues, bannissant le « globish » au même titre que le nationalisme.

Par les temps qui courent, quand s’affrontent d’une manière stérile universalistes et communautaristes, ce n’est pas rien, et il faut saluer les intellectuels qui, comme elle, s’attachent à « déconstruire » ces fausses évidences sur lesquelles surfent allègrement les extrémistes de tous bords, contribuant à nous enfermer dans des impasses idéologiques, sans recours ; sachant bien que les legs judéo-chrétien et gréco-latin, intriqués, ne doivent pas masquer que nous sommes les descendants directs de barbares et les héritiers d’une hybridation culturelle sans retour. Il est trop tard pour le regretter et trop tôt pour savoir ce que le monde globalisé et fragmenté d’aujourd’hui nous réserve pour demain : « Migrations, émigrations, conquêtes, aucune portion de l’humanité n’est restée au lieu de son origine, […] : nous sommes tous des exilés ! » (**).

Aussi bien, confronté à une évolution  irréversible – mais non dissolvante quoi qu’on prétende – il n’est pas d’autre alternative que de tirer le meilleur parti d’une diversité attractive autant que redoutée, tout en refusant Babel, tout en rejetant la domination d’une culture sur les autres. Et pour ce faire puiser, encore et toujours, dans la sophistique antique les vertus de la parole et de l’échange, du logos, seul antidote à la violence.

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(*) Le philosophe Jean-Luc Marion, qui l’a reçue sous la Coupole ne s’est pas privé de disserter sur l’étymologie de son prénom : « Madame, vous revendiquez le droit de barbariser ».

(**) La nostalgie sous-titré Quand donc est-on chez soi ?         


Contact : jeanfran.serre@gmail.com

LIMITES A L’UNIFICATION DES REGIMES DE RETRAITE

Vieillards de l’Apocalypse Eglise Saint-Pierre-de-la-Tour d’Aulnay (Saintonge)
Photo Rprin / Wikipedia

Les calendes grecques de l’âge de la retraite

Les débats à venir sur la réforme des régimes de retraite promettent d’être animés, tellement les gens mettent d’impatience à en accéder aux bénéfices, compensation des années de labeur. 

Seuls paraissent faire exception les hommes de pouvoir, prêts à tout pour s’y maintenir, même contre la volonté du peuple, pour les plus accros. Pourquoi ? Par ambition peut-être, plus sûrement parce que l’exercice du pouvoir n’est jamais qu’une sinécure, par la grâce des délégations de compétences, qu’elles prennent la forme de simples signatures ou de pouvoirs substantiels !

« A L’OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS » SOUS UN SOLEIL DE PLOMB

Portrait de Proust par Jacques-Emile Blanche (1892) Source Pimbrils / Wikipedia

Centenaire d’un « Goncourt »

En bonne compagnie, Antoine Compagnon[1], avec son érudition, nous avait déjà invités à passer un été avec Proust, tout en laissant suggérer qu’il n’était pas besoin d’être érudit pour se plonger dans la Recherche.

Pour qui est retenu chez lui entre quatre murs pendant les vacances, faute d’argent ou tenu reclus par la maladie, privé de ce fait d’un séjour à la campagne, à la mer ou à la montagne,  rien de tel pour compenser que de se laisser bercer, d’une page à l’autre, sans transitions, par la phrase de Proust : comme porté par une vague qui nous soulèverait avant de nous laisser retomber, pour ensuite nous faire remonter toujours plus haut, vers quelque Empyrée,  et redescendre plus profondément dans des abymes encore inexplorés. Sachant que c’est, à chaque remontée, pour dévoiler l’horizon toujours mouvant d’une côte au loin à peine esquissée, précédée de quelques récifs annonciateurs de paysages dont les brumes nous brouillent les insaisissables nuances, et, quand la vague, non contente de nous élever par la grâce de son mouvement au dessus de la ligne d’horizon, nous entraine vers le fond, pour nous faire pénétrer dans les arcanes d’une âme qui, bien que reflet de celle de tout un chacun, nous resterait autrement insondable.

Ainsi, délaissant le calme plat ou trop peu vallonné de la campagne, vous vous laisserez porter paresseusement par la vague. A moins que, par tempérament, la phrase de Proust, n’évoque plutôt pour vous l’orogenèse, figuration d’une mer pétrifiée, dont la conquête, par l’effort qu’elle suppose, permet la découverte lente et progressive de paysages d’autant plus nettement découpés sur le fond du ciel qu’ils sont changeants à l’instar des sentiments et des émotions du narrateur de la Recherche.

A votre gré, laissez-vous emporter par le phrasé ondoyant ou partez à l’assaut des aspérités qu’un style chantourné aura laissé derrière lui, sans quitter votre chambre, rien qu’en tournant les pages de la Recherche, avec constance mais à votre rythme, momentanément indifférent à la surface des choses et des êtres alentours afin de mieux saisir la prodigalité et sonder les abysses d’un monde, qui, pour être socialement marqué et restitué par une sensibilité exacerbée, n’en constitue pas moins notre monde commun dans lequel, par-delà leur rivalité, les coteries laissent transparaitre l’universalité et la permanence des sentiments auxquels s’attachent les plaisirs et les peines que nous sommes impuissants à partager au quotidien faute d’être en capacité de les exprimer, contrairement au narrateur qui, dans un condensé on ne peut plus explicite, écrit : « Le temps dont nous disposons chaque jour est élastique ; les passions que nous ressentons le dilatent, celles que nous inspirons le rétrécissent, et l’habitude le remplit. »

Tout est dit d’un monde de chair enveloppé, que nous retrouvons, après avoir reposé le livre, plus riche et, quoi qu’on en ait dit, plus profond, avec ses petites misères, qu’il nous était apparu avant. Et, en effet « c’est d’ordinaire avec notre être réduit au minimum que nous vivons ; la plupart de nos facultés restent endormies, parce qu’elles se reposent sur l’habitude qui sait ce qu’il y a à faire et n’a pas besoin d’elles ».

Raison de plus de ne pas se résigner à l’apparente monotonie des jours pour se convaincre que le dépaysement est moins affaire de mobilité que de disponibilité d’esprit, à laquelle nous invite Proust, tout en prenant bien soin de nous avertir que « la lecture est au seuil de la vie spirituelle ; elle peut nous y introduire : elle ne la constitue pas »[2].


[1] Un été avec Proust de Laura El Makki, Antoine Compagnon, Raphaël Enthoven, Michel Erman, Adrien Goetz, Nicolas Grimaldi, Julia Kristeva, Jérôme Prieur, Jean-Yves Tadié. Editions des Equateurs (2014).

[2] Sur la lecture (préface à Sésame et les lys de John Ruskin). Les deux autres citations sont tirées d’A l’ombre… ; la première d’Autour de Mme Swann et la seconde de Noms de pays : le pays. Mais, sauf à considérer que la spiritualité est dissociable de la vie, Marcel Proust n’est pas à une contradiction près, dans Le temps retrouvé il écrit: « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature […]. »

LA CANICULE N’AURA PAS FAIT TOMBER LE VOILE

Fête marocaine à Marrakech (1930) Gouache d’Azouaou Mammeri
Photo Jean-Pierre Dalbéra /Flirck

« Tu n’opprimeras pas l’émigré ; vous connaissez vous-même la vie de l’émigré, car vous avez été émigrés au pays d’Egypte. » L’Exode : 23,9 (traduction TOB)

Ce n’est pas le moindre mérite des raisonnements simplistes que d’attirer l’attention, par contraste, sur l’intelligence que recèle la « complexité ».

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DES DERIVES DU RASSEMBLEMENT NATIONAL AUX EGAREMENTS POLITIQUES DES CATHOLIQUES

Le Rire du 20 mai 1905
Caricature de Charles Léandre
Wikipedia

Le Rassemblement national – héritier du Front suivi du même qualificatif – appréhende d’autant plus l’étranger, l’immigré, qu’il se veut désormais un parti de gouvernement. Il est tellement plus facile de gouverner un  pays ethniquement, voire culturellement,  homogène !   diversité, meilleur rempart contre les totalitarismes.

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Pourquoi, s’interrogent plusieurs observateurs de la vie politique, dont Henri Tinck, 38% des catholiques pratiquants ont-ils voté Marine Le Pen au second tour de la dernière élection présidentielle ?

Autant demander pour qui aurait voté Dieu le Père !

NOTRE-DAME, MYTHES ET REALITES

Image extraite de l’édition Hugues (1877) des oeuvres de Victor Hugo   Vue de la cathédrale vers 1825
(Flickr)

Ainsi, jusqu’à Gutenberg, l’architecture est l’écriture principale, l’écriture universelle. Ce livre granitique commencé par l’Orient, continué par l’antiquité grecque et romaine, le Moyen-Age en a écrit la dernière page.                                                                                                                                                                                          Victor Hugo – Notre-Dame de Paris

 

Paradoxes d’une torche vivante, bien que de bois, de pierre et de zinc, dans le ciel crépusculaire de Paris.

Les pierres jadis façonnées par la main de l’homme pour la construction de nos édifices avaient pour elles la longévité et l’avantage de lui survivre par-delà les générations. Aujourd’hui, l’homme aurait-il voulu prendre sa revanche en substituant à la pierre le béton, malaxé par les bétonneuses, voué prématurément à la destruction des bulldozers ? Au détriment de la mémoire, inscrite dans la pierre, dont la trace se perd désormais dans nos débauches de constructions toutes plus insignifiantes et précaires les unes que les autres.

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