RUES DESERTEES, THEATRES FERMES

Paris – Avenue de la Grande Armée – 26 mars 2020
Photo Eric Salard / Flickr

La revanche du biopouvoir

En 2003, dans un entretien avec Richard Sennett, sociologue auteur de La Chair et la Pierre, Falk Richter, dramaturge allemand, metteur en scène d’Hôtel Palestine s’exprimait ainsi : « plus le théâtre a lieu dans la politique et dans les médias, moins il y a lieu au théâtre. » Il y a peu encore, la comédie ou le drame investissant les espaces publics, on était tenté de presser metteurs en scènes et comédiens de s’en emparer pour qu’ils rejouent sur scène ce que la rue exprimait, afin de rendre l’espace public au citadin.

Aujourd’hui, la pandémie a convaincu le biopouvoir, impatient de faire ses preuves et comptant sur la vulnérabilité des citoyens, de vider la rue et de fermer les théâtres. Occasion de se donner en spectacle par médias interposés et, après des mois d’agitations et de grèves inlassablement reconduites, de renforcer son emprise sur des citoyens confinés pour la bonne cause.

Les thèses de Michel Foucault n’avaient pourtant pas besoin d’être confirmées depuis quarante ans que l’exercice de la politique s’efforce de s’y conformer à travers le contrôle des populations. Sauf à considérer que, s’estimant maltraité par le politique, le biopouvoir aurait trouvé dans la pandémie l’opportunité de prendre sa revanche.

A situation exceptionnelle, action publique d’exception, rétorquera-ton. Certes, mais une fois le pli pris encore faudra-t-il, le mal terrassé, déplier la page pour une nouvelle feuille de route. Ce sera au pouvoir politique de s’y atteler après avoir remis chacun à sa place. Sans illusions toutefois, la marque restera. Puisse-t-il en être malgré tout pour le mieux.   

CONFINEMENT ET URBANITE

A propos de la pandémie de coronavirus, on évoque couramment un « après » qui ne sera jamais plus comme « avant ». Un « après » d’autant plus inquiétant, sinon angoissant, qu’on peine à en esquisser les traits, quand on n’y renonce pas. Et si l’on se résigne malgré tout à vaticiner c’est bien pour conjurer cette angoisse face à l’inconnu, qui nous attend au tournant pour se dévoiler ; au tournant d’une échéance encore incertaine et redoutée en tant que telle. Faudra-t-il faire table rase du passé, d’une culture à grand peine accumulée depuis des millénaires, revenir aux sources, ou plus modestement nous régénérer ? Faudra-t-il consentir à nous adapter – passivement – au lieu de chercher à nous rendre, plus encore qu’avant, « maître et possesseur de la nature » ? Peut-être faudra-t-il bien plutôt composer avec elle – dans tout ce que le terme de « composition » implique de solidarité – pour nous rendre enfin « maîtres et possesseurs » de nous-mêmes.    

En attendant, le confinement s’impose à nous dans toute son ambivalence : dispositif de protection contre le virus, qui se mue malgré nous en « enfer » sartrien de suspicion généralisée de l’ « Autre », notre prochain, d’où proviendrait le mal et dont il faudrait s’éloigner pour préserver notre intégrité. De là les rappels à l’ordre des nostalgiques d’un retour à la nature, assimilé à la campagne, présumée vierge des maux de la civilisation urbaine. Retour à un ordre de l’entre-soi champêtre et du repli dans ses frontières géographiques et ethniques. Ordre de la « ruralité » opposée à l’anomie de l’« urbanité ». D’où les relents d’ « urbanophobie », qui trouvent dans la pandémie la confirmation de leurs prédictions apocalyptiques. Aujourd’hui comme hier, mais avec ce facteur aggravant que la pandémie vient s’ajouter aux bouleversements climatiques et à la réduction de la biodiversité, imputables à la civilisation urbaine, bouc émissaire de nos malheurs cumulés.

Rien de tel pour se défaire de la tentation d’un retour à la nature et du repli sur soi que de briser le miroir que nous tendent les collapsologistes, rejoints par les pourfendeurs de la mondialisation, pour prendre conscience de ce qui se joue derrière, à savoir la confrontation avec un espace public vidé de sa substance. Peut-être ne nous en fallait-il pas moins pour comprendre combien il est difficile de rivaliser avec l’espace public quand il s’agit d’animer les espaces privés auxquels la ville est réduite par ces temps de confinement.

De quelle « inquiétante étrangeté » ne sommes nous pas saisis, lorsque dérogeant à l’injonction des pouvoirs publics, nous nous risquons à sortir de « chez-soi » pour se retrouver en « soi-même », dans une ville vidée de ses habitants, décor déserté, à peine animé par quelque passant le plus souvent accompagné de son chien, ou par le vol de pigeons, dont c’est le royaume, mais qui ne sauraient survivre longtemps à ce régime tellement ils dépendent de nous, les humains.

Le contraste avec la ville d’« avant » est si saisissant que nous ne pouvons pas ne pas redouter ce que serait cette ville d’ « après », prémonition d’un cataclysme que nous promet une écologie « profonde ». Si profonde qu’après avoir touché le fond, comme d’un « trou noir », il serait impossible d’en sortir. S’il fallait une preuve par l’absurde de ce que l’ « urbanité » recèle de positif, elle est bien dans ce spectacle de désolation d’une ville dépourvue de ses âmes, réduite à l’enfilade de façades derrière lesquelles ruminent leurs occupants, désœuvrés, attendant on ne sait trop quoi, tellement l’air de la ville bruisse de rumeurs contradictoires. L’air de la ville, censé nous rendre libre selon l’adage.

On s’en voudrait de culpabiliser les citadins qui, fuyant le confinement, ont déserté la ville pour se réfugier, qui à la campagne, qui à la mer, qui à la montagne. On pourrait bien leur reprocher une forme de lâcheté, alors que tant d’autres sont comme assignés à résidence, contraints et forcés de servir leurs congénères victimes du sort. Mais on ne saurait leur en tenir rigueur, bien persuadé que, sitôt levé l’interdit, ils n’auront de cesse que de rejoindre la ville, leur ville. Une ville qu’ils auront eu tout loisir de rêver dans leur retraite pour l’animer d’un sang épuré de ses miasmes urbains à leur retour.

Car l’ « urbanité », aussi salutaire qu’inéluctable, a encore de beaux jours devant elle. Une urbanité autant soucieuse de la nature que de l’homme, moins que jamais opposable à la « ruralité » avec laquelle elle partage le temps, au rythme des saisons. En bref, une urbanité débarrassée de ses phobies, tout entière vouée au réenchantement de la ville, cité charnelle avant que d’être minérale.

Raison suffisante pour, profitant de notre confinement, se plonger à nouveau dans la lecture stimulante de trois textes de Georg Simmel :

  1. Les grandes villes et la vie de l’esprit,
  2. Sociologie des sens ;
  3. Pont et porte.

Trois textes datant respectivement de 1903, 1907 et 1909, mais qui n’ont rien perdu ni de leur fraicheur ni de leur pertinence :

https://citadinite.home.blog/2013/06/10/la-sociologie-formelle-de-georg-simmel-la-ville-entre-liberte-et-alienation-1903/

Bonne lecture en attendant le retour à une meilleure fortune !  

A propos de SOCIOLOGIE DE L’ESPACE de Martina Löw

La ville n° 2 (1910) – Robert Delaunay
Coldc reaction / Wikipedia

L’espace au cœur du phénomène urbain

Dans L’espace critique Paul Virilio l’avait dit : « Ubiquité, instantanéité, le peuplement du temps supplante le peuplement de l’espace. » Autrement dit, aujourd’hui, le temps aurait pris sa revanche sur l’espace, dont on affirmait, jadis, qu’il était la marque de la puissance alors que le temps était celle de l’impuissance (Jules Lagneau : Cours sur la perception in Célèbres leçons). Les nouvelles techniques de l’information et de la communication (NTIC) en décuplant les vitesses de transmission et raccourcissant les distances aurait réduit l’espace à la portion congrue. C’est au temps désormais de contrôler l’espace par le moyen des communications électroniques et des transports rapides, qui mettent l’espace à la portée de tout un chacun en un « rien » de temps. On n’aménagerait plus tant l’espace que le temps, objet de toutes nos préoccupations comme en témoignent les dispositions prises par des villes toujours plus nombreuses pour prendre en compte les temporalités qui rythment le quotidien des citadins.  La conséquence en fut un éclatement de l’espace conduisant à un phénomène de « désurbanisation » générale, comme si privés de nos repères dans l’espace on se raccrochait au temps pour en trouver. Pourtant, la planification du temps, réduite au court terme, n’a rien gagné à l’abandon de toutes velléités de planification spatiale depuis les années 80.

Dans ses Principles of Economics publiés en 1936, Alfred Marshall prétendait déjà que « l’influence du temps est bien plus fondamentale que celle de l’espace ». Ce qui n’a pas empêché des auteurs de langue allemande, héritiers du modèle d’équilibre spatial de von Thünen appliqué au XIXe siècle à l’agriculture, de prendre en compte l’espace dans leur réflexion économique durant l’entre-deux guerres : August Lösch et Alfred Weber. Intégré dans la théorie économique l’espace n’apparaissait plus neutre et pouvait influer sur les équilibres économiques. Par ailleurs, en 1933 Walter Christaller, géographe, élaborait sa théorie générale des « lieux centraux ».

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AU TEMPS DU CORONAVIRUS

Il court, il court le Coronavirus…
Department of Defense Issues Guidelines to personnel on Coronavirus – Photo Courtesy / Rawpixel

Fracture sociale, séparatisme et confinement

L’épidémie de coronavirus met au grand jour un des nombreux aspects du « séparatisme », terminologie adoptée le 18 février dernier par le président de la République lors de son déplacement à Mulhouse pour éviter le terme par trop stigmatisant de « communautarisme » appliqué à l’islam. C’est que le « séparatisme » ne concerne pas que le religieux mais traverse toutes les instances du social depuis l’économique jusqu’à l’idéologique en passant par le territorial. Difficile de prévoir sur le moyen et long terme l’impact de l’épidémie au niveau de chacune de ces instances. Sur l’idéologique notamment, le pire est à redouter, le confinement pouvant être brandi comme mesure générale d’assainissement démontrant par l’absurde la légitimité du repli sur soi, sur le groupe social, la classe, l’ethnie, la nation.

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L’INTROUVABLE « NATURE » DE LA VILLE

Cathédrale gothique dans une cité médiévale (XIXe s.)
Pieter Cornelis Dommerson
AndreasPraefcke / Wikimedia Commons

La « nature » de la ville – Esquisse d’une philosophie du phénomène urbain

Un livre bienvenu de Stéphane Gruet (Editions Poïesis : 2017)

Pourquoi a-t-on éprouvé le besoin d’adjoindre, dans les années 80, une  politique de la ville  à une politique urbaine (urban planning) ? Pourquoi cette politique n’a cessé de s’interroger sur l’articulation du « social » à l’ « urbain », qui a fait l’objet d’un rapport circonstancié de Thomas Kirszbaum au Comité d’Evaluation et de Suivi de l’ANRU en 2010[1] ? Au point de faire alterner « les » politiques, mettant l’accent tantôt sur le traitement social des quartiers dits « sensibles », tantôt sur la rénovation du bâti et des infrastructures, et ce au prix de démolitions traumatisantes pour les habitants.

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L’HOMME ET L’OEUVRE

Le Caravage – Judith et Holopheme
Wikimedia Commons/Architas

Il faut admettre, définitivement, que toute oeuvre d’art, une fois rendue publique, échappe à son auteur, s’en détache, de sorte que c’est sans complaisance aucune qu’on peut à la fois condamner l’homme pour ses actes passés et célébrer l’oeuvre pour les promesses d’avenir qui lui sont inhérentes.

« J’accuse » de Roman Polanski, « Les Misérables » de Ladj Ly, sans préjuger des turpitudes passées de leurs auteurs, sont dans ce cas. Le « J’accuse » de Polanski parce qu’il s’inscrit dans une conjoncture marquée par le retour d’un antisémitisme sordide, « Les misérables » de Ladj Ly parce qu’il montre crûment ce que l’on persiste à reléguer loin de la vue des quartiers bourgeois, avec toutefois le risque que le « spectacle » offert, toujours partiel et partial, masque une partie de la réalité ou l’occulte dans ce qu’elle a de dérangeant.

Au public de s’approprier l’oeuvre d’art selon des critères esthétiques, à la société de juger l’homme en droit selon les normes morales en vigueur.

Il y a belles lurettes, bonnes âmes, que nous avons fait nôtres, quelques furent les forfaits de leur auteur, les oeuvres du Caravage.

DERIVES TOTALITAIRES

Adam et Eve sous l’arbre de la connaissance Gravure sur bois de Jacob Rueff (1500-1558)
Source : Zazzle

Le retour de Mébaël

La guerre a commencé… La guerre des crimes et des insultes, la furie des regards…Elle est là, ouverte sur le monde… Il n’y a pas de fuite possible, pas de désaveu… La violence est mystérieuse, elle va de l’avant selon un plan que personne ne connaît… La guerre a levé son vent qui va tout détruire… La guerre, c’est la destruction de la pensée.

J.M.G Le Clézio – La guerre (1970) 

Rien n’est jamais irrémédiable, mais c’est comme si la pente sur laquelle glissent nos sociétés les enfonçait chaque jour un peu plus dans un bourbier innommable où la morale, l’art et la politique tendraient à se confondre. Confusionnisme qui s’étend désormais à la vie publique et à la vie privée, sachant bien que toute effraction dans cette dernière est facilitée par la propension des politiques à se mettre en scène en dehors de toute manifestation à caractère public.

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A PROPOS DES « MISERABLES », LE FILM DE LADJ LY

Montfermeil, quartier des Bosquets (2007) Photo Marianna / Wikipedia

Incroyable ! D’après le Journal du Dimanche du 19 novembre dernier, le président Macron aurait déclaré, après avoir vu le film de Ladj Ly, avoir été « bouleversé par sa justesse » au point de demander au gouvernement de « se dépêcher de trouver des idées et d’agir pour améliorer les conditions de vie dans les quartiers ».  Ce qui lui a valu une réplique cinglante de Jeanne Balibar, qui incarne la commissaire du film et n’en est pas à sa première charge contre « le président des riches ».

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L’AUTRE FACE DES « MISERABLES » (1)

Tête de Janus, dont la représentation masque ici l’antagonisme – Musée du Vatican – Photo Loudon Dodd / Wikimedia Commons

Tel Janus, le « Grand Ensemble » se dresse avec sa double face : celle de la rébellion opposée à celle de la lucidité et du courage. Libre interprétation du mythe antique, dont la double figure incarne l’avenir opposé au passé, mais aussi la guerre et la paix ; métaphore du grand ensemble qui, après avoir délibérément et brutalement tourné le dos au passé dans les années 50-60, hésite encore aujourd’hui à regarder l’avenir en face.  

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L’AUTRE FACE DES « MISERABLES » (2)

La mutation de l’espace urbain : les quartiers Nord de Marseille

Les quartiers de Marseille

D’une manière générale l’orientation nord n’a jamais suscité de grand enthousiasme ; est-ce la raison pour laquelle les quartiers Nord de Marseille n’ont pas bonne réputation ? Après tout, le centre-ville est à peine mieux coté, la bourgeoisie ayant boudé les investissements des frères Pereire et la percée haussmannienne de la rue de la République (ex-rue Impériale) pour jeter son dévolu sur le sud. Attraction des Calanques ?

Pourtant le nord, territoire de coquettes bastides, ne manquait pas d’atouts, traversé qu’il était par les routes conduisant à l’étang de Berre et à Aix-en-Provence. Sous le second empire, le secteur n’en servit pas moins de déversoir d’une population interlope expulsée du centre-ville en vue de la réalisation de  projets  de rénovation inspirés des grands travaux du baron Haussmann censés le revitaliser, mais avortés, la bourgeoisie ayant choisi d’investir au sud plus plaisant, contribuant à la déqualification du centre de la ville et à l’abandon des quartiers nord.

Dans ces conditions priorité fut donné à la réalisation de pénétrantes, et de voies de contournement destinées à désengorger le centre, au besoin par le truchement d’une procédure de ZUP. La vitesse toujours, l’espace sacrifié au temps.

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