AUX SOURCES DE LA PHOBIE DES VILLES ?

Sans feu ni lieu – Signification biblique de la grande ville. Un livre de Jacques Ellul (1975)

La pandémie a réactivé des réflexes « urbanophobes » et le confinement amené à nous interroger sur les rapports de la ville de pierre, de béton et de bitume à la société qui habite dans ses « murs ». En même temps que la pandémie nous révélait la fragilité du rassemblement des hommes dans la cité, le confinement démontrait par l’absurde la solidarité qui les liait à elle.

Confrontés à ces antinomies, rien de tel que de se replonger dans les mythes qui sont à la source de notre histoire. Croyants ou pas, peu importe, ils sont signifiants. Et au-delà des différences d’interprétations (entre croyants entre eux et entre croyants et athées), c’est un même fond mythique qui permet, non pas d’expliquer mais de comprendre les ressorts d’une urbanité dans toute son ambivalence : caractère de ce qui est urbain à la fois en bien (civilité) et en mal (promiscuité, pollution…).

En préambule de son ouvrage,  Jacques Ellul, professeur d’histoire du droit converti dans sa jeunesse au protestantisme, se défend d’avoir une lecture littéraliste ou fondamentaliste de la Bible. Il rejette toute exégèse qui aurait pour conséquence de fragmenter Le Livre pour en rattacher les différentes parties à tel ou tel contexte historique et culturel avec pour ambition d’en dégager un sens prétendument originel. D’où la revendication d’une étude « globalisante » cherchant à tirer une « ligne générale ». Et dans cet esprit, il ne s’agit pas d’« expliquer » mais de dévoiler le « sens » que l’on ne peut  séparer de la Révélation faite à un peuple « élu » et qui donne sa cohérence au texte biblique par-delà le texte lui-même et l’histoire dans laquelle il s’inscrit. Constatant, ainsi, qu’il y a « un thème continu de la Ville dans la Bible avec un sens qui résulte de cette continuité au travers de la diversité culturelle », J. Ellul s’attache à retrouver dans les Ecritures le « langage de la ville » derrière « le langage sur la ville » qui l’a recouvert au fil du temps. 

On connaît la trame de l’histoire : la ville n’est pas née directement de la « Chute », les humains ne sont pas passés sans transition du jardin d’Eden à la ville. Caïn[1] fils ainé d’Adam et d’Eve, premier agriculteur, meurtrier d’Abel, son frère cadet, est d’abord condamné à errer, endossant provisoirement la condition de ce dernier, berger nomade, avant de se sédentariser et de créer  la ville, la première : Hénoc, ville où il croit trouver la sécurité, opposée à l’Eden, le jardin paradisiaque d’avant la « Chute ». La filiation avec la civilisation est toute tracée : « … de même que l’histoire commence avec le meurtre d’Abel, écrit  Ellul, de même la civilisation commence par la ville, et tout ce qu’elle représente. » Et ce qu’elle représente, c’est l’univers de la technique qui permet à l’homme de soumettre la nature et d’asservir ses  congénères. De là, la malédiction qui ne cessera de peser sur la ville. C’est que « tous les bâtisseurs sont fils de Caïn et reprennent sa volonté » depuis Nimrod, « grand chasseur devant l’Eternel »[2], descendant de Noé par l’intermédiaire de Cham, bâtisseur, entre autres, de Babylone, Ninive, Résen, la « grande ville ». Mais, « le centre de la domination de Nimrod, c’est Babel, Babylone ». Vouée à la malédiction pour avoir défié Dieu, la dénommée « porte des dieux » par les exégètes modernes, sera victime de son orgueil qui la précipitera dans la plus grande des confusions, celle des langues, en faisant le symbole de la non-communication. Ainsi, « la conséquence de cette confusion, c’est la dispersion et l’arrêt de la construction ». Babylone n’est pas une ville parmi d’autres nous dit Ellul, « c’est la ville », lieu de corruption (par l’argent) et de guerre, dont la puissance s’exerce sur les hommes, qui lui sont liés solidairement : « La ville au cours de l’histoire jalonne ses échecs répétés, la non-communication de l’homme, la dispersion des races. »

Telle fut Babylone avant d’être la ville de l’Exil du peuple Juif. Sodome et Ninive incarneront, chacune à leur tour, cette malédiction qui ne cessera de peser sur les villes bibliques. Sodome, ville maudite, sera vouée à la destruction avec Gomorrhe[3] ; pourtant Ninive sera sauvée pour s’être repentie[4]. Jacques Ellul s’attache à montrer à cet égard combien, pour les Ecritures, les hommes sont non seulement solidaires entre eux mais également de leur ville, comme si la seule présence d’un innocent parmi leurs habitants leurs auraient permis de la faire échapper à la destruction totale. Jéricho[5] sera plus emblématique encore de cette malédiction qui s’abat sur les villes bibliques : première conquête urbaine des Hébreux, arrivés d’Egypte en pays de Canaan après avoir traversé le Jourdain, elle tombera aux mains armées du peuple élu conduit par Josué. « Symbole de la défaite de l’esprit de jouissance et de tout ce que représente la ville », l’Eternel maudira par avance celui qui s’aventurera à la reconstruire, Hiel de Béthel ; lequel poussera l’outrage jusqu’à fonder la nouvelle ville sur la dépouille d’une victime humaine sacrifiée, en référence une tradition d’origine étrangère, pour s’assurer de la puissance. Des rois de Juda aussi pieux qu’Asa et son fils Josaphat[6] pourront bien être des bâtisseurs heureux, ce ne sont pas eux qui dévieront le cours de l’histoire. On ne change pas la nature de la ville.

Quelque 400 ans plus tard, Salomon[7] reprendra cette tradition de bâtisseurs sans pour autant échapper à la malédiction qu’Ellul fait remonter à Caïn. C’est que, selon son interprétation, la malédiction s’attache désormais à la ville en tant qu’elle incarne cet « esprit de puissance conquérant, devant l’Eternel ». Et il précise bien que cette malédiction ne porte pas sur une ville mais sur toutes, et qu’en ce sens, la ville dont parle la Bible est aussi, et avant tout, une puissance spirituelle, qu’il s’agisse de Babylone ou de Jérusalem, lesquelles sont liées, ne serait-ce que par antithèse[8]. Pire, la ville représente bien plus qu’elle-même, puisqu’elle est, dit encore l’auteur, « signe du monde ! » Et à ce titre, « la ville est maintenant le noyau de la guerre. Civilisation urbaine, civilisation de guerre », elle tendra de plus en plus à se séparer de Dieu, ce qui la précipitera dans la décadence : « La ville au cours de l’histoire jalonne ses échecs répétés, la non-communication de l’homme, la dispersion des races. » Que faire contre cette malédiction ? Hélas, « ce que Dieu nous révèle bien clairement, c’est qu’il n’y a rien à faire […]». Sans doute n’y a-t-il pas de fatalité, mais depuis la nuit des temps les édiles et les urbanistes n’ont-ils pas, en vain, tenté de remédier à ses malfaçons et à leurs conséquences sur la vie quotidienne des citadins ? La ville serait-elle donc condamnée parce que ville ? Ellul ne s’avance pas aussi loin, se contentant de dire que Dieu la condamne « parce qu’elle est le lieu symbolique de toutes les puissances infernales ». D’ailleurs, le voudrait-elle, « la ville ne veut pas se réformer » et il faudra attendre le jugement dernier pour qu’il soit décidé de son sort. « Ce que Dieu veut, c’est la séparation de l’homme et de la ville », car « personne ne fait le mal, tout le monde veut le bien et pourtant le mal se fait. » D’où le recours au mythe pour rendre compte d’une énigme qui nous dépasse : nous demeurons captifs des villes et nous n’y pouvons rien, « c’est Dieu qui accomplit toute la justice, lui-même, à la place de l’homme ». Nous n’en avons pas moins le devoir de prendre soin d’elles en vue de donner à leurs habitants les meilleures conditions d’existence. Pour le reste, la seule chose que nous pouvons faire est de « prier en faveur de la ville ». Et l’auteur d’en appeler au prophète  Jérémie : « Habitants de la ville, notre effort pour elle est subordonné à notre attente du moment où précisément la ville sera renversée par Dieu même, où le jugement proclamé prendra effet, où nous sortirons de la ville avec tous ceux que Dieu a choisis […]. »

Hegel parlait des ruses de l’histoire, Dieu, lui, se sert de la ville comme instrument pour amener le peuple élu, infidèle, à résipiscence. Après avoir servi au temps de Moïse de refuge, en pays de Canaan, aux « meurtriers involontaires »  – première ébauche d’une justice temporelle rompant avec le principe pénal de la tradition, « œil pour œil, dent pour dent », jalon vers la « Jérusalem céleste » –  c’est elle, la ville, qui accueillera les captifs de l’armée de Nabuchodonosor, quitte à subir la colère de Dieu[9].  Babylone, l’anti-Jérusalem. Ville de Yahvé, cette dernière n’est comparable à nulle autre, et pourtant elle les représente toutes par son ambivalence : ville du crime et de la guerre marquée par ses origines païennes, ville idolâtre, mais ville sainte par élection. Aussi bien la malédiction qui s’abattra sur elle sera-t-elle levée par Dieu qui la rétablira pour l’éternité. Mais, entre temps, subissant les assauts du roi de Babylone, elle sera détruite et ses habitants exilés, qui la reconstruiront avec le temple à leur retour d’exil quelque 50-70 ans après. Ainsi en va-t-il du destin de Jérusalem comme de toutes les villes : la justice de Dieu est implacable. Cependant, « le jugement de Dieu n’est pas séparation du bien et du mal, mais il est anéantissement et recréation ». Aussi, ayant expié, Jérusalem, ville-témoin, n’aura plus qu’à attendre son Sauveur, qui sera aussi celui de l’humanité, et dont la venue consacrera sa victoire sur son antithèse : Babylone.

Si sur le thème de la ville l’ancien Testament est centré sur Babylone, le nouveau l’est sur Jérusalem. Jésus-Christ est né à Bethléem, rien moins qu’une ville, une bourgade. Sa vie n’a été qu’une longue errance, dans le désert d’abord, de villes en villes ensuite pour finir à Jérusalem, la ville sainte. Par rapport à l’ancien Testament, une autre vision de la ville se dégage-t-elle des Evangiles ? Oui et non.

Non, en ce sens que le Christ reprend à son compte la malédiction qui pèse sur les villes, « instrument que l’homme emploie pour affermir sa confiance hors de Dieu ». La grâce n’opérant plus, la ville reste entre ses mains une puissance qu’il recherche pour sa sécurité, sans plus.  Et c’est parce que la Parole est sans effet sur ses habitants que le Seigneur a recours aux miracles pour les convaincre de se repentir. « Sans feu ni lieu », le titre de l’ouvrage de Jacques Ellul, s’applique donc au Christ dont la crucifixion aux portes de Jérusalem « assurera seulement pour l’éternité la conquête de la ville par Dieu venant de l’extérieur ».

Oui, en ce sens que s’il maintient la condamnation de la Ville, Dieu ne condamne pas pour autant les hommes qui l’habitent. Insigne différence, c’est que le Christ est précisément venu pour sauver les hommes des villes qui les tiennent sous son emprise. A plusieurs reprises, il s’adresse à la foule[10], « forme même de la vie de l’homme dans la ville ». Pourquoi ? Parce que, nous dit Ellul, « la foule est ainsi composée des plus misérables des hommes, et réciproquement elle est l’état le plus misérable de l’homme […] ». D’où sa compassion à l’endroit de cette foule à travers laquelle il vise néanmoins l’individu, comme l’esprit à travers la matière. Mais c’est bien la foule qui reflète la condition de l’homme, qu’il prend sur lui. Pourtant, il refusera d’assumer le rôle du berger, conducteur de son troupeau, pour la simple raison qu’il n’y a pas en ce monde de destination où le mener. Et l’auteur de commenter : « … c’est là le drame des cités idéales. C’est là le problème affreux des urbanismes modernes, comme des utopismes anciens. Ne pas accepter, ne pas croire que cette rencontre avec Christ est unique, ne peut se prolonger sur cette terre, qu’elle n’est que le signe du royaume caché et l’annonce du royaume qui vient, ne pas accepter, ne pas voir que ceci est simplement donné par Dieu. » La foule sort de la ville pour venir à Jésus avec le pressentiment qu’il pourra la libérer de la domination de la ville, et Jésus la renvoie dans la ville pour qu’elle y accomplisse son œuvre : au minimum, l’entretien des bâtiments et des rues. A défaut de contribuer au mieux-être de ses habitants, que le cadre de vie soit au moins supportable ! Dissociation de la ville et des hommes laissant ouverte la voie à l’accomplissement de la promesse divine, celle de la venue de la nouvelle Jérusalem. Mais pour cela, il faut sacrifier la Jérusalem terrestre : « …la révélation de Dieu nous apprend ce fait inouï : par la mort de Jésus-Christ, Jérusalem devient littéralement Babylone. »

La Jérusalem céleste, « horizon authentique » du chrétien[11]. Les urbanistes sont victimes d’une illusion : celle de croire qu’en dotant les villes de toutes les commodités, qu’en les embellissant ils amélioreront la condition de vie des habitants. Il ne s’agit, pour un chrétien comme Jacques Ellul, ni de sous-estimer les efforts dans ce sens des concepteurs, ni même leur utilité mais de montrer que la tâche, si noble soit-elle, n’est pas à la hauteur des espérances mis dans la Révélation, laquelle nous fait partager ce que la raison instrumentale des techniciens est incapable de nous donner. C’est que, « distinction essentielle », entre la Vérité, objet de la Révélation, et la Réalité, qui nous résistera toujours,  « notre époque ne sait plus faire la différence ». Or, « l’homme qui a reçu connaissance de l’œuvre de Dieu est appelé à faire se rejoindre la vérité et la réalité ». Voilà pourquoi il faut délaisser l’histoire et les sciences sociales en général et risquer de s’aventurer en-deçà et au-delà pour saisir dans toute son amplitude la trajectoire qui nous aura projetés du jardin d’Eden  à la Jérusalem céleste. Entre temps, les hommes n’auront eu de cesse de bâtir des cités pour les détruire et les reconstruire. La malédiction n’en continuera pas moins de peser sur les villes, œuvre de l’homme, qui partage solidairement leur destin. Il faudra attendre la venue du Christ pour que distinction soit faite entre la ville maudite et ses habitants et que soit annoncée leur délivrance précédant le jugement dernier à la fin des temps : « Jésus-Christ est venu pour l’homme séparé de cette œuvre, pour l’homme considéré hors de cette œuvre ». Désormais, la condamnation ne portera plus sur les hommes mais sur « la ville en tant que puissance, en tant que réalité spirituelle qui est rejetée du plan de Dieu ». Dans cette perspective, loin d’être un retour à l’état de nature, aux origines, « le mythe de la ville céleste apparaît justement comme un appel à transcender l’œuvre humaine ». Et, « c’est la ville, monde de la mort, qui apparait comme le couronnement de l’histoire ». Raison pour laquelle J. Ellul qualifie d’« étrange »le cheminement  qui aura conduit du jardin d’Eden à Babylone la maudite, de Babylone à Jérusalem, la ville sainte, laquelle, nouvelle Babel, finira par déchoir avant d’être finalement exhaussée  au rang de « ville céleste », matérielle autant que spirituelle, ce que la ville terrestre n’a jamais cessé d’être, mais « glorieuse », c’est-à dire d’une matérialité et d’une spiritualité en quelque sorte surnaturelle (qualifiée d’extra-nature par Ellul). Autrement dit, malgré le préjugé défavorable qui pèse sur la ville, le chemin du retour à l’Eden est barré à l’humanité, le rêve rétrograde d’un âge d’or, idéal des Grecs et des Romains, s’effondre. Il faut continuer à aller de l’avant, la destinée de l’homme se résoudra toujours dans la ville, mais dans une ville transfigurée par la grâce de Dieu.

Dieu sera parvenu à ses fins : séparer l’homme – racheté par le Christ mort sur la Croix – de la ville irrémédiablement maudite. Pour cela il aura fallu détruire pour reconstruire, et c’est « au travers de la destruction de la ville terrestre que peut être entrevue l’autre ». Or, « cette dernière ville, c’est seulement l’œuvre de dieu », l’homme n’y a aucune part, mais il en récoltera les fruits, du moins pour autant qu’il sera élu, quelque soient ses mérites. La Jérusalem céleste, de forme sobrement cubique, brille de toutes ses pierres précieuses ; évoquant l’Eden, l’arbre et l’eau en occupent la place centrale. L’arbre, c’est l’arbre de vie – dont les fruits nourrissent et dont les feuilles guérissent – qui supplante définitivement l’arbre du bien et du mal et qu’arrose le fleuve sorti du trône de Dieu dans le temple. Fondée sur la « Parole de Dieu », soit douze pierres au nom des douze apôtres (4 x 3, deux chiffres sacrés), ses murailles sont percées de douze portes qui demeureront ouvertes pour accueillir les nations, toutes les nations qui le voudront bien, réunies en peuple  de Dieu et en communion avec lui.

***

On peut croire ou ne pas croire, le message transmis par les Ecritures n’en demeure pas moins, et ne peu pas ne pas nous toucher, si agnostique soit-on, si athée, même, soit-on ; sachant que l’interprétation qu’en donne Jacques Ellul est éminemment personnelle.

Alors que la pandémie réveille des sentiments anti-urbains, rendant par contre coup la campagne attractive et le retour à la nature tentant, l’exégèse à laquelle s’est livré l’auteur de La technique ou l’enjeu du siècle questionne d’autant plus qu’il a recours à un paradoxe, à savoir que là où on aurait cru remonter à la source de la phobie des villes qui sourde périodiquement à la surface de notre modernité brouillonne, on découvre chez les auteurs du texte biblique – tel du moins qu’il est interprété par Ellul – une volonté manifeste de réhabilitation de ce qui était pourtant si mal parti. La malédiction qui pèse sur la ville depuis la Chute est surmontée in fine et la nostalgie vaincue. Le regard des Ecritures porte toujours devant, et lorsque la femme de Loth, par exemple, se retourne, c’est pour se retrouver aussitôt pétrifiée. Sans doute, observera-t-on, l’assomption de la « cité céleste » a-t-elle lieu au prix de l’anéantissement de la « cité terrestre ». Mais, et Ellul y insiste, le mythe judéo-chrétien, si on peut parler d’un mythe, est le seul qui ne résout pas la malédiction pesant unanimement sur la ville, soit par un retour à l’âge d’or (exemple antique), soit par le recours au jardin paradisiaque (exemple de l’islam). Exclue, donc, la réduction à un état naturel, c’est bien la ville, reçue en héritage des hommes, qui est promue par Dieu, corps et âme : pour être « céleste », la dernière cité, transfigurée, n’en reste pas moins perceptible et sensible. Mystère des Ecritures.

En revanche, concernant la nature et le destin de la ville, l’interprétation de Jacques Ellul nous semble biaisée par son rapport à la technique, dont il dénonce les conséquences dévastatrices et sur l’homme et sur la société. Prenant à témoin la Bible, il affirme bien que la ville « est  un mélange presque indiscernable de puissance spirituelle et d’œuvre humaine ».  Mais, la ville n’en est pas moins dotée d’une « nature », ou plutôt d’une « anti-nature », maudite aux termes du texte biblique en raison de ses origines : la Chute. Les  hommes, depuis Caïn, auront beau mettre la technique à son service, la ville n’atteindra jamais la puissance leur permettant de se passer de Dieu. C’est pourquoi, « sur la terre, pas de confusion, il n’y a point de Jérusalem céleste à espérer ». Aussi bien, le Christ n’est pas venu pour séparer le matériel du spirituel, mais l’homme, qui peut être racheté, de la ville, placée sous l’emprise de puissances malfaisantes ; la « Jérusalem céleste », qui prendra la suite de l’Eglise, se situera « entre l’œuvre de l’homme assumée et l’œuvre de l’Esprit achevé ». Entre l’ancien et le nouveau Testament un renversement s’opère : de corrompue la ville sera exaucée, mais il faudra en passer par l’Apocalypse.  

La critique de la ville contemporaine par Jacques Ellul est sans appel. Il reconnaît, certes, que la ville est « un prodigieux brasseur d’idées » et qu’elle est « la condition (par la création d’un environnement favorable) des grands développements idéologiques », admettant même que « cette vie intellectuelle ne peut exister hors de la grande ville ». Mais c’est pour recouvrir du même opprobre la cité antique, qui a rompu avec la nature, et la mégapole, contaminée par la technique. C’est ainsi que « le milieu urbain a peu à peu pénétré le subconscient collectif ». Cependant, « la signification reste la même ». Et notre auteur de se répandre en anathèmes sur la ville d’aujourd’hui « surtout habile à donner des illusions ». C’est que « rien ne résiste à la double action de la spéculation sur les terrains et de l’attraction psychique de la ville ». Il poursuit : « Ainsi la ville ne peut fonctionner qu’en parasite et grâce à un apport constant de l’extérieur. On est porté à dire échange. Mais la ville n’a rien à échanger. Rien à donner en contrepartie, car ce que la ville produit est pour son usage personnel. » Plus explicitement encore, il écrit : « A une nécessité naturelle, à la nécessité du temps, du rythme des jours et des saisons, la ville prétend substituer la liberté, c’est-à- dire la possibilité pour l’homme de faire ce qui lui plaît quand il lui plaît. Mais ceci est un mensonge, elle substitue à la nécessité naturelle une nécessité antinaturelle […]. » Et c’est un mirage entretenu par les urbanistes, « qui sont gens forts respectables, mais parfaitement idéalistes », de croire qu’ils pourraient sauver la ville en remédiant à ses maux. La raison et la volonté de l’homme n’y pourront rien. Le salut viendra d’ailleurs, et pourtant la « Jérusalem céleste », qui surgira par la volonté du Dieu de l’Apocalypse, parachèvera l’œuvre que l’homme aura accompli au sein de la cité terrestre, non pas en vain mais en surestimant ses pouvoirs en la technique. Accomplissement, assomption et non reniement de la ville.

Mais à quel prix ! Aussi, refermant le livre, commentaire subtil mais personnel du Livre des livres, ne serait-on pas fondés à opposer à Ellul que l’urbanisme n’est pas qu’affaire de « technique », que c’est aussi de l’« art », qui, en tant que tel, a un pouvoir de transfiguration ? D’ailleurs, indissociablement matérielle et spirituelle, comme le reconnaît l’auteur de Sans feu ni lieu, pourquoi la ville serait-elle contre-nature ? Elle n’est pas moins naturelle que culturelle, elle est ; plus que jamais et à jamais sans doute – sauf cataclysme – avec ses embarras et ses délices ! La ville participe de la nature pour autant que l’homme ne l’en chasse pas ; elle participe de la culture pour autant qu’il lui fait partager son humanité. Sans doute le confinement n’était-il pas nécessaire pour faire la démonstration qu’une ville sans ses habitants était une ville morte, qu’elle ne vivait que par ses habitants et qu’il n’y avait pas de salut pour eux en dehors. Mais, il nous aura surtout fait mieux prendre conscience de l’enjeu de l’urbanité, dans sa double acception de fait urbain et de civilité, de la nécessité de les accorder, dans ces grands ensembles de banlieues entre autres, encore trop tenus à l’écart. C’est aussi le défi auquel la pandémie de Coronavirus, calamité naturelle s’il en fut, nous a confrontés, prémices d’autres périls peut-être plus menaçants encore ; sachant que nous n’aurons jamais trop de science et de technique, alliées à beaucoup de sagesse, pour les affronter.    

Les auteurs du texte biblique ne sont peut-être pas « urbanophobes » (pas tous du moins), mais il s’en faut de peu que Jacques Ellul ne soit anti-urbain. Protestant converti, il a opté pour un « pessimisme actif » ; c’est la marque d’un croyant qui croit plus en Dieu qu’en l’homme. Mais pour qui doute plus qu’il ne croit, un « optimisme tragique » n’est pas moins justifié.


[1] Genèse.

[2] Premier Livre des Chroniques.

[3] Genèse.

[4] Livre de Jonas.

[5] Livre de Josué.

[6] Livre des Rois et Livre des Chroniques.

[7] Premier Livre des Rois.

[8] Apocalypse.

[9] Livre de Jérémie.

[10] Evangile selon saint Matthieu : chapitres XI et XIV.

[11] Apocalypse.

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