L’INTROUVABLE « NATURE »DE LA VILLE

Cathédrale gothique dans une cité médiévale (XIXe s.)
Pieter Cornelis Dommerson
AndreasPraefcke / Wikimedia Commons

La « nature » de la ville – Esquisse d’une philosophie du phénomène urbain

Un livre bienvenu de Stéphane Gruet (Editions Poïesis : 2017)

Pourquoi a-t-on éprouvé le besoin d’adjoindre, dans les années 80, une  politique de la ville  à une politique urbaine (urban planning) ? Pourquoi cette politique n’a cessé de s’interroger sur l’articulation du « social » à l’ « urbain », qui a fait l’objet d’un rapport circonstancié de Thomas Kirszbaum au Comité d’Evaluation et de Suivi de l’ANRU en 2010[1] ? Au point de faire alterner « les » politiques, mettant l’accent tantôt sur le traitement social des quartiers dits « sensibles », tantôt sur la rénovation du bâti et des infrastructures, et ce au prix de démolitions traumatisantes pour les habitants.

Sur ces questions qui minent « les » politiques de la ville depuis 40 ans, l’ouvrage ambitieux de Stéphane Gruet, architecte et philosophe qui s’est notamment penché sur  le « cas » du Mirail à Toulouse, permet d’apporter un éclairage en remontant aux sources de notre conception du phénomène urbain. Des sources qui se sont quelque peu taries au fil des siècles, n’irriguant plus la pensée de la ville, au point de nous faire oublier sa nature véritable. Ce fut d’abord l’invention des dieux qui nous en a éloignés en nous détachant des réalités, puis la naissance de la philosophie rationnelle des Grecs – incarnée par l’idéalisme de Platon – avant que le cogito ergo sum cartésien ne vienne substituer la pleine conscience du sujet à l’esprit antique tout entier tourné vers le cosmos. A partir de là, le développement des sciences au XIXe siècle, sur les bases de la mécanique newtonienne, n’aura plus de mal à nous rendre « maître et possesseur de la nature », confrontation mortifère conduisant, après le triomphe du positivisme scientifique et des théories de la relativité au XXe siècle, tout droit à son effondrement, par épuisement des ressources non renouvelables, pour peu que les efforts entrepris pour l’endiguer se révèlent insuffisants. 

Rien d’étonnant dans ces conditions si la « nature »[2] de la ville a été complètement occultée, celle-ci n’étant plus considérée par les Modernes que comme un « artefact », construction artificielle des hommes, qui n’ont eu de cesse de l’opposer à une nature d’abord redoutée en tant qu’elle était perçue comme « sauvage »,  puis considérée comme exploitable ad libitum, avant d’être, aujourd’hui,  « mythifiée » et jugée en péril. Il faut remonter à Aristote, nous dit Stéphane Gruet, pour comprendre que si la ville est « un fait de nature »[3], en ce sens qu’elle « possède en soi le principe de son mouvement et de son repos »[4], c’est parce qu’elle est indissociablement œuvre de l’homme, matière à laquelle il a donné une forme. L’auteur commente : « En elle, nous ne pouvons distinguer le sujet de l’objet, la fin des moyens, la conception de l’exécution. Si elle résulte manifestement d’un amas de faits techniques, elle semble, prise dans son ensemble, relever bien plus d’un fait de nature. »

Pour s’en convaincre, il faut considérer la morphogenèse urbaine comme le résultat d’un principe actif sur une matière qui lui résiste : « La ville est bien, autrement dit, cette forme et cette matière en incessant devenir, qui par sa résistance même tend simultanément au repos et à sa conservation. » La vie de la ville et son rapport à l’environnement relèverait selon notre auteur autant du métabolisme que de la gravitation. Métabolisme de type « destruction créative » commandant son développement interne : naissance, croissance, déclin et mort ; gravitation par le jeu des forces d’attraction et de répulsion mutuelles, qui  président à la répartition des organismes urbains sur le territoire. De sorte que, recourant à l’analogie, l’univers des villes tiendrait à la fois du biologique et du cosmologique.

Du moins dans les premiers temps de l’émergence du phénomène urbain, lorsque les tribus nomades à la faveur de changements climatiques et de migrations se sont rassemblées pour constituer des groupements d’habitations dont l’organisation dépendait peut-être plus de la structure sociale et de sa symbolique que de la configuration des sites d’implantation. La naissance de la cité-état grecque constituera au VIIIe siècle avant notre ère une étape décisive en ce qu’elle sera le produit d’une communauté politique (polis) préfigurant la ville de l’âge classique, dont le déclin sera entamé au XIXe siècle sous la poussée de l’industrialisation. La réaction ne tardera pas à se faire, manifestation d’une volonté planificatrice entérinant l’abandon de toute référence à une « nature » de la ville et le triomphe d’une organisation géométrique de l’espace à l’image de ces cités grecques de la colonisation, dont le plan de Milet dessiné par Hippodamos est le modèle anticipant celui de nos modernes ensembles urbains avant que l’urbanisme fonctionnaliste ne prenne la relève.    

***

Mais la ville n’est pas qu’un corps physique, elle est également un phénomène social. La morphogenèse la fera ainsi passer d’une physis inorganique à une physis organique, puis à une physis sociale. Du moins la ville classique « qui répond à la nature temporelle et dynamique du vivant »[5], car avec la ville moderne on est passé à « une distribution purement spatiale et conceptuelle » relevant plus de la topologie que d’une science sociale sous la pression de l’idéologie fonctionnaliste et d’une économie productiviste.

N’hésitant pas à recourir à la métaphore, Stéphane Gruet distingue trois âges de l’arbre de la ville :

  • Le premier, « essentiellement spatial et souterrain », correspondant aux racines, est l’âge des villes primitives qui « sont attachées comme l’arbre à la terre dont elles sont nées et dont elles sont en un certain sens l’expression. »
  • Le deuxième est « l’âge historique des villes de culture », âge temporel de son développement représenté par le tronc de l’arbre.
  • Le troisième est l’âge de la ville contemporaine, âge de «son explosion  dans l’espace et de l’écrasement de sa dimension temporelle » correspondant au déploiement des branches.

Le drame de la ville moderne est sa tendance à vouloir s’abstraire de la matière et du temps sous l’empire d’une rationalité calculatrice débridée. Les liens de solidarité qui faisaient la force de la ville classique, communauté urbaine au sens propre, se relâchent, le développement de l’individualisme ayant pour conséquence l’atomisation de la société et la fragmentation de l’espace, dont la nécessaire mise en cohérence est le prétexte à l’intervention planificatrice des « architecturbanistes » selon l’expression de Shadrach Woods, théoricien du projet du Mirail, adoptée par Yves Lyon. Il en résulte « la difficulté à penser aujourd’hui l’accord de l’unité et de la diversité infinie du monde, soit l’harmonie […] », sachant que la « cohérence des formes urbaines » est indissociable de la « cohésion sociale ». D’où, aujourd’hui, l’exigence de la participation des habitants à l’aménagement de leur quartier et, au-delà, de leur ville, pour, d’une part, pallier ce que le temps permettait jadis de réaliser lorsque les hommes restaient attachés à la terre et adhéraient à leur habitat, pour, d’autre part, compenser le  délitement des liens sociaux dans un espace informe, conséquence de la réduction des échanges économiques à des échanges monétaires (fiduciaires) avant de devenir numériques. Ere de ce que l’auteur appelle des « hyper-cités », qui voient la sphère sociale progressivement « désencastrée» de la sphère économique pour reprendre la terminologie de Karl Polanyi[6].

***

L’urbain, phénomène inséparablement physique et social, donc, mais phénomène politique aussi. Se rangeant derrière Henri Lefebvre pour qui « l’espace de la ville est politique », Stéphane Gruet affirme que la pratique de l’urbanisme, qui s’attache à en maîtriser la forme, est « éminemment politique ». Sur ce dernier aspect, l’auteur est clair : « Ce n’est donc pas le pouvoir politique qui fait la ville, il ne peut que la réguler formellement (ordonnances, alignements, tracés), c’est la société dans sa pluralité qui fait la ville et la ville en retour qui fait société. » Autrement dit, si on peut représenter la dimension sociale de la ville sur un axe horizontal, sa dimension politique le serait sur un axe vertical, la nécessaire unité de l’action publique se situant au croisement de ces deux axes, condition de l’accord de l’un et du multiple, soit de l’harmonie.

Il en résulte que l’espace de la ville est triplement politique :

1°- Du fait de sa matérialité : la mise en forme de la ville résulte d’un processus complexe par lequel l’agencement du bâti est coordonné au réseau d’infrastructures publiques dépendantes de contraintes de site et économiques, mais dont la cohérence d’ensemble relève du niveau politique.

2°- Du fait du facteur temps, indissociablement lié à la matérialité par la médiation de la forme appelée à évoluer avec la société. Ce dont la mémoire gardera la trace, inscrite dans la pierre, la politique n’en restant pas moins garante de la permanence de la ville par-delà la succession des générations.

3°- Enfin, c’est un principe d’altérité, tributaire et de la matérialité et de la temporalité de la ville, qui préside à la distribution des constructions dans l’espace : dans sa diversité le corps social ne saurait se satisfaire de l’uniformité. La variété des styles architecturaux en témoigne, mais exige en contrepartie la recherche d’une unité, éminemment politique.  

Matérialité, temporalité, altérité, c’est bien cette trinité qui conditionne l’accord de l’un et du multiple constitutif de l’harmonie, l’ouverture à l’Autre, qui fait qu’une ville est une ville. Comment ? Par le jeu, dialectique, de ses pleins et de ses vides : la ville se construit autour de ses places et rues, autant d’espaces publics ordonnés autour d’un espace central, dont l’archétype est l’agora grecque, lieu de rassemblement des hommes ayant la qualité de citoyens, autrement dispersés dans les espaces privés de leur habitat.

C’est cette harmonie  qui a été rompue par la « modernité », laquelle a imposé le « paradigme technique », qui « sépare et assujettit l’objet au sujet, l’œuvre au concept, les moyens aux fins, et enfin le temps à l’espace, soit à la géométrie ». Assujettissement au sujet, à savoir l’« architecturbaniste », démiurge tout puissant ; assujettissement au concept, c’est-à-dire à une rationalité qui est la négation de la spontanéité du vivant ; assujettissement des moyens aux fins prescrites par le politique, alors que la nature est par elle-même, l’évolutionnisme de Darwin l’a démontré, dépourvue de finalité ; assujettissement du temps à l’espace, conséquence de la mise en œuvre du principe de rationalité appliqué au vivant, qui rabat la temporalité sur la géométrisation de l’espace. C’est ce quadruple assujettissement qui a conduit contradictoirement la modernité à refermer la ville sur elle-même dans des formes standardisées  –  ce qu’on a appelé le « style international » – alors qu’elle en abolissait dans le même temps les limites pour l’ouvrir à la compétition nationale et à la concurrence internationale.

 Il en ait résulté une domination de la culture sur la nature, niée à la faveur de la révolution industrielle ; culture elle-même bientôt écrasée par la civilisation matérielle. C’est, bien sûr, oublier que « la culture tout entière est nature » et, concernant le phénomène urbain, que « c’est la nature qui donne son mouvement, son animation à la ville ». Il ne devrait pas, en ce sens, y avoir de rupture entre la société urbaine et son urbanisme si tant est qu’il puisse être considéré comme son œuvre. Ce qui n’a manifestement pas été le cas de la ville de l’ère industrielle et encore moins de celle de l’ère du tertiaire, le développement de la première ayant été soumis aux impératifs d’une économie dominée par la technique et celui de la seconde par la finance. Et ce, jusqu’au point où l’économie financière s’est trouvée déconnectée de l’économie réelle. Comme si les experts, obsédés de rationalité, avaient cherché à se libérer de la matière et avec elle de l’organique, l’une et l’autre se révélant manifestement trop encombrants pour le déploiement de leurs puissances de calcul.

Et pourtant : « Dans la ville, nature, culture et civilisation ne peuvent jamais s’exclure mutuellement puisque toute civilisation est d’abord culture, laquelle est d’abord et toujours nature. » Stéphane Gruet revient inlassablement sur ce double écart entre nature et culture et entre culture et civilisation ; écart qui se creuse lorsque la mécanisation finit par l’emporter sur l’organique, autrement dit l’organisation du vivant, la décomposition des solidarités sur l’intégration. C’est aussi que notre civilisation, et les mégapoles avec elle, s’est affranchie de la terre dans laquelle s’enracinaient les valeurs et du temps qui les conforte, la vitesse et l’obsession du court terme ayant contribué à dévaloriser  la tradition.  

***

Faut-il aller plus loin dans l’analyse des mutations du phénomène urbain, quitter la physique (physis) pour s’aventurer dans la « méta-physique » en recherchant non plus des causes ou des enchainements nécessaires de nature historique, mais ce qui derrière les phénomènes fonde leur apparence. L’auteur n’hésite pas à s’y risquer tant il est convaincu que l’éclatement des sciences sociales entre l’histoire, la géographie, la sociologie, l’anthropologie… nous enferme dans des limites « disciplinaires » dont notre humanisme ne saurait se satisfaire. Mais s’y risquer, c’est quitter le terrain de la rationalité pour reconnaître une fois pour toutes que ce qui fonde le monde – et dans son extension indéfinie la ville avec lui – c’est le mouvement, lié à l’énergie, dont Einstein a, par ailleurs, démontré l’équivalence avec la masse : défi à un matérialisme par trop simpliste. Aussi bien, pour Stéphane Gruet, la ville est-elle plus qu’un « tourbillon », selon l’expression de Le Corbusier, elle est un « tourbillon d’énergie ». Reprenant les thèses de Charles Fourier sur « l’attraction passionnée », avec toutes les réserves qu’impose la tendance du philosophe utopiste au délire, il écrit : « …c’est alors dans ces conditions si sensibles d’équilibre dynamique entre forces centripètes et forces centrifuges, entre régularité et évolution, entre un principe actif et un principe passif, que surgissent ces phénomènes autonomes, créatures qui trouvent en elles-mêmes le principe de leur propre mouvement […]. C’est ce phénomène à l’origine des êtres vivants qui donne naissance  à ces organisations humaines que sont les villes. »

Pour autant, notre auteur ne cherche pas de façon primaire à réduire le phénomène urbain à « l’application du principe de la gravité universelle », pas plus qu’il n’assimile le développement de la ville, sa naissance, sa croissance et son déclin, à un organisme vivant.  C’est à titre heuristique qu’il a recours à la métaphore, l’image du « tourbillon d’énergie » récapitulant les trois moments créateurs de ce développement : attraction et concentration, fusion et synthèse, expansion et rayonnement en œuvre dans l’organisme comme dans l’univers. Et c’est en tant qu’être vivant, que la ville incarnerait un « phénomène néguentropique » à même de braver les « tendances entropiques » du monde physique déduites du  second principe de la thermodynamique posé par Carnot. Si « le vide, la dépression de l’être au sein même de l’univers, fonde le principe même de la vie », il n’en va pas autrement de la ville, qui se construit autour du vide que constituent les espaces publics, « à l’origine de l’aspiration à la réunion de ce qui est dispersé ». Dès lors le vide serait comme « le principe moteur de la vie urbaine » au sein duquel le mouvement, précédant la forme, prendrait naissance ; les vides de la ville étant considérés comme autant d’espaces du « commun » que les urbains ont en partage, lesquels, par leur urbanité, participent à leur animation ; vides opposés aux espaces construits de l’habitat, qui pour être privés n’en restent pas moins en communication avec eux. Et c’est, de nos jours, par une perversion hélas bien dans l’air du temps, celui de l’individualisme et de l’atomisation des consciences, son corollaire, que ces espaces tendent, à l’instar des gated communities, à se refermer sur eux-mêmes ; et ce, d’autant plus que les dites « communautés », pointe avancée de la ségrégation sociale, sont mieux nanties – la richesse justifiant la sécurité à défaut de solidarité.

Déracinement, artificialisation, numérisation, expansion incontrôlée sont les tendances que ne pourraient éviter les villes capables de se mesurer aux mégapoles, les autres étant promises à plus ou moins brève échéance à une mort certaine. Puissance irrationnelle des « agglomérations », dont l’étymologie exprime bien le passage de la ville, organisée autour de son centre, à la mégapole, juxtaposition de secteurs urbanisés aussi dépourvus de centre que de limites et soumis à d’incessants mouvements d’afflux et de reflux de populations. Puissance irrationnelle, défi à la rationalité planificatrice, mais créatrice : « Ainsi échappons-nous avec le phénomène urbain, nous dit Stéphane Gruet, au monde du déterminisme absolu, de la prédictibilité, tandis que se trouve révélée la nature imprévisible, la plus libre et créative de notre monde social et de la nature elle-même, dont il n’est finalement que l’expression dernière dans l’ordre de l’évolution. » D’où l’interrogation qui ne manque pas d’effleurer le lecteur : à cet aune, de même que l’homme est peut-être le dernier rejeton des espèces vivantes, nos actuelles « mégalopoles » ne seraient-elles pas l’expression dernière de l’évolution des villes avant de disparaître, par implosion ou explosion ?

Quoi qu’il en soit, face à la « dématérialisation matérielle des flux », l’auteur tire les conséquences de l’analogie qu’il établit avec l’univers de la physique et de l’organique : si l’irrationalité, à son acmé, a gagné la foule innombrable du monde urbain, « seule la ville est en mesure de lui donner un sens. Ce sens à jamais inassignable et qui n’a d’autre signification que celui de la vie et de l’être même, c’est celui de la création. » Soit, dit autrement : si la société des citadins constitue l’âme de la ville et la fait vivre, c’est l’esprit de la ville qui assurera l’unité de leur multiplicité. « Esprit » que S. Gruet qualifie d’« absolu indéterminé » et prend soin de distinguer de la « raison » qui n’est que « moyen de calculer »[7] en vue d’une fin.  C’est pourquoi il peut prédire que « les prochaines villes mondiales, les capitales de l’hyper-cité globale ne seront peut-être plus culturelles, au sens où nous l’entendons aujourd’hui, mais elles seront assurément hyper-créatives. » Par voie de conséquence ce serait une erreur de croire que la rationalité planificatrice, qui, sur le plan physique, engendre  l’uniformité, pourrait, sur le plan intellectuel, faire émerger le consensus. De même qu’au niveau formel, l’unité d’ensemble transparait sous la diversité des détails, c’est du conflit que peut se dégager un accord entre parties ayant des intérêts particuliers, sinon divergents, et ce, à partir de valeurs partagées – justification de la participation.

Stéphane Gruet conclut, par analogie avec la « grâce » et la « pesanteur » selon Simone Weil[8], que « lumière et gravité sont les deux mouvements qui gouvernent toute la création et la ville elle-même et qui par elles n’en font qu’un. » Où l’on retrouve les thèmes de l’enracinement, à l’origine du phénomène urbain, et de la dématérialisation, au terme de son développement. Mais si, refusant ce destin mortifère auquel la vouerait la modernité dans ce qu’elle a de plus excessif, nous voulons bien considérer que la ville en tant que « nature » est indissociablement matière et forme (la substance d’Aristote), c’est de l’équilibre entre dispensation et condensation de son énergie créatrice, entre flux et cristallisation, d’une part, et de l’ajustement de la forme urbaine à la société urbaine, d’autre part, que dépendront sa raison d’être dans un monde incessamment tourbillonnaire et imprévisible : « Nous n’avons pas d’alternative, la nature est notre seul guide, à laquelle aucune fin jamais ne peut être prescrite, et la ville en est l’expression dernière. Il importe donc d’en penser la nature pour cesser de prendre la ville pour ce qu’elle n’est pas : un pur artefact, un produit technique, une machine vouée à une fin utile, le moyen d’un ordre politique. »

***

Deux conclusions, parmi d’autres, s’imposent au regard de notre temps et de l’actualité.

Si, en tant que « nature », aucune fin ne peut être assignée à la ville, suivant en cela les théories de l’évolution, et si, seule la ville est à même de conférer un sens à la concentration des masses urbaines, ne revient-il pas, en retour, aux citadins de donner de toute urgence un sens à ces agglomérations dont l’expansion, pour en avoir confié la régulation à des « technocrates »,  échappe à leur contrôle ? N’est-ce pas aujourd’hui tout l’enjeu de leur mise en réseau et de leur insertion dans l’environnement, dont elles ne devraient pas cesser de se solidariser, de la coconstruction aussi, dont le principe a été posé par la loi de Programmation pour la Ville et la Cohésion urbaine du 21 février 2014 ? En conséquence de quoi, une « politique de la ville » digne de ce nom se devrait de lier indissociablement l’urbain au social – ce dernier terme étant pris au sens large – dans une perspective pluridisciplinaire, et être reliée à une « politique urbaine » préoccupée, au moins autant, sinon plus, de l’insertion des villes dans le territoire national que de leur influence à l’international. C’est dire encore que politique de la ville et politique urbaine doivent s’inscrire dans une politique du territoire et des territoires articulant démocratiquement l’Etat central, incarnation de la nation, et le local représentant les intérêts des terroirs[9].

Enfin, il y a « nature » et « nature ». A la « nature humaine » la philosophie du droit oppose la « nature des choses » ; autrement dit une à conception subjective de la nature une conception objective. De la première on a déduit des « Droits de l’Homme et du Citoyen », associant comme il convient les natures sociale et politique de l’humain dans un même corpus juridique. Cependant, si on suit Stéphane Gruet dans son raisonnement, ne peut-on pas affirmer que la nature humaine s’enracine dans cette nature qui devrait faire aujourd’hui l’objet de tous nos soins et qui n’est rien moins que sauvage mais cultivée depuis des temps immémoriaux ? Alors comme l’écrivait Serge Moscovici : « Instante est certes la recherche d’un retour, non pas retour à la nature, mais retour dans la nature. »[10] La nostalgie n’a pas lieu d’être, mais la réconciliation. Considérant les expériences de « permaculture » qui se multiplient et vu la vogue du concept de « ville en transition », la prise de conscience en faveur d’une hybridation de la culture de la terre et de l’aménagement urbain valorisant le paysage dans le respect des équilibres écologiques serait en bonne voie. Pourtant, les discours « urbanophobes » n’ont jamais connu autant de succès : influence irraisonnée des plus radicaux des écologistes, tenants d’une écologie profonde, alarmés par l’idéologie collapsionniste ?   


[1] Articuler l’urbain et le social – Enquête sur onze sites historiques en rénovation urbaine.

[2] Traduction latine de la « physis » grecque.

[3] La politique, livre I.

[4] La physique, livre II.

[5] Etant précisé que la nature, traduction du latin natura, correspond  à la physis des Grecs.

[6]  La Grande Transformation : aux origines politiques et économiques de notre temps (1944).

[7] C’est peut-être néanmoins un point sur lequel on pourrait se permettre une réserve, sauf à s’être mépris sur l’interprétation des thèses de l’auteur : se référant à la tradition, il distingue l’« âme » de l’« esprit » de la ville, autrement dit le souffle de la vie de la pensée qui en serait la « part la plus élevée ». N’est-ce pas tomber dans l’erreur commise par certains des héritiers de l’école de Francfort qui pourfendent la Raison des Lumières, confondant la Raison, le Logos grec, et la raison instrumentale ; cédant par là à la tentation de l’irrationalisme d’un Bergson ou d’un Heidegger ? D’où le danger implicite contenu dans l’avant-dernière phrase du livre : « Car nous ne pouvons jamais prévoir les formes, mais seulement la nécessité du mouvement, toujours jaillissant d’une même source et toujours y retournant par cette sorte de reflux généralisé qui oblige tout être par nature à retourner tôt ou tard à son indistinction primitive. » Mais n’est-ce pas justement à cette Indistinction primitive que la Raison, faisant contrepoids à l’« attraction passionnée » de Fourier, interdirait par vocation de revenir. Si par nature le phénomène urbain n’a pas de fin, ne revient-il pas à la Raison de lui en donner une, lui  conférant par cela même le statut politique de ville (polis). C’est souligner aussi le risque que l’on court à reprendre une terminologie traditionnelle, « âme », « esprit », extraite de son contexte historique. Nostalgie d’un monde révolu ? Comme si Stéphane Gruet philosophe s’était laissé piéger par ses « métaphores heuristiques », dans le voisinage fâcheux du totalitarisme et de certains populismes. Mettre l’accent sur l’organique, même en se gardant de l’organicisme, revient en effet à privilégier le tout sur les parties, l’Etat, incarnant la société, sur l’individu, et ce, au détriment de la communauté, par ailleurs repoussée au motif de la clôture qui serait inhérente au communautarisme. D’où toujours l’impératif, et aujourd’hui l’urgence, de rechercher l’équilibre entre les mouvements de l’âme et les retenues de l’esprit, équilibre certes instable mais, condition du mouvement sans lequel le corps social serait condamné à l’inertie. Telle pourrait bien être la signification et l’intérêt d’un retour, mutatis mutandis, à Aristote, partisan du « juste milieu ».

[8] Cf. La pesanteur et la grâce (1947).

[9]  Sans oublier la construction européenne pour affronter la mondialisation sans céder aux sirènes de nationalismes réducteurs.

[10] La société contre nature (1994).

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