DERIVES TOTALITAIRES

Adam et Eve sous l’arbre de la connaissance Gravure sur bois de Jacob Rueff (1500-1558)
Source : Zazzle

Le retour de Mébaël

La guerre a commencé… La guerre des crimes et des insultes, la furie des regards…Elle est là, ouverte sur le monde… Il n’y a pas de fuite possible, pas de désaveu… La violence est mystérieuse, elle va de l’avant selon un plan que personne ne connaît… La guerre a levé son vent qui va tout détruire… La guerre, c’est la destruction de la pensée.

J.M.G Le Clézio – La guerre (1970) 

Rien n’est jamais irrémédiable, mais c’est comme si la pente sur la quelle glisse nos sociétés les enfonçait chaque jour un peu plus dans un bourbier innommable où la morale, l’art et la politique tendraient à se confondre. Confusionnisme qui s’étend désormais à la vie publique et à la vie privée, sachant bien que toute effraction dans cette dernière est facilitée par la propension des politiques à se mettre en scène en dehors de toute manifestation à caractère public.

Tout se passe comme si on était passé d’un excès dans l’autre. Révolu le temps où on se faisait fort de cloisonner la morale, l’art et la politique, de dresser entre leurs domaines respectifs des barrières suffisamment étanches pour éviter toute contamination des uns sur les autres, comme autant de cordons sanitaires. En conséquence de quoi, le bien et le mal se trouvaient cantonnés à la morale, le beau et le laid à l’art, la gauche et la droite à la politique. Jusqu’à ce que les barrières viennent à tomber, laissant les critères du bien et du mal, du beau et du laid envahir la politique comme si celle-ci n’était pas suffisamment clivée entre la droite et la gauche. A moins que ce ne soit l’amoindrissement du clivage gauche/droite qui ait favorisé la perméabilité de la politique à la morale et aux influences provenant du domaine de l’art, dont les « performances », hormis leur tendance à abolir les frontières entre l’imagination et le réel, connaissent de moins en moins de limites. Coronavirus, métaphore du débordement des mœurs ; Trump et Johnson, hérauts d’une civilisation qui ne sait plus faire la part de la vérité et du mensonge.  

En cela nous revenons de loin, héritiers que nous sommes d’une vision du bien et du mal ankylosés, conception pétrifiée qui aurait sa source dans la Genèse (2, 9), dont le livre nous décrit le jardin d’Eden agrémenté, en son milieu, de « l’arbre de vie » et, en outre, d’un « arbre de la connaissance du bien et du mal » selon la traduction de la Bible de Jérusalem (1956). Mais, formulation qui diverge de celle adoptée postérieurement par la Traduction œcuménique de la Bible (1975), laquelle évoque un « arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais ». Or, la différence n’est pas anodine. La teneur morale de la traduction traditionnelle s’en trouve atténuée. Ainsi qu’il est expliqué en note, la connaissance de ce qui est bon ou mauvais est relative au « savoir qui permet d’être heureux ou malheureux ». Il est, d’autre part, précisé que « la connaissance était chez les Israélites moins théorique qu’expérimentale. La science du bonheur et du malheur est un discernement de caractère universel qui permet de juger de tout pour le bonheur et le malheur de soi-même ou des autres ». Méritoire tentation de réconcilier, à l’encontre de quelque pharisianisme, savoir et mystique, morale et bonheur dans une optique altruiste.

La conséquence découle des règles de la logique classique : alors que les notions de « bien » et de « mal » sont d’arrogants contradictoires, qui s’excluent par définition, les termes de « bon » et de « mauvais » sont d’humbles contraires, qui admettent des intermédiaires. Autrement dit, nos actes ne sauraient relever d’un « bien » ou d’un « mal » absolus. Et, c’est parce que nous sommes des humains – trop peut-être – que nous ne serons jamais que plus ou moins « bons » et « mauvais ». C’est un principe de réalisme qui, loin de s’affranchir des valeurs morales, se contente de les faire descendre du ciel sur la terre ; un humanisme qui, sans préjuger de l’existence de Dieu, reconnait la faillibilité de l’homme et son aspiration à un bonheur partagé, lequel saurait se ménager des espaces d’intimité.

Dans un monde quadrillé par les réseaux sociaux, on semble l’avoir oublié. Pour le pire. Est-ce par réaction au relativisme qui fut la marque des générations d’après-guerre ou à l’esprit permissif des soixante-huitards ? toujours est-il que la pente sur laquelle glisse nos sociétés, sous quelque latitude que ce soit, risque de nous conduire tout droit dans les rets d’un totalitarisme pour lequel ce qui relève du « bien » est nécessairement « beau » et se trouve irrésistiblement soumis à l’attraction d’un des deux pôles extrêmes de l’échiquier politique. La transparence du tout public est substituée à l’opacité d’une société repliée sur la sphère du privé – étendue autant que peut le permettre l’exercice d’un gouvernement réduit à ses prérogatives régaliennes – et la loi morale ne connait pas de compromis. Déni de réalité qui nous ferait croire que pour être morale l’action devrait être dénuée de libido, voire d’intérêt.

Quand l’irrationnel, déferlante irrépressible, menace de tout submerger, il reste le Droit, aux branches duquel se raccrocher ; ultime recours, instance régulatrice, pour ménager des contacts entre la morale, l’art et la politique, tout en garantissant la séparation de leurs domaines respectifs. Démocratie de la pluralité, dans laquelle on se construit sous le regard des autres sans avoir à redouter quelque intrusion que ce soit.

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