« A L’OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS » SOUS UN SOLEIL DE PLOMB

Portrait de Proust par Jacques-Emile Blanche (1892) Source Pimbrils / Wikipedia

Centenaire d’un « Goncourt »

En bonne compagnie, Antoine Compagnon[1], avec son érudition, nous avait déjà invités à passer un été avec Proust, tout en laissant suggérer qu’il n’était pas besoin d’être érudit pour se plonger dans la Recherche.

Pour qui est retenu chez lui entre quatre murs pendant les vacances, faute d’argent ou tenu reclus par la maladie, privé de ce fait d’un séjour à la campagne, à la mer ou à la montagne,  rien de tel pour compenser que de se laisser bercer, d’une page à l’autre, sans transitions, par la phrase de Proust : comme porté par une vague qui nous soulèverait avant de nous laisser retomber, pour ensuite nous faire remonter toujours plus haut, vers quelque Empyrée,  et redescendre plus profondément dans des abymes encore inexplorés. Sachant que c’est, à chaque remontée, pour dévoiler l’horizon toujours mouvant d’une côte au loin à peine esquissée, précédée de quelques récifs annonciateurs de paysages dont les brumes nous brouillent les insaisissables nuances, et, quand la vague, non contente de nous élever par la grâce de son mouvement au dessus de la ligne d’horizon, nous entraine vers le fond, pour nous faire pénétrer dans les arcanes d’une âme qui, bien que reflet de celle de tout un chacun, nous resterait autrement insondable.

Ainsi, délaissant le calme plat ou trop peu vallonné de la campagne, vous vous laisserez porter paresseusement par la vague. A moins que, par tempérament, la phrase de Proust, n’évoque plutôt pour vous l’orogenèse, figuration d’une mer pétrifiée, dont la conquête, par l’effort qu’elle suppose, permet la découverte lente et progressive de paysages d’autant plus nettement découpés sur le fond du ciel qu’ils sont changeants à l’instar des sentiments et des émotions du narrateur de la Recherche.

A votre gré, laissez-vous emporter par le phrasé ondoyant ou partez à l’assaut des aspérités qu’un style chantourné aura laissé derrière lui, sans quitter votre chambre, rien qu’en tournant les pages de la Recherche, avec constance mais à votre rythme, momentanément indifférent à la surface des choses et des êtres alentours afin de mieux saisir la prodigalité et sonder les abysses d’un monde, qui, pour être socialement marqué et restitué par une sensibilité exacerbée, n’en constitue pas moins notre monde commun dans lequel, par-delà leur rivalité, les coteries laissent transparaitre l’universalité et la permanence des sentiments auxquels s’attachent les plaisirs et les peines que nous sommes impuissants à partager au quotidien faute d’être en capacité de les exprimer, contrairement au narrateur qui, dans un condensé on ne peut plus explicite, écrit : « Le temps dont nous disposons chaque jour est élastique ; les passions que nous ressentons le dilatent, celles que nous inspirons le rétrécissent, et l’habitude le remplit. »

Tout est dit d’un monde de chair enveloppé, que nous retrouvons, après avoir reposé le livre, plus riche et, quoi qu’on en ait dit, plus profond, avec ses petites misères, qu’il nous était apparu avant. Et, en effet « c’est d’ordinaire avec notre être réduit au minimum que nous vivons ; la plupart de nos facultés restent endormies, parce qu’elles se reposent sur l’habitude qui sait ce qu’il y a à faire et n’a pas besoin d’elles ».

Raison de plus de ne pas se résigner à l’apparente monotonie des jours pour se convaincre que le dépaysement est moins affaire de mobilité que de disponibilité d’esprit, à laquelle nous invite Proust, tout en prenant bien soin de nous avertir que « la lecture est au seuil de la vie spirituelle ; elle peut nous y introduire : elle ne la constitue pas »[2].


[1] Un été avec Proust de Laura El Makki, Antoine Compagnon, Raphaël Enthoven, Michel Erman, Adrien Goetz, Nicolas Grimaldi, Julia Kristeva, Jérôme Prieur, Jean-Yves Tadié. Editions des Equateurs (2014).

[2] Sur la lecture (préface à Sésame et les lys de John Ruskin). Les deux autres citations sont tirées d’A l’ombre… ; la première d’Autour de Mme Swann et la seconde de Noms de pays : le pays. Mais, sauf à considérer que la spiritualité est dissociable de la vie, Marcel Proust n’est pas à une contradiction près, dans Le temps retrouvé il écrit: « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature […]. »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s