METAMORPHOSES DE LA TRAHISON DES CLERCS (SUITE)

Science sociale, science pratique

Dangereuse distinction entre “théorique″ et “pratique” [...]. 
Ne pas vivre avec deux poids et deux mesures !... 
Ne pas séparer théorie et pratique! 
Nietzsche (Fragment posthume XIV)

Entre les intellectuels irresponsables qui flattent les « gilets jaunes » et les arrogants qui les méprisent, il y a place pour des intellectuels lucides, responsables et humbles. Je suis incapable de dire dans quelles proportions les trois catégories étaient représentées parmi la soixantaine reçue par le président de la République le 11 mars. Mais je pressens que la dernière catégorie était surreprésentée par rapport aux deux premières dont j’ai dénoncé les dérives dans mon dernier article publié dimanche. Ce serait dommage, car il aurait été du plus grand intérêt que des représentants des deux premières catégories se confrontent au président, vu que, faisant le buzz, ils sont plus médiatisés que les autres, plus discrets.

On ne peut que saluer l’initiative du président, même si dans la forme, certains l’ont relevé, ce qui aurait pu être une réunion-débat se réduisait à un échange de questions-réponses. Néanmoins il était important que les intellectuels du pays puissent se faire entendre de l’homme qui incarne la République, sachant que ce ne saurait être qu’un commencement, mais de la suite on ne saurait préjuger. C’est pourtant fondamental alors que l’on est de plus en plus sous la pression d’un climat délétère qui tend à opposer de la façon la plus manichéenne le peuple à ses élites, sans se rendre à ce qui devrait constituer une évidence, à savoir que les élites, comme l’implique le possessif, appartiennent en propre à ce peuple dont certains redoutent la proximité pendant que d’autres y perdent leur âme à force de le côtoyer !

D’aucuns objecteront que la réunion de lundi ne faisait que confirmer cette coupure du peuple avec les représentants de l’élite réunis en vase clos sous les ors de l’Elysée. Mais ce serait oublier que le président s’est également « mouillé » en participant à la base, ces dernières semaines, à de nombreuses réunions de citoyens. Constat suffisant pour mettre l’accent sur le rôle de tout président de la République s’appuyant sur les institutions et les corps intermédiaires dans la transmission des affects autant que des raisons entre la base et le sommet de l’Etat, entre les élites et le peuple ; et ce, dans les deux sens. C’est aussi, par cela même, observer qu’il serait aventureux, sinon dangereux, de s’en remettre au seul chef de l’Etat pour assurer, dans l’exercice du pouvoir, cette relation essentielle à  la démocratie dont les mécanismes doivent encore être adaptés aux contraintes et exigences de la modernité pour être à la hauteur de ses promesses.

Mais le fossé « triangulaire » qui sépare les élites du pouvoir et ce dernier du peuple, est redoublé par celui qui tient à distance la recherche et la pratique, qui tend à opposer les théoriciens et experts aux praticiens de terrain. C’est pour y remédier que, lors de l’échange de vues entre le chef de l’Etat et les intellectuels, le sociologue Luc Boltanski a suggéré « que soit créé aujourd’hui, sur le modèle du Conseil d’analyse économique, mis en place en 1997, un conseil d’analyse sociologique, qui dans un esprit pluraliste, aurait pour mission l’étude du changement social ». La suggestion serait à prendre en considération si elle ne devait pas avoir pour conséquence de contribuer à la fragmentation du pouvoir d’expertise par la juxtaposition des disciplines, alors que l’enjeu actuel serait d’assurer, au contraire, leur coordination pour une meilleure adéquation des solutions proposées à la complexité des problèmes soulevés par la modernité et son basculement dans l’ère de l’anthropocène.

Concédons que l’exercice, entre technocratie et populisme est délicat. Mais la prétention de la majorité à dépasser le clivage droite/gauche serait plus crédible si elle s’attachait en priorité à réduire les fractures institutionnelles et disciplinaires qui handicapent l’action publique et qui ne sont pas sans avoir un impact sur la fracture sociale – effet de la déconnexion de l’économie d’avec les réalités –, et sur une transition écologique qui cherche sa voie entre exploitation des ressources naturelles et survie de l’humanité.

Frédéric Lordon, par ailleurs défenseur de la cause des « gilets jaunes », absent à la réunion des intellectuels autour du président Macron, a très bien montré comment, après s’être séparées de la philosophie, les sciences sociales tendent aujourd’hui à renouer avec elle en lui empruntant des concepts à même de fonder leurs constructions théoriques[1].

Allons plus loin et demandons-nous s’il ne serait pas temps pour les sciences sociales de renforcer les liens avec une pratique dont elles se sont détachées pour les besoins de l’analyse en adoptant, au nom de l’objectivité, une position de surplomb qui a contribué à la dépréciation de l’action et à la suspicion à l’égard de tout engagement. Dépréciation à laquelle n’a pas échappé Bourdieu malgré son souci de dépasser l’antinomie de la subjectivité et de l’objectivité. En cela, les sciences sociales auraient emprunté le même chemin que celui suivi par la philosophie antique. Ce serait donc à un double mouvement, de sens inverse, vers quoi il faudrait tendre : refonder les sciences sociales sur la philosophie d’une part, les ancrer dans la pratique, d’autre part. Double mouvement en apparence seulement contradictoire, complémentaire en fait, dans la mesure où il s’agit « en même temps » de les refonder en amont pour mieux en assurer l’application en aval, c’est-à-dire sur le terrain. Mais il est sans doute plus difficile, pour les sciences sociales, aujourd’hui, de se trouver des liens de cohérence et de coopération avec la pratique qu’avec la philosophie.

Peut-être est-ce aussi une question d’orgueil, les sciences sociales ayant plus à gagner en prestige à se ressourcer dans la philosophie qu’à se compromettre avec la pratique. D’où la séparation maintenue entre scientifiques et praticiens au grand préjudice et de la connaissance et de l’action, alors même que la première se nourrit de la seconde qui aurait tout à y gagner en prévisibilité et opérationnalité.

L’intérêt de la proposition de Luc Boltanski n’en est que plus grand, à condition d’éviter la multiplication de conseils spécialisés contribuant à l’inflation d’études destinées à rester au fond des tiroirs et de chercher à intégrer les intellectuels dans une structure interdisciplinaire qui, pour éviter le piège de la technocratie, devrait être placée en articulation entre le gouvernement et les citoyens. Articulation qui pourrait passer par un adossement, selon des procédures conjuguant efficacité et souplesse, à un Conseil économique, social et environnemental (CESE) rénové pour mieux représenter les citoyens aux côtés des corps intermédiaires et des experts.

Question capitale : si la philosophie a renoncé à infléchir le cours du monde – ne serait-ce que par procuration – depuis la cuisante expérience dont Platon a fait les frais, les sciences sociales peuvent-elles envisager à leur tour de le faire un jour sans se compromettre ?

L’efficace de l’action dépend pourtant bien de sa jonction – politiquement problématique – à la connaissance et, au-delà, à la pensée. A preuve, l’analyse de la condition de l’homme moderne par Hannah Arendt, pour qui la pensée est indissociable de l’expérience.

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[1] La société des affects, sous-titré Pour un structuralisme des passions (2013).

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Contact : serre-jean-francois@orange.fr

 

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