LE GRAND DEBAT NATIONAL : des principes et une méthode

La rationalité n’est raisonnable que si elle admet que la raison 
est multiple.
Jean François Lyotard  ̶  Moralités postmodernes (1993)[1]

«  ̶  Je n’ai jamais prétendu que ces échauffourées étaient une bonne chose. J’ai simplement essayé de lui faire comprendre que ces évènements ont un sens, qui ne se limite pas au simple fait qu’il y a des blessés. Personne ne désire, bien sûr, que les gens finissent à l’hôpital. Mais l’esprit sous-jacent – le fait que les gens éprouvent la nécessité d’exprimer ouvertement et énergiquement leurs opinions –, cela, c’est une chose salutaire […].
   ̶  La démocratie est une très belle chose, mais elle ne signifie pas que les citoyens ont le droit de tout casser chaque fois qu’ils ne sont pas d’accord. […] Nous devons encore acquérir le sens des responsabilités qu’implique la démocratie. »

« Suis-je trop libéral ? » s‘interroge le premier locuteur à la suite de cet échange tiré du roman de Kazuo Ishiguro, prix Nobel de littérature 2017 : Un artiste du monde flottant (1986). Précisons que la scène se passe dans une grande ville du Japon en 1949.

Lors même que le Grand Débat National est engagé, il n’est pas inutile de rappeler que la démocratie ne saurait se réduire à une procédure de votation, qu’elle vaut d’abord par la qualité des conditions dans lesquelles elle s’exerce, conditions qui sont elles-mêmes dépendantes de l’éducation et plus généralement de la culture dans laquelle elle s’insère. Car c’est bien de « culture » dont il s’agit, de culture politique. Les manifestations des « gilets jaunes » l’ont montré : la politique est d’abord affaire de culture et la démocratie témoigne de son extension la plus large.

C’est la raison pour laquelle, en-deçà des propositions concrètes, il nous semble que le grand débat pourrait être avantageusement adossé aux principes développés par deux chercheurs, et ce, en vue d’assurer sa pérennité sans laquelle il n’y aura pas de renouveau de l’exercice de la démocratie. Il s’agit de Philippe Descola, auteur de L’écologie des autres – L’anthropologie et la question de la nature (2011) et Yves Citton, auteur de Pour une interprétation littéraire des controverses scientifiques (2013).

A travers la lecture de ces deux ouvrages, l’objectif à atteindre est triple :

  • d’une part, se dégager d’une logique binaire réductrice ;
  • d’autre part, trouver un langage qui, sans se départir d’une argumentation scientifique, dépasse les bornes d’une spécialisation à outrance pour être très largement partagé ;
  • enfin, assurer le bouclage politique avec les institutions.

1 – Transgresser les frontières entre disciplines et se dégager de la pensée binaire

Jean-Yves Chapuis, consultant en stratégie urbaine, ancien vice-président de Rennes Métropole, auteur de La ville n’est pas figée (2018) l’a fortement exprimé lors de la dernière session du séminaire d’Analyse et politique de la ville portant sur la promotion immobilière et la forme de la ville :

« …on est prisonnier d’une vision binaire, comme par exemple lorsqu’on oppose les métropoles à la “ France périphérique ”. Or c’est beaucoup plus complexe, chaque territoire ayant une singularité. […] Il importe en conséquence de mixer sciences sociales et sciences dures ; l’incertitude de l’avenir faisant que de nos jours on ne peut séparer l’économie de l’environnement. »

A l’origine de cette pensée binaire, Philippe Descola l’a rappelé, est l’opposition consacrée par les Modernes depuis la fin de la Renaissance entre la nature et la culture, d’où découle toute une chaine rhétorique qui traverse les sciences et déteint sur l’opinion commune avec pour conséquence de séparer irrémédiablement en esprit ce qui est indissociablement lié dans la réalité[2]. Ainsi, au-delà de la séparation entre sciences dures et sciences humaines, on distingue dans ces dernières, parfois jusqu’à opposer, géographie physique et géographie humaine, histoire évènementielle et histoire économique et sociale de l’école des Annales, psychologie et sociologie – que la psychosociologie ou psychologie sociale a bien du mal à relier – anthropologie physique et anthropologie sociale ou culturelle, etc. Il en découle des cadres conceptuels forgés autour de principes aussi exclusifs les uns que les autres qui, polarisant la réflexion, constituent autant d’obstacles à une pratique intégrée, seule susceptible d’avoir prise sur une réalité dont les aspects physiques, sociaux et culturels sont imbriqués.

On retiendra à titre d’exemples, plus particulièrement d’actualité, les thématiques suivantes.

– Dans le domaine de l’écologie le débat entre croissance et décroissance, dont la clôture empêche de concevoir une politique de développement durable équilibrée, oppose respectivement les adeptes d’une écologie environnementaliste et d’une écologie profonde.

– Dans celui de l’économie, les tenants d’une politique visant à conforter l’offre s’opposent aux partisans d’une politique de la demande censée assurer une distribution plus équitable des revenus et préserver les services publics (dans Le Monde du 13 février courant, Christophe Ramaux, chercheur au Centre d’économie de la Sorbonne, a rappelé combien, dans une économie mixte comme celle que la France partage avec tous les autres pays, il était abusif de dénoncer un taux de dépense public de 56% sans prendre en compte les transferts de l’argent public au privé.)

– En matière sociale, ceux qui prônent (en amont) une égalité des chances se retrouvent confrontés aux défenseurs de politiques garantissant (en aval) une égalité de résultat ; de même, concernant la politique de la ville, les stratégies people (traitement personnalisé des situations sociales) sont opposées aux stratégies place (traitement des territoires) et les politiques de discrimination positive se heurtent aux défenseurs de l’universalisme républicain.

– La culture n’est pas en reste, qui se partage entre deux conceptions : celle, ambitieuse de la culture pour tous (favoriser l’accès à l’offre culturelle en allant chercher les gens), défendue en leur temps par André Malraux et Jack Lang et celle, plus pragmatique, appliquée par Frédéric Mitterrand, de la culture pour chacun (satisfaire la demande en allant au devant du public).

– Quant à l’éducation, elle reste prisonnière du débat récurent qui met face à face républicains traditionnels, d’une part, qui se réclament d’un idéal d’universalité et prônent l’égalité devant les mêmes programmes pour tous, pédagogues novateurs, d’autre part, à la poursuite d’une utopie égalitariste impliquant une personnalisation des méthodes.

– Dans les disciplines qui touchent à l’aménagement territorial et à l’urbanisme on ne cesse d’opposer la ville à la campagne, les métropoles à la France périphérique, les centres-villes aux banlieues et plus généralement l’urbain au rural que l’aménagement paysager a pourtant vocation à intégrer[3].

– En politique, enfin, le réalisme de droite – qui ne se départit pas d’une argumentation en termes d’amis et d’ennemis héritée de Carl Schmitt – semble toujours aussi inconciliable avec un idéalisme de gauche qui, depuis la faillite des idéologies socialisantes, cherche à se rapprocher d’un pluralisme dans l’esprit de celui mis en avant par Hannah Arendt ; pluralisme qui oppose les conservateurs attachés à la démocratie représentative et les progressistes cherchant à promouvoir une démocratie participative.

Les électeurs confrontés à la faillite de la gauche et à la déliquescence de la droite ayant misé sur  Emmanuel Macron aux dernières élections présidentielles auront été cruellement désillusionnés. La politique qui se voulait ni de gauche ni de droite, défi à la pensée binaire, n’ayant pu éviter que le balancier penche à droite, les « gilets jaunes » n’avaient plus qu’à en tirer les conséquences, déstabilisant un pouvoir d’autant plus fragilisé qu’il avait renoncé à s’appuyer sur les partis traditionnels.

La voie intermédiaire, s’il en fut, inaugurée par Macron n’est toutefois pas fermée pour autant. Le développement des biotechnologies, le réchauffement climatique, l’épuisement des énergies fossiles, les menaces sur la biodiversité, les pollutions et les atteintes de toutes sortes à l’environnement font qu’il n’est plus possible de se laisser enfermer dans l’alternative qui oppose les doctrinaires de l’écologie profonde aux pragmatistes de l’écologie environnementaliste. Ne pouvant plus dire « où s’arrête la nature, où commence la culture », il importe pour Descola de refonder notre rapport à la nature à partir d’une « écologie des relations empruntant à différentes sciences de la vie et du comportement. »

Si la pensée binaire, issue de la logique classique fondée sur les principes d’identité, de contradiction et du tiers exclu, s’est tout particulièrement illustrée dans la séparation instituée dans les Temps modernes entre la nature et la culture, c’est en vue de mieux assurer l’emprise de l’homme sur son environnement naturel[4]. Il fallait bien que l’homme s’extraie de la nature dans laquelle il est immergé et se distingue radicalement des autres êtres vivants pour qu’il puisse les dominer en vue d’une exploitation à ses propres fins. Position qui conduit inéluctablement, quel que soit le domaine où l’on se place  –  écologie, économie, social, culturel, aménagement spatial, politique – ou bien à prendre une décision excluant toute alternative entre les termes posés (à l’exemple du référendum) ou bien à s’abstenir de prendre position, réduisant à néant les possibilités de combinaison entre des solutions intermédiaires susceptibles de composer avec les réalités.

Philippe Descola fait état d’au moins deux circonstances dans lesquelles la pensée binaire nous enferme dans des alternatives ne pouvant conduire qu’à des impasses. D’une part, celle où faute d’avoir accès à la vérité scientifique on se réfugie dans les croyances ; d’autre part, celle où l’idéal d’universalité étant battu en brèche par la diversité culturelle, on tombe dans les travers du relativisme.  Lorsqu’en effet, dans le premier cas, la science, censée détenir la vérité, nous laisse dans l’incertitude pour décider de ce qui est bon ou nuisible pour l’homme et la nature, la tentation n’est-elle pas de s’en remettre à des croyances, faisant dès lors fi du principe de précaution posé justement pour éviter de s’engager dans des voies trop risquées sans renoncer à rechercher des solutions compatibles avec la sauvegarde de nos intérêts vitaux ? N’est-ce pas faire preuve de crédulité à l’égard du « bon sens » et des pratiques traditionnelles et sous-estimer le rôle du hasard et de l’imagination dans la recherche scientifique ?  Et, dans le second cas, lorsque nous sommes confrontés à des opinions ou à des comportements étrangers à notre culture, la tendance n’est-elle pas, faute de pouvoir référer à des valeurs universelles, de verser dans les excès du relativisme ? Faux problème répond notre auteur, « le relativisme n’étant possible qu’adossé, de façon plus ou moins ouverte, à un ordre naturel universel sur fond duquel se détache avec une vivacité tranchante une infinité de formules culturelles singulières. » [5]

Il est trop facile de concéder à la science des « lois universelles » et d’imputer aux institutions des « normes relatives » alors mêmes que les unes et les autres sont imbriquées pour autant que la science n’ignore pas la pratique et inversement, et dans la mesure aussi où les outils cognitifs et pratiques mis en œuvre sont adéquats aux contraintes de terrain.

Notre avenir en tant qu’humains étant solidaire de celui des non-humains, l’urgence nous commande, ayant enfin pris conscience des menaces qui pèsent sur les grands équilibres bioclimatiques, de renouer nos liens avec la planète terre, de nous soumettre à ses exigences puisque nous savons maintenant qu’il est vain de compter sur les seules innovations techniques pour compenser à la fois la raréfaction des ressources fossiles, la dégradation de l’environnement et l’accroissement de l’empreinte écologique. Il importe plus que jamais d’accorder nos croyances aux découvertes de la science et de subordonner l’introduction des nouvelles technologies – TIC, biotechnologies [6], robotique… – à leur acceptabilité par la société sur la cohésion de laquelle elles ont un impact. Il y a un paradoxe à constater l’affaiblissement de la démocratie lors même que la survie de l’humanité est en cause et justifierait son renforcement indissociable de la revendication d’universalité des valeurs sur lesquelles est fondé le vivre-ensemble ; principe d’universalité qui doit néanmoins composer avec la relativité des représentations et des comportements qui leur sont liés. C’est dire combien la réconciliation de l’homme avec la nature, qui conditionne la préservation de l’environnement, dont dépend la sauvegarde de la vie, est politique et passe par la rupture avec la mentalité des Modernes. La transition énergétique est bien en ce sens le passage d’un mode d’être au monde à un autre qui a sans doute l’apparence d’un retour, mais, tout jugement de valeur réservé, à un niveau supérieur, dont « Dieu seul sait » de quelles transitions sociétale et politique il sera accompagné : « Instante est certes la recherche d’un retour, non pas retour à la nature, mais retour dans la nature », écrivait déjà en 1972 Serge Moscovici, pionnier de l’écologie, en conclusion de son maître livre La société contre nature.

2 – Au-delà du discours des experts, l’interprétation littéraire au service de la démocratie

Pour Yves Citton, passant du plan des principes à celui de la méthode, la démarche scientifique fondée sur l’argumentation logique et les mathématiques, ne saurait être opposée à  la démarche interprétative des littéraires, autre couple dont les termes sont considérés à tort comme antagonistes. Aussi, une fois reconnue l’inanité d’un dualisme réducteur des visions du monde, reste, pour aborder les controverses et les débats du siècle dans une perspective démocratique – c’est-à-dire ouverte à la diversité des sensibilités et des expériences mais sans renoncer aux acquis des sciences et techniques – à trouver une méthode de nature à surmonter les antinomies apparentes.

Le principe posé d’ouverture sur un horizon n’excluant aucune alternative a priori et la méthode la plus susceptible de rendre compte de la diversité des options sans mutiler la réalité à laquelle experts, praticiens et usagers se trouvent confrontés sont articulés autour d’une double exigence d’inclusion et de partage. Principe à même de féconder le débat public et méthode propre à en assurer l’issue.

Toujours lors du dernier séminaire d’Analyse et politique de la ville, Jacques Lautman, sociologue, s’exprimait ainsi :

« Pour Friedrich Hayek, économiste libéral, la régulation par le marché est supérieure à toute intervention humaine individuelle, et ce, dans tous les domaines. La démocratie est purement procédurale, mais n’a aucune valeur en elle-même. Inspiré par l’idée de Hayek de la supériorité du marché par rapport à la décision individuelle, Milton Friedman, à la tête de l’Ecole de Chicago, s’est appuyé sur les progrès des mathématiques appliquées à l’économie pour en tirer les conséquences. C’est ainsi que le marché des dérivés – fondés sur la prise d’options spéculatives – permet de s’affranchir de la psychologie des investisseurs de telle sorte, qu’en faisant tourner des algorithmes, on s’éloigne de l’économie réelle, la valeur des options n’ayant pas de corrélation directe avec celle des sous-jacents. »

C’est, d’une part, parce que, non seulement l’économie mais l’ensemble des sciences sociales tombe dans les excès de l’argumentation logique et des mathématiques et que, d’autre part, la démocratie se heurte au pouvoir des experts qu’Yves Citton, dans l’ouvrage susvisé, propose de lier argumentation scientifique et rhétorique littéraire. Sa conclusion est sans appel : « Nos démocraties à venir seront scientifiques et littéraires – ou ne seront pas. »

L’auteur fait le diagnostic d’un affaissement des soutiens traditionnels du débat collectif, à savoir  l’expertise scientifique du fait de la suspicion dont elle est l’objet, en économie l’arbitrage du marché, dont les capacités d’autorégulation ont été entamées par les crises (cf. l’analyse de J. Lautman supra) et en politique la démocratie mise à mal par la désaffection pour le vote et les débordements médiatiques (cf. le pouvoir dissolvant des réseaux sociaux).

D’où l’interrogation sur la pertinence aujourd’hui des cadres délibératifs dans lesquels se déroulent les débats qui sont à la base des lois et, d’une manière générale, des décisions des pouvoirs publics, dont dépendent nos conditions d’existence. Or, il n’y a de pertinent que ce qui « contribue à la réussite d’une certaine pratique ». En effet, « plus on parvient à se rapprocher des pratiques concrètes à travers lesquelles nous bricolons au quotidien la trame de nos existences communes, mieux on évite les confrontations dogmatiques qui ne résultent souvent que d’abstractions leurrantes ». Ce qui veut dire que c’est moins sur des critères de vérité que sur les exigences de la pratique que l’on pourra juger de la pertinence d’une connaissance ou d’une technique, compte tenu des buts que l’on se fixe. Et c’est, par cela même, refuser de s’en tenir à des certitudes réputées acquises pour mieux laisser ouverte la porte à des options que l’on aurait rejetées de prime abord comme irrationnelles.

Ce sont sur ces prémisses qu’Yves Citton propose de substituer au débat délibératif, tel que l’entend Habermas (cf. sa notion d’ « agir communicationnel »[7]), le débat interprétatif tel que le pratique les littéraires. A la différence du débat délibératif de type habermassien, qui présume par avance la solution à la controverse engagée, le débat interprétatif présente l’avantage de présupposer que la question soulevée puisse recevoir plusieurs réponses. Les impératifs de la délibération, fermée sur une argumentation rigide et une logique du tiers exclu, cèdent devant les exigences de l’interprétation, ouverte à une pluralité d’options laissant toutes leurs chances aux minoritaires, trop précipitamment classés parmi les catégories d’incompétents ou d’impertinents, c’est selon ; ce qui logiquement devrait militer pour un renversement de « l’ordre de comparution des non-spécialistes et des experts » habituellement suivi. C’est la reconnaissance du fait que « la raison est multiple » (Lyotard) et qu’elle ne saurait être l’apanage d’une catégorie sociale : « Plutôt que de s’enferrer dans l’alternative d’un pour ou contre, l’attention interprétative nous invite à prendre acte de cette multiplicité de raisons contradictoires et à tenter de les recomposer d’une façon qui fasse émerger une nouvelle dimension de leur disparition. » C’est, en effet, sur la disparition de ces raisons contradictoires que la « construction collective du sens » peut s’engager, comme la figure se détache du fond (référence à la théorie de la Gelstat). Mais, corollaire de la « raison multiple », cela implique un postulat et une condition. Le postulat, c’est celui de « l’égalité des intelligences », posé par Rancière, au sujet de laquelle Citton précise : « ces intelligences, égales en puissance, construisent des compétences spécialisées qui varient en fonction des circonstances dans lesquelles elles sont conduites à se développer. » Postulat, qui justifie que l’on sache se mettre à la place de l’autre pour connaitre ses raisons, sans quoi le débat tourne au solipsisme. La condition, enfin, c’est d’être en mesure de se donner « un langage commun » à partager, sans lequel il n’est pas d’échange possible, condition qui n’est pas aisée à réaliser comme l’expérience le montre, mais est incontournable dans la mesure où, dans la problématique d’Y. Citton, l’explicitation (à l’intention des autres) l’emporte sur l’explication (privilégier le comment sur le pourquoi, façon aussi de sauter pardessus l’impératif de vérité, impossible).

3 – Convergences politiques       

L’auteur de Pour une interprétation des controverses scientifiques situe le débat dans un cadre qu’il qualifie, à la suite d’Isabelle Stengers, de « cosmopolitique »[8]. Ce qui signifie que, dans une perspective démocratique, il faut non seulement articuler la rhétorique littéraire aux études scientifiques, mais encore penser ces dernières en continuité avec les techniques permettant d’avoir prise sur la nature en considération de leurs effets sur les rapports sociaux. Dans ce sens le « cosmopolitisme » réfère au dialogue entre « citoyens partageant un même monde qu’ils investissent de valeurs et de significations différentes. » En quoi, notre auteur rejoint Descola, auquel il se réfère du reste expressément.  C’est que par-delà la pluralité des cultures nationales et la nécessaire inclusion des soi-disant incompétents, le « cosmopolitisme » de Citton accueille d’autant mieux les Autres, au sens le plus large, que « ce n’est que par des comparaisons, confrontations et échanges avec d’autres cultures qu’on peut espérer comprendre les spécificités de sa culture d’origine ».

Pour finir, Yves Citton récapitule les quatre principes sur lesquels devrait reposer tout débat s’inscrivant dans une démarche interprétative :

– Principe littéraire se prêtant au jeu de l’interprétation non pas en substitution de l’argumentation scientifique mais en complément

– Principe pluraliste, justifié par l’indispensable prise en compte de la diversité des points de vue, potentiellement féconds et susceptibles d’être retenus en bout de course ;

– Principe transindividuel qui, corollaire du précédent, implique l’entrecroisement des réflexions personnelles et de leur maturation collective de nature à déboucher sur une production peut-être hybride, mais transcendant les jugements individuels ;

– Principe démocratique, enfin, couronnement de la démarche dont les implications politiques ne sauraient être négligées.

C’est ce dernier principe qui nous introduit dans l’œuvre de Hannah Arendt. « La pluralité est la loi de la terre » écrit-elle dans La Vie de l’esprit. Dans Qu’est-ce que la politique ?, fragment d’une Introduction à la politique abandonnée, elle argumente en quatre points pour définir le domaine de la politique et le sens qu’elle revêt :

– « La politique repose sur un fait : la pluralité humaine. »
– « La politique traite de la communauté et de la réciprocité d’êtres différents ».
– « La politique prend naissance dans l’espace-qui-est-entre-les hommes […], dans l’espace intermédiaire et elle se constitue comme relation. »
–  L’erreur de la politique, dans son sens moderne, est d’organiser « d’emblée des êtres absolument différents en considérant leur égalité relative et en faisant abstraction de leur diversité relative », alors que ce qu’il faudrait prendre en compte c’est « la diversité absolue de chaque homme l’un par rapport à l’autre, qui est plus importante que la relative diversité des peuples, des nations ou des races […] », autrement dit la pluralité humaine.

Or, c’est cette même pluralité qu’Yves Citton invoque pour justifier le recours à la rhétorique littéraire dans le débat public. Une pluralité, précise Hannah Arendt – et c’est capital – composée d’individus avant de l’être de classes, de races ou d’ethnies, ce qui différencie son approche de celle de Philippe Descola, anthropologue.

A quoi il convient d’ajouter, pour parfaire la définition de la politique par la philosophe, que « le domaine politique naît directement de la communauté d’action, de la mise en commun des paroles et des actes »[9]. Le propre de la démocratie est, en conséquence, de lier indissociablement l’action et la parole, qui, pour autant qu’elles s’exercent dans la liberté, peuvent bien être considérées comme l’essence du politique. Sachant, Hannah Arendt s’appuyant sur l’histoire grecque et romaine notamment pour le démontrer – ce qui n’en limiterait la portée que pour qui s’abstiendrait de recontextualiser – qu’il n’est pas d’autre alternative à la violence, laquelle est analysée comme le résultat d’une dissociation de l’action et de la parole : il suffit que l’une l’emporte sur l’autre pour que l’action politique dégénère.

C’est aussi la raison pour laquelle le débat public est étroitement lié à la culture. Certes plus que jamais depuis Auschwitz, avec George Steiner, « nous comprenons maintenant que les sommets de l’hystérie collective et de la sauvagerie peuvent aller de pair avec le maintien, et même le renforcement, des institutions, de l’appareil et de l’éthique de la haute culture. » Pourrait-on alors attendre le salut de l’individu ? même pas : « … des qualités évidentes de finesse littéraire et de sens esthétique peuvent voisiner, chez le même individu, avec des attitudes barbares, délibérément sadiques ». Non que la culture serait sans influence sur les mœurs, mais l’auteur des Notes pour une redéfinition de la culture[10] – dont les positions ne sont pas non plus dénuées d’ambiguïtés – la considère en soi, indépendamment de son contenu (moral, esthétique…) et dans une perspective apolitique. Les djihadistes, pour prendre un cas extrême, ne sont pas tant dénués de culture, que dévoyés, pervertis par une idéologie nourrie d’archaïsmes politico-religieux, sectaire et morbide à la fois, qui a précipité ses adeptes dans la barbarie. D’où l’importance à accorder au contexte culturel – solidaire de son contenu – d’autant plus fragile qu’il est pluriel, dont le politique ne saurait se désintéresser sans risquer de le voir contaminer par des virus prompts à saper le lien social. A charge pour lui de veiller au respect d’une laïcité éclairée reposant sur un socle de valeurs partagés.

***

Le Grand Débat National est non seulement une opportunité à saisir en vue de sortir de l’impasse politique dans laquelle le pouvoir s’est enfoncé pour avoir négligé une aspiration très largement partagée à plus de justice sociale, mais une chance en vue de l’introduction de cette dose de démocratie participative sans laquelle le régime représentatif est voué à se couper de sa base.

Mais ce Grand Débat National n’atteindra pas ses objectifs sans que les « gilets jaunes » y trouvent leur place pleine et entière ; sans son articulation au niveau local ; sans que les organes de la République – les chambres du parlement et le gouvernement au premier chef – en reprennent à leur compte la teneur ; sans son institutionnalisation selon des modalités et une périodicité à définir ; sans, enfin, une culture du débat public à entretenir ; lequel ne parviendra pas non plus à maturité sans un apprentissage.

Il y va de l’avenir de la démocratie et peut-être bien aussi de celui de la planète, si tant est que démocratie rime non seulement phonétiquement avec écologie mais également organiquement.

______________________________

[1] Cité par Yves Citton in Pour une interprétation des controverses scientifiques.
[2] Descola prend soin de faire observer que cette séparation n’est pas générale et que, par exemple, les Orientaux ignorent la notion de « nature », leur philosophie, fondée su r le Yin et le Yang, ne connaissant pas la contradiction. Ce que l’on distingue en Occident comme relevant de la nature et de la culture est chez eux réduit à deux principes énergétiques complémentaires et intervenant en alternance. Par ailleurs, on rappellera que le raisonnement dialectique s’est, en Occident, précisément donné pour objectif de réduire la contradiction. Avec cette différence que par rapport au Tao, dont la dynamique est tournée vers une origine mythique, la dialectique, dont Héraclite a eu la première intuition et qui a été affinée par Hegel avant d’être remise sur pied par Marx, est indexée sur l’avenir.
[3] Cf. notre enquête sur trois sites emblématiques de renouvellement urbain : les 4000 de La Courneuve, Lyon-La Duchère et les quartiers Nord de Marseille.
[4] Descola qualifie l’ontologie des Modernes de « naturalisme » en ce qu’elle tend à effacer la frontière physique entre le monde des humains et celui des non-humains et à mettre l’accent sur les différences d’intériorité (mentales). L’ontologie « naturaliste » se distinguerait ainsi de l’ « animisme » (propre aux Amazoniens, entre autres) dont l’ontologie serait inversée, du « totémisme » (observé chez les Aborigènes d’Australie notamment), qui identifient les humains à des non-humains érigés en emblèmes, de l’ « analogisme », enfin, qui présente la particularité de poser une discontinuité à la fois externe et interne (physique et mentale) des êtres  humains et non humains, les obligeant à établir des analogies entre eux pour sauvegarder leur intégrité (ontologie qui rassemble les Orientaux et les cultures antérieures à la Renaissance en Occident).
[5] Du moins est-ce ce que nous en retiendrons, mais c’est là encore, pour notre auteur, une concession de trop au dualisme comme en témoigne, un peu plus loin, sa référence à « un paysage où nature et société, humains et non-humains, individus et collectifs ne se présentent plus à nous comme distribués entre des substances, des processus et des représentations, mais comme les expressions instituées de relations entre des entités multiples dont le statut ontologique et la capacité d’action varient selon les positions qu’elles occupent les unes par rapport aux autres. »
[6] Si les biotechnologies nous apparaissent sous un jour si inquiétant, c’est bien parce qu’elles enfreignent le sacrosaint principe de séparation entre la nature et la culture.
[6] Théorie de l’agir communicationnel (tome 1 : 1981 et 2 : 1997).
[7] Cosmopolitiques I et II (2003).
[8] Condition de l’homme moderne (1961).
[9] Dans le château de Barbe-Bleue (1971).

________________________________

Contact : serre-jean-francois@orange.fr

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s