LYON-LA DUCHERE : Au coeur du renouvellement urbain, la culture conjuguée à l’action sociale (5)

Chères lectrices, chers lecteurs

La fièvre est donc retombée. Les annonces présidentielles ont semé la division dans un mouvement qui prétendait incarner la volonté du « peuple », convertissant une fracture sociale en fracture partisane ; mouvement peut-être bien près de reproduire en son sein la dichotomie, pourtant dénoncée, entre représentants et représentés pour faire enfin valoir une parole susceptible d’être entendue par les politiques.

Il n’empêche, les « gilets jaunes » ont, en occupant les ronds-points et la rue, obtenu ce qu’aucune organisation sociale ou politique, syndicat, parti…, n’aurait osé espérer en suivant les voies de la délibération, de la manifestation dans l’ordre ou de la grève. Victoire incontestable, même si elle n’est pas reconnue comme telle par les plus radicaux, mais en trompe l’œil qui masque une réalité beaucoup plus profonde : celle d’une économie néolibérale à l’origine d’inégalités de plus en plus ressenties comme insupportables et d’une démocratie malade faute d’être capable de représenter la diversité des intérêts, privés par ce fait même de relais d’expression. A défaut de s’attaquer aux problèmes de fond, il y a fort à parier que le « système », qui n’est pas à un détournement près des conquêtes sociales,  reprenne d’une main ce qu’il a cédé de l’autre. Tant que l’on renoncera à arbitrer entre une politique économique de réduction à la source des inégalités et une politique de redistribution  visant seulement à en atténuer les conséquences dévastatrices, le fossé entre les « riches » et les « pauvres » continuera à se creuser et le revenu des classes moyennes à s’éroder.  Tant que l’on reculera, par esprit de corps, devant l’inéluctabilité d’une réforme en profondeur des institutions pour y introduire la représentativité de citoyens investis d’un réel pouvoir d’initiative et « de faire », la démocratie périclitera au profit de mouvements de contestation stériles parce que déconnectés du politique. Tant que l’éducation nationale se repliera, par corporatisme, sur son pré carré, elle ne se rendra que plus impuissante à lutter contre l’obscurantisme, le sectarisme, le complotisme, l’intolérance, le déferlement des fake news qui gangrènent la société dite « postmoderne ». L’obsession du pouvoir d’achat, si légitime qu’elle soit, ne doit pas masquer le déficit culturel qui affecte les comportements et l’opinion des laissés-pour-compte de nos élites, et qui exigerait d’investir dans une conception « intégrée » de la culture faisant le lien non seulement entre l’éducation, l’instruction (civique et politique), l’information et la sensibilisation à l’art, mais également avec les développements du numérique, de l’Internet et des réseaux sociaux ; développements dont les effets pervers ne sont plus à démontrer et tendent à déborder sur les bénéfices, qui demeurent encore largement inexploités. Faute d’une prise de conscience sans concession, la coupure dénoncée entre le peuple et les élites s’accentuera.

En lançant un grand débat national sur les questions soulevées par les « gilets jaunes », le président Macron, qui a par ailleurs doublé les crédits affectés au renouvellement urbain, se serait-il inspiré de l’exemple des quartiers prioritaires de la politique de la ville où ont été mis en place des conseils citoyens engagés dans un processus de « coconstruction » des projets de rénovation ? Le gouvernement est en tous cas bien placé à travers son ministère de la cohésion des territoires – censé promouvoir un équilibre entre espaces urbanisés et ruraux – pour  en  tirer  les  enseignements ; la politique de la ville et le renouvellement urbain, terrain d’expérimentation de la démocratie de proximité défiant, en tant qu’«entre-deux territorial et social», toute tentation de polarisation.

***

Dans le quartier en rénovation de La Duchère à Lyon, la culture se surimpose au renouvellement urbain et à l’action sociale selon trois modalités portées par les deux centres sociaux, la MJC et les compagnies artistiques ; ces dernières ayant elles-mêmes leur propre mode d’intervention : l’éducation populaire pour les ArTpenteurs, le théâtre documentaire pour Le Fanal, le théâtre action pour le Lien-Théâtre. 

C’est avec Le Fanal que nous poursuivons aujourd’hui notre exploration des expériences culturelles menées à La Duchère, leur spécificité et leur impact sur le quotidien des gens affectés par les opérations de renouvellement urbain, leur cortège d’espoirs et de désillusions.   

Ainsi, avant de faire connaissance la semaine prochaine avec le Lien-Théâtre, laissez-vous guider aujourd’hui par Le Fanal.

La Duchère
Place Abbé Pierre sur laquelle s’ouvre la bibliothèque Annie-Schwartz

d) Lorsque la parole des habitants est relayée par l’expression artistique (suite)

2. L’exil rejoué et exorcisé

« Pourquoi Le Fanal, c’est-à-dire la petite lumière qu’on peut allumer sur les côtes, le phare, la lanterne d’une voiture ?  Parce qu’à l‘origine,  il y a plus de 20 ans, je souhaitais – mes deux parents sont issus du secteur social –orienter mon travail artistique sur le rapport du spectacle vivant aux populations éloignées. » Ainsi s’exprime Pierre Desmaret, directeur artistique de la Compagnie Le Fanal lors de notre entretien, de retour de La Duchère, devant un verre dans une brasserie de La Part-Dieu avant de reprendre le train pour Paris. « Même si c’est un peu devenu la tarte à la crème, la compagnie n’est pas dans les quartiers prioritaires pour rien. Notre objectif est toujours le même : conquérir de nouveaux publics. »

Le Fanal est arrivé à La Duchère en 2010 pour accompagner le relogement de la dernière barre des Mille, la 230, avant démolition, sur les traces de la Compagnie La Hors De qui était précédemment intervenue sur la barre 220. « A l’origine, nous explique Pierre Desmaret, l’intervention d’artistes pour les démolitions n’était pas tant motivée par un objectif d’intégration mais plutôt de marketing culturel de la rénovation urbaine. Le Fanal,  à cet égard, a bénéficié d’une conjoncture favorable lorsqu’il est apparu nécessaire de rééquilibrer les interventions dans le sens d’un traitement plus humain. »

L’intervention du Fanal prend la forme d’un théâtre d’appartement, domoscopie, le principe étant de faire se rencontrer, à travers le jeu, des locataires sociaux et des copropriétaires d’une même résidence. « Concrètement c’était des petites formes de spectacles fondées sur ce qu’on avait écrit, faisant appel à la mémoire et mettant en scène le vivre-ensemble au quotidien par référence aux travaux de sociologie d’Erving Goffman. […] La grande barre a été vidée une année avant notre arrivée, on y avait créé un petit théâtre, mais on a surtout continué l’accompagnement sur les lieux de relogement. Le théâtre d’appartement s’oppose en ce sens au théâtre-forum. C’est l’application du principe des fêtes de voisins, on arrive en amont pour faire la promotion du spectacle et les occupants invitent les voisins dans leurs appartements », l’objectif étant d’accompagner les habitants dans la prise de possession de leur appartement et la familiarisation avec un environnement physique et humain nouveau.

« On s’est aperçu que la décision de démolir avec sa conséquence : le déménagement forcé et le relogement, réactivait les conditions de l’exil que les familles immigrées avaient connu dans le passé lorsqu’elles avaient dû quitter leur pays. Avec le temps les familles s’adaptent, puis intervient la décision de démolir mettant ces familles en situation de devoir déménager : Boum ! C’est comme si on soulevait un couvercle : le traumatisme non traité ressort. Pour faire face à ce retour du refoulé et recevoir le choc, ne reste que  la culture, seule à même de permettre aux gens de se reconstruire dans un cadre de vie renouvelé à partir d’un récit commun et d’une expérience qu’ils peuvent partager. »

Pierre Desmaret reconnait avoir bénéficié de circonstances exceptionnelles avec un préfet de région, J.-F. Carenco, très porté sur le développement culturel, et un adjoint au maire de Lyon, Louis Levêque en charge du logement social :

« Sans ces personnalités que réunissait un humanisme chevillé au corps on n’aurait pas eu un microclimat aussi propice. Ceux qui sont arrivés derrière nous comme Le Lien Théâtre sont beaucoup moins bien dotés. Mais surtout, une différence notable nous distingue : alors que leurs interventions sont en général orientées directement sur des sujets sociaux, pour nous, dont les projets appartiennent à la génération des projets urbains, le volet sensible et artistique domine ; l’art n’est pas corrélé au social. A telle enseigne qu’on ne nous a jamais, par exemple, soumis à une étude de satisfaction ou d’impact. L’évènement culturel n’est pas tout à fait le même dans un cas et dans l’autre : maintenant la culture devient un outil du social. Ce n’était pas du tout le cas avec La Hors De, qui est allée très loin en montant des expositions d’art contemporain dans des bars, ce n’était pas le cas avec nous non plus après, même si nous avons été moins aidé. Notre compagnie s’inscrit plutôt dans une forme de théâtre documentaire, à distinguer du théâtre-forum. »

Pour Pierre Desmaret, le préfet de région d’alors, prenant conscience de l’échec du traitement social des problèmes posés par la rénovation urbaine, aurait tout misé sur le développement culturel et l’action artistique, déstabilisant quelque peu le paysage institutionnel.

Quoiqu’il en soit, le directeur artistique du Fanal met « en avant la capacité des intervenants sur le quartier à travailler ensemble dans une relation forte. D’où les progrès constatés malgré les résistances du secteur social et les difficultés rencontrées dans l’accompagnement des jeunes. Certes la dégradation de l’emploi y était pour quelque chose, mais il y a toujours eu une résistance culturelle des acteurs sociaux qui avaient de bonnes raison d’en vouloir aux acteurs culturels, lesquels captaient l’argent dont ils estimaient devoir bénéficier pour rétablir l’équilibre rompu entre les territoires. »

P. Desmaret estime qu’on devrait pouvoir s’appuyer sur la Charte de Coopération Culturelle de Lyon, sauf que la politique de retour au droit commun appliquée aujourd’hui ne permet plus selon lui de compenser le déficit de l’action culturelle à destination des quartiers prioritaires.

La Compagnie Le Fanal n’en continue pas moins de travailler à La Duchère  avec le collège Schoelcher, en REP+, sur un dispositif de lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Mais, quelque peu amer, il lui semble que le volet culturel du développement urbain est passé au second plan : « L’évidence c’est que des milliards sont engagés dans le béton. Alors, consacrer 1% aux hommes qui y vivent ne serait tout de même pas énorme. C’est presque une observation de bon sens. »

[Enquête réalisée en 2014-2016 par BJ, JJ, BP et JFS avec le soutien de l’Institut CDC pour la Recherche, la SCET et l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement Régional d’Aix-en-Provence.]

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A suivre : 3. Le mal-être des jeunes, dit pour être surmonté

Contact : serre-jean-francois@orange.fr

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