LES 4000 DE LA COURNEUVE : La promotion de la culture (4)

Chères lectrices, chers lecteurs

Quel anachronisme de vouloir parler de culture alors même que les médias font de la violence leur « une » ! Comme si l’on pouvait répondre à la violence par la culture ; comme si l’art, quintessence de la culture, était susceptible d’apaiser des rapports sociaux excédés par les conditions d’existence que leur impose « le système » ! Peut-on à ce point être angélique ? Et pourtant…

Ce que peut la culture ? Spécifiquement pour le renouvellement urbain ? Rien, si elle n’est pas adossée à l’éducation et ancrée dans la matérialité de la Cité. C’est la leçon de l’expérience  des 4000 de La Courneuve. Mais, même ainsi, elle ne peut qu’autant qu’elle s’inscrit dans une économie à même de satisfaire les besoins vitaux de la société urbaine prise dans ses affects, qui la motivent et la mobilisent à la fois, pour reprendre un vocabulaire spinozien cher à Frédéric Lordon. Encore ne faut-il pas s’illusionner jusqu’à confondre son expression la plus radicale – l’art – avec la vie, et maintenir la frontière, cet entre-deux instable où la création puise les formes qui enchantent le monde.

Ce n’est évidemment pas sans conditions, qui relèvent de la politique dans son sens le plus noble, celui qui émerge de la citoyenneté, entendu comme « citadinité » consciente de sa puissance d’expression, indissociable de l’action.

Mais, inversement que peut l’aménagement, l’urbanisme, l’architecture et le traitement paysager des espaces sans la culture et l’art ? Un rapetassage de surface tout au plus. 

Bonne lecture.

Les 4000 Sud  :  « Sous réserve des subventions de l’Etat »

IV. La culture, composante du renouvellement urbain à part entière

Ainsi va la vie sur les chantiers du renouvellement urbain de La Courneuve, aux 4000 comme ailleurs dans la ville. L’art y pénètre la vie, la vie s’y fond dans l’art. D’un quartier autrefois en déshérence, d’une friche à l’abandon mais riche de la mémoire qu’elle recèle, on fait une scène sur laquelle on joue et rejoue la comédie de l’existence, exorcisant le pire pour que le meilleur puisse advenir. L’art n’est plus séparé de la vie, la scène est ouverte, les comédiens en sortent pour se mêler au public et lui céder la place sur cette même scène, les sculptures tombent de leur socle, les tableaux de leur cadre, à la petite musique de nuit des salles de concert succède la musique de rue, martelée, des rappeurs. Les « Kids » Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah – ce dernier habitant des Quatre mille – auteurs de Quand il a fallu partir, docu. sur l’implosion de la barre Balzac, l’ont crié du coeur dans leur roman, Burn out, tendre et lucide à la fois, écrit à quatre mains en souvenir de ce chômeur de 41 ans qui s’est immolé, un beau jour de mars 2013, devant Pôle Emploi à Nantes : « La France a su créer ses propres ombres. Des gars qui deviennent fidèles aux forces obscures, parce qu’on n’a pas su les emmener vers la lumière. Vers la beauté. Parce qu’on n’a pas su les emmener vers la vie, alors ils sont allés vers la mort. »[1]

Sans doute pour Platon, la cité était-elle une chose trop sérieuse pour y intégrer l’art, imitation servile et trompeuse de la réalité. Mais la ville contemporaine n’est pas la cité austère qu’il imaginait et l’art contemporain s’est détaché de toute prétention à reproduire la réalité pour donner à voir bien au-delà, et ce, sans craindre de descendre dans la rue et de participer à son animation.

En déclarant à l’appui de ses vœux pour « une belle année 2015 » aux Courneuviens : « l’égalité commence avec le savoir et la culture », le maire de la Courneuve était cohérent avec la ligne de son programme et de son action.

En 2009, après avoir identifié trois ruptures auxquelles remédier : urbaine, dans les transports, économique et sociale, il avançait trois objectifs dans l’ordre suivant :

  • Relever le défi de l’éducation, de la formation professionnelle des jeunes et de l’alphabétisation des étrangers (1/3 de la population) ;
  • Permettre un véritable rattrapage territorial par des aménagements d’intérêt général liés à la résorption des coupures urbaines ;
  • Soutenir le développement de la pratique culturelle en facilitant l’accès à la culture pour tous par la prise en compte de la richesse culturelle des Courneuviens[2].

On notera que le rattrapage territorial, condition du développement social, est encadré, d’une part par une priorité : l’éducation et la formation, d’autre part par une finalité : le développement culturel.

C’est en ce sens que l’on peut affirmer que la laïcité est à la culture ce que l’espace public est au paysage urbain. Un espace non pas neutre, mais qui reflète, exprime les valeurs universelles, au fondement de notre commune humanité, sans lesquelles il n’est pas de vivre-ensemble[3]. Espace de liberté et de tolérance, positivement appropriable par les citoyens-citadins, qui favorise la rencontre et incline au dialogue, où les discriminations que dénonçait le maire dans sa plainte à la HALDE sont bannies. Ce que l’on désigne couramment comme lien social ne relève pas seulement de l’immatériel mais a, aussi, besoin de s’adosser à la matérialité du milieu urbain pour se réaliser. D’où l’importance de l’aménagement urbain, du traitement de ces vides qui irradient et ponctuent l’espace bâti en permettant aux habitants non seulement de circuler mais aussi de se poser comme sur cette place traversante dessinée par Paul Chemetov, avec ses bancs adossés aux plantations, son marquage au sol guidant le piéton. Significativement baptisée place de la Fraternité, elle fédère des équipements incontournables pour les habitants comme la médiathèque John Lennon, le centre culturel Jean Houdremont ou le centre social Couleurs du monde, de sorte que sa fonction et son importance pour la vie urbaine ont été unanimement reconnues par nos interlocuteurs quels qu’ils soient, acteurs du développement urbain, animateurs culturels ou résidents.

Ce n’est pas un hasard si, parmi les aménageurs et les urbanistes, dont c’est pourtant le métier, certains et non des moindres, se référant à l’urbanisme des grands ensembles, minimisent l’impact des formes urbaines sur le comportement et le bien-être des habitants, quand, si paradoxal que cela soit, ils ne leurs dénient pas toute influence, les réduisant à un pur contenant indépendamment du contenu social. C’est faire fi de la pluridimensionnalité de l’aménagement urbain et de l’urbanisme : si aux deux dimensions de l’aménagement foncier, l’urbaniste en ajoute une troisième qui confère à l’œuvre bâtie toute son épaisseur, encore faut-il prendre en compte une quatrième, la dimension humaine, dont le maire de La Courneuve a rappelé la primordialité en inscrivant son action dans une démarche « forte et cohérente, au service d’un projet humain avant d’être urbain ». C’est par elle, en effet, que l’on passe du contenant au contenu : la forme urbaine, par l’ « atmosphère » qui s’en dégage, influant sur l’humeur ; le traitement des espaces non bâtis imprimant aux mouvements des corps ses contraintes ; le mobilier urbain participant à la convivialité ; l’architecture, comme le rappelle l’article premier de la loi du 3 janvier 1977, exprimant la culture. Encore faut-il que cette expression matérielle de la culture s’accorde à celle des habitants auxquels elle est destinée, qui, trop souvent, faute de participation réelle à l’effort de création architecturale, sont réduits à s’en accommoder.

Au-delà de la programmation, le projet culturel d’Armelle Vernier, directrice du centre Jean Houdremont, prouve, à cet égard, que les frontières entre pratiques professionnelles et amateurs ont tout à gagner à être abaissées ; mais il est également la démonstration du pouvoir émancipateur d’une mise en mouvement à travers les arts du cirque, du jonglage en particulier, permettant à ses pratiquants à la fois de se libérer des pesanteurs de la matière et de s’exprimer hors les murs en investissant la ville, ses espaces publics, lors de rencontres « urbaines ».

[Enquête réalisée en 2014-2016 par BJ, JJ, BP et JFS avec le soutien de l’Institut CDC pour la Recherche, la SCET et l’Institut d’Aménagement Régional d’Aix-en-Provence]

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[1] Depuis les dérapages incompréhensibles et inexcusables de Mehdi Meklat, Janus pervers, sur Twiter sous le pseudonyme de Marcelin Deschamps, la collaboration des deux compères se trouve hélas complètement discréditée. La période, révélatrice de la duplicité de « stars » inconsidérément propulsées par les médias, est décidément propice aux plus odieux excès favorisés par l’usage des réseaux sociaux. La question ne date pas d’hier : comment peut-on apprécier un roman comme Voyage au bout de la nuit de Céline en faisant abstraction du personnage ? comment peut-on encore lire Burn out en feignant d’ignorer le double exécrable de Mehdi Meklat ? comment des écrivains de talent, sinon de génie, peuvent-ils à ce point nous rendre schizophrène ? Faut-il être cruel !

[2] Conférence de presse du 5 mai relative au dépôt de plainte auprès de la HALDE pour discrimination territoriale par la municipalité.

[3] « La meilleure manière de respecter une culture contemporaine, écrit Marc Augé dans Le sens des autres sous titré Actualité de l’anthropologie  (1994), c’est de dialoguer avec elle, métaphoriquement ou non (c’est affaire des circonstances), autrement dit de ne pas renoncer à l’affirmation de valeurs estimées universelles au nom d’un respect des cultures qui s’apparenterait à une forme d’apartheid culturel. » Ni universalisme absolu ni relativisme intégral.

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A suivre : V – La culture comme « bien commun »

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Contact : serre-jean-francois@orange.fr

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