DU NORD DE L’EUROPE AU SUD MEDITERRANEEN : deux villes aux extrêmes

De la Méditerranée à la Baltique : Alexandrie… Dantzig

Alexandrie : vestiges du temple de Sérapis

 

 

 

 

 

 

Photo Daniel Mayer / Wikimedia Commons

 

                                                   Photo Diego Delso / Wikimedia Commons
Le port de Dantzig (Gdansk)

 

 

 

 

 

 

 

 

Comment l’homme habite la ville, comment la ville habite l’homme

Deux visions opposées de villes cosmopolites : Alexandrie et Dantzig, vues à travers la littérature.

«Une ville devient un univers lorsqu’on aime un seul de ses habitants.»                                                                              Lawrence Durrell – Justine

Sont-ce les habitants qui façonnent la ville, ou la ville qui les imprègne de son esprit ? Le hiatus entre l’âme de la ville et l’esprit de ses habitants peut-il aller jusqu’à la rupture ? Ou, au contraire, l’accord entre l’une et l’autre aboutir à la fusion ? Pour le meilleur, ou pour le pire ? Sans doute, est-ce affaire de forme, d’atmosphère, de climat, de mentalité… De latitude en un mot. Mais l’énigme qui fait qu’une ville épouse ses habitants ou que ces derniers gardent au contraire leur distance par rapport à elle, n’est pas résolu pour autant. Il faudrait encore pouvoir reconstituer la genèse des formes urbaines en parallèle avec l’évolution des usages et des pratiques de l’espace ; déceler, par delà les ruptures, les constantes. C’est ainsi qu’en-deçà de ce qui nous lie encore, nous pourrions entrevoir ce qui nous a jadis éloignés les uns des autres ou même séparés, et, au-delà des décalages que le temps fait jouer, les correspondances qui se maintiennent bon gré mal gré. Les siècles nous ont légué des vestiges de terre, de pierre, de marbre…, les peuples se sont mêlés pour nous transmettre un héritage incessamment renouvelé par la grâce même de ce métissage. Si les villes de la Grèce antique et de Rome ne nous ont laissé que des ruines, l’esprit de l’Antiquité, avec une remarquable constance, n’a pas moins continué de nous inspirer par delà le Moyen Age et la Renaissance.

De leurs pôles opposés, Alexandrie et Dantzig, saisies à travers le prisme de deux romans que par ailleurs tout éloigne, illustrent à merveille, par le contraste de leur morphologie autant que de la composition de leur peuplement, la diversité des liens qui relient une ville à ses habitants. Villes métaphoriques, qui ont, malgré ce qui les oppose, pour point commun d’être cosmopolites : ville ouverte sur le monde – au-delà même du monde méditerranéen – pour l’une, « ville libre » pour l’autre.

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Justine est le premier des quatre romans du Quatuor d’Alexandrie, la saga orientale de l’écrivain britannique Lawrence Durrell. Dans le dernier, ayant pour titre Clea, récapitulation de l’ensemble de l’œuvre, on retrouve la même idée mise ci-dessus en épigraphe, sous une autre forme : « Si l’on est amoureux d’un de ses habitants, une ville contient tout l’Univers. » Il y aurait beaucoup à dire sur Justine, prénom éponyme du premier de ces romans, emprunté à Sade. Baroque autant que foisonnant, il met en scène deux hommes, narrateur compris, et deux femmes, qui sont comme les facettes d’un miroir nous renvoyant l’image d’une ville fragmentée, équivoque, hantée par son passé, que sa décadence même ne parvient pas à effacer. De sorte qu’à la fragmentation de l’espace répond la décomposition du temps de la narration.

Aussi, en un certain sens – mais il est d’autres perspectives envisageables – n’y a-t-il pas de meilleure illustration de l’énigme représentée par l’articulation de la ville et de la société urbaine que ce Quatuor d’Alexandrie avec ses quatre romans qui portent chacun pour titre le nom d’un des quatre protagonistes d’une œuvre aux intrigues entrecroisées : deux hommes Balthazar et Montolive, encadrés par deux femmes, Justine et Clea. Saga échevelée qui rend mieux peut-être qu’aucune autre œuvre littéraire cette symbiose d’une ville et de ses habitants, indigènes comme allogènes : « la seule ville au monde où les races et les coutumes les plus étrangères se mêlent et se marient, où les destins les plus intimes se recoupent. » Ville cosmopolite où « les communautés se perpétuent et communiquent – les Turcs avec les Juifs, les Arabes, les Coptes et les Syriens avec les Arméniens, les Italiens et les Grecs ». Non pas la ville objective que cherchent à scruter les chercheurs en sciences sociales, mais cette ville réfractée dans la psyché de ceux qui l’habitent ; non pas la ville physique – jamais décrite dans l’œuvre de Durrell – mais la ville fantasmée, qui explose à chaque pas de mille et un éclats, scintillant sous le soleil ardent de ce côté là de la méditerranée orientale comme « un grand paquebot de cristal amarré à la corne de l’Afrique ». C’est que « Justine et sa ville se ressemblent en cela qu’elles ont toutes deux une forte saveur sans avoir un caractère réel ». Pourtant, Alexandrie, ville interlope, n’en est pas moins présentée dans Balthazar, deuxième roman de la tétralogie, comme étant une « anarchie de la chair et de la fièvre, de l’amour vénal et du mysticisme ».  Au point de se demander « quelle autre ville au monde peut offrir un tel amalgame. »  L’auteur n’écrit-il pas : « la ville, à demi rêvée (combien réelle cependant), commence et s’achève en nous, prend racine dans les recoins de notre mémoire. » Ambivalence de la ville qui, pour être réelle, ne revêt pas pour autant les caractères de l’objectivité : à jamais hors de portée de la raison humaine, intériorisée, vécue, la ville, décor de terre, de pierre, de béton, d’acier, de verre… vient comme se fondre dans ce milieu réfringent que constitue le mental de ses habitants.

Aussi bien, mais sans être dupe du mirage, ne serait-ce pas à ce critère qu’il faudrait pouvoir s’en remettre afin d’être à même de juger de la réussite ou de l’échec de l’action des bâtisseurs : critère de l’adéquation de l’œuvre urbanistique et architecturale à l’esprit de ceux qui seront par la suite chargés de l’animer, les citadins ; sachant que, Lawrence Durrell le rappelle dans Clea, « l’homme d’action et l’homme de réflexion ne sont en réalité qu’un seul et même personnage, opérant dans deux domaines différents. Mais en vue du même résultat. »

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Sous une autre latitude, dans un tout autre contexte géographique et historique, Günter Grass, nous offre avec sa Trilogie de Dantzig, inaugurée avec Le Tambour, une perspective bien différente. Aucune symbiose entre Dantzig, la « ville libre » de l’entre-deux guerre, et ses habitants, dont les identités germaniques et polonaises s’affrontent, ignorant la minorité linguistique kachoube, pourtant originaire de la capitale du duché de Pomérélie. Dantzig, cadre des tribulations d’Oscar, anti-héros de ce roman d’inspiration picaresque, dont l’obscénité est érigée en art littéraire (les symboles sexuels mâles foisonnent), s’impose non par l’empreinte qu’y laissent ses habitants ou les représentations dont ils sont porteurs, mais par ses lieux cités avec une froide objectivité, quartiers, rues, places, édifices, lesquels s’égrènent au fil des déambulations des gens comme autant de points de repère. Ses quartiers d’abord : la Ville-Droite, la Vieille-Ville, la Ville-au-Poivre, le Faubourg, la Ville-Récente, la Ville-Neuve, la Ville-Basse… Ses rues et places ensuite : la Häkergasse, la rue Longue, la rue Large, la Grande et la Petite rue des Drapiers, la rue Tobie, la rue des Chiens, le Fossé de la Vielle-Ville, le Fossé du Faubourg, la rue des Culottiers, la rue des Bouchers, la rue du Saint-Esprit, la rue des Dames, la rue des Pannetiers, la rue du Pot-au-Lait… Ses églises enfin : Notre-Dame, Sainte-Catherine, Saint-Jean, Sainte-Brigitte, Sainte-Barbe, Sainte-Elisabeth, Saint-Pierre-et-Paul, la Trinité, le Saint-Sacrement. Au rebours de l’esthétique du Quatuor d’Alexandrie de Durrell – lequel ne se livre à aucune description de la ville, seulement vue à travers les yeux et le cœur de ses habitants, et dont la toponymie, tout comme la topographie, est absente – la manière de Grass, nous présente un Dantzig désincarné réduit à des noms de lieux.

C’est comme si la ville écartelée entre ses nationalités était tenue à distance de ses habitants ; trop libre pour qu’ils puissent s’y identifier pleinement. Dantzig, dont l’ambiance est dissociée de ses murs, est, au contraire de l’Alexandrie de Durrell, dépourvue de cette atmosphère qui fait qu’une ville est une ville. Ne subsistent donc que des lieux, dont les noms inlassablement répétés résonnent dans le vide à l’instar des battements du tambour d’Oscar qui rythment les épisodes de son existence, tous plus fantasques les uns que les autres. Dantzig – « ville libre » à la merci des cris «vitricides » de l’enfant, lequel a délibérément arrêté de grandir à l’âge de trois ans après que sa mère lui eut offert un tambour aux couleurs de la Pologne – s’estompe derrière ses habitants, qui occupent le devant de la scène. Ainsi, des trois caractères qui, selon Marc Augé, définissent un lieu : identitaire, relationnel et historique, ce sont les deux derniers qui seraient, dans le cas de figure du Dantzig déstabilisé des années 20-40, revendiqué à l’Ouest comme à l’Est, prégnants. Et ce, aux dépens de l’identité qui fonde un lieu anthropologique : « simultanément principe de sens pour ceux qui l’habitent et principe d’intelligibilité pour celui qui l’observe »[1]. La Trilogie de Dantzig antithèse du Quatuor d’Alexandrie sur le plan de la relation de la cité à ses habitants : extériorité de la ville opposée à sa symbiose avec les citadins.

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« Il n’y a que deux conduites avec la vie : ou on la rêve ou on l’accomplit. »                                                                                 René Char – A une sérénité crispée

Ainsi en va-t-il des villes comme de la vie. « … l’homme n’est rien d’autre qu’une extension de l’esprit du lieu » écrit Durrell dans Justine. Et dans Clea, le volume qui clôt le Quatuor, il donne la parole à Balthazar : « Nous devenons ce que nous rêvons […]. Nous ne donnons réalité et substance qu’aux figures de l’imagination. » Aussi bien, « ce que nous appelons vivre n’est en réalité qu’un acte de l’imagination ». C’est à défaut de pouvoir réaliser ses rêves, qu’il nous est donné de rêver la réalité d’un monde que le désir aura transfiguré. Ce qu’il aura perdu en corps et en chair, il l’aura recouvré au centuple, hors de l’espace qui nous emprisonne, en splendeur éthérée, car « le physique n’est que la périphérie, le contour de l’esprit, sa partie solide ». Et cela vaut pour la ville comme pour le corps humain. Cependant, bien qu’Alexandrie soit qualifiée par Durrell de « capitale de la mémoire », le narrateur nous prévient : « oui, c’est le temps qui est une mystification ! L’Espace est une idée concrète, mais le Temps est abstrait ». Abstrait le temps, mais d’autant mieux intériorisé. Concret l’espace, mais d’autant plus opaque et pesant. Alors, comme Pursewarden, un des personnages, parmi les plus excentriques du roman, écrivain de son état, double de l’auteur du Quatuor, on souhaiterait voir l’art se confondre avec la vie : « Une œuvre d’art est quelque chose qui ressemble davantage à la vie que la vie elle-même. » On voudrait le croire ; n’y puise-t-elle pas sa matière et, en retour, ne lui insuffle-t-elle pas l’esprit dont elle est l’incarnation ? Si une aspiration diffuse émane de chaque page ou presque du Quatuor,  aspiration à la fusion de l’art et de la vie, elle butte sur l’impuissance à faire de la vie une œuvre d’art ou, inversement, pour un écrivain comme Pursewarden, à donner vie aux personnages de fiction, pour une artiste comme Clea, à infuser la vie dans l’art. Jamais, quelle que soit sa force d’attraction, on n’entrera dans l’œuvre d’art, tableau, roman ou scène de théâtre comme dans une ville ; toujours, une irréductible distance physique s’imposera à l’amateur d’art, au lecteur, au spectateur, nécessaire pour entrer en communion intime avec l’oeuvre. Durrell ou le complexe de Pygmalion, Grass ou le destin de l’Androgyne.

L’analogie vaut pour la ville et ses habitants mais inversée : jamais la ville ne sera une œuvre d’art à part entière, justement parce qu’elle est habitée, vécue de l’intérieur ; jamais, pourtant, l’esprit du citadin, si grande puisse en être la tentation, ne se fondera dans l’âme de la ville, si attractive soit-elle [2]. On pense à Artaud confronté à son ombre, à son questionnement sur  le « théâtre et son double ». Comme si la promiscuité de la pierre et de la chair devait éloigner à jamais d’un état de fusion mystique. Et c’est tant mieux, ne serait-ce que pour ménager cet espace de créativité qui conditionne et le renouvellement de la ville et l’adaptation de ses habitants aux changements qui affectent sa forme et, partant, modifient l’atmosphère dans laquelle elle baigne.

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[1] Cf. Non-lieux sous titré : Introduction à une anthropologie de la surmodernité.

[2] Concernant non la ville mais la maison provençale prise dans son écrin campagnard, on retrouve la même idée chez Henri Bosco dans Le mas Théotime. Evoquant la « puissante expression du génie caché de Théotime », il écrit : « … c’était là mon sang qui montait avec lenteur, en roulant mes angoisses et mon épouvante, dont les violences ne parvenaient pas à briser le rythme large, le chant intérieur de cette vie commune, où Théotime et moi, en fondant la chair à la pierre, nous ne formions plus qu’une seule âme, anxieuse de son salut, et peut-être, déjà en quête de son dieu secret. » 

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Pour m’écrire : serre-jean-francois@orange.fr

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