LE GRAND STADE DE LYON ET LES QUARTIERS PRIORITAIRES : enjeu foncier, enjeu spatial

Le grand stade de Lyon et les quartiers prioritaires

Stade des Lumières en construction (mai 2015) Photo Vegas666 / Wikimedia Commons

L’enjeu du foncier, l’enjeu spatial

Quand la localisation des équipements est soumise à des forces contraires mettant à l’épreuve les pouvoirs publics, contraints de composer avec les intérêts privés.

Si, pour Edward T. Hall [1], anthropologue américain, la culture est la « dimension cachée » des rapports sociaux, le foncier est bien celle des rapports à l’espace sur lequel se projettent les inégalités sociales à la source des phénomènes de ségrégation.

Le foncier, en tant qu’assiette constructible valorisable, n’est pas seulement à l’origine des grands ensembles ou de l’extension des agglomérations empiétant sur les terres agricoles. Il détermine aussi la localisation des grands équipements moyennant des montages juridiques et financiers souvent opaques que l’« intérêt général » adossé aux retombées économiques escomptées, en matière d’emplois notamment, vient justifier après coup. Exemple parmi d’autres, celui du grand stade de Lyon, stade des Lumières, de 60 000 places inauguré en janvier 2016 à Décines-Charpieu, commune de l’Est lyonnais, avec ses équipements annexes : hôtel, centre de loisirs, bureaux, clinique du sport. Opération privée de plus de 600 millions d’euros au total, alternative au partenariat public-privé ; laquelle n’a pu être réalisée que grâce, d’une part, à la prise en charge par la collectivité publique de la réalisation des voies d’accès et, d’autre part, à la cession au prix du terrain agricole (40 €, contre 150 € le m² pour un terrain à bâtir) des emprises de l’ouvrage, propriété du Grand Lyon, à une foncière, filiale de l’OL, au capital de laquelle le groupe immobilier Vinci, titulaire d’un contrat de conception-réalisation, participait en contrepartie d’un apport de 100 millions d’euros. In fine, sur ces bases, on peut estimer le coût pour la collectivité à quelque 200 millions d’€. Montage validé par le Conseil d’Etat qui a confirmé la légalité du permis de construire et de la révision du PLU après que le Conseil constitutionnel a rejeté la question prioritaire de constitutionalité déposée par des propriétaires fonciers ; étant précisé que le terrain a, postérieurement à la transaction, fait l’objet d’un déclassement visant à le rendre constructible. 200 millions d’euros, avec ses retombées économiques, à mettre en parallèle avec les 250 millions d’euros d’aménagement public investis au titre du PRU 1 de la rénovation de La Duchère, avec ses retombées sociales. Deux poids deux mesures de la popularité d’investissements publics diversement appréciée, dont la portée sur les décisions politiques n’est évidemment pas exempte de considérations électoralistes.

Au pôle opposé – culturel – de cette « dimension cachée » qu’est le foncier, enfouie, on ne manquera pas de relever une « dimension résurgente » au contraire, celle du religieux, dont l’affaire de la synagogue à La Duchère est une des manifestations plus que symbolique par ses effets ravageurs. Situées l’une à côté de l’autre, la synagogue et la mosquée ont toujours coexisté, comme ont toujours paisiblement cohabité les deux communautés, juives et musulmanes, dont les responsables entretenaient des liens, y compris avec ceux des communautés chrétiennes, ainsi qu’en témoigne l’activité du groupe œcuménique Abraham [2]. Jusqu’à ce jour de mars 2002 où la première a été victime d’actes de vandalisme au point de devoir envisager son déplacement, aujourd’hui effectif dans le quartier de La Sauvegarde. Et ce, malgré la médiation des pouvoirs publics pour que la communauté musulmane, ralliée à « un islam du juste milieu », consente, sous la menace de fermeture de leur lieu de culte, à se séparer d’un imam de tendance salafiste.

Pour être dans un rapport éloigné l’une de l’autre, ces deux affaires, celle du stade des Lumières, aussi prestigieux que populaire, et celle de la synagogue, lieu de recueillement cultuel, n’en ont pas moins comme dénominateur commun un rapport à l’espace où l’intérêt public est confronté aux intérêts privés et où le lien social le dispute – à des échelles différentes et à armes inégales – à l’économie foncière dans le cas du stade des Lumières, à la sphère d’influence cultuelle, donc culturelle au sens large [3], dans celui de la synagogue. Dimension résurgente d’un côté (le religieux), refoulée de l’autre (la problématique foncière), révélatrices autant de notre tendance à délier ce qui était plus ou moins bien lié, dans la laïcité par exemple, que de notre difficulté à relier ce qui a été délié : l’espace de la ville. En bref à articuler les différents niveaux du social, soumis aux soubresauts de l’histoire, victimes de la tectonique des territoires.

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[1] Auteur de La Dimension cachée (1966, traduit en français en 1971).

[2] Cf. les Mémoires d’un grand ensemble d’une de ses habitantes, Annie Schwartz (1993) aujourd’hui décédée, qui a donné son nom à la bibliothèque du Plateau, et le témoignage du pasteur Pierre-Olivier Dolino, responsable du Foyer protestant de La Duchère, qui anime le Groupe Abraham, lieu de rencontre entre les trois communautés se réclamant du monothéisme : chrétienne, juive et musulmane, représentées dans le quartier.

[3] On ne met jamais en question l’appartenance de l’art à la culture. Pourquoi discute-t-on de savoir si la religion est partie intégrante de la culture ? Sinon parce que, comme l’explique Olivier Roy dans La Sainte Ignorance (sous titrée Le temps de la religion sans culture), « … le religieux perd son ancrage culturel, et la culture a oublié ses sources religieuses et tout savoir profane du religieux ». Pour autant, le religieux ne saurait être réduit à la culture, à laquelle il manquerait la dimension du surnaturel, voire du surréel dans le cas de l’art.

 

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