POST-BLOG 3 : La ville en marge de la Littérature majuscule – Les Cités obscurs, Babar

Chères lectrices, chers lecteurs

Jamais il ne faut rompre brutalement avec les vacances, avec l’air de la campagne, de la mer, de la montagne pour nous replonger dans l’atmosphère des villes. Aussi, je vous propose cette petite balade dans la littérature enfantine, ainsi que dans celle de la BD, qui se situe dans un entre-deux indéfinissable pour nous enchanter ou nous effrayer, c’est selon. En un mot, à l’approche de l’automne, pour nous dépayser

François Schuiten et Benoît Peeters au Festival de la BD de Kobenhavn en 2006 (Danemark)
François Schuiten et Benoît Peeters au Festival de la BD de Kobenhavn en 2006 (Danemark)
Photo Fredik Strömberg / Wikimedia Commons

 

 

Le roi Babar et la reine Céleste

 

                                                                                                                                                                                                           Photo Vanessa / Flick

Il n’y a pas de littérature mineure. La ville n’est pas qu’un thème de la littérature classique, moderne ou savante. Elle figure en bonne place dans la BD et dans les livres pour enfants. En témoignent, entre autres, « Babar » et les « Cités obscures ».

La ville en marge de la Littérature majuscule

Les Cités obscures – Babar

Il n’y a pas de genre mineur en littérature, surtout quand c’est la ville qui en est le sujet ou même simplement le thème en fond de plan. La bande dessinée présente cet avantage sur le texte littéraire de combiner l’image et l’écrit, l’un s’appuyant réciproquement sur l’autre dans le cadre d’un scénario dont l’expression se trouve ainsi redoublée. Ce qui, concernant la ville, peut constituer un plus pour rendre une atmosphère ou une ambiance urbaine. A fortiori lorsque la ville, loin d’être réduite au décor de l’action, intervient comme un acteur à part entière. La littérature enfantine ne doit pas être en reste. Elle n’intéresse pas que les enfants auxquels elle est censée être destinée. A travers eux c’est bien souvent le monde des adultes qui est mis en question, et qu’elle vise donc indirectement. C’est que, inévitablement, l’auteur d’un livre pour enfants se projette dans la narration d’un récit qui s’appuie sur l’image – propriété qu’il partage avec la bande dessinée sous une autre disposition graphique.

Ainsi, Les Cités obscures de François Schuiten et Benoît Peeters, respectivement dessinateur et scénariste, doivent-elles être mises en correspondance avec Les Villes invisibles d’Italo Calvino. Quant à Babar bâtisseur, en nous replongeant dans l’enfance, il nous fait remonter aux sources du colonialisme et de sa « mission civilisatrice ».

Un concept, élaboré successivement, avec des différences sensibles, par Ernst Jentsch et Sigmund Freud, celui d’inquiétante étrangeté, permet de décrypter l’atmosphère qui se dégage de ces Cités obscures, pendant des Villes invisibles d’Italo Calvino. L’inquiétante étrangeté, peut, en effet, être assimilée, soit à un sentiment de familiarité perturbé par l’intrusion d’éléments étrangers, source de doute et d’inquiétude, soit à un dédoublement fugace de la personnalité lié à un dépaysement. C’est ainsi que Samaris, ville dont les voyageurs ne reviennent pas, où Franz est envoyé en mission, se révèle être un simulacre dont l’emblème est une plante carnivore. Cette cité fantôme, dont les décors en trompe-l’œil changent au gré de leur déambulation, mystifie ses visiteurs. Elle les immerge dans un monde dont l’inquiétante étrangeté laisse présager leur engloutissement. Quand à Urbicande, ville dont Eugen Robick est l’urbatecte (sic), elle sera victime d’une excroissance monstrueuse sous forme de réseau cristallin qui étendra irrésistiblement ses mailles, pour enserrer finalement ses bâtiments et édifices dans une gigantesque pyramide réticulaire. L’étrangeté du phénomène n’empêchera pourtant pas les habitants de s’accommoder des transformations de leur cité… avant l’apocalypse. Même inquiétante étrangeté dans La Tour, réplique de celle de Babel, en ruine et qui menace à tout moment de s’effondrer. Giovani Batista, le mainteneur de l’édifice, Sisyphe médiéval, n’aura de cesse d’en percer l’origine et le mystère. Après avoir livré une dernière bataille victorieuse contre les sortilèges de l’édifice, il commentera son épopée : « Il y eut des jours où la réalité de la Tour m’accabla d’un poids formidable et écrasant ; d’autres jours où elle disparaissait à mes yeux comme si jamais je n’y avais vécu […] ». Inquiétante étrangeté… étrange familiarité d’un univers d’architectures délirantes où le fantastique côtoie le réalisme sans ménager de solutions de continuité, ou si peu. Au-delà des différences de genre – littérature et bande dessinée – c’est bien, sur le plan des procédés d’expression, cet effet de réel qui distingue les Cités obscures des Villes invisibles. Ce que marquent leurs qualificatifs respectifs, pour autant que l’obscurité n’exonère pas du réel alors que l’invisible l’exclut : réalisme fantastique d’un côté, imaginaire rêvé de l’autre.

***

« Le petit éléphant » éduqué par les hommes de la ville versus le petit d’homme adopté par les animaux de la jungle. De retour au pays des éléphants, fort du bagage culturel acquis au contact des humains, qu’il n’aura de cesse de faire partager à ses congénères, Babar se fera sacrer roi (1er album : Histoire de Babar, le petit éléphant). Après un voyage de noces mouvementé en ballon en compagnie de sa jeune femme, Céleste, voyage au cours duquel ils s’échoueront malencontreusement sur une île de l’océan, manquant de peu d’être mangés par des cannibales (sic), notre héros se vouera corps et âme à ses sujets, pour lesquels, soucieux de les faire bénéficier des bienfaits de la civilisation, il fera construire, en lieu et place de la forêt détruite par les rhinocéros, leurs ancestraux ennemis, une capitale baptisée Célesteville. Ville bien occidentale, pour ne pas dire coloniale, de couleur  blanche dominante dans les deux acceptions du qualificatif, surgie de la savane, à la composition symétrique, symbole d’ordre : le palais du travail, de style industriel, incluant l’éducation et la culture, d’un côté, le palais des fêtes, de style néoclassique, consacré  aux arts, de l’autre. Aux extrémités de cet ensemble architectural hybride : la maison de la vieille dame, bienfaitrice du peuple des éléphants convertie en institutrice, d’une part, la résidence du roi et de la reine, à peine plus grande, d’autre part. Les deux palais dominent un alignement de bungalows sur plusieurs rangées, tous les mêmes, un par éléphant, avec vue sur le grand lac. La légitimité du pouvoir royal de sa majesté Babar tire sa force du peuple des éléphants dont les aspirations individualistes sont, par esprit d’égalitarisme, uniformément satisfaites.

Mais si la capitale des éléphants est une véritable cité avec  ses corps de métier et ses coutumes, elle est aussi moins qu’une ville : condamnée à vivre en autarcie au milieu de la savane, sans monnaie, sur la base du troc, ses activités alternent le travail le matin, les loisirs l’après-midi. Avec une devise : « UN pour tous, TOUS pour un », qui résume sa philosophie sociale. Et si ses habitants peuvent momentanément endurer un malheur, le bonheur toujours triomphera sur les maux qui menacent [1].

Les premières éditions innovaient par leur grand format et l’écriture manuscrite des textes alternant avec les illustrations. La première édition du 3e album (Le roi Babar), qui narre les hauts faits de bâtisseur du pachyderme couronné par ses congénères et rend compte de sa mission civilisatrice, fait suite au Voyage de Babar (2e album) et date de 1933. Or, l’exposition coloniale s’était tenue en 1931 à la Porte Dorée. On rappellera que l’urbanisme colonial a été promu sous l’impulsion de Lyautey au Maroc dans les années 1912-1925. Urbanisme marqué par la volonté du résident général et chef des armées de ne pas répéter les erreurs commises en Algérie. Après avoir déplacé la capitale de Fès à Rabat, c’est dans le respect du mode de vie traditionnel et avec le souci de préserver la médina, qu’il préconisera une urbanisation séparée pour les colons, dont Henri Prost fut le maître d’œuvre. La ville moderne du colonisateur, basée sur le zonage des fonctions urbaines dans le prolongement des axes de la ville traditionnelle dominée, finira par l’absorber, consacrant un métissage patrimonial. La ville neuve ainsi créée de toute pièce s’est développée au dépend de la médina, asphyxiée. Le protectorat n’en permit pas moins d’expérimenter des conceptions urbaines nouvelles qui ne furent pas sans inspirer ultérieurement, toutes choses égales par ailleurs, nos urbanistes continentaux, pour le meilleur et pour le pire.

Si, comme le dit Proust, « la lecture est au seuil de la vie spirituelle », c’est, bien en amont, par le détour du fantastique que la littérature pour enfants nous aura familiarisé avec le réel, perçu comme inquiétant sinon menaçant. Et parvenu à l’âge mûr, c’est, à rebours, en renouant avec l’imaginaire de notre enfance à travers la BD, que nous cherchons à échapper aux contraintes d’une réalité pesante. Ainsi en va-t-il de même du citadin adopté par la ville, matrice de son acculturation, et qui n’aura de cesse de s’en distancier par la suite, quitte à la fantasmer.

_______________________________

[1] Si tirer Babar de la pile de livres qui ont enchanté notre enfance relève de la nostalgie, cela vaut aussi comme un avertissement alors même que les éléphants sont une des espèces animales aujourd’hui menacées : de 20 millions d’individus avant la colonisation, la population est tombée à 1 million en 1970, pour atteindre à peine  400 000 aujourd’hui (information donnée par le journal Le Monde du 20 janvier 2017).

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