POUR CONCLURE : 2 – Le plaidoyer « Pour la ville » de Guy Burgel

Une utopie métropolitaine (1914) d'Antonio Sant'Elia, architecte italien
Une utopie métropolitaine (1914) d’Antonio Sant’Elia, architecte italien
    Image Wikipedia

Quand Guy Burgel, amoureux de la ville n’hésitant pas à se colleter avec les urbaphobes de tout poil, jette les fondements d’un « espoir de ville », non sans avoir au préalable analysé les raisons du désenchantement qui a suivi l’euphorie des « trente glorieuses ».

2 – Pour conclure sur les promesses de l’avenir : le plaidoyer « Pour la ville » de Guy Burgel [1]

Christophe Bouton dans Faire l’histoire. De la révolution française au printemps arabe [2] s’interroge : qui fait l’histoire ? A sa suite, ne serait-on pas tenter de poser la question : qui fait la ville ? Est-elle le fruit de la Providence, du hasard, d’un déterminisme (lequel) ou du volontarisme des grands hommes ? L’auteur distingue la causalité de la responsabilité et, se référant aux printemps arabes, émet l’hypothèse de l’émergence de « sujets collectifs ». D’où son appel à « une démocratisation de l’histoire ». S’agissant de la ville, ne pourrait-on pas, au terme de cet inventaire de la littérature, exprimer le même souhait, à savoir que les hommes, qu’ils soient citadins, ruraux ou entre-deux, puisqu’aussi bien ils participent d’une même urbanité planétaire, prennent enfin en main le destin de leur ville pour l’extraire de l’urbain indéfini et informe dans lequel elle tend à se fondre et en affirmer l’irréductible identité. Cela implique, il est vrai, d’avoir, avec lucidité, autant la prudence de s’inscrire dans l’histoire que le courage de se projeter dans l’avenir.

***

Dans l’entre-deux guerre, Le désert français de Jean-François Gravier avait déjà des relents d’urbaphobie. La reconstruction de l’après-guerre et les méfaits d’un bétonnage pas toujours pratiqué à bon escient ont été à l’origine d’un regain de la phobie du béton et des villes, aujourd’hui relayé par des écologistes en mal de naturel. La fin des villes : mythe ou réalité ? interrogeait Chombart de Lauwe en 1982. Guy Burgel, trente ans après, tire la sonnette d’alarme. Son plaidoyer dénonçant le dénigrement de la ville et visant à réhabiliter la culture urbaine se déploie en trois séquences qui épousent le rythme des mouvements d’urbanisation qui ont affecté le territoire depuis la fin de la guerre.

Dans la première, La ville progressive, il s’efforce de rappeler l’évolution démographique, les progrès matériels, les transformations économiques et le renouvellement du creuset social dont les villes furent le théâtre. « Mutation progressive » dans le cadre d’une « urbanisation globale ». Les deux faits marquants à cet égard étant « l’extension considérable des périphéries urbaines » et « l’expansion rapide des petites et moyennes agglomérations », on assiste à « un double mouvement de déconcentration aux échelles de chaque ville et du système urbain dans son entier qui conduit la société vers une égalisation relative et progressive des modes de vie ».

Dans la seconde consacrée à La ville désenchantée, il analyse la crise du système économique fondé sur la croissance, bien sûr, mais aussi celle des matérialités urbaines. Constatant le « divorce croissant entre la conception et la réalité de la ville », il met en garde : « dans le malaise urbain, loin d’ailleurs d’être généralisé, le contenu (échec scolaire, chômage, délinquance) importe plus que le contenant immobilier ». L’échec de ce qu’il appelle l’intégrateur urbain retient son attention : « La crise de l’intégration urbaine repose en fait sur une double fracture dans l’interprétation spatiale et sociale de la ville. » Le clivage nous dit-il ne passe pas seulement entre grandes agglomérations et petites ou moyennes villes mais aussi à l’intérieur des quartiers. La concentration urbaine se double de ségrégation sociale masquée par un « malentendu mortifère » transformant, dans l’opinion, « l’inégalité sociale en différence ethnique et culturelle insurmontable ». Il dénonce, d’autre part, les contradictions du développement durable qui en se défiant de la croissance comporte des germes de malthusianisme. Il montre, enfin, les ambiguïtés de la « gouvernance des collectivités » qui, se substituant au « gouvernement des hommes », en vient à privilégier le consensus, lequel, à force de gommer les contradictions, « ne permet pas de trancher dans les décisions stratégiques de l’avenir urbain ».

Insistant sur le fait que « la crise de la ville, réelle, est avant tout une crise de la pensée urbaine », la séquence finale, L’espoir de ville, pose les bases d’un renouveau qui passe par ce que l’auteur désigne par les trois « I » :

Instruction : « La pédagogie citoyenne de la ville doit s’enseigner avant de se pratiquer. ».
Immigration : Symptôme de la crise et nécessité économique à la fois, « la reconnaissance et même la recherche de différenciations culturelles ne doivent pas s’opposer à l’affirmation forte de valeurs unitaires qui forment la nation ».
Innovation : « Découvrir de nouvelles activités, créer des bâtiments innovants, imaginer des modes de transports révolutionnaires, constituent un impératif des sociétés contemporaines. »

Encore faut-il ne pas se tromper de priorités :

1) investir plus sur les contenus sociaux que sur les formes urbaines,
2) rechercher plus la mobilité sociale que la mixité résidentielle,
3) faire précéder la gouvernance territoriale du projet politique.

Et ne pas oublier que l’accumulation de projets ne remplace pas une stratégie urbaine qui articule non seulement les espaces mais aussi les temporalités, l’environnement, le social, l’économique et le culturel. La ville n’est pas un simple décor, c’est en son sein que se joue la socialité. La ville est un tout. Et c’est en la traitant comme tel qu’on pourra espérer redonner à la stratégie son sens et rendre au politique, donc à la démocratie, la priorité [3].

***

La ville, avenir d’une société pacifiée ! Alors même que, un peu partout, des sectes et des partis, gagnés par la haine et la violence, contribuent à la fissuration de l’humanité pour la précipiter dans on ne sait quel fatal abîme, il était bon de rappeler que la ville constituait plus que jamais un espoir. Mais un espoir à entretenir avec obstination, tant les menaces s’accumulent qui fragilisent la cohésion des regroupements citadins, écho de la lointaine Palmyre dont les dernières traces risquent de n’être bientôt plus qu’un champ de cailloux.

Pourtant, il n’est pas de clôture du passé qui ne s’ouvre sur un avenir, si incertain soit-il.

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[1] CREAPHISEDITIONS, 2012.
[2] 2013. V. le compte-rendu de Roger-Pol Droit dans Le monde des livres du 18 octobre 2013 : Qui fait l’histoire ? Nous tous !
[3] Face à la montée du FN, un ancien président de la République préconise de traiter à parité la ville et la campagne en donnant, symboliquement, 1 € à chacune. N’est-ce pas faire bon marché d’une interprétation ambiguë de l’adage : « Deux poids, deux mesures » ? Comment en effet vouloir appliquer la même mesure à deux catégories de territoire qui n’ont ni le même poids démographique ni le même poids économique, sans compter avec l’impondérable poids des traditions culturelles ? Sinon par démagogie électoraliste. De même que ce n’est pas la ville qui est malade de la banlieue, mais, à l’inverse, la banlieue qui est malade de la ville (cf. notre article sur les Bonnets rouges des 7 et 11 novembre 2013), c’est, toute proportion gardée, la campagne qui est malade de la ville, laquelle maltraite ses périphéries en les tenant à distance alors qu’elle devrait au contraire les intégrer, économiquement, socialement, culturellement… dans le respect de leur identité. Mais gare aux fausses symétries !  

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Prochain et dernier article :

EN GUISE D’EPILOGUE :
L’urbanité, essence de la ville,
La ville, métaphore du cosmos.

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N’hésitez pas, chère lectrice, cher lecteur à me laisser vos commentaires dans la rubrique ci-dessous. Si vous préférez, vous pouvez aussi m’écrire à l’adresse e-mail suivante : serre-jean-francois@orange.fr.

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