POUR CONCLURE : 1- « Palmyre – L’irremplaçable trésor » de Paul Veyne

Le temple de Baal explosé en août 2015
Le temple de Baal, en arrière de l’agora, explosé en août 2015
                                                      Photo Bernard Gagnon / Wikimedia Commons

De l’exécution ciblée des mécréants, l’E. I. est passé à l’assassinat sans discrimination, et aujourd’hui au dynamitage de vestiges archéologiques, comme pour effacer la mémoire des hommes. Marche irrésistible vers l’avènement du règne de Dieu sur terre, sans l’homme ?

1 – Pour conclure par un détour sur l’archéologie et l’histoire :         « Palmyre – L’irremplaçable trésor » de Paul Veyne

Que ne fait-on pas au nom de Dieu ? On massacre à outrance : « Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens » éructa en son temps Arnaud Amalric, légat du pape, à l’adresse des croisés contre l’« hérésie » cathare dont Simon de Montfort, comte de Toulouse, avait pris la tête. Mais c’est encore trop peu, pour le prétendu E. I., il faut aussi supprimer toute trace d’un passé qui pourrait réveiller le souvenir des morts. Dernière étape avant de faire advenir le règne de Dieu sur terre… sans l’Homme ? Avancée inexorable du désert ? [1]

Le livre de Paul Veyne [2], ami de René Char et de Michel Foucault, est un dernier hommage après l’explosion, de la main des barbares, des vestiges de Palmyre. Dans ce livre-souvenir qui tient autant, sinon plus, de la littérature que de l’histoire, Paul Veyne nous restitue avec émotion ce que fut cette cité caravanière sur laquelle régna Zénobie, veuve d’Odainath, le vainqueur des Perses qui menaçait alors l’empire romain dont Palmyre était la vassale. Mais l’ambition qui poussa la reine à marcher sur Rome pour imposer un régime bicéphale, dont son fils, Wahballat, aurait été un des titulaires à égalité avec Aurélien, empereur, fut fatale à la ville du désert syrien, contrainte de se soumettre à ce dernier, « Auguste » entre tous.

L’intérêt du livre de Paul Veyne est, en ces temps d’« identité malheureuse » et de fermeture des frontières aux réfugiés fuyant la barbarie sur le sol même où prospéra Palmyre, de mettre l’accent sur la singularité de ce royaume au croisement des routes caravanières reliant l’Occident à l’Orient, carrefour de civilisations qui ont mêlé leurs ressortissants, leurs dieux, leurs cultures. Il y a une cruelle, mais salutaire, ironie à célébrer ainsi Palmyre, deux fois défunte, en contre-exemple de notre civilisation d’autant plus tentée par le repli sur soi et le rejet de l’autre que Daech l’a prise pour cible. Cela dit sans tomber dans le piège du « choc des cultures » que cherche à nous tendre une extrême droite au nationalisme exacerbé, faisant le jeu des barbares, qui furent de tous temps, comme ils sont, hélas, de toute culture et de toute religion.

Après avoir rappelé que « les civilisations n’ont pas de patrie et ont toujours ignoré les frontières politiques, religieuses ou culturelles qui séparent les troupeaux humains », Paul Veyne fait remarquer que, si Palmyre subit la domination romaine et, avant cette dernière, les dominations perse et grecque, ce que l’on désigne aujourd’hui du terme de « nationalité » ne fut jamais pris en compte et importait peu aux dominés. C’est ce qui différencie les habitants de Palmyre de ceux des cités grecques dont le nationalisme culturel était « implacable » nous dit-il. Les Palmyréniens, araméens mélangés d’arabes, écrivant le grec, langue internationale de l’époque, intégrés dans l’empire, n’avaient pas de conscience nationale et empruntèrent aux Romains la culture latine sans renier leurs traditions, faisant cohabiter pacifiquement les dieux de Rome avec les leurs. L’auteur de L’Empire gréco-romain, note à cet égard : « Notre époque parlant beaucoup d’impérialisme culturel et d’identité, nous oublions que la modernisation par adoption de mœurs étrangères joue dans l’histoire un rôle encore plus grand que le nationalisme […]. Ceux qui aiment à s’affliger redoutent une uniformisation ; en réalité, des innovations naissent sans cesse n’importe où et se diffusent au loin. »

Telle est, pour Paul Veyne, la leçon que nous donne du fond des âges Palmyre, cité à l’« identité hybride » dont la l‘illustre reine, Zénobie, au destin obscur après sa défaite, était autant romaine que souveraine orientale. C’est que, à l’exception des Grecs peut-être, « l’Antiquité a largement ignoré le phénomène moderne de la nation, coïncidence de l’ethnie et de l’Etat ; les formations politiques y étaient multi-ethniques sans difficulté » [3] .

Et de conclure, péremptoire : « Oui, décidément, ne connaître, ne vouloir connaître qu’une seule culture, la sienne, c’est se condamner à vivre sous un éteignoir ».

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A suivre :

2 – Pour conclure sur les promesses de l’avenir :

le plaidoyer « Pour la ville » de Guy Burgel

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[1] Sur cette question du désert et de ses oasis, il faut relire le Fragment 4 en conclusion du recueil intitulé Qu’est-ce que la politique ? de Hannah Arendt. L’auteure de Condition de l’homme moderne, évoquant Nietzsche, nous parle de la « perte de croissance du monde » et de « l’extension du désert », règne de la désolation, métaphore du totalitarisme qui fait déferler sur le monde les tempêtes de sable, allant même jusqu’à menacer, voire anéantir, les oasis, dernières sources de vie. Elle s’en prend à l’occasion à la psychologie moderne, la psychanalyse en particulier,véritable psychologie du désert. « Dans la mesure où la psychologie essaie d’aider les hommes, elle les aide à s’adapter aux conditions d’une vie désertique. » C’est que « la psychologie met les choses sens dessus dessous » en imputant le mal-être de l’homme à l’homme, alors que c’est au désert, dont les conditions sont invivables, qu’il faudrait s’en prendre. Et elle précise : « Ce qui va de travers, c’est la politique, c’est-à-dire nous-mêmes, dans la mesure où nous existons au pluriel […] ». Aussi, pour prendre tout son sens, la question posée par Leibniz : « Pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » doit-elle être redoublée par cette autre : « Pourquoi y-a-t-il quelqu’un plutôt que personne ? » Questions que Hannah Arendt qualifie d’antinihilistes dans les conditions de la modernité, laquelle a renoncé au pourquoi ?, qui renvoie à notre pluralité dans sa diversité. Pluralité humaine, dont les valeurs partagées ne sauraient être réductibles à l’utilité économique ou au travail.

[2] Albin Michel, 2015.

[3] Parmi d’autres exemples de villes cosmopolites, et pour s’en tenir à l’Orient, on pourrait également citer l’Alexandrie de Laurence Durrell, auteur britannique du Quatuor éponyme : « La seule ville au monde où les races et les coutumes les plus étrangères se mêlent et se marient, où les destins les plus intimes se recoupent », relève-t-il dans Balthazar, deuxième roman de sa tétralogie. C’est que « les communautés se perpétuent et communiquent – les Turcs avec les Juifs, les Arabes, les Coptes et les Syriens avec les Arméniens, les Italiens et les Grecs ». Pénétrant plus avant encore dans le corps souffrant de la ville, « cette anarchie de la chair et de la fièvre, de l’amour vénal et du mysticisme », il se demande « quelle autre ville au monde peut offrir un tel amalgame ». La diversité n’est, en effet, pas seulement de races ou d’ethnies, mais doit aussi composer avec la misère humaine, pour ne rien dire du sordide et de la perversité. Plus loin, ce « grand paquebot de cristal amarré à la corne de l’Afrique » est comparé à une « grosse méduse déployée ». La ville, ses lumières et ses ombres rachetées par la poésie et la mystique de ses habitants. Dans Clea, dernier volume qui vient clore le Quatuor et en constitue en quelque sorte une synthèse, il réitérera : « Alexandrie, princesse et catin, Ville royale, anus mundi… ». Ambivalence d’une ville lestée d’un lourd passé politique, mais riche de son héritage historique : « désert fertile d’amours humaines jonché des ossements blanchissants de ses exilés ». Rien d’étonnant alors si « Alexandrie, capitale de la mémoire ! » était devenue entre les deux guerres « une ville qui se cherchait désespérément une identité », et l’est sans doute encore aujourd’hui. 

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