ACTUALITE 6 : Le Corbusier sur la sellette

L’église Notre-Dame-du-Haut de Ronchamp / photo Wladyslaw / Wikipedia
Fasciste Le Corbusier ? Humaniste ? Ou spiritualiste ? Dans tous les cas la mystique n'est pas étrangère à l"esprit nouveau".
Fasciste Le Corbusier ?
Humaniste ?
En toute hypothèse, la spiritualité, en tant qu’ouverture à la transcendance, n’est pas étrangère à l' »Esprit nouveau ».
« Le domaine bâti (architecture et urbanisme) est l’image fidèle d’une société.»                                                                          Le Corbusier : Manière de penser l’urbanime

Le Corbusier sur la sellette

La polémique sur « Le Corbu » est emblématique du grand écart auquel aiment se livrer les architectes-urbanistes. Au-delà du débat théorique provoqué par trois biographies [1] et l’exposition du Centre Pompidou, peut-elle contribuer à nourrir les réflexions en cours sur le devenir de nos grands ensembles tiraillés entre démolition et rénovation ?

Fasciste Le Corbusier ?

Pas plus que démocrate sans doute. Plutôt républicain par l’universalisme du Mouvement moderne auquel il se rattache.

« L’architecture est une expression de la culture.
La création architecturale, la qualité des constructions, leur insertion harmonieuse dans le milieu environnant, le respect des paysages naturels ou urbains ainsi que du patrimoine sont d’intérêt public. » (Article premier de la loi du 3 janvier 1977 sur l’architecture)

L’architecture des grands ensembles inspirée des conceptions du Bauhaus reprises par Le Corbusier et le Mouvement moderne de l’Architecture internationale, empreint d’universalisme, n’a pas peu contribué à déraciner les hommes de leur milieu, participant à l’acculturation de populations déplacées, transplantées d’opérations de rénovation urbaine, rapatriées, immigrées qui refusent de se laisser façonner dans le moule d’une architecture uniforme, expression d’une culture à prétention universelle. Si bien que le projet de dépassement des cultures locales se heurte, aujourd’hui, à la résurgence, dans la violence la plus extrême, des particularismes les plus rétrogrades.

Si comme le dit la loi, « la création architecturale » est « d’intérêt public » et si au surplus    « l’architecture est une expression de la culture », pourquoi donc exprime-t-elle plus la culture des architectes que celle des habitants auxquels elle est destinée [2]. Conçue par Le Corbusier comme un moule auquel plier l’homme, ses tendances, ses besoins et ses désirs, elle a littéralement éclaté sous la pression de ces mêmes tendances, besoins et désirs trop longtemps compressés. A cet égard, l’urbanisme et l’architecture d’un Le Corbusier, sont, malgré le dogmatisme de leur auteur, moins fascistes, comme d’aucuns le prétendent, qu’en phase avec un certain universalisme républicain, ce qui expliquerait la faveur rencontrée par ses théories dans les années 50-60, à une époque où il fallait non seulement pallier la pénurie de logements mais également intégrer – plus qu’insérer – les populations immigrées et rapatriées d’Algérie.

Reste à savoir comment, aujourd’hui, faire en sorte que les architectures des ensembles urbains, grands ou petits, nouveaux ou rénovés, expriment la culture-mosaïque des habitants dont la diversité ethnique n’a d’égal qu’une pauvreté indistinctement partagée ? Une chose est sûre, la diversité architecturale, patchwork auquel nombre d’urbanistes et d’aménageurs se rallient pour conjurer l’uniformité tant redoutée, n’y suffira pas.

Sans doute y-a-t-il un écart irréductible entre l’urbain et le social. Mais c’est très précisément de cet écart que nous pourrons tirer des ressources – de nos jours enfouies sous la gangue des préjugés et des réflexes de discrimination – pour recoudre le tissu urbain qui conditionne le lien social.

Humaniste Le Corbusier ?

« …une seule mesure est admissible qui ramènera toute question aux bases mêmes : l’humain.»        Manière de pensée l’urbanisme
« L’efficience aura pour mesure l’humain. […] Il s’agit de réinstaurer les conditions de nature, en replaçant l’homme dans son milieu véritable. »                                                                                                                Programme de l’Ascoral (Assemblée de Constructeurs pour une Rénovation Architecturale) dans le même ouvrage

A recentrer l’habitation sur l’homme (cf. le Modulor), censément conçue à sa mesure, l’architecte des Cités radieuses en serait venu à l’exclure de la ville, mégastructure démesurée dédiée à la machine (l’automobile) plus qu’au piéton. D’où le mal des grands ensembles.

L’humanisme de Le Corbusier serait donc un humanisme de l’intérieur domestique qui ne parvient pas à compenser le désert des espaces extérieurs. Vrai pour ses épigones, concepteurs des grands ensembles, le jugement n’est-il pas quel que peu excessif pour le concepteur des Cités radieuses ? Il faut reconnaître qu’il n’a pas tant cédé au repliement intérieur : ses unités d’habitation, quartiers de ville verticaux avec leurs rues, leurs commerces et leurs équipements, manifestent un esprit autrement ouvert sur le voisinage que ne le sont les cellules des immeubles des grands ensembles des années 50-60 isolés dans leur tour d’échelle.

Laissons-lui la parole dans Manière de penser l’urbanisme :

« La vie se développe du dedans vers le dehors, s’épanouit, ouverte à la lumière et offerte à l’espace. L’architecture et l’urbanisme procèdent de cette règle unitaire : de dedans au dehors, règle qui juge avec sévérité autour de soi. […]
L’unité qui est dans la nature et dans l’homme, c’est cette loi qui prête vie aux ouvrages. »

Loin d’être un refuge contre un monde extérieur hostile, la maison, le logement, le foyer est ouverture [3]. Encore faut-il que cette ouverture tienne ses promesses. Trahison des héritiers qui, pour avoir tenu «Le Corbu » à l’écart de leur corporation, ne se réclamaient pas moins de lui.

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Prochain article : La dialectique du logement et de son environnement, étude exploratoire de Jacqueline PALMADE, Françoise LUGASSY et Françoise COUCHARD

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[1] Un Corbusier de François Chalin ; Le Corbusier, un fascisme français de Xavier de Jarcy ; Le Corbusier, une froide vision du monde de Marc Perelman.
Voir également le plaidoyer de Paul Chemetov dans Le Monde du 29 avril : Le Corbusier fut-il fasciste ou démiurge ? et le n° de mai 2015 que lui consacre Dossier de l’art, notamment l’article de Gilles Ragot : L’œuvre universaliste de Le Corbusier.
[2] En 1837 John Ruskin écrivait dans The Poetry of Architecture : « On trouvera aussi intéressant qu’utile de constater que les caractères particuliers des architectures nationales proviennent non seulement de leur adaptation aux lieux et aux climats, mais de leur connexion avec le climat mental particulier dans lequel elles se sont développées. » (Cité par Françoise Choay dans son anthologie : L’urbanisme – utopies et réalités)
[3] L’ouverture n’en est pas moins limitée chez Le Corbusier à l’« habitation », au sens plein du terme. Si le logement est bien ouvert, c’est à l’intérieur de l’« unité d’habitation », qui reste implantée dans un désert mécanique et de verdure. C’est bien sur ce point que sa conception des rapports entre intérieur et extérieur pèche : non pas repliement sur le logement, mais bien sur l’habitation, espace intermédiaire, sur laquelle est centrée un monde urbain passablement déshumanisé. 
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Merci, chères lectrices, chers lecteurs, de me confier votre opinion que vous voudrez-bien me livrer dans l’espace « commentaire » ci-dessous ou, si vous préférez, à l’adresse e-mail suivante : serre-jean-francois@orange.fr.

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