ACTUALITE 4 : Les banlieues, l’apartheid et les ghettos

8072165764_ddb0bb7351_m Art de rue à Dubrovnik / Photo Markheybo / Flickr

Les banlieues, l’apartheid et les ghettos (suite)

En rappelant à la mémoire de ses concitoyens les émeutes urbaines de 2005, en se référant à l’apartheid[1] et en assimilant les quartiers périurbains de relégation à des ghettos, Emanuel Valls a jeté le trouble et provoqué l’indignation de l’ex-Président de la République qui n’en demandait pas tant. Certes, par les temps qui courent et que nous peinons à suivre, il faut frapper fort. Mais juste aussi, en prenant en compte les spécificités locales, régionales, nationales et les évolutions. Or c’est là que le bât blesse tant les références aux émeutes de 2005, qu’au régime de l’apartheid ou aux ghettos ratent leur cible. Dix ans ont passé depuis les premières, vingt-cinq ans depuis l’abolition du second en Afrique du Sud. Quant aux ghettos, s’ils répondent malheureusement toujours présent de par le monde, ils ne sont pas là où l’actuel premier ministre voudrait nous le faire croire.

Entre les évènements qui ont embrasé les banlieues en 2005[2] et les trois jours de tuerie des 7, 8 et 9 janvier à Paris, Montrouge et Vincennes, l’élément qui a brutalement remonté à la surface, même s’il n’est pas nouveau, est le « djihad » comme exutoire, non pas d’un prétendu apartheid, mais de la misère sociale de jeunes sans espoir d’intégration dans la société qui, soit se montre incapable de les accueillir en son sein s’agissant des étrangers, soit les rejette pour ce qui concerne les nationaux. Il n’y a pas plus séparation que fracture entre la banlieue et la ville, entre ses habitants et les citadins, diagnostic qui justifierait une thérapie de choc comme celle que préconise Manuel Valls, à savoir le renouvellement du peuplement des grands ensembles au nom d’une mythique mixité sociale. Il y a une accumulation de ruptures, économiques, sociales, culturelles… comme nous l’avons précédemment indiqué[3], ruptures qui se cristallisent dans des espaces ségrégués comme le sont certains ensembles de banlieues, mais qui loin de constituer des ghettos au sens classique du terme, ethniquement homogènes, sont au contraire caractérisés par la diversité de leur peuplement, et loin d’être coupés de la ville environnante et de la société urbaine doivent plutôt être analysés comme des espaces de relégation[4], moins produits d’une volonté politique délibérée que d’une déjà longue histoire marquée par le divorce de l’économique d’avec le social. La différence n’est pas théorique mais pratique dans la mesure où elle appelle des remèdes tout différents.

Depuis plus de trente ans la politique de la ville s’efforce en vain de combler les écarts de développement entre les espaces de la périphérie urbaine et les espaces centraux. Ecarts de développement mesurés à partir de critères statistiques, ramenés au critère unique du niveau de revenu depuis la loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine du 21 février 2014. Mais en mettant ainsi en avant les écarts quantitatifs à la moyenne, la logique statistique à l’oeuvre tend à occulter les ruptures qualitatives, avec leurs causes, dont souffrent les banlieues, et en cherchant à tout prix à niveler les indices, les données chiffrées entre territoires, la politique de la ville, obstinée à poursuivre une utopie fondée sur des principes républicains aveugles à la diversité, se prive des atouts que constitue cette dernière. Les experts pourront toujours rétorquer que la poursuite d’un objectif de rapprochement des moyennes n’implique pas un nivellement des différences, la fixation maniaque sur les chiffres risque fort de nous faire passer à côté des enjeux de développement qualitatif, qui, au-delà des objectifs de croissance économique, sont d’ordre sociaux et culturels.

En faisant référence aux émeutes de l’automne 2005, Manuels Valls semble également avoir oublié que la dernière loi de programmation pour la ville est revenue sur la séparation qu’avait instituée la loi Borloo du 1er août 2003 entre la rénovation urbaine et la cohésion sociale. Et que la première des actions à entreprendre, avant d’en envisager de nouvelles par empilement, serait de mettre sans plus de délai en vigueur ses dispositions, notamment celles qui lient le renouvellement urbain au développement social et culturel et s’inspirent de la notion anglo-saxonne d’empowerment, accompagnées des crédits à la hauteur des défis à affronter.

De même que les progrès enregistrés dans la réduction d’une fracture ne relèvent pas de la statistique mais de soins appropriés, on ne pourra prétendre rabouter ce qui est rompu dans la société qu’après avoir pleinement pris conscience qu’il n’y a pas de solution de continuité entre ses composantes urbaine, sociale, économique, culturelle…, mais continuité. La question sociale recouvre la question urbaine : l’emploi est à la charnière de l’économique et du social ; l’investissement constitue le volet économique du développement urbain ; l’éducation et la culture étant les conditions d’une bonne insertion économique et sociale, l’action socioculturelle est censée faire le lien entre le social et le culturel ; les dimensions de l’environnement sont multiples, centrées sur l’individu, une collectivité, la ville, elle même traversée par des voies de communication, irriguée par les transports qui accompagnent les mouvements de population, lesquels génèrent de nouveaux liens sociaux et d’échanges économiques. Quant au développement soutenable, consacré en 1992 par le Sommet de la Terre de Rio, n’a-t-il pas précisément pour vocation de cimenter ces composantes entre elles dans la durée ?

Partant, pour rendre compte de la réalité, il importe autant de s’affranchir du découpage disciplinaire que de restituer la dynamique inhérente aux processus sociaux. Aussi, est-ce en traitant conjointement des problèmes urbains, environnementaux, sociaux, économiques et culturels qu’on pourra espérer remédier aux disparités qui ébranlent la cohésion sociale. Au lieu de chercher à tout prix à réduire les écarts de développement entre les territoires au non d’un universalisme que les effets de la mondialisation ont rendu caduque, ne vaudrait-il pas mieux s’efforcer d’accompagner et soutenir un développement intégré prenant en compte leurs atouts comme leurs faiblesses ? Au lieu de viser un improbable équilibre de peuplement ou une irréaliste mixité sociale impliquant des déplacements arbitraires de population, se fixer un objectif de promotion endogène ? Sans doute ne faut-il pas jeter le bébé avec l’eau du bain : mixité sociale et mixité urbaine (relativement aux fonctions) sont liées. Le développement endogène n’est pas incompatible avec le renouvellement de la population. C’est affaire de contexte et de conjoncture, de politique aussi. Entre rénovation urbaine (loi Borloo), renouvellement urbain (loi Duflot/Lamy) et renouvellement du peuplement des ensembles HLM (déclaration de Valls) il n’y a pas à trancher mais à définir des priorités et à doser les interventions en fonction des situations locales.

Le travers des raisonnements qui touchent au phénomène urbain est de procéder par dichotomies terme à terme, tiers exclu, comme dans bien d’autres domaines. Mais en matière d’urbanisme, les conséquences sont décuplées dans la mesure où la rhétorique binaire s’applique à la fois à la société urbaine et à son cadre physique.  Et ce n’est pas un hasard si les périodes de crise comme celle que nous traversons après la tuerie qui a décapité la direction de Charlie Hebdo tendent à nous enferrer encore un peu plus qu’à l’accoutumé dans des oppositions stériles. En assimilant les formes de ségrégation spatiale et de discrimination sociale à l’apartheid, Manuel Valls est tombé dans le piège – peut-être délibérément pour frapper les esprits – avec le risque d’accentuer les tendances ordinaires à la stigmatisation des banlieues. Nous ne sommes pas dans un régime d’apartheid, création d’une politique perverse, mais dans une société où sévit la ségrégation, produit d’un système économique injuste. Les ruptures que nous avons identifiées ne sont pas assimilables à des séparations mais plutôt à des limites ou frontières.

L’analogie avec le mythe de la Frontière aux Etats-Unis – toutes choses égales par ailleurs –  peut, à cet égard, être féconde pour la réflexion et les actions sur lesquelles elle est susceptible de déboucher, à condition de se dégager de l’esprit de conquête pour ne retenir de l’histoire de la constitution des USA que l’esprit d’innovation.  Frederick Jackson Turner, théoricien de la Frontière (Frontier) au XIXe siècle[5], s’appliqua à démontrer qu’elle constituait ce front pionnier, aussi mobile que perméable, qui stimula l’esprit d’initiative et d’innovation que les européens continuent d’envier aux américains, malgré la rudesse de la société américaine, ses inégalités criantes et ses discriminations. Le concept a d’ailleurs été repris par le Président Kennedy dans son discours d’investiture devant la convention du parti démocrate le 15 juillet 1960 à Los Angeles dans lequel il annonçait sa volonté de lutter contre la pauvreté et les discriminations raciales en recourant au slogan de Nouvelle Frontière[6]. Manuel Valls aurait été mieux inspiré de s’y référer au lieu de brandir le repoussoir de l’apartheid[7].

Les banlieues, pour être tenues au « ban » de la société, accusant les ruptures économiques, sociales et culturelles, n’en sont pas pour autant séparées ; de même que les populations d’origine étrangère, pour être discriminées, ne sont pas coupées de la nation dont elles font pleinement partie à défaut de pouvoir s’y intégrer. C’est sous cet aspect que le recours au concept de frontière peut être justifié et substitué à celui d’apartheid ou de séparation. N’est-ce pas, en effet, dans cette bande frontière (frontier strip), ces interstices que constituent les banlieues, en tant que zones de transition économiquement défavorisées et stigmatisées mais riches de leur diversité sociale et ethnique, que se joue l’avenir de la société française ; que toutes les expérimentations, toutes les innovations sont encore possibles dans une société figée hier dans ses certitudes, aujourd’hui dans ses peurs, arc-boutée sur ses élites, dont les « chiens de grade » sont, après ces trois journées infernales, plus que jamais aux abois.

Pourquoi miser sur les interstices plutôt que sur les centres-villes ? Parce que les centres des villes, siège des services aux habitants et aux entreprises, du pouvoir politique local, quand ce n’est pas celui du gouvernement, sont saturés, alors que tout se joue dans les zones intermédiaires, aux potentialités d’autant plus prometteuses que s’y croisent les catégories sociales, professionnelles les plus diverses, de toute origine, venues de toutes parts, dotées de tous les talents méconnus qui ne demandent qu’à s’employer : melting-pot fertile inexploité dans le meilleur sens du terme. Si le centre des villes peut  se targuer des affaires qui s’y traitent, leurs marges peuvent s’enorgueillir des activités qui s’y créent. Plutôt que d’opposer le centre à la périphérie, c’est leur complémentarité qu’il faut renforcer.

Alors que l’apartheid appellerait à une remise en cause aussi radicale qu’aléatoire des fondements de la  société, la prise de conscience des ruptures qui la minent implique de :

  • travailler les sutures, pour désenclaver les quartiers, renouer les fils qui relient les jeunes à la société, les chômeurs à l’activité, les créateurs à l’économie ;
  • donner le pouvoir aux habitants sur leur cadre et conditions de vie ;
  • accorder, enfin, aux immigrés non nationaux, premiers touchés par la crise économique et sociale, le droit de vote aux élections locales.

Quel geste politique serait plus intégrateur ?

___________________

[1] « Apartheid territorial, social, ethnique » précise le chef du gouvernement.

[2] Il faut aussi tenir compte, pour prendre l’exacte mesure de la distance qui sépare la situation des banlieues entre aujourd’hui et 2005, de ce que la flambée de violence contagieuse à l’époque avait des origines internes : la mort de deux adolescents  par électrocution poursuivis par la police à Clichy-sous-Bois, alors que les évènements qui ont endeuillé la France à l’aube de cette année 2015 sont à replacer dans le contexte de l’islamisme radical et du terrorisme international. En dix ans, beaucoup de grands ensembles de banlieue ont changé physiquement. Mais socialement ?

[3] Voir nos articles des 15 et 17 janvier sur Charlie et les banlieues (ACTUALITE 2 et 3).

[4] A condition de ne pas prendre le terme dans son sens juridique provenant du droit pénal mais dans son sens figuré courant de mise à l’écart. Jean-Marie Delarue dans son rapport de 1991 sur la politique de la ville disait préférer la qualification de relégation à celle d’exclusion pour les quartiers défavorisés, hier dits « sensibles », aujourd’hui « prioritaires » ; la relégation maintenant un espoir de retour à la normale que l’emploi du terme d’exclusion semble refuser.

[5] Cf. son ouvrage : La signification de la Frontière dans l’Histoire américaine, présenté lors d’un colloque de l’« American Historial Association of Chicago » le 12 juillet 1893. Ce n’est pas non plus par hasard si le mouvement d’écologie urbaine a pris naissance à Chicago, ville de la frontière.

[6] La teneur du discours de J. F. Kennedy mérite d’être rappelée : « …je vous dis que nous sommes devant une Nouvelle Frontière, que nous le voulions ou non. Au-delà de cette frontière, s’étendent les domaines inexplorés de la science et de l’espace, des problèmes non résolus de paix et de guerre, des poches d’ignorance et de préjugés non encore réduites, et les questions laissées sans réponse de la pauvreté et des surplus. »

[7] Les excès de langage de Valls, premier ministre, n’ont rien à envier à ceux de Sarkozy, ministre de l’intérieur en juin 2005, qui, suite au meurtre d’un enfant aux 4000 de La Courneuve promettait de nettoyer (au propre et au figuré suppose-t-on)  le grand ensemble au kärcher. Excès dans le constat chez l’un, dans les velléités d’action chez l’autre. On sait ce qu’il est advenu de ces dernières : en octobre de la même année les banlieues s’embrasaient. Qu’est-on en droit d’espérer aujourd’hui de la déclaration du chef du gouvernement ?

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