ACTUALITE 2 : Nous sommes Charlie

Marche du 11 janvier boulevard Saint-Denis
Marche du 11 janvier boulevard Saint-Denis

Nous sommes Charlie

Trois à quatre millions de personnes ayant répondu présents à la manifestation du 11 janvier, c’est beaucoup. Il importe de ne pas sous-estimer l’ampleur de la réponse apportée au fanatisme et au terrorisme, le défi à la peur, le mépris manifesté à la haine de l’autre. Mais il ne faudrait pas non plus oublier que nous sommes 66 millions de français et que les réseaux sociaux regorgent de propos xénophobes, islamophobes, haineux, et les médias, dont les débats ont été à la hauteur de l’événement, de commentaires ambigus. C’est dire combien s’impose une vigilance de tous les instants.

Très fort serait celui qui pourrait prédire ce qu’il adviendra de cette onde de choc. Sans doute faut-il laisser le cocktail de réactions que le massacre de Charlie Hebdo a entraîné se décanter. Mais non sans chercher activement à se poser les bonnes questions avant même que de prétendre y répondre ; les mauvaises étant le plus souvent souvent à l’origine de dérives incontrôlables.

Quatre jours après la grande marche républicaine et citoyenne du 11 janvier, que ressort-il des débats que la tragédie a suscités ? Comment a-t-on pu en arriver là ? A la suite d’une accumulation de ruptures – d’aucuns parlent de fractures, non sans intention de dramatisation –, dont certaines déjà anciennes :

–  Rupture familiale : séparation, divorce, abandon des enfants à eux-mêmes d’un côté, démission des parents de l’autre, les causes et les formes de rupture qui affectent la cellule familiale se sont multipliées depuis un quart de siècle avec la précarité. Les deux « djihadistes », frères, auteurs de l’attentat, n’avaient-ils pas été placés en foyer suite au décès de leurs parents ?

–  Rupture des générations : la sophistication des moyens de communication actuels loin de compenser l’écart entre les générations, creusé par l’évolution des conditions du travail et des mœurs sous la pression du progrès des techniques, l’a au contraire accentué.

–  Rupture sociale : faute de pouvoir se faire une place dans la société, les jeunes en dérive, qui leur est trop souvent fatale, trouvent un exutoire dans le fanatisme religieux, la drogue, la criminalité, la folie…

–  Rupture économique : le chômage, la précarité, les petits boulots sans avenir ne leur permettent plus que de survivre et non de s’insérer par le travail, qui leur est refusé, et les loisirs, auxquels ils n’ont plus accès faute de moyens.

–  Rupture territoriale et urbaine : si la filière des frères Kouachi a sévi dans le XIXe arrondissement de Paris, Amedy Coulibaly, lui, est originaire de la Grande-Borne, à Grigny, où il a vécu. Et l’on sait que le djihad recrute surtout en banlieue. Venant se superposer à la rupture sociale, la rupture territoriale ne fait que l’accentuer.

–  Rupture éducative et culturelle : les migrations induisent une acculturation qu’un système éducatif fondé sur le mérite et l’inculcation de valeurs censées être universelles se révèle incapable de prendre en charge. Et ce, malgré la témérité dont font preuve les enseignants en ZEP, victimes comme leurs élèves de la ségrégation spatiale, pour résister aux discriminations.

De ruptures en ruptures, auxquelles se superposent les discriminations qui leurs correspondent, on voit bien l’enchaînement. Il n’y a pourtant nulle fatalité. A condition de ne pas s’enfermer dans une rhétorique de ghetto, qui est la tentation dans laquelle ont sombré des analystes, lesquels, ce faisant, se sont privés de toute porte de sortie, reproduisant inconsciemment la solution trouvée par la société à ses maux en les reléguant dans de lointaines banlieues. Plus lointaines, toutefois, économiquement, socialement et culturellement que territorialement. Si mal il y a, en effet, il n’est ni dans un territoire, ni dans une catégorie sociale. Pas plus que dans une prétendue sous-culture. Il est dans la relation, ou plutôt l’absence de relation, entre les laissés-pour-compte et la société qui les rejette, entre les banlieues et la ville, entre les cultures… A telle enseigne que les ruptures identifiées se répercutent comme en écho dans l’opinion qui oppose les catégories sociales entre elles, les territoires entre eux, les banlieues aux villes, la culture classique aux cultures populaires, les religions entre elles, etc.

Paradoxe, ces oppositions primaires se convertissent en leurs contraires, si bien nommés amalgames : amalgame entre les habitants des banlieues et la racaille (la caillera), les chômeurs et les oisifs, les marginaux et les voyous, les terroristes et les musulmans, etc.

C’est dire que si le ver est dans le fruit pour s’en nourrir, c’est bien l’environnement d’où il provient qui est en cause, autrement dit, pour ce qui nous concerne, en tant que citoyen, dans la rupture de la relation à la société.

C’est pourquoi nous devons impérativement chercher à remédier à ces ruptures en passant outre les échos que nous renvoie l’opinion, ces oppositions stériles qui ne trouvent d’exutoire que dans des amalgames plus stigmatisants les uns que les autres. Sachant bien qu’il ne servirait à rien, comme on l’a trop fait dans le passé, de traiter les problèmes économiques, sociaux, urbains, culturels séparément. Dans la mesure où les uns et les autres interagissent, c’est ensemble qu’il faut les traiter. Raccommoder les ruptures urbaines passe par le rétablissement des liens sociaux, lesquels sont étroitement dépendants de la situation économique. Cela passe également par une intégration culturelle capable de prendre en compte la diversité inhérente à la mondialisation et aux flux migratoires qu’elle entraîne. Par une intégration qui doit pouvoir s’appuyer sur un système éducatif conçu en liaison avec la famille, dont l’évolution ne saurait être niée sous couvert d’attachement aux traditions. Reste la question récurrente de savoir comment, de la diversité culturelle, dégager les valeurs universelles qui nous relient les uns aux autres, sans renoncer à ce que nous sommes ?

Et bien sûr, s’agissant de culture, il nous faudra aussi reposer le problème de la liberté d’expression et de ses limites, puisque – nous venons d’en faire tragiquement l’expérience – de la verbalisation à l’action, il n’y a pas de solution de continuité. Nous savons maintenant que le réel toujours nous rattrape, et que la terreur peut décupler la force de son expression. La démonstration nous a été, d’autre part, tragiquement administrée que la liberté d’expression ne saurait être dissociée du respect de l’autre pris dans sa différence, c’est-à-dire replacé dans sa culture, sachant que les interprétations que l’on projette sur toute forme artistique en sont tributaires. Cela vaut pour la caricature comme pour le rap, tentés l’une et l’autre par la provocation… par-delà l’humour, la satire ou la diatribe. Et là encore gardons-nous des amalgames en confondant dans le même opprobre l’art décapant de Charlie Hebdo à la mascarade raciste et haineuse d’un Dieudonné.

Une telle réaction suivie d’une telle mobilisation, du simple quidam aux chefs d’Etat présents ou représentés des cinq continents, n’a pas de précédent, sauf peut-être si on remonte au 11 septembre 2001 dont le nombre des victimes fut sans commune mesure. Sans doute est-ce qu’en s’en prenant à Charlie Hebdo on touche à la liberté. C’est, par delà la chair meurtrie, la force du symbole. En ce 11 janvier des marcheurs brandissaient un panneau sur lequel était inscrit : « L’amour plus fort que la haine ». On pourrait aussi bien dire par paraphrase : « La liberté plus forte que la mort ».

« L’union nationale, jusqu’à quand ? » titre Le Monde en une de ce jour. Le temps d’un éclair sans doute, d’autant plus bref qu’il fut plus éblouissant. Personne ne se fait d’illusion. Mais peu importe. L’important est dans la trace que laissera l’événement. Or cette trace ne s’effacera pas de sitôt. Elle laissera son empreinte dans l’esprit des gens, des peuples, et, transmise de générations en générations, contribuera, avec l’espérance qu’elle porte, à façonner la société de demain, si insensiblement que ce soit pour les contemporains.

 Merci Charlie

 

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