XIX – LA VILLE INTERPELLEE PAR LA MONDIALISATION — 2 bis) « La condition urbaine » dans « La ville des flux » vue par Olivier Mongin (suite)

De la condition urbaine à la ville des flux, il y a la distance de l’homme aux choses. Et c’est ce qui pose problème. L’homme doit se tenir à juste distance des choses comme de ses semblables. Qu’il s’en rapproche trop et l’oppression le gagne. Qu’il s’en éloigne et l’errance à laquelle il se condamne le perd. Nous entendons bien que la ville conditionne la vie du citoyen-citadin. Encore faut-il qu’il y ait adéquation entre ses aspirations et l’environnement urbain. Le mouvement y pourvoit sous réserve que celui qui imprime à la ville sa configuration ne soit pas à contre-courant de celui qui anime ses habitants.

format Kuala LumpurPhoto Andy Mitchell /Flickr

2 bis) « La condition urbaine » dans « La ville des flux » vue par Olivier Mongin à l’aune de la mondialisation (suite)

La ville des flux[1] sous-titré L’envers et l’endroit de la mondialisation urbaine constitue à la fois un approfondissement et une actualisation de La condition urbaine.

On ne déniera pas à l’auteur un certain talent pour la catégorisation ; en quoi il serait le digne héritier de Fourier. Mais il faut lui reconnaître, d’une part, que les catégories qu’il dégage d’une fine analyse de la réalité sociale ne sont pas étanches au point de ne pouvoir communiquer entre elles, bien au contraire, d’autre part, que son talent est très loin de constituer une manie de la classification, comme chez Fourier, en ce qu’il donne les clés pour clarifier des situations et une conjoncture dans lesquelles l’urbain généralisé tend à se dissoudre dans un virtuel sans point de départ ni point d’arrivée. Et au terme de son analyse, c’est bien sur un possible réalisable qu’il nous invite à méditer.

Dès l’abord, ses réflexions forcent à nous interroger sur les tenants et aboutissants de cet urbain généralisé, déjà théorisé par Henri Lefebvre, qui va de pair avec la mondialisation, et sur ses conséquences. A la base, c’est la société informationnelle qui, en se substituant à la société industrielle, a conduit à la remise en cause du fonctionnalisme et à la transformation de nos modes d’habiter. Alors que dans la société traditionnelle, le dehors prévalait sur le dedans, l’espace public sur l’espace privé, l’urbanisme fonctionnaliste a inversé les priorités faisant passer le dedans avant le dehors, la demeure avant l’habitation[2] . Renversement qui a atteint son paroxysme à l’ère du numérique, au point de brouiller les repères, sous l’effet de la vitesse, laquelle a modifié notre rapport au monde, comme l’avait déjà analysé Virilio[3] : « Aucun ̋ habitant ̏ n’habite le ̋ pur virtuel ̏, un dehors qui est un dedans, un dehors qui se confond avec le dedans. »  De là, au terme d’une évolution qui n’est pas finie mais borne notre horizon actuel, la distinction de trois espaces hybrides qui jouent différemment avec les limites dans un monde dominé par les flux, lesquels tendent à reléguer les lieux sur les marges ou dans des recoins difficiles d’accès :

–  Le non-lieu relève du brouillage des espaces et du blocage des flux par les pirates, c’est l’univers de la mer et d’Internet. Dans l’un et l’autre cas, on est plongé dans un élément liquide dont l’horizontale est la dimension dominante et l’opacité la caractéristique. Pour prendre une métaphore biologique, le cellulaire s’y oppose au vertébré : trop lisse pour ne pas receler des zones de disjonction et d’insécurité.

–  L’hyperlieu, entre mer et terre, se présente comme un espace de connexion, espace branché destiné à relier ce qui était délié dans le non-lieu : « Le branchement et la sécurité sont la condition première des hyperlieux, qui oscillent entre la ville globalisée, qui en est l’amplification, et les connexions liées aux transports (aéroports, gares, plates-formes logistiques…), qui en sont la réduction. » Le solide le dispute au liquide, la verticalité à l’horizontalité. Exemple : Singapour, Hong Kong, Dubaï… « L’hyperlieu accueille donc la prolifération illimité des flux […] en même temps qu’il est lié à une rareté », celle de la terre avec ses richesses.

–  Le milieu constitue un type d’émergence singulière qui, à la différence de l’hyperlieu branché sur le virtuel, rend « possible le passage du virtuel au réel en favorisant le surgissement de lieux qui sont des places vides ». Telles furent la place Tian’anmen à Pékin et dans une actualité récente les place Tahrir au Caire, Taksim à Istanbul, Zuccotti Park face à Wall Street, etc. Autant d’espaces d’émergence de « printemps » et de révoltes populaires et territorialisées illustrant, dans un monde menacé de liquéfaction, comment la lutte des classes a fini par céder à la lutte des places. C’est très pertinemment qu’Olivier Mongin cite à l’appui des ses thèses Hannah Arendt : « L’homme est a-politique. […] La politique prend naissance dans l’espace intermédiaire et elle se constitue comme relation[4] ».

Ayant ainsi mis l’accent, dans un monde de plus en plus déréalisé, sur l’importance de la contextualisation, l’auteur conclut en rappelant que « la condition même d’une habitation » est « mise en relation d’un dedans et d’un dehors ».

Telles sont les bases, conjuguant la thématique des flux à celle des lieux indissociables des limites, à partir desquelles l’auteur fait l’inventaire d’une « urbanisation à plusieurs vitesses » l’amenant à faire la distinction entre deux urbanismes décontextualisés :

 –  Un hyper-urbanisme « branché sur les flux décontextualisés » : urbanisme de connexion accordé à la fluidité du trafic et à la vitesse. Il est représenté par la ville des ports de commerce au départ des grandes routes maritimes, qui accueillent les porte-conteneurs. Situés entre terre et mer, associés au développement des plates-formes logistiques et des communications numériques, ils se sont, sous la pression des besoins du commerce maritime coupés de leur arrière pays, se distinguant par là des ports traditionnels en voie de patrimonialisation, comme les ports de pêche. Les agglomérations dont le développement est fondé sur le trafic aéroportuaire sont également une illustration de cet hyper-urbanisme. Dans un autre registre, la ville globale « fait connexion en se décontextualisant » à l’exemple de Dubaï, ville oasis associant l’eau et l’air, ville du désert, déconnectée de la terre. De par leur nature inséparable de leur fonction ces villes relèvent aussi d’un urbanisme sélectif et de contrôle renforcé pour des raisons de sécurité d’autant plus prégnantes qu’elles sont plus isolées.

–  Un hypo-urbanisme tenté de « se retourner vers l’espace de proximité par le biais de la voiture », qui commande à l’urbanisation comme le bateau et l’avion président à l’hyper-urbanisme. Urbanisme intermédiaire « permettant de raccorder les flux et l’espace de contact, de relier les connexions à grande vitesse et le lieu de résidence ». C’est l’urbanisme de la ville franchisée, décrit par David Mangin, structurée à partir du rond-point et divisée en secteurs indépendamment des fonctions de l’urbanisme du mouvement moderne. Une ville qui se développe en dehors de tout projet, dont le développement est donc laissé à lui-même sous la pression de l’activité commerciale dominante, des besoins en logements sous forme de lotissements et des exigences de la circulation automobile. « La ville est moins pensée à partir de territoires » qu’à partir des opportunités de connexion à des réseaux. En conséquence elle se caractérise par le rejet de la rue assimilable à un refus pur et simple de l’urbanisme. L’hypo-urbanisme conduit ainsi directement à l’émiettement urbain et à la constitution de communautés résidentielles. Associé dans les pays émergents à l’hyper-urbanisme, il est à l’origine de l’éclatement urbain et de la bidonvillisation comme au Caire et à Mumbaï.

Tirant les conséquences humaines des dérives et excès d’une urbanisation asservie aux contraintes et exigences de la globalisation technique, économique et culturelle, Olivier Mongin érige en « impératif spatial et mental » le désenclavement : « …la priorité des priorités est de valoriser les conditions de l’accès, d’assurer le passage du dedans au-dehors et inversement. »

En deçà de la ville générique, au-delà de la ville singulière, l’auteur ne conçoit pas d’autres alternatives que celle consistant à habiter les flux, ce qui suppose que l’on considère la terre comme un milieu entre ciel et mer, à l’horizon duquel se projeter en faisant nôtre un paysage urbain reconstruit, aujourd’hui d’autant plus déshumanisé qu’il intègre une nature dénaturée.

Notre auteur invite, à la suite de Marcel Hénaff [5], a renouer avec les fondamentaux anthropologiques en réinventant un monde commun susceptible de redynamiser l’espace public en le reliant à l’espace privé, d’imbriquer le local dans le global, d’accorder l’habitat aux exigences de la mobilité, de substituer des limites intégratrices aux limites séparatives, « d’offrir un cadre territorial à la prolifération des flux ». Bref de remettre la mondialisation sur ses pieds, en reconfigurant l’urbain par le bas.

Dans cette optique nouvelle, qui est celle de la métropolisation – multipolaire − distincte de la globalisation − en réseau −, la démarche urbanistique traditionnelle fondée sur la composition urbaine ou travail sur la forme, toujours plus ou moins décontextualisée, de type top-down, ignorant l’habitant et l’usager au profit du client ciblé en fonction de sa solvabilité, doit être abandonnée pour se voir substituer la conception et la réalisation d’un projet urbain − pluridisciplinaire − dans le cadre d’une démarche bottom-up. A ce stade du raisonnement, en focalisant sur le projet à l’articulation du réel et de l’imaginaire, La ville des flux fait la jonction avec La condition urbaine, transition entre passé et avenir.

A la différence du travail de programmation préalable à la composition ou recomposition urbaine (caractéristique de l’urbanisme des extensions de ville et de la rénovation urbaine des années d’après-guerre) , la logique du projet urbain[6] repose sur la préexistence du site appréhendé dans ses deux dimensions :

 –  horizontale, dimension qui implique non pas un étalement mais « un élargissement destiné à approfondir les liens avec le territoire et à respecter le milieu » ;

 –  verticale, dimension visant à donner de l’épaisseur au projet en puisant dans les ressources offertes tant par la géographie que par l’histoire, en investissant les strates accumulées au cours du temps (travail de mémoire impliqué dans la « culture du jardin »).

Comme l’exprime autrement Patrizia Ingallina[7], le projet urbain remet en question la notion de conception en ce qu’il « engendre » le programme « grâce à sa capacité prospective »[8].

Ainsi, « l’impératif métropolitain va dans le sens d’une ville des flux qui s’approfondit et s’épaissit, et non pas dans celui de la ville globalisée qui se décontracte dans le réseau mondialisé et se contracte en se coupant de son contexte. En cela, la métropole exige des récits qui la portent ». Etendue de l’espace, épaisseur du temps se conjuguent pour reconfigurer le paysage urbain, artefact réconciliant la ville avec la campagne. Et si le site préexiste au projet, l’espace public conditionne l’accès à ce bien commun[9] que constitue le « bien vivre », qui est indissociable d’une mémoire et d’un futur vers lequel se projeter. Il est de plus espace de déploiement d’une mobilité corporelle et mentale sans laquelle le local est déconnecté du global. Mais inversement, dans un univers de flux « la question de l’accès est devenue primordiale » pour garder un pied à terre et ne pas succomber au vertige du virtuel. Encore faut-il prendre garde, qu’ayant perdu la compétence à édifier en réponse aux besoins de s’abriter et de cultiver le corps et l’esprit, on n’en vienne pas à réduire l’habitat et ses monuments à du patrimoine dépourvu de sens parce que décontextualisé. D’où l’urgence de « reterritorialiser ce qui a été déterritorialisé, recontextualiser ce qui a été décontextualisé » pour nous permettre à nouveau de décliner notre identité tout en restant en phase avec la mondialisation et ses flux[10]. Dans ce sens, « l’idée n’est pas d’opposer le local et le global, mais d’inscrire les flux globalisés dans le local entendu comme rareté et comme pluralité de paysages et de pratiques d’habiter ».

La question de la démocratie impliquant l’habitant se trouve ainsi posée aux deux bouts de la chaîne qui va du local au mondial en passant par l’Etat. C’est que « l’application de la démocratie dans le déni du territoire urbain effectif ne permet pas de prendre en compte l’exigence simultanément du territoire et de la pratique démocratique, de conjuguer place et people, social et démocratie ». Et au terme de la démonstration de l’auteur, c’est bien la condition urbaine que nous retrouvons avec sa quête politique et sa revendication éthique. Mais pour en arriver là, il aura fallu en passer par le projet urbain, projet de ville défiant les flux, expression des espoirs du citadin-citoyen.

***

 Ce que l’auteur nous fait saisir, c’est que la condition urbaine varie en fonction des configurations que prend la ville sous la pression des flux. Les lieux ne doivent en aucun cas se laisser déborder par eux au risque de perdre leur ancrage sans lequel il n’est plus d’habitat possible, de se condamner à l’errance et d’être dans l’impossibilité de se forger une identité. L’adaptation aux flux c’est aussi :

− la recherche d’un équilibre entre mouvement et immobilité, compatible avec la connectivité mais insensible aux séductions du virtuel ;

− la substitution de limites perméables aux séparations étanches entre territoires ;

− la promotion d’un espace commun libéré des empiétements du domaine public sur le domaine privé et réciproquement ;

− l’aspiration, enfin, à une conciliation de la ville (dans sa minéralité) avec la campagne (représentant la nature).

La condition urbaine se confond avec la civilisation, leur généalogie et leur développement sont parallèles. Mais au stade actuel d’une évolution dont nous n’entrevoyons pas le terme, c’est le devenir de la condition urbaine : le bien-vivre et le mieux-être, qui est en jeu, et dont le sort, plus que jamais, dépendra de la mue du politique en vue de répondre aux exigences d’une démocratie entravée par une conception trop étroite de la représentation, inadaptée aux reconfigurations incessantes de l’urbain généralisé à ses différentes échelles. Reconfigurations qui, à force, prennent l’ampleur de métamorphoses.

***

La condition urbaine et La ville des flux s’emboitant l’un dans l’autre sont complémentaires, parfois redondants ; foisonnants en tous cas, trop riches pour ne pas être quelque peu touffus. Ce que les catégories dégagées de l’analyse des formes urbaines permettent de gagner en nuances, l’argumentation prend le risque de le perdre en clarté. Les deux ouvrages d’Olivier Mongin n’en devraient pas moins, à l’aube de ce troisième millénaire, marquer d’autant plus la littérature de l’urbanité, qu’à notre connaissance il n’en est pas d’équivalent pour aborder la ville et les problèmes urbains, dans le contexte présent de la mondialisation, en s’affranchissant des frontières disciplinaires. Empruntant aux sciences sociales : sociologie, géographie, histoire, anthropologie, autant qu’à l’urbanisme et à l’architecture, ses travaux présentent l’incomparable mérite de ne pas se contenter d’un surplomb mais de se nourrir d’exemples pris sur les cinq continents. Enfin, il ne suffit pas à l’auteur de faire œuvre de synthèse, de susciter une réflexion toute en étendue et en profondeur sur la ville, le phénomène urbain et la condition de l’habitant, il s’efforce de surcroît de développer une philosophie de la ville dont la filiation avec les courants de pensée les plus divers[11] ne l’empêche pas d’être en prise sur la réalité économique et sociale et de questionner la pratique des urbanistes, architectes et aménageurs, passée au crible de leurs errements comme de leurs réussites.

A suivre :

« L’espace public » de Thierry Paquot

[1] 2013.

[2] Olivier Mongin semble reprendre à son compte les analyses psychologiques de Jacqueline Palmade, Françoise Lugassy et Françoise Couchard dans La dialectique du logement et de son environnement (1970). D’après ces auteures le logement aurait une fonction protectrice qui aurait sa source dans la dépendance de l’enfant à la mère. Et se serait en se confrontant à l’environnement que le sujet acquerrait son autonomie. Dans cette optique « les hommes se situeraient préférentiellement dans un espace extérieur, espace de l’altérité et les femmes dans un espace intérieur », ces dernières s’identifiant plutôt au logement, les hommes à l’environnement externe. C’est dire « l’importance primordiale de l’insertion du logement dans son environnement ». Concernant les grands ensembles de l’après-guerre, les auteures de l’étude en tirent les conclusions suivantes : « On peut penser que l’accentuation des fonctions protectrices du logement dans les Z. U. P., les H. L. M., les grands ensembles de standing moyen, corrélative d’une importance prédominante accordée à leurs aspects fonctionnels, sont révélatrices d’une projection sur les milieux modestes d’un besoin de se couper d’une réalité sociale estimée essentiellement oppressante. » En poussant le raisonnement analytique à l’extrême, la primauté accordée au logement clos sur lui-même, la pauvreté correspondante de l’environnement, la rupture de l’équilibre entre la valeur refuge constituée par le logement et l’ouverture sur l’environnement seraient cause d’aliénations à l’origine de comportements déviants de fuite devant les réalités ou d’agressivité : le grand ensemble comme anti-ville, répressif, interdisant la projection des phantasmes, inhibant la réalisation des désirs, n’offrant pas d’alternative au repli sur la cellule-habitat, sinon la névrose ou la délinquance !

[3] Cf. notre article à venir sur l’« espace critique » et la « dromologie » de Paul Virilio dans la même série.

[4] Qu’est-ce que la politique ?

[5] V. La ville qui vient et notre compte rendu publié le 22 août 2013 dans la série : La perspective historique.

[6] Dans La règle et le modèle (1980), Françoise Choay, fait la distinction entre deux catégories d’écrits sur l’architecture et l’urbanisme : les textes réalisateurs, relevant du projet, d’une part, et les textes spéculatifs assimilables à du commentaire, d’autre part. Parmi les premiers, elle distingue les traités, dont L’art d’édifier de Léon Battista Alberti constitue au XVe siècle le texte inaugural, et les fictions, dont Utopia de Thomas More, à la même époque, est resté emblématique. Selon cette grille de lecture, sémiologique, le projet pourrait adopter deux formes : celui de la règle cherchant à concilier la rationalité avec l’esthétique et celui du modèle, totalitaire et coercitif. Ainsi, alors que selon le paradigme de la règle, on s’attache à satisfaire la commande et à se plier au désir qui lui est inhérent sans céder sur la nécessité de la norme, selon celui du modèle, aucune place n’est laissé au choix et au plaisir, les valeurs du prescripteur s’imposent à la commande. Il s’en suit que l’urbanisme normatif des descendants d’Alberti, courrait  le risque d’une soumission plus ou moins aveugle à la demande, source de chaos,  et l’urbanisme modélisateur des épigones de More de verser dans les excès d’une science de l’urbain et d’une planification rigide. D’un côté on se règle sur la demande, de l’autre on modélise l’offre. Il appartiendrait donc aux tenants du projet de se garder de tout extrémisme tant du côté de la demande que de l’offre, et de rechercher une troisième voie, correspondant à un certain idéal démocratique de l’art de bâtir avec ses règles ménageant l’imprévisibilité, indissociable du plaisir, qu’il soit esthétique ou sensuel.

[7] Dans son Que sais-je ? : Le projet urbain (2013).

[8] Cf. Christian Devillers. Théoricien et praticien du projet urbain, il en a défini le concept, qui s’est d’autant mieux imposé contre l’urbanisme réglementaire et opérationnel issu de la loi d’orientation foncière de 1967 qu’il répondait, depuis les lois de décentralisation de 1982-1983, aux préoccupations des élus locaux confrontés aux problèmes posés par l’extension de l’urbanisation et la dégradation des quartiers anciens. Pour cet architecte-urbaniste, auteur en mai 1994 d’une conférence au Pavillon de l’Arsenal à Paris, qui a marqué les esprits, l’enjeu est de rompre avec une rationalité productive à l’origine des grands ensembles, en vue de promouvoir un rapport renouvelé entre forme urbaine et architecture. A la notion de programme, unidimensionnelle et close sur elle-même,  il oppose celle de projet multidimensionnelle et ouverte. Contre l’urbanisme de secteur (ZUP et ZAC) régi par les réseaux et la voirie, qui contribue à la fracture urbaine, contre le plan de masse qui fait prévaloir une vision aérienne et interdit toute évolution de la composition urbaine, il prône un urbanisme emboîtant les temporalités et les espaces, un urbanisme de projet de nature à rétablir le lien qui relie la forme urbaine au tissu social.  Stratégie contre logique de planification. Dans cette conception,  l’îlot qui représente le « niveau d’articulation intermédiaire entre la parcelle et la forme urbaine […] ne se définit pas seulement par sa périphérie mais surtout par son centre. » A une échelle supérieure, la pièce urbaine s’impose par la primeur accordée à l’espace public. Et enfin, les « rapports entre l’espace public et l’architecture des édifices » sont réglés par l’ordonnancement. Faisant appel à la pluridisciplinarité pour co-construire le projet urbain, il conclut que « ce qui caractérise l’architecture moderne c’est la responsabilité dans la qualification de l’espace – cet espace qui a tendance à devenir sans qualité – pour le rendre habitable. » Il faudra attendre 2000 pour voir la notion entrer dans la législation avec loi relative à la Solidarité et au Renouvellement Urbain qui rend obligatoire l’élaboration de projets d’aménagement et de développement durable (PADD) dans les schémas de cohérence territoriale et les plans locaux d’urbanisme. Le PADD définit le parti d’aménagement du territoire et les perspectives de développement qui sont précisées dans le document d’orientation et de programmation. De sorte que la dimension politique et stratégique se trouve bien distinguée de la dimension prescriptive et opérationnelle. (Conférence publiée aux Editions du Pavillon de l’Arsenal)

[9] Cf. Marcel Hénaff, op. cit.

[10] En écho au débat relancé récemment par Finkielkraut, il nous semble que l’obsession de l’identité, compréhensible si on la resitue dans telle l’histoire individuelle singulière, ne doit pas s’imposer au point de nous aveugler. L’identité ne s’oppose pas à son contraire. Il n’y a d’identité que dans le rapport à l’autre et en tant qu’il est différent. L’autre, dont la ressemblance nous rassure et nous irrite à la fois, dont la différence nous  menace et pourtant nous attire. Ambivalence de l’humain, comme de la ville dont elle est la métaphore. L’identité doit être comprise en tant que  milieu, équilibre entre les forces d’attirance et de répulsion qui nous tiraillent malgré nous, centripètes et centrifuges : dans un cas elle se rétracte, dans l’autre elle se défait. Milieu où se forgent nos convictions qui font ce que nous sommes dans la mesure où nous le voulons. En ce sens, si l’identité pose problème c’est bien parce que, rejetée sur les marges, elle est à la recherche du milieu où s’affirmer. C’est la raison pour laquelle la mobilité doit prévaloir : identité en mouvement qui n’empêche pas de se poser, mais sans exclusive ni de lieux ni d’affinités. Pourtant, la ville, comme le territoire national, débordée par les flux est de moins en moins le lieu où la citoyenneté trouve à s’exprimer. D’où la nécessité de redéfinir le cadre territorial et les modalités de son exercice, en prenant en compte la pluralité de nos appartenances. Car n’est-ce pas en cherchant à faire prévaloir cette pluralité d’appartenance à des territoires différents, comme sur un autre plan à des groupes sociaux différents, que l’on pourra combattre, à défaut de vaincre,  les préjugés qui minent nos identités et nous tiennent en retrait de la diversité du monde ?

[11] Pour notre part nous avons cru discerner, entre autres influences, celles d’auteurs comme : Paul Ricoeur sur le thème du récit, de la mémoire, texte et contexte : « …la métropole exige des récits qui la portent » ; Emmanuel  Lévinas sur totalité et pluralisme, extériorité et intériorité, la séparation, l’altérité (la ville n’est-elle pas le lieu où la rencontre avec autrui peut être analysée comme effraction au sein de la totalité ?) ; Georg Simmel sur « l’aura de la grande ville » et l’empreinte qu’elle laisse sur la personnalité, les métaphores du pont, de la porte et des fenêtres ; Hannah Arendt pour les rapports entre espace privé et espace publique à l’intersection desquels se retrouve niché le bien commun ; Paul Virilio, évidemment − si tant est que cet essayiste puisse être classé parmi les philosophes − pour la mobilité et les effets de la vitesse… Le phénomène urbain  n’est-il pas le lieu par excellence où philosophie et sciences sociales peuvent converger, théorie et pratiques s’entrelacer ? Et s’il en est ainsi n’est-ce pas que la ville dans sa diversité reflète la complexité de l’esprit humain, que l’urbain fait écho au mental, raisons pour lesquelles on peut – encore – parler de l’esprit de la ville. C’est pourquoi, aussi, rejeter la diversité constitue une régression, le reniement de notre commune humanité et de sa solidarité avec les autres espèces. Le nivellement des différences par ce qu’on appelle maintenant la mondialisation n’était-il pas déjà la grande peur de Lévi-Strauss ? Mais après lui, Jacques Le Goff, nous rassure – du moins provisoirement : « Les historiens ne doivent pas confondre en effet, comme ils l’on fait trop souvent jusqu’alors, l’idée de mondialisation avec celle d’uniformisation. Il y a deux étapes dans la mondialisation : la première consiste en la communication, la mise en rapport de régions et de civilisations qui s’ignoraient ; la seconde est un phénomène d’absorption, de fusion. Jusqu’à aujourd’hui l’humanité n’a connu que la première étape. » (Faut-il vraiment découper l’histoire en tranche ? : 2014) Et demain ?

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