XIX – LA VILLE INTERPELLEE PAR LA MONDIALISATION — 2) Par-delà toute démarche disciplinaire : « La condition urbaine » dans « La ville des flux » vue par Olivier Mongin

Quelles que soient ses limites, compte tenu des évolutions intervenues depuis les années 60, le livre de Jane Jacobs fut un des premiers, à avoir remis en cause l’urbanisme fonctionnaliste du Mouvement moderne pour lui substituer un urbanisme fondé sur la mixité des fonctions et la diversité. Si l’accent était d’autre part mis sur l’influence de la forme des villes sur les comportements, ce n’était plus pour les plier à une forme a priori décrétée par les architectes-urbanistes, mais pour concevoir un urbanisme à la mesure de l’homme en partant des réalités. La rupture sur ce plan était nette et le post-modernisme entre autres mouvements allait se précipiter dans la brèche à partir de la fin des années 60. Las, si l’héritage garde toute sa pertinence, la ville des flux n’a cessé depuis d’étendre ses méandres, posant de redoutables problèmes aux urbanistes en charge – entre deux millénaires − de maîtriser le phénomène de métropolisation pour sauvegarder une diversité menacée par la  mondialisation.

FavellaRio de Janeiro : favela de Rocinha / Photo AReinstein /MetamorFoseAmBULAnte / Wikimedia Commons

2 –  Par-delà toute démarche disciplinaire : « La condition urbaine » dans « La ville des flux » vue par Olivier Mongin à l’aune de la mondialisation 

Nous considèrerons que La condition urbaine s’emboite dans La ville des flux, partie prenante de la mondialisation jamais achevée. L’humain est la chair de l’urbain. La ville, nœud des réseaux qui enserrent désormais le monde, en est l’âme. La ville mondiale de John Friedmann [1]  fera écho à la ville-monde de Fernand Braudel, avant que la ville globale de Saskia Sassen ne s’impose. Histoire mondiale et géographie planétaire se répondent.

Dans La condition urbaine[2], sous-titré « La ville à l’heure de la mondialisation », Olivier Mongin cherche à comprendre les mutations qui ont affecté les villes au temps de l’urbain généralisé et à dégager les tendances d’évolution sur lesquelles s’appuyer pour promouvoir une ville dont l’esprit, cher à Jacques Donzelot[3], serait en phase avec l’ère des réseaux électroniques (cyberespace).

Constatant que nous sommes entre deux mondes : celui de la cité traditionnelle relevant  d’« une culture urbaine des limites » et celui de la ville générique ou « urbain généralisé et sans limites », s’inscrivant dans le temps long de l’histoire, il distingue trois grandes phases dans l’évolution des villes correspondant au temps du passé (révolu), du présent (en cours de reconfiguration) et de l’avenir (représenté par le projet, expression du souhaitable) :

  • La ville traditionnelle, idéal-type, qui s’est affirmé au moyen-âge, épanoui à l’époque classique. Ville des limites, des tensions entre le dehors et le dedans, les lieux et les flux, dont la « forme » permet de mettre en scène le quotidien, « mixte de mental et de physique, d’imaginaire et de spatial ». Ville de l’affranchissement, dont l’air rend libre selon l’adage. Ville aussi diverse qu’en mouvement, mais circonscrite, idéalisée par la littérature.
  • L’après-ville, représenté depuis la révolution industrielle par l’urbain généralisé et la perte des limites. Par le renversement du dehors (périphérie) et du dedans (centre), du public (privatisation des espaces publics comme les galeries commerciales) et du privé (ex. de la Cité radieuse, cité-immeuble). Par l’inversion des priorités : celle du privé (maison individuelle) sur le public (rues et places). Par la prévalence des flux dans une économie archipel, en dernier lieu. Cet urbain généralisé, caractéristique d’une « économie d’archipel », hésite entre la mégacité, ville géante informe et chaotique, et la ville à la fois globale et duale mais encore circonscrite, de Saskia Sassen. Il débouche sur la ville virtuelle, mais néanmoins réelle, par analogie avec les réseaux numériques qui ont engendré le nomadisme généralisé.
  • La ville reconfigurée, enfin, ville désirable de demain pour avoir renoué avec les lieux et avec l’utopie, antithèse du non-lieu, territoire ouvert, restant branché sur le monde par le biais des réseaux. Elle correspond au temps du projet, dépassement de la pure et simple programmation par la prise en compte du contexte et de la dimension du temps, son épaisseur (mémoire) et sa fuite en avant.

 

Découpage qui prend en compte les multiples dimensions de la ville, l’impact de ses transformations sur la condition humaine, et met en correspondance ses reconfigurations avec les évolutions matérielles et spirituelles. Au vu de cette histoire et de ses avatars, la ville apparaît d’abord comme expérience corporelle – celle de l’espace fini qui permet des trajectoires infinies. Avant d’être expérience publique – celle de l’espace scénique des rues et places par opposition à l’espace privé de la maison. Puis expérience politique – celle de la double polarisation de l’Etat qui la surplombe et du réseau qui l’enserre.

Au terme, toujours provisoire de cette histoire, qui nous devient de plus en plus commune du fait de la convergence des cultures mais dont nous ne saurions prévoir à la longue l’évolution, l’archipel mégalopolitain mondial, affecté par l’éclatement urbain, tend à se déployer sous trois figures représentatives de la ville-monde caractérisée par la prévalence des flux sur les lieux :

  • La mégacité ou ville géante, ville-monde informe, chaotique et anarchique (ville-masse) : − soit par absence de cette tension, ou perte des relations, qui faisait la ville classique, et qui est à l’origine de l’explosion urbaine comme à Karachi ou Calcutta, agglomérations de l’indifférence généralisée, prémices d’une décomposition ; − soit par excès de tension (surtension) provoquant l’implosion de la ville, son autodestruction avec son corollaire que constitue le phénomène de déjection (bidonvillisation), bases d’une recomposition possible, dont Los Angeles est l’illustration[4]. Dans le premier cas la ville se meurt sous la pression des flux, dans le second elle est « grippée de l’intérieur ».
  • La ville globale ou mégapole, qui à la différence de la mégacité et de la métropole, reste circonscrite, et dont la centralité continue à jouer un rôle intégrateur. La hiérarchisation horizontale (pôle à pôle) l’emporte sur la hiérarchisation verticale (pôle à hinterland). Un territoire en réseau, vaste enchevêtrement de flux, se substitue au territoire des réseaux de la ville classique. La ville globale illustrée par Londres, New-York, Tokyo selon Saskia Sassen, a trouvé un certain équilibre, compromis entre le mondial et le local (le glocal) ; mais de par sa nature même elle n’est pas sans ambiguïté. D’où, échappant à l’alternative des deux villes-mondes que sont la mégacité et la ville globale, une troisième modalité d’agglomération.
  • La métropole, enfin, qui est mise en relation d’une pluralité de pôles urbains (polycentralité). La métropolisation, combinant territoires et réseaux, tend à remplacer la juxtaposition des territoires de la mégacité. La suburbanisation la caractérise comme à Los Angeles. Il y a renversement des rapports centre-périphérie : alors que la ville classique est tournée vers le centre, la métropole draine vers la périphérie (urban sprawl). L’affaiblissement généralisé du processus de centralisation en est la conséquence.

La troisième mondialisation, qui a inauguré l’ère du tertiaire, de l’informatique et des réseaux après celles correspondant à la Renaissance (grandes découvertes) et à la Révolution industrielle, est ainsi contemporaine du développement du phénomène de métropolisation que l’auteur définit comme espace illimité « qui favorise des pratiques limitées et fragmentées. Dès lors, cet espace ne privilégie plus une dialectique du dedans et du dehors, et il favorise un étalement qui donne lieu à des fragmentations, mais aussi à une prévalence des échanges entre périphéries au détriment des liens avec le centre. » Néanmoins, toujours selon notre auteur, les métropoles, de par leur conformation, ont un potentiel qui peut leur permettre, non sans conditions, d’échapper au cahot des mégacités, à la dualisation et à l’exclusion, qui sont le propre des villes globales, comme à l’alternative en termes de villes diffuses et de villes compactes, impossible à trancher quand les lieux rivalisent avec les fluxEt parmi ces conditions, la mise en tension n’est pas la moindre, qui assure à la ville une forme, laquelle, nous dit Olivier Mongin se référant à l’expérience nantaise de Julien Gracq[5], « rend possible une formation », celle du citadin. C’est ainsi que l’expérience urbaine est « une expérience d’affranchissement en plusieurs sens : du dehors au-dedans et du dedans au dehors ».      

Pour la France de l’ère postindustrielle, O. Mongin reprend les distinctions de J. Donzelot[6] sur la ville à trois vitesses, auxquelles correspondent trois formes d’entre-soi résidentiel qu’il développe :

  • Un entre-soi sélectif, particulier aux bobos, forme d’élitisme correspondant à la gentrification (ville dans la ville) ;
  • Un entre-soi protecteur, propre à cette moyenne bourgeoisie à la recherche de la tranquillité et de la sécurité, correspondant à la périurbanisation (ville satellite) ;
  • Un entre-soi contraint correspondant à la relégation dans des zones d’exclusion, parfois dites de non-droit (ville résiduelle).

Les diverses configurations que prennent les agglomérations – agglomérats plus ou moins distendus, structurés – conditionneraient ainsi des modes d’être collectifs, sans que l’on sache très bien si c’est la forme des villes qui influe sur la condition urbaine ou si c’est une dynamique sociale qui met la ville en mouvement, lui imprime un visage changeant en fonction des recompositions de son peuplement.

Mais qu’il soit sélectif, protecteur ou contraint l’entre-soi reste un entre-soi. Comment en sortir et dans quelle configuration urbaine ? Car, en forçant l’analyse d’Olivier Mongin, l’augmentation de la longévité aidant, rester entre-soi ne risque-t-il pas de conduire à une forme d’étiolement à la fois moral, social et culturel du fait de l’amoindrissement du potentiel de sélectivité… à l’instar des consanguins qui, pour une certaine vulgate scientifique et sur un autre plan, seraient, au fil des générations, menacés de dégénérescence ? Pour d’aucuns, proches des sociobiologistes, prenant l’extrême droite à son propre piège, la décadence sociale ferait ainsi écho à la dégénérescence d’origine génétique !    

Aussi bien, la ville que l’auteur appelle de ses vœux répond-elle à l’impératif démocratique d’une expérience urbaine renouvelée, fondée, d’une part, sur la double exigence de l’accès aux lieux − dont le centre-ville est le plus représentatif − et de la mobilité ; d’autre part, sur la participation active des habitants, constitués en communauté politique. C’est le sens d’une lutte des lieux, substitut à la lutte des classes. D’où la référence au projet local d’Alberto Magnaghi[7], utopie  fondée sur une reterritorialisation intégrant la durée, et à la renovatio urbanis de Bernardo Secchi[8] qui recentre la ville à partir de ses marges (périphérie).

Dans cet esprit, en phase avec les tendances de la mondialisation mais attentif aux ressorts de notre commune humanité, les conditions d’une nouvelle urbanité sont à rechercher du côté de :

  • la multipolarité constitutive d’une ville renonçant à privilégier la relation centre-périphérie, conciliant lieux et flux ;
  • la promotion de l’entre-deux, assurant la relation entre dedans (identité) et dehors (ouverture à l’autre) au sein d’un espace délimité mais non clos ;
  • la primauté accordée au lieu-dit, à la ville comme milieu où se croisent et s’entremêlent les cultures, où se noue le débat politique.

D’où, la formulation d’une triple exigence pour la reconquête de la ville :

–     Architecturale, pour retrouver les rythmes appelés à scander nos déplacements dans l’espace suivant un double parti pris : « celui d’extérioriser le dedans et celui d’intérioriser le dehors » comme l’illustre le concept d’ilot ouvert de Christian de Porzamparc, moyen terme entre le plan libre de la charte d’Athènes et l’ilot fermé de type haussmannien. Dit autrement et au figuré : « il faut ouvrir le parc de même qu’il faut éclairer la salle fermée ».

–    Urbanistique, afin de rendre aux espaces leur vocation, publique ou privée, délimités de telle sorte que l’ouverture aux autres préserve un espace d’intimité : « …l’espace public exige qu’un espace urbain ait une forme, qu’un lieu prenne forme pour un corps. Mise en forme et mise en scène sont des expériences simultanées. »

–    Politique, en vue de restituer aux formes architecturales et urbaines un sens que le fonctionnalisme et l’utilitarisme, dans une société dominée par l’économique, leur ont ôté : « La dimension politique est prioritaire au sens où un lieu démocratique doit rendre possible l’expérience corporelle (la mise en forme) et l’expérience scénique (la mise en scène) qui affectent à la fois l’espace public ou politique. »

C’est ainsi que la mise en tension des pleins et des vides en matière architecturale, des espaces publics et privés dans le domaine de l’urbanisme, de l’individuel et du collectif en politique, devrait pouvoir à l’avenir rythmer la vie urbaine dans des configurations compatibles avec cet idéal-type de l’expérience urbaine dont, pour l’heure, nous tendons à nous éloigner mais, espérons-le, réversiblement.

A suivre :

3) Après « La condition urbaine », « La ville des flux ».


[1] Géographe canadien. O. Mongin, quant à lui, fait référence à Jean Friedmann, géographe français ?

[2] 2005.

[3] Cf. notre article publié dans la série D’un ghetto l’autre le 13 avril 2014, intitulé Jacques Donzelot : une politique « pour » la ville conforme à l’esprit de la ville.

[4] En contrepoint de cette recomposition à partir de la reconquête du centre-ville (downtown) dans les années 70, il faut en effet, depuis la crise des subprimes de 2008, faire la part du phénomène récent de « bidonvillisation » qui affecte désormais des quartiers de la ville occupés notamment par la classe moyenne et qui sont parmi les plus exposés. Rétrospectivement, les analyses d’O. Mongin, en 2005, peuvent paraître à cet égard prémonitoires.

[5] Cf. La forme d’une ville de Julien Gracq et notre compte rendu de l’ouvrage dans la série : Une littérature de l’espace et de la ville (22 décembre 2013).

[6] Voir, toujours dans la série D’un ghetto l’autre,  notre article ayant pour titre Jacques Donzelot et la ville à trois vitesses  en date du 7 avril 2014.

[7] Urbaniste italien auteur du Projet local, ouvrage dans lequel il plaide en faveur d’une « reterritorialisation » de l’urbain contemporain, qui, quand il n’est pas désarticulé, se trouve dilué. « Approche territorialiste : pour un développement local  auto-soutenable », qui se donne pour objectif de replacer le citoyen au centre du projet urbain, compatible avec une triple soutenabilité : environnementale, économique et politique. Etant précisé que la territorialisation ne doit pas être assimilée à du localisme mais au contraire permettre de faire jouer les « solidarités inter-locales » pour un développement diversifié à l’encontre de l’uniformisation générée par  la mondialisation.

[8] Architecte-urbaniste, également  italien, auteur de La ville du vingtième siècle et inspirateur du projet de « ville poreuse » présenté par son agence, Studio 09, dans le cadre du concours pour le Grand Paris. Bernardo Secchi s’attache à inscrire le projet de l’urbaniste dans une perspective interdisciplinaire et de développement durable. Mettre l’accent sur les implications sociales de l’urbanisation et réconcilier la ville et la nature constituent deux axes forts de sa réflexion, fondée sur le constat de l’étalement et de la fragmentation de la ville, eux-mêmes conséquences des poussées de l’individualisme.

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