XVIII – D’UN GHETTO L’AUTRE — 5) De la fracture sociale à la fracture territoriale : Laurent Davezies

Retour sur le séparatisme social d’Eric Maurin

Sans doute E. Maurin est-il plus statisticien que sociologue et même qu’économiste. Il n’empêche, ses analyses sur le séparatisme social reposent sur trois notions qui interrogent et le sociologue et l’économiste : le destin et les stratégies de classe, le voisinage et les effets de contexte.

Parler de destin résonne étrangement au XXIe siècle. Ou bien il faut comprendre que l’avenir des gens est tout tracé à l’avance, ce qui serait se condamner à l’impuissance, ou bien qu’il est lié au milieu dans lequel ils évoluent, position défendue par l’auteur, et dans cette dernière hypothèse la seule façon de les libérer consisterait, soit à changer le milieu pour réorienter du même coup les destins, soit à les sortir de leur milieu pour leur permettre d’échapper à son influence néfaste. Dans l’un et l’autre cas on incrimine le milieu, et c’est bien ce que fait l’auteur lorsqu’il appréhende les phénomènes de ségrégation en fonction de voisinages et qu’il met en avant des effets de contexte. Encore faudrait-il, d’une part, pouvoir établir des critères permettant de délimiter des voisinages pertinents au regard des phénomènes de ségrégation que l’on cherche à éliminer ou des objectifs de mixité social qu’on souhaite promouvoir, ce qui est différent, d’autre part, définir la nature des contextes en cause. L’auteur ne cache pas la difficulté. Etant précisé que ce sont les classes du bas de l’échelle sociale qui ont des destins, alors que les classes aisées, moyennes et supérieures, ont des stratégies ; stratégies d’évitement dont elles jouent d’autant mieux que les classes populaires sont prisonnières de leurs destins. Mais, sans sous-estimer la liberté de choix résidentiel des premières, ce n’est pour autant qu’elles échappent à leur destin, celui de la fortune, dans les deux sens du terme, et nous ne saurions faire fi du conditionnement des stratégies. On mesure toute l’ambiguïté du vocabulaire utilisé par E. Maurin. Les notions de voisinages et d’effets de contexte n’échappent pas plus à la critique.

S’agissant des voisinages, il s’en remet, pour des questions de méthode aux îlots résidentiels des enquêtes emploi de l’INSEE, sachant bien que les notions de ségrégation spatiale et de mixité sociale sont toutes relatives et liées précisément aux dimensions des voisinages auxquels on se réfère. Quant aux effets de contexte, le terme même employé est significatif de son embarras. Pour intervenir sur le contexte encore faudrait-il savoir de quoi l’on parle : milieu social ou quartier défini par sa morphologie ? Toute l’histoire de la politique de la ville est marquée par l’alternative, manifestation de son incapacité à appréhender les problèmes dans leur globalité et les phénomènes dans leur interaction[1].

C’est sans doute du fait de ces difficultés auxquelles il est confronté, qu’Eric Maurin, après avoir mis en cause les effets de contextes ne voit paradoxalement plus de remèdes que dans des interventions ciblées sur les individus. Mais par ce traitement, ne renvoie-t-il pas aux sources du séparatisme social, à savoir les inégalités économiques ?

C’est le mérite de Laurent Davezies que d’avoir recentré le problème sur l’économique en partant des deux crises bancaire et d’endettement qui en 2008 et 2011 ont contribué à creuser la fracture sociale et à lui superposer une fracture territoriale. Mais à la différence d’Eric Maurin, il se garde bien de trancher le dilemme entre interventions individualisées et territorialisées dans lequel se trouve enferré la politique de la ville depuis maintenant 40 ans.

Personne n’est dupe, Eric Maurin et Laurent Davezies moins que quiconque : ce n’est pas parce que l’on serait parvenu à résoudre les problèmes de ségrégation spatiale que l’on aurait, par ce fait même, contribué à réduire des inégalités sociales. La question est au mieux de savoir si la fracture territoriale participe à l’accroissement des inégalités sociales en les rendant plus visibles, auquel cas une politique territoriale est justifiée, ou si inversement la fracture de la société, en dégradant la cohésion sociale, débouche inéluctablement sur une ségrégation spatiale pouvant aller jusqu’à la constitution de ghettos, en conséquence de quoi ce serait à la source des inégalités qu’il faudrait remonter. La fracture territoriale n’aurait d’autre effet que de nous voiler une réalité beaucoup plus insaisissable.

Pour apporter une réponse, le détour par l’économique est indispensable. Mais ce n’est pas, semble nous dire Laurent Davezies, moins tranchant qu’Eric Maurin sur la question de la territorialisation des actions économiques et sociales, sans devoir tenir compte des mentalités et des contextes culturels qui pèsent sur les politiques.

320px-Þingvellir_faille_2003Faille de Pingvellir (Island) / Photo Laurent Deschodt / Wikimedia Commons

  

5)      De la fracture sociale à la fracture territoriale : Laurent Davezies

C’est à Emmanuel Todd, à la suite de Marcel Gauchet, que l’on doit l’expression de fracture sociale, caractéristique de l’ère post-démocratique selon le premier. L’expression fut reprise par Jacques Chirac à l’appui de sa campagne pour l’élection présidentielle de 1995. La réalité lui fut cruelle puisque dès octobre de la même année des émeutes embrasaient Vaulx-en-Velin avant de s’étendre dans la banlieue lyonnaise. En novembre 1997 la Duchère à Lyon était le théâtre de graves incidents. En janvier 1998, c’était au tour du centre commercial de la Part-Dieu d’être dévasté. En Juin 2005, Nicolas Sarkozy alors ministre de l’intérieur promettait de nettoyer la cité des 4000 de La Courneuve au kärcher après s’en être pris à la « racaille ». Enfin, en octobre 2005 les banlieues se soulevaient suite à la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois, soulèvements auxquels le gouvernement d’alors répondait par l’état d’urgence. Il n’est guère d’années entre 1995 et 2005 qui n’aient été ponctuées par des incidents ou sinistres de plus ou moins grande ampleur. Et bien sûr, le décompte ne s’arrête pas à cette dernière année qui constitue seulement un sommet ; en 2007 Villiers-le-Bel était victime d’un soulèvement contagieux qui enflamma la banlieue et en août 2012 c’était au tour d’Amiens-Nord de connaître deux nuits d’affrontements.

Autant d’événements tragiques qui, comme une dérive de continents, sembleraient justifier, dans les analyses, le recouvrement de la fracture sociale par une fracture territoriale, à l’image de la tectonique des plaques. En 2010 déjà Christophe Guilluy titrait son livre : Fractures françaises. En 2013, sur un constat similaire, Jacques Lévy titrait le sien : Réinventer la France. Nous renvoyons nos lecteurs aux comptes rendus de ces deux ouvrages, qui ont fait l’objet de nos articles publiés les 12 et 13 septembre 2013 dans la série : L’espace géographique des villes. Nous rappellerons seulement que dès 1981 ‒ date aussi des premières émeutes de Vaulx-en-Velin ‒ Emmanuel Todd et Hervé Le Bras publiaient L’invention de la France et qu’en 1988 Todd récidivait en faisant paraître La nouvelle France. La convergence, durant ces dernières décennies, des titres, sinon des contenus, n’aurait pas dû manquer pas d’intriguer et devrait inciter à approfondir l’évolution parallèle des concepts et des réalités qu’ils sont censés saisir.

Laurent Davezies n’est pas en reste, et ce n’est pas un hasard s’il a donné comme sous-titre La nouvelle fracture territoriale à son livre de 2012 : La crise qui vient. Il y soutient qu’au vu des deux dernières crises, bancaire en 2008 avec les subprimes, de la dette souveraine en 2011, on ne peut plus se contenter de raisonner globalement en mettant en cause le capitalisme, mais qu’il faut désormais affiner l’analyse à l’échelle des territoires : « Le territoire – c’est-à-dire les régions, les villes, les banlieues – ne constitue pas une dimension du réel, mais le réel lui-même. »

Il fait tout d’abord le constat que la crise révèle plus l’arrêt des créations d’emploi que leur destruction et, leitmotiv, que « la fracture territoriale est venue creuser la fracture sociale. »

Alors que les mécanismes de redistribution par le biais des prélèvements sociaux (budget de l’Etat et sécurité social) avaient eu pour effet, avant la crise de 2008, de transférer des revenus des régions bénéficiant d’un PIB élevé vers les autres moins favorisées, contribuant à réduire les inégalités territoriales, après cette première crise les mécanismes publics d’amortissement ont permis de soutenir la consommation dans les régions affectées de telle sorte que « ce sont les territoires les moins productifs du pays qui ont enregistré les meilleures progressions en termes de revenu, de peuplement, d’emploi et même de lutte contre la pauvreté », à savoir : le Sud et l’Ouest, contrairement au Nord-Est et à la diagonale du vide. Sachant que les grandes métropoles ont été relativement épargnées, il note : « les régions les plus touchées sont industrielles, mais elles sont aussi des régions sans véritable métropole. »

S’agissant plus précisément du chômage, il fait observer qu’avant la crise, il a affecté surtout le Nord, le littoral méditerranéen et l’axe de la Garonne, alors qu’après ces territoires s’en sont plutôt bien sortis et que c’est dans les plus productifs (régions industrielles de l’Ouest et anciennes régions industrielles de l’Est) qu’il a le plus progressé.

« Dès lors, force est de constater que la lutte contre les inégalités territoriales et la lutte contre les inégalités sociales se sont découplées. » Les premières tendant à se réduire pendant que les secondes augmentaient, au moins avant que la crise des dettes souveraines ne produise ses effets.

Mais avec l’accroissement de celles-ci, perçues comme insoutenables depuis 2011, les territoires dont la prospérité reposait sur la consommation stimulée par les dépenses publiques (territoires suburbains) sont entrés à leur tour en crise, le resserrement des budgets publics ayant affecté les régions déjà les plus déprimées.

En conséquence, selon l’auteur, « quatre France prennent forme sous nos yeux :

  • une France productive, marchande et dynamique, concentrée dans les plus grandes villes, où se forgent les nouveaux atouts de la compétitivité du pays (36% de la population) ;
  • une France non productive, non marchande et pourtant dynamique, située à l’ouest d’une ligne Cherbourg-Nice, qui vit d’une combinaison de tourisme, de retraites et de salaires publics (44% de la population) ;
  • une France productive, marchande et en difficulté, composée de bassins industriels déprimés, principalement dans la moitié nord du pays, dont le déclin semble difficile à enrayer (8% de la population) ;
  • une France non productive, non marchande et en difficulté, située également dans le nord-est du pays et faite de territoires si frappés par le déclin industriel qu’ils dépendent essentiellement des injections de revenus sociaux (12% de la population). »

Contrairement aux prévisions des experts ce sont les secteurs les plus exposés à la mondialisation qui ont le plus souffert (au nord-est d’une ligne reliant le Calvados à la Loire, soit ¼ du territoire occupé par 20% de la population) et les secteurs protégés qui s’en sont le mieux sortis (dualisation du développement et de la croissance). « Croissance (du PIB) et développement (de la population, de l’emploi, du revenu) ont ainsi divergé sur le territoire français. D’un côté, des métropoles assurent la croissance, mais sans développement ; de l’autre, des territoires se développent, mais sans croissance. »

Le constat, contesté, semble encore plus désabusé s’agissant de Paris qui depuis le début du millénaire verrait l’activité décliner, sa démographie baisser et l’emploi décrocher, ce dont, note-t-il, se satisfont et les parisiens qui, avec la bénédiction des écologistes, bénéficient d’une rente de situation sans développement, et la banlieue qui profite des délocalisations industrielles[2]. Ainsi, Paris ne serait plus en mesure de jouer son rôle de locomotive de la croissance nationale.

Laurent Davezies en tire les conséquences, à savoir que « des économies locales en bonne santé conditionnent la croissance nationale. » Dans cette nouvelle conjoncture, le rôle des grandes villes lui apparaît primordial alors même que leurs performances ont été médiocres ces dernières décennies durant lesquelles ce sont les territoires périphériques (résidentiels), représentant 44% de la population, qui ont été les plus attractifs. Pour l’auteur, « le retour de la croissance, la reconversion audacieuse de certains bassins d’emploi, l’accélération des mobilités résidentielles, les mécanismes de solidarité horizontale en complément des solidarités verticales habituelles, peuvent préserver une France territorialement équitable. » Certes, « les ajustements à opérer impliquent de nombreux mécanismes non territorialisés. Mais ils doivent aussi compter avec les ressources évidentes ou latentes que recèlent les territoires français. » C’est que « la nouvelle grammaire de la croissance érige aujourd’hui le territoire en facteur de production […] ».

Le dilemme est dès lors le suivant : soutenir les territoires bénéficiant d’avantages comparatifs ou aider les plus désavantagés. En effet, les conditions du redressement productif, « fondé sur les zones d’emploi les plus performantes, impliquent un creusement des disparités territoriales. Faudra-t-il bientôt choisir entre l’égalité territoriale et l’efficacité économique », se demande notre auteur ?

C’est l’égalité territoriale qui est donc en question. Mais, résultat du placage de conceptions sociales sur l’espace, il note que cette expression est empreinte d’anthropomorphisme. Quant à l’équité territoriale, elle est la transposition bien peu légitime sur l’espace d’une théorie de la justice applicable à des individus ou groupes sociaux. Dans les deux cas c’est raisonner comme si les gens étaient pieds et poings liés à leur territoire.

Deux conceptions se dégagent pour échapper au dilemme :

  • Anglo-saxonne : aider les gens à quitter les territoires en crise (aide au déménagement et politique favorable aux migrations) ;
  • Celle des pays latins : aider les territoires à se développer. C’est la charge identitaire des territoires qui pèse sur les politiques de pays catholiques que la révolution industrielle a moins bouleversé et plus tardivement (politiques de relance d’économie du territoire accompagnées de mesures en faveur de la solidarité à caractère budgétaire).

Pour l’auteur, sans doute faut-il, entre les deux mécanismes d’ajustement que sont la solidarité nationale et la mobilité, privilégier celle-ci. Mais dans le contexte français et compte tenu du poids des traditions et mentalités, des compromis sont à rechercher. Les options sont, en effet, complémentaires et non exclusives : la solidarité verticale (entre l’Etat, les régions, les départements et les communes) doit être complétée par une solidarité horizontale (entre les collectivités de même niveau). « Demain, c’est un fait, le redressement productif sera fondé sur certains territoires et pas sur d’autres. L’accompagnement et l’organisation des mobilités interterritoriales en sont une modalité ; ils constituent aussi une occasion d’expérimenter de nouvelles formes décentralisées de solidarité. »

En novembre 2013, Davezies s’exprimait avec moins de nuances en déclarant[3], ainsi que nous le rapportions dans un compte rendu critique le 11 novembre au sujet de la rébellion des Bonnets rouges (Intermède 3) : « Le territoire est un instrument, pas une fin en soi, la question posée aujourd’hui n’est pas celle de l’égalité des territoires mais d’abord celle de l’égalité des gens. » Déclaration à confronter à l’avertissement de Maurin : « C’est en atteignant les individus que l’on transformera le territoire – et non l’inverse […]. »[4]

***

Hélas, la fracture sociale a beau avoir été recouverte par la fracture territoriale, nous en avons d’autant moins fini avec elles qu’une nouvelle fracture vient s’y superposer : celle de la religion.

A suivre :

Le retour du religieux avec Gilles Kepel 


[1] Avec la notion d’effets de lieux mise en rapport avec le concept d’habitus, Bourdieu dans  La misère du monde tente une explicitation théorique de la relation du social à l’espace. C’est par la médiation de l’habitus, ou disposition, que le sujet intériorise la dimension spatiale de ses pratiques et qu’en retour il peut se projeter dans l’espace pour avoir prise sur les événements (mouvement parallèle au processus dialectique de la socialisation) : « Si l’habitat contribue à faire l’habitus, l’habitus contribue aussi à faire l’habitat, à travers les usages sociaux, plus ou moins adéquats, qu’il incline à en faire. »

[2] V. la contribution de l’auteur au débat sur Paris à l’horizon 2025 dans Paris.fr de novembre 2010, et son article : Paris s’endort… dans  La vie des idées. Fr du 1er février 2008 et sur le même site les réponses de Jean-Louis Missika (Paris, ville-monde dans une France endormie : 12 février 2008), d’une part, Ariane Azéma et Denis Tersen (Economie francilienne : et si Laurent Davezies cauchemardait : 12 mars 2008), d’autre part.

[3] Cf. Le Point.fr du 9 novembre 2013.

[4] Le ghetto français, dont nous avons rendu compte dans notre précédent article.


 Chers lecteurs

Les sectateurs de l’universalisme républicain ne doutent jamais. C’est peut-être de trop douter que les communautaristes se replient sur leur pré carré mortifère. Exigeant pour rendre compte dans ce blog des ouvrages compulsés, il m’arrive parfois de douter.

Merci de bien vouloir me signaler toute erreur, omission ou mésinterprétation qui aurait échappé à ma vigilance. Soit en me laissant un commentaire, soit en m’écrivant à l’adresse suivante : jean.f.serre@gmail.com

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