XVII – LE PHILOSOPHE ET LA VILLE — 2) « Paris, capitale du XIXe siècle » de Walter Benjamin (1935)

320px-Galerie_Vivienne_111 Paris : galerie Vivienne / Photo Groume / Wikimedia Commons
 

2)   « Paris, capitale du XIXe siècle » de Walter Benjamin (1935)  

 
« Les passages : des immeubles, des galeries qui n’ont pas de face extérieure. Comme le rêve. »
 « Ambiguïté complète des passages : rue et maison à la fois. »
Walter Benjamin – Le livre des passages

Paris ne serait pas tant la capitale de la France que la capitale du XIXe siècle ! Cet essai de l’entre-deux guerres de Walter Benjamin, bien loin de refléter une nostalgie décrit plutôt une rupture. Rupture entre un idéal trahi, celui des révolutions, dont Paris fut le centre névralgique, et celui des désillusions auxquelles ces mêmes révolutions ont abouti. Il montre également les contradictions d’une époque au cours de laquelle s’affronte idéologies révolutionnaires et réactionnaires, grande bourgeoisie imbue de ses succès économiques et monde ouvrier victime de l’industrialisation.

L’essai, ébauche d’un ouvrage inachevé auquel il avait un temps donné pour titre Le livre des passages, se présente comme une série de six tableaux thématiques auxquels sont associés des noms représentatifs des thèmes traités, sans autre prétention que d’illustrer les sujets chers à Benjamin sur les métamorphoses de l’art, les soubresauts de l’histoire ou les conséquences sociales du « progrès » technique.

C’est ainsi que les passages couverts, en vogue dans les années 20, évoquent pour lui le phalanstère de Fourier censé y avoir puisé son canon architectural. Les passages, comme les phalanstères exprimeraient ainsi une semblable utopie : « Dans le rêve où chaque époque se dépeint la suivante, celle-ci apparaît mêlée d’éléments venus de l’histoire primitive, c’est-à-dire d’une société sans classes. » D’une manière générale les passages constituent le « réseau capillaire urbain » drainant flâneurs et chalands à l’intérieur et à l’abri des ilots urbains denses par opposition aux artères vouées à la circulation automobile et reliant le centre à la périphérie (cf. l’analogie avec l’anatomie et la physiologie du corps humain). Le passage constitue une résistance politique à la circulation automobile qui submerge Paris sous le flot de ses nuisances. Il présente cette particularité d’un entre-deux abolissant les frontières entre espace public et espace privé et, par la verrière, d’ouvrir sur le ciel. Le passage est, en résumé, un intérieur qui simule un extérieur. Mais au-delà du sens littéral, la métaphore du passage évoque pour Benjamin une image onirique exprimant le choque du passé et du présent. Il s’agit à travers l’image du passage, ultime refuge, d’intégrer le passé au présent et de sortir du rêve pour s’éveiller au monde actuel[1].

C’est également dans les années 30 que, simultanément, naît la photographie et se déploient les panoramas sur les murs intérieurs des édifices publics, préfiguration, incarnée par Daguerre, d’un bouleversement dans les arts. « Dans les panoramas, écrit Benjamin, la ville s’élargit en paysage » et « le citadin, dont la supériorité politique sur la campagne s’exprime à maintes reprises au cours du siècle, tente à présent d’introduire la campagne dans la ville. »

« Les expositions universelles sont les lieux de pèlerinage où l’on vient adorer le fétiche marchandise. » Elles « transfigurent la valeur d’échange des marchandises » faisant passer « leur valeur d’usage au second plan ». C’est le triomphe de l’industrie du plaisir dont les relents d’exotisme étourdissent le peuple pour le plus grand profit des nouveaux marchands du temple et des financiers. Enfin, c’est le temps où la mode étend son empire, « elle prescrit le rituel selon lequel le fétiche marchandise veut être honoré ». Pire : « Elle accouple le corps vivant au monde inorganique. Sur le vivant elle fait valoir les droits du cadavre. » Le rapprochement avec l’illustrateur zoomorphe Grandville est significatif.

Il n’est pas jusqu’aux intérieurs Louis-Philippe, « refuge de l’art », qui ne reflète les travers du siècle quand l’esprit de la démocratie fait si bon ménage avec la corruption. « Pour la première fois, note Benjamin, le cadre de vie du particulier s’oppose à son lieu de travail. » Le modern style, dans le sillage de l’économie, prolonge l’œuvre du politique en exaspérant l’individualisme. « Le béton […] ouvre de nouvelles perspectives dans la  mise en forme plastique de l’espace architectural » et « le milieu vital déréalisé se redonne une base dans la maison individuelle ».

« Avec Baudelaire, Paris devient pour la première fois un objet de poésie lyrique. » L’extension du règne de la marchandise n’est pas étrangère au succès rencontré par la nouveauté. Pourtant « cette illusion du nouveau se reflète, comme un miroir dans un autre, dans l’illusion du tout-pareil ». C’est toute l’ambiguïté du siècle « image visible de la dialectique, la loi de la dialectique au repos. » Dans le dédale des rues tortueuses le flâneur côtoie le bohème. Mais la mort le hante. Aussi, à l’époque de son essor, « le grand magasin est le dernier trottoir du flâneur » tandis que le bohème est tenté de se convertir en « conspirateur professionnel » avant que le Manifeste communiste ne mette fin à son existence politique !

Point d’orgue de l’époque : l’urbanisme haussmannien qui « rend Paris étranger à ses propres habitants. » C’est devenu un lieu commun : « Le véritable but des travaux d’Haussmann était de protéger la ville contre la guerre civile. » Et ce sous couvert d’« embellissement stratégique ». Pourtant, les grands travaux n’ont pas empêché l’insurrection de la Commune. Ainsi, « l’incendie de Paris couronne dignement l’œuvre destructrice de Haussmann. » Il en faut plus pour arrêter le développement des forces productives. « L’architecture ouvre la voie en devenant construction d’ingénieur ». Les prouesses multiplient les ouvrages d’art. C’est ainsi que « chaque époque ne rêve pas seulement la suivante : en rêvant, elle tend aussi vers le réveil. »

Pour Rolf Tiedemann[2], le projet de Benjamin en écrivant Paris, capitale du XIXe siècle ou Livre des passages, aurait été de rechercher le sens de la modernité dans la ville où se révèlent le mieux ses contradictions : la ville symptôme et laboratoire de la modernité. C’est que la culture n’est pas, pour notre auteur, le reflet du développement économique, mais en est l’expression. « Les passages devaient donc introduire le XIXe siècle dans le présent […] ». Mais ils avaient aussi un sens métaphorique dans le cadre d’une philosophie de l’histoire propre à Benjamin, histoire sans progrès faite de discontinuités. Dans cette conception le présent est passage entre le passé et le futur. Benjamin s’oppose autant à la conception positiviste d’une histoire sanctuarisant le passé qu’à celle, idéaliste, tournée vers le futur : « La compénétration et le rappel dialectiques des conjonctures passées sont la mise à l’épreuve de la vérité de l’action présente. » Pour lui, note Tiedemann « le regard historique ne se dirige plus en arrière, du présent vers l’histoire ; il va de l’avant, de l’histoire vers le présent ». C’est en quoi « la politique prime désormais l’histoire ». Et pour Tiedemann toujours, « le matérialisme historique de Benjamin ne peut guère être séparé du messianisme politique. »

« Habiter signifie laisser des traces » nous dit Benjamin. Il s’en faut que ces traces soient toujours heureuses ou les témoins du progrès accompli. Mais pourquoi ramener à la surface ces images d’un âge révolu d’où sourd la révolte ? Sinon parce qu’elles évoquent des ruptures et des contradictions qui annoncent celles du siècle qui suivit. Alors, sommes-nous tentés de demander, quelle fut donc la capitale du XXe siècle ? Benjamin n’eut pas l’heur de répondre. Menacé par la barbarie du siècle, il choisit la mort à Port-Bou, en 1940.

  ***

Jules Verne avait en son temps anticipé le Paris du XXe siècle[3]. Une capitale transformée par la technique, mais plus matérialiste que jamais, dévorée par la finance, envahie par une foule anonyme dans laquelle l’individu, livré à ses intérêts égoïstes, ayant perdu son âme, n’est plus que l’ombre de lui-même. Michel Dufresnoy, l’antihéros du roman, fait partie des derniers romantiques transplantés dans ce Paris de 1960 où il y a déjà longtemps que l’homme n’habite plus en poète. Verne, aussi pessimiste en sa jeunesse qu’optimiste dans sa maturité, l’abandonnera, après plein de mésaventures, à son destin funeste au cimetière du Père Lachaise.

Mais quelle sera donc la capitale du XXIe siècle ? Au vu du plan Voisin de Le Corbusier (1925), il semblerait que les parisiens l’aient échappé belle ! D’où l’intérêt, en philosophe, de se pencher sur une architecture du bonheur, condition d’un urbanisme du bonheur à défaut d’être « radieux ».

A suivre :
3) « L’architecture du bonheur » selon Alain de Botton (2006)

[1] Cf. V. Walter Benjamin – Une vie dans les textes (annexes) de Bruno Tackels (209).

[2] Introduction à Paris, capital du XIXe siècleLivre des passages (Editions du Cerf, 1993).

[3] Paris au XXe siècle, roman de jeunesse posthume de Jules Verne, refusé par Hetzel, son éditeur.

2 commentaires sur “XVII – LE PHILOSOPHE ET LA VILLE — 2) « Paris, capitale du XIXe siècle » de Walter Benjamin (1935)

  1. Michel Dufresnoy, l’antihéros du roman, fait parti des derniers romantiques: partie avec « e ». Inutile de publier cette remarque, naturellement. Merci pour l’article. Cordialement, A.

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