INTERMEDE (3) : Les bonnets rouges (suite)

Jules Girardet : Les révoltés de Fouesnant ramenés par la garde nationale de Qimper en 1792 (musée des beaux-arts de Quimper) / Photo Wikimedia Commons

Les bonnets rouges (suite)

La campagne – comme la banlieue – malade de la ville

Sur le sujet qui fait toujours la une des médias, Le Monde.fr du 10 novembre rapporte les prises de position de trois personnalités. Une notabilité locale : le maire de Carhaix et leader des « bonnets rouges », un représentant du monde syndical : le secrétaire général de FO et un politique, député de la Haute-Loire. D’autre part, Le Point.fr du 9 novembre donne la parole à un expert, économiste professeur au CNAM.

 – Christian Troadec, maire de Carhaix (8 000 h.) :

 « Le liant c’est le sentiment d’appartenance, appartenance à la ville de Carhaix, au territoire ou à la Bretagne ».

 Les ministres bretons : « quand ils sont à Paris, ils pensent comme des parisiens ».

 – Réplique de Jean-Claude Mailly, secrétaire général de Force Ouvrière :

 « Le problème aujourd’hui n’est pas un problème breton et régionaliste parce que, si on entre là-dedans, autant dire qu’on n’a plus de République. Le problème se pose sur l’ensemble du territoire. » Il précisera, par ailleurs (Le Point du 10 novembre), qu’« en tant que syndicat, nous, nous représentons les salariés, l’intérêt des salariés », mettant en garde contre une logique « toutes classes confondues. »

 – Position du député UMP de Haute-Loire, Laurent Wauquiez :

 « Contrairement à ce que veut faire croire le gouvernement, ce n’est pas juste le problème de la Bretagne, c’est l’incarnation de ce qui est en train de se passer partout en France : l’exaspération de la France qui travaille, commerçants, artisans, agriculteurs, salariés… Leur slogan résume tout : moins d’impôts, plus d’emplois. »

 « … il n’est plus possible de rajouter un impôt supplémentaire. Quand l’écotaxe a été décidée il y a trois ans, il y avait 40 milliards d’euros d’impôts en moins. Aujourd’hui il faut dire stop. En effet : « … le contexte fiscal n’a plus rien à voir avec la situation d’il y a trois ans. »

 – Analyse de l’expert, Laurent Davezies, économiste :

 « Le moteur de la redistribution et de la solidarité est dans les territoires les plus riches que sont aujourd’hui les grandes zones urbaines » et « le fait que ces métropoles s’en sortent, c’est un bon signe, cela veut dire qu’il y a encore des secteurs sur lesquels on tient le coup et cela permet de maintenir, d’alimenter le système redistributif. » Mais ajoute-t-il, la crise des finances publiques remet en cause ces mécanismes redistributifs, creusant les inégalités et accentuant la fracture territoriale : « On voit effectivement se dessiner ces zones menacées que sont les petites villes moyennes et tous les territoires périurbains ruraux où pourtant la population immigrée est généralement sous-représentée. » Et de conclure : « Le territoire est un instrument, pas une fin en soi, la question posée aujourd’hui n’est pas celle de l’égalité des territoires mais d’abord celle de l’égalité des gens. »

 ***

Au lendemain de la chute des régimes communistes, on a vu éclore la pensée unique[1]. Mais la pensée binaire a vite fait retour, au moins sur la scène politique intérieure. Nous en avons aujourd’hui une expression caricaturale dans ses conséquences sociales avec le mouvement des « bonnets rouges ».

La pensée unique, c’est la pensée des extrêmes, celle qui ambitionne d’occuper tout le terrain et est fondée sur l’exclusion. La pensée binaire se nourrit d’une opposition qu’elle cultive habilement jusqu’à épuisement : lorsque les blés sont mûrs, on fauche. Dans l’entre-deux, il y a bien un parti centriste qui essaye de se faire une place, mais faute de se départir d’une logique classique fondée sur le tiers exclu, il en est réduit à balancer tantôt d’un côté tantôt de l’autre au gré de la conjoncture.

Dans les années 70, le CERFI[2] animé par Félix Guattari avait créé le concept de ville-métaphore pour montrer combien la notion de ville dans son usage courant masquait de contradictions tant sur le plan économique que social. La « révolte » des bonnets rouges nous ramène de par la référence historique dont elle se réclame à l’antagonisme rural-urbain, métaphore originelle qui recouvre des oppositions plus ou moins refoulées mais qui resurgissent à la faveur d’une situation de crise, économique, sociale et politique, dont chaque parti en présence joue avec plus ou moins d’habileté : Paris/province, impôt/emploi[3], environnement/société, développement durable/profitabilité économique, gauche/droite… Après la décision prise par le gouvernement de suspendre l’application de l’écotaxe, la rhétorique du mouvement, reposant à l’origine sur l’antagonisme rural/urbain, s’est ainsi déplacée pour couvrir d’autres oppositions : Paris contre la province ou contre les territoires notamment.

Le leader du mouvement, Christian Troadec, évitant toute référence à un conflit rural/urbain, emblème de son mouvement mais désormais insuffisant pour mobiliser, oppose la Bretagne, le territoire, dont la ville de 8 000 habitant dont il est maire est solidaire, à Paris.

Le secrétaire général de FO, Jean-Claude Mailly, en tant que représentant un syndicat d’audience nationale, resitue le débat sur ce plan en invoquant la République. Il n’oppose pas mais remet chacun à sa place : salariés et patrons.

Le député Laurent Wauquiez, en bon politicien, déplace le débat en faisant état de l’exaspération de la France qui travaille. Mais on ne saura pas ce que l’autre France ressent. Il n’en oppose pas moins l’impôt à l’emploi. D’un coup de baguette magique, le souci de l’environnement et le développement durable s’en trouvent opportunément escamotés.

Quant à l’expert, Laurent Davezies, il oppose pour les besoins de l’analyse, d’une part, géographiquement « les petites villes moyennes et tous les territoires périurbains ruraux », qui souffrent, aux « grandes métropoles », qui s’en sortent plutôt bien, d’autre part, les « territoires », entre lesquels on n’a plus les moyens d’assurer de péréquation financière compte tenu du niveau de pression fiscale atteint, aux « gens », sur lesquels il faudrait désormais faire porter l’effort de redistribution. « C’est un dilemme tragique, reconnaît-il, pour un gouvernement de gauche. »

Mais, Christian Troadec ne se trompe-t-il pas d’époque ? le mouvement contre l’écotaxe n’a, en effet, rien d’une Jacquerie, c’est un mouvement social urbain[4]. Laurent Wauquiez ne se trompe-t-il pas de rhétorique en mettant face à face une France qui travaille, sans doute seule digne d’intérêt, avec l’autre qui n’est que sous-entendue, et en opposant l’emploi à l’impôt, la dépense publique à la croissance ? Que fait Laurent Davezies en proposant de focaliser l’analyse non plus sur les territoires mais sur les personnes, sinon déplacer le problème ? Quant Jean-Claude Mailly, en invoquant la République, n’élude-t-il pas les contradictions d’une situation dont la complexité n’échappe pourtant pas aux acteurs.

Jean-Claude Mailly et Laurent Wauquiez ont raison contre Christian Troadec, les problématiques soulevées ne relèvent pas d’une opposition entre Paris et la province, mais Christian Troadec a raison contre Laurent Davezies « les gens » sont, d’une manière ou d’une autre, plus ou moins, liés au territoire. Aujourd’hui peut-être moins que plus, mais encore beaucoup comme en témoignent les réactions en Bretagne et, hier, en Lorraine.

Tous les ingrédients de la pensée binaire[5] se trouvent réunis dans ces quatre prises de position touchant à des questions de développement local et de gestion territoriale. Compte tenu des crispations enregistrées de part et d’autre, il apparaît urgent de prendre conscience du fait que dans une société qui partage désormais la même culture urbaine, que ce soit en milieu rural, urbanisé ou périurbain, raisonner en opposant Paris à la province, les territoires urbanisés aux territoires ruraux, les métropoles aux petites villes, l’économie à l’environnement, l’impôt à l’emploi… constitue, dans une économie globalisée, une régression suicidaire. Il est urgent que les protagonistes renoncent à une posture qui les enferme dans une rationalité réductrice et qu’ils soient réceptifs à la pluralité des options qui s’offrent à eux, citoyens d’une même République qui n’a plus grand chose à voir avec la République des instituteurs d’antan. Pour autant, il importe que chacun, simple citoyen, syndicaliste, fonctionnaire, salarié, patron… ne cherche pas à évacuer les contradictions auxquelles tous sont confrontés et accepte de se soumettre au jeu de l’autre, sachant que, dans une démocratie, la raison est multiple[6]. Ce qui passe aussi par la revalorisation du débat politique dans une démocratie revitalisée.


[1] Titre d’un article d’Ignacio Romanet dans Le Monde diplomatique de Janvier 1995.

[2] Centre d’Etudes, de Recherches et de Formation Institutionnelles fondé en 1967 par le psychiatre Félix Guattari, co-auteur avec Gilles Deleuze de l’Anti-Oedipe et de Mille Plateaux, respectivement premier et second tomes de Capitalisme et Schizophrénie.

[3] Enjeu des deux doctrines économiques, communément considérées comme antagonistes, de l’offre et de la demande, respectivement représentées par les descendants de J.-B. Say et de J. M. Keynes. Comme si les politiques de défense de l’offre et de soutien de la demande étaient incompatibles !

[4] V. notre article précédent : INTERMEDE (2), note 2.

[5] Voir notre article du 19 septembre : INTERMEDE : Bilan provisoire, interrogations et urgences.

[6] « La rationalité n’est raisonnable que si elle admet que la raison est multiple. » Citation de Jean-François Lyotard reproduite par Yves Citton dans son ouvrage, Pour une interprétation littéraire des controverses scientifiques (2013) dont nous nous sommes inspirés pour cet article.

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