XIV – DE LA SIGNIFICATION DE L’ARCHITECTURE A LA SEMIOLOGIE URBAINE

Si la démarche d’Abraham Moles et d’Elisabeth Rohmer sur l’espace est bien interdisciplinaire, elle n’en est pas moins, comme le démontre le titre même de leur livre, à dominante psychosociologique. Celle d’Alexander Mitscherlich tout en étant ouverte à la sociologie, relève prioritairement de la psychanalyse et de ses prolongements psychosomatiques. D’où l’intérêt de revenir, même si elles ont perdu de leur actualité, sur les tentatives de dépasser ce qui constitue encore un cloisonnement, même atténué, et de chercher à appréhender l’espace de la ville à un autre niveau, au cœur de l’humain : le langage, compris tantôt en tant que système de signes, tantôt en tant que véhicule du sens.

Carte de Palmanova , Italie (1600) / Photo : Wikipédia l’encyclopédie libre

De la signification de l’architecture à la sémiologie urbaine

Si la ville n’est pas réductible à l’architecture, l’architecture n’en condense pas moins dans ses formes la diversité des configurations urbaines. C’est, du moins, la démarche de Christian Norbert-Schulz que de le démontrer historiquement en passant en revue, dans son ouvrage La signification dans l’architecture occidentale[1], l’évolution des rapports symboliques de l’homme avec l’espace. « L’architecture devrait être comprise en termes de formes signifiantes (symboliques) », écrit-il dans la préface de son livre.

Dans cette optique, il s’attache à définir le concept d’espace existentiel dont « l’organisation élémentaire » comprend :

 –  l’établissement de centres ou de lieux (caractérisés par la proximité et l’ouverture), sachant que « chaque lieu où une signification se manifeste devient en effet un centre » ;

–  des directions (dans deux de ses trois dimensions spatiales : la verticalité, dimension sacrée et l’horizontalité, dimension proprement humaine) ou des parcours (continuité horizontale) ;

–  des aires ou de domaines (caractérisés par leur clôture) : « arrière-fond relativement non structuré sur lequel les figures des lieux et des parcours apparaissent ».

Ainsi, le centre est l’« élément de base », le lieu implique un intérieur et un extérieur et les parcours divisent l’environnement en domaines structurés par leurs éléments constitutifs.

De cette structuration spatiale, les rapports de l’homme à son environnement peuvent être inférés à trois niveaux :

 1)      « Le niveau du paysage est celui du fondement sur lequel les configurations de l’espace existentiel deviennent manifestes. »

2)      « Au niveau urbain, les structures sont principalement déterminées par l’ouvrage de l’homme… » et contribuent à forger un sentiment d’identité constitutif de la civitas.

3)      « A l’intérieur du niveau urbain, on trouve l’unité plus petite de l’édifice ou de la maison », qui « est toujours le centre de l’existence humaine… », la demeure, l’habiter au sens heideggérien du terme, ou être de l’habitat.

Au-delà de la satisfaction des besoins humains, c’est parce que l’aménagement de l’espace, à travers l’urbanisme et l’architecture, exprime le rapport de l’homme à son environnement, rapport signifiant, qu’il transcende le site d’implantation. En jouant de l’abstraction et en mettant plus ou moins à distance de la nature pour exprimer un certain état d’évolution culturelle, la fonction de symbolisation représente les lieux de manière synthétique sous leurs caractères naturel, humain et spirituel.

Sur cette base, Norbert-Schulz présente l’histoire de l’architecture et des formes urbaines comme « évolution depuis la concrétisation initiale de totalités diffuses jusqu’à la symbolisation précise des caractères naturels et humains ». Ainsi, dès l’antiquité, en Egypte et en Grèce, la topologie primitive fait place à des formes géométriques manifestant une évolution dans les processus d’abstraction et de symbolisation analogue au développement psychologique que l’on constate chez l’individu. La dimension humaine s’étant ainsi affirmée, le Moyen Age ajouta une dimension spirituelle, « tandis que l’architecture humaniste de la Renaissance et du Baroque visèrent la synthèse des caractères naturels, humains et spirituels ». Après la tentative avortée du mouvement moderne d’unification sous la bannière du fonctionnalisme dans l’entre-deux guerres on assiste depuis la dernière guerre à un pluralisme des formes plus seulement caractérisé par un espace ouvert mais également par une conception ouverte de la croissance de l’espace : « synthèse nouvelle de liberté et d’ordre ».

 

Passant de l’architecture à l’urbanisme, Kevin Lynch dans L’image de la cité[2] se situerait, pour reprendre la terminologie d’Henri Lefebvre, à la charnière de l’espace perçu et de l’espace conçu. « Une image de l’environnement peut s’analyser à travers trois composantes : identité, structure et signification ». Ce sont les deux premières de ces composantes qui retiendront l’attention de l’auteur : l’identité à la base de la distinction des objets entre eux et la structure permettant de comprendre la relation de ces objets entre eux et avec l’observateur. Quant à la signification, il nous fait valoir qu’elle est si variable d’un individu à l’autre qu’il lui semble possible de la séparer d’avec la forme. Ainsi est-ce d’abord aux « images collectives » ou représentations communes des habitants que Lynch se réfèrera. Il s’attache à « la qualité visuelle de la ville américaine en étudiant la représentation mentale de cette ville chez ses habitants », pour en conclure « que la lisibilité est cruciale pour la disposition de la ville » et que « nous ne devons pas considérer la ville simplement comme une chose en soi, mais bien telle que ses habitants la perçoivent.» Il rompt ainsi autant avec le fonctionnalisme qu’avec la prétention de l’urbanisme à l’objectivité et avec un certain totalitarisme de la forme enclin à faire plier les individualités sous un universalisme de façade. Il insiste sur le fait que la ville doit être non seulement « lisible » mais également « imaginable ». De même qu’une page imprimée est « un canevas de symboles reconnaissables et liés entre eux », de même « une ville lisible est celle dont les quartiers, les points de repère ou les voies sont facilement identifiables et aisément combinés en un schéma d’ensemble ». Mais en plus, la ville doit avoir les attributs de toute image, c’est-à-dire être susceptible de provoquer des émotions, « se présenter aux sens d’une manière aiguë et intense ».

D’où sa proposition de partir de la perception que les citadins ont de leur ville pour en repenser les fondements. Dans ce sens, la lisibilité de la ville constitue la base de toute intervention urbanistique à partir d’éléments clés sur lesquels agir comme autant de  points nodaux stratégiques pour en transformer l’image, et ce, afin de la mettre en correspondance avec les représentations et comportements des citadins :

 – les voies, qui permettent d’appréhender la ville et d’en relier les éléments ;

les limites, sans lesquelles l’identité de la ville se dissout ;

les quartiers, composantes de base de la ville ;

les nœuds, où se prennent les décisions à la jonction des voies ;

les points de repère, grâce auxquels s’orienter.

Reste à relier ces éléments entre eux, à défaut de quoi la ville perd son unité ; sachant que l’image de la ville est changeante, ce qui ménage la variété à travers les différentes perspectives, et que de sa qualité dépend l’identité de la ville dans la représentation de ses usagers.

De l’organisation générale de ces divers éléments résultera la forme de la ville : « Une ville est une organisation à buts multiples, toujours changeante […] ». Aussi bien, « la forme doit rester quelque peu non engagée, malléable pour s’adapter aux objectifs et aux sensibilités des citadins ».

C’est ainsi que, pour mettre la ville en conformité avec les attentes des habitants, Lynch préconise l’incorporation dans les documents d’urbanisme d’un plan visuel établi à partir de ces éléments dument hiérarchisés ; sachant que « l’objectif final d’un tel plan n’est pas la forme physique en soi, mais la qualité de l’image mentale qu’elle suscite chez les habitants». Condition sans doute nécessaire mais pas suffisante car « nous avons besoin d’un milieu qui ne soit pas seulement bien organisé mais aussi chargé de poésie et de symbolisme ».

Si donc notre appréhension de la ville est centrée sur la perception, l’image que nous renvoie la ville doit aussi faire sens ; d’autant plus que, contrairement à ce qu’affirme Lynch, il est douteux que la signification soit détachable de la forme.

 

Le discours de Françoise Choay sur la ville se situerait plutôt à la jointure de l’espace perçu et de l’espace vécu. Dans Le sens de la ville[3], partant du constat que les villes de la société industrielle avaient perdu toute lisibilité et leur pouvoir signifiant pour les citadins, elle préconise de dépasser le formalisme et le fonctionnalisme, dans lesquels puisaient les urbanistes des XIXe et XXe siècles, pour retrouver un sens à la ville en adéquation avec les contraintes et les impératifs de la société postindustrielle. Comment ? En intégrant les résultats des recherches en sémiologie. Il s’agit de rompre avec une conception trop exclusivement utilitariste du développement urbain afin que le citadin retrouve des repères (signifiants), qui lui renvoient des significations (signifiés) en rapport avec sa perception de l’espace et la manière dont il le vit. Ce qui suppose refuser que l’espace urbain soit dominé par l’économique, pour articuler l’espace de la ville comme un langage. La ville « est une inscription de l’homme dans l’espace » a écrit Roland Barthe. C’est le projet, en amont de la démarche urbanistique, qui donne un sens à l’opération aval.

Françoise Choay rappelle tout d’abord que Lévi-Strauss avait déjà, en 1955 dans Tristes tropiques, mis en correspondance la forme des villages bororos en Amérique latine avec une conception du cosmos qui était propre à cette ethnie. Dans Les origines de la pensée grecque, J.-P. Vernant, de son côté, en 1962, observant que la cité grecque s’organisait autour de l’agora, indiquait qu’elle devait être mise en correspondance avec une conception démocratique de l’espace. Enfin, pour notre auteure, faisant une analyse sémiologique, la ville médiévale s’est constituée en système fermé à l’intérieur duquel les monuments, comme les cathédrales ou les palais, à valeur symbolique, sont différenciés des maisons, boutiques et ateliers, à valeur d’usage, lesquels sont organisés le long des rues, avec des traits distinctifs, dans une relation de proximité syntagmatique. On a affaire à un espace de contact.

L’organisation de la ville classique, quant à elle, « est contaminée par celle de l’espace pictural, elle correspond à une analytique du regard » : système iconique. Tout en s’esthétisant, elle prend un caractère ludique. On assiste au « passage du lieu à l’espace », espace théâtral. Cependant, note F. Choay, « la ville classique n’est pas vécue sur le mode du spectacle par la totalité de ses habitants mais par une fraction privilégiée de ceux-ci seulement ». Sans être refermée sur elle-même, la ville n’est pas encore franchement ouverte. En tous cas elle est plus ouverte sur l’intérieur avec les perspectives monumentales que sur l’extérieur.

Avec la ville industrielle, on s’éloigne des systèmes purs, pour entrer dans une ère nouvelle caractérisée par la déstructuration du tissu urbain sous l’effet de l’industrialisation et la transformation de la ville en système ouvert avec son corollaire : la perte des repères. La ville ne signifie plus, elle fonctionne. Espace de circulation. Un ordre paradigmatique fondé sur le classement et des oppositions d’ordre fonctionnel se substitue à l’ordre syntagmatique traditionnel qui articulait les significations. Sur le plan politique, la ville s’en trouve instrumentalisée et appropriée par une classe privilégiée, de sorte que praxis urbaine et praxis politique ne coïncident plus. D’autre part les temporalités s’y chevauchent : une chronie rapide liée à l’expansion des réseaux de communications vient se superposer à la chronie lente de la ville traditionnelle. La primauté de l’économique réduit la part que celle-ci accordait au symbolique, et un discours sur la ville (métalangage) a supplanté le langage de la ville.

On est ainsi tombé dans l’illusion techniciste : « L’ancien mode d’aménagement des villes est devenu une langue morte »[4]. La ville ne nous parle plus et le mouvement moderne nous a engagé dans une impasse en ne comprenant pas que « la ville n’est pas seulement un objet ou un instrument, le moyen d’accomplir certaines fonctions vitales » mais est aussi et surtout « le lieu d’une activité qui consomme des systèmes de signes autrement complexes […] ». Aussi, « l’urbaniste doit cesser de concevoir l’agglomération urbaine exclusivement en termes de modèles et de fonctionnalisme » et substituer à la logotechnique  une analyse structurale qui « permettra de faire apparaître les trames communes des différents systèmes sémiologiques liés à l’agglomération urbaine ». L’élaboration d’un langage urbanistique cohérent accordé aux aspirations humaines que le progrès des techniques contribue à orienter sera la condition d’une implication des habitants dans l’aménagement de leur environnement, implication sans laquelle un urbanisme à la « mesure de l’homme » serait un leurre. D’où l’insistance sur la lucidité requise de l’habitant conjointement à la réceptivité attendue de l’urbaniste.

C’est à ce prix que, pour l’auteur, l’urbain, qui a perdu le sens de la ville, au point que la civitas est déconnectée de l’urbs, pourra prétendre à une nouvelle urbanité en phase avec l’essor des techniques. Et ce, en jouant sur les différentes échelles pour compenser la perte de la centralité. « Règne de l’urbain, effacement de la ville, échelle unique d’aménagement » : il faut renouer avec l’échelle locale noyée aujourd’hui dans la grande échelle, articuler les échelles, dont la confusion « brouille la scène urbaine ». C’est « le corps jeté dans l’espace », qui « fonde l’urbanité »[5].

Erwin Panofsky[6] avait déjà relevé une homologie structurale entre l’architecture gothique des cathédrales et la pensée scolastique représentée par La Somme théologique de saint Thomas d’Aquin. Les deux œuvres reposent, en effet, sur un principe de clarification en rupture à la fois avec l’architecture romane et la composition des manuscrits du haut Moyen Age : division des parties selon un plan rigoureux, un ordre avec ses exigences de symétrie, où transparait la logique de la disputatio visant à concilier les contraires : la foi et la raison. Ce que Pierre Bourdieu, dans la postface au livre de Panofsky qu’il a traduit, exprime, dans le style qui lui est propre : « les différents niveaux de signification s’articulent, à la façon des niveaux de la langue, en un système hiérarchisé où l’englobant est à son tour englobé, le signifié à son tour signifiant, et que l’analyse parcourt dans ses opérations ascendantes ou descendantes. » Bourdieu notait à cet égard que le passage du roman au gothique en architecture correspondait au passage d’une culture à dominante rurale à une culture de type urbain. C’est, en effet, entre les Xe et XIIe siècles que la culture sort des abbayes pour investir en milieu urbain l’école désormais chargée de transmettre le savoir.

 

Etendant l’analogie entre l’architecture et la pensée scolastique à la ville médiévale, Paul Blanquart[7] rappelle que pour le docteur angélique la vie sociale se compose « d’une infinie diversité d’actions d’origine libre qui, loin de se juxtaposer simplement, s’ordonnent en un dynamisme organisé ». Pensée qu’il met en correspondance avec le fait qu’au Moyen Age « l’unité spécifique de la ville unifiée tient à ce que les activités laïques qui s’y développent selon leurs lois et leurs ressources propres le font selon un ordre qui les relie non hiérarchiquement entre elles. » Comme la Somme de saint Thomas, la ville médiévale pense la multiplicité dans l’unité. C’est à l’époque classique que l’ordre hiérarchique s’imposera[8].

 ***

 Il ne restait plus après-guerre à l’Internationale lettriste, conduite sous la houlette d’Isidore Isou, auteur du Manifeste pour le bouleversement de l’architecture (1968), qu’à déclarer dépassé le fonctionnalisme et vain tout investissement de sens pour que le cycle de la déconstruction et de la démystification de l’œuvre architecturale soit bouclé. Mais si après lui avoir retiré sa fonction on lui dénie toute signification que lui reste-t-il à nous offrir sinon une pure forme, jeu futile de combinaisons d’éléments architectoniques masquant sa vacuité, à l’image du cénotaphe ! A trop mettre l’accent sur le signe, arbitraire selon la définition qu’en donnent les linguistes, ne risque-t-on pas d’en oublier le contenu signifié et, plus généralement, la valeur du symbole ? Aussi est-ce sans état d’âme que, poursuivant cette promenade littéraire, on court-circuitera une avant-garde « sans futur ».

A suivre

Une phénoménologie de la ville : la poétique de l’espace et le corps de la ville


[1] 1974.

[2] 1960 pour l’édition américaine, 1976 pour l’édition française.

[3] Sémiologie et urbanisme, article publié initialement dans L’Architecture d’aujourd’hui en 1967 et repris en 1972 dans le recueil intitulé Le sens de la ville. Il fut complété en 1970 dans la même revue par un article intitulé  Remarques à propos de sémiologie urbaine, dont nous nous sommes également inspiré. Roland Barthe a publié dans le même numéro un article portant le même titre que celui de l’article initial de F. Choay.

[4] Citation et suivantes tirées de L’urbanisme – utopies et réalités (1965).

[5] Cf. Le règne de l’urbain et la mort de la ville, texte du catalogue de l’exposition qui s’est tenue au Centre Georges Pompidou en 1994 sur le thème de La ville : art et architecture en Europe (1870-1993).

[6] Architecture gothique et pensée scolastique avec une postface de Pierre Bourdieu (1967)

[7] Une histoire de la ville – Pour repenser la société (1997).

[8] Bourdieu, par sa référence à un système hiérarchisé, paraît à cet égard en contradiction avec la nature des structures homologues de Panofsky, telles qu’interprétées par Blanquart.

 

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