XIII – UNE PSYCHOSOCIOLOGIE DE L’ESPACE — 4) Rationalité contre désir : la ville «censure» (Alain Médam) ou «disciplinaire» (Jacques Dreyfus)

Place Sainte-Anne, Montpellier / Photo : Peter Curbishley (FLICKR) – http://creativecommons.org/licenses/by/2.0/deed.fr

Rationalité contre désir : la ville « censure » (Alain Médam) ou « disciplinaire » (Jacques Dreyfus)

D’une manière générale, selon Eric Le Breton[1], les travaux de nature psychosociologique ont eu le mérite « de montrer comment les habitants se libèrent de l’emprise des aménageurs et produisent au quotidien des espaces à leur mesure ». L’hypothèse psychanalytique, notamment, révèle que « les individus projettent des éléments de leurs histoires psychiques et de leurs représentations de leur moi sur leurs espaces de vie. Cela fait du rapport à l’espace un rapport émotionnel, inscrit dans les profondeurs de l’inconscient et de l’imaginaire. » L’auteur rapporte les conclusions d’études réalisées sur des grands ensembles[2] démontrant que, de par leur conception, ils empêchent « les appropriations et mutile l’identité des personnes qui ne peuvent s’y projeter dans leur globalité ». C’est ainsi qu’« un moi bien constitué, autonome » privilégierait les espaces ouverts, « un moi peu autonome » au contraire les espaces fermés. Alors que « les habitants des centres vivent quant à eux dans des espaces complexes qui s’offrent bien à toutes les configurations psychologiques », dans les grands ensembles la « relation dialectique entre l’individu et l’espace » est marquée, selon J. Palmade et al.[3], cité par Le Breton, « par la prégnance des significations répressives, freinant ou même annulant la possibilité de projections personnelles. » Dans le même ouvrage, Palmade et al. développent, d’autre part, la dialectique de l’intérieur et de l’extérieur, du dedans et du dehors, si fondamentale en architecture et urbanisme, en référence à la psychanalyse : la relation d’intériorité reproduisant celle de l’enfant avec la mère, orientée par le principe du plaisir ; la relation d’extériorité reproduisant le rapport au père, orienté par le principe de réalité. Dans le prolongement de cette interprétation génétique, Bernard Barbe et Alain Duclent notent que d’une manière générale les habitants ne dissocient pas l’aspect extérieur des bâtiments de leur environnement, sur lesquels ils portent une appréciation globale, percevant une « continuité entre le logement, l’architecture extérieure, l’urbanisme où s’insère l’opération »[4]. Plus globalement, c’est le rapport de l’identité du citadin à la ville qui est posé et, ce, différemment en fonction du cycle de vie et de la position sociale. Selon les circonstances et vicissitudes de la vie, on s’identifiera à la ville, au quartier, à la maison ou on s’en distanciera, jusqu’au rejet. A cet égard, l’attachement que Verlaine vouait à Metz, sa ville natale, n’a d’égale que l’exécration éprouvée par Rimbaud, son incommode compagnon, pour la sienne, Charleville-Mézières.

***

Le concept de ville émergente continue de faire florès dans la littérature spécialisée. Encore faudrait-il déterminer de quoi la ville peut bien émerger ? Quatre thèses en présence font reposer la superstructure que constitue la ville, ou plus largement la société urbaine, sur des structures de nature différente :

 1)      une base économique, déploiement de forces productives, qui ont leur source dans le progrès technique et la division du travail (thèse du marxisme) ;

2)      un soubassement de forces pulsionnelles qui peut, chez des auteurs comme Carl Jung, prendre la forme d’un inconscient collectif influant sur les représentations et comportements des individus (thèse psychanalytique)[5] ;

3)      un système de signes, non conscient, renvoyant à un sens matérialisé dans les formes de la ville et de ses édifices, dont les monuments constituent la forme symbolique suprême (sémiologie) ;

4)      une structure en réseaux interconnectés, dernier avatar de la représentation de la ville mondiale ou globale ; système elle-même dans des systèmes de villes, selon l’expression de Georges Espinas, ville numérique, connectée, à l’image de la structure neuronale, mais dont l’encéphalogramme, c’est la limite de l’analogie, aurait bien du mal à rivaliser avec le cerveau.

Quatre niveaux d’analyse qui ne s’excluent pas, mais se combinent pour ouvrir des perspectives diverses en fonction des modalités de cette combinaison.  Dès lors que la nature plurielle des fondations (base économique, forces pulsionnelles, réseau) sur lesquelles la ville repose ou des cintres (système de signes) qui la sustendent, apparaît évidente, il serait vain de chercher un principe unificateur de la variété qui émerge de l’« écume des jours », autrement dit de l’histoire. Il en résulte, en effet, que la ville est à chaque fois différente et unique selon le lieu géographique de son enracinement, d’une part, le projet de ses fondateurs et développeurs, d’autre part.

Si renonçant à percer le mystère des « paliers en profondeur »[6] ou « en élévation » de la structure sociale, on ramène l’attention sur la société urbaine stricto sensu, sa couche superficielle, le dilemme auquel les analystes se trouvent confrontés est le suivant :

–    soit privilégier le social et ses déterminants,

–    soit mettre l’accent sur l’acteur et sa marge de liberté.

Entre ces deux positions extrêmes, le spectre est trop large – depuis une vulgate de tendance déterministe prenant alternativement les couleurs du structuralisme, du sociologisme, de l’économisme, de l’historicisme ou du déterminisme géographique, jusqu’aux outrances d’un certain fonctionnalisme ou individualisme méthodologique, sans compter l’interactionnisme et le possibilisme en géographie érigés en ultime recours – pour qu’on se risque à prendre parti. Il est, en effet, dans la nature de l’institution, universitaire ou académique, que les courants s’excluent mutuellement, au mépris d’une réalité qui, à défaut de s’imposer, finit toujours par se venger en démentant les prédictions, des plus illuminées aux plus sombres.

Nous devons néanmoins considérer que des quatre types de structure dégagés par la littérature spécialisée du 3e tiers du XXe siècle, les deux derniers, à savoir le système de signes et le réseau ont quelque peu contribué à faire oublier un élément essentiel de l’émergence de l’urbain : le conflit résultant des mouvements contradictoires qui animent la société urbaine à ses différents niveaux. Deux ouvrages des années 70 doivent à cet égard retenir l’attention :

 

Alain Médam dans La ville-censure[7] a dégagé une double dialectique à la source des dynamiques urbaines : une dialectique imaginaire, celle du désir de ville, d’une part, une dialectique de la réalitéde la ville, de nature économique et conflictuelle, rapport à la lutte des classes, d’autre part. Dans cette optique, « la dialectique des désirs de la ville latente » s’oppose aux « règles de la ville manifeste » et « la cohérence formelle des signifiants » en vient à masquer « le drame symptomatique » qui se joue sur la scène urbaine. D’où les mécanismes de censure mis en mouvement par le capitalisme industriel et urbain à fin d’assujettissement du travailleur-citadin à l’ordre social pour les besoins de la production. Ainsi, les altérations du dynamisme urbain résulteraient « des distorsions pouvant exister entre ces deux dialectiques : des désirs collectifs et des productions marchandes ». D’où le recours à un « urbanisme autogestionnaire » pour échapper à la censure, révéler les sources de conflit et les dépasser. Il semble bien, en effet, que, parvenu à ce stade mondial d’accumulation du capital, les contradictions ont atteint une telle intensité que « ce qui a été refoulé, par la problématique des forces productives dominant l’urbain, en tout système socio-politique, concerne désormais une masse si importante de la société, des dimensions si essentielles de ses raisons d’être, qu’un renversement semble inéluctable, ou, tout au moins, inéluctablement à l’ordre du jour ».

 

Jacques Dreyfus dans La ville disciplinaire[8] , moins radicale, s’est, lui, placé sur le plan de la rationalité, assimilée à un carcan, pour dénoncer la dépendance des habitants et usagers de la ville aux besoins générés artificiellement par les techno-urbanistes. « …la démarche rationalisante conduit, nous dit-il, à un espace a priori impropre à être le support d’une pratique qui puisse être […] actualisation du désir ». Or, cette « rationalité est une forme particulièrement subtile de contrôle social et d’asservissement, d’autant plus efficace qu’elle est mieux intériorisée et moins visible ». Mais Dreyfus met en garde contre une vision par trop simpliste de la rationalité qui, politique, n’est pas que répressive. « Par l’ordre qu’elle crée, par la justification qu’elle donne du système social, elle renforce la violence inhérente au libéralisme économique, accroissant les inégalités entre les Etats et au sein des Etats, favorisant le pillage du monde au bénéfice de quelques-uns ». Et, l’auteur de s’interroger : comment échapper à la rationalité-carcan ? En rendant la parole à l’habitant des villes et en faisant en sorte que de l’espace aménagé puisse enfin sourdre le désir jusque là refoulé. Aussi, se situant sur un plan politique, faut-il peut-être moins rejeter la rationalité en tant que telle que savoir composer avec elle en faisant la part de l’expression du désir.

Médam et Dreyfus sont ainsi dans la lignée des Cerfistes[9] qui n’ont eu de cesse de dénoncer la normalisation par l’aménagement et l’équipement et d’appeler à la libération des forces créatrices réprimées de l’habitant et de l’usager que les planificateurs de tout poil, communistes ou capitalistes, méconnaissant la réalité du désir, ont cherché à assujettir à des besoins factices.

***

Erwin Panofsky[10] avait déjà établi une homologie structurale entre l’architecture gothique et la pensée scolastique. A sa suite, Paul Blanquart[11] a transposé cette homologie sur la ville médiévale relevant que, à l’instar de la Somme de saint Thomas d’Aquin, elle était la manifestation d’« une multiplicité dans l’unité » à la différence de l’ordre hiérarchique qui prédominera à l’âge classique. La pensée urbanistique à l’aube du XXIe siècle a depuis quelque temps déjà dépassé le stade des références linguistiques et sémiologiques pour aborder l’ère des réseaux à tous les étages de l’urbain : réseau de surface des voiries, réseau souterrain des « réseaux », réseau de villes… par analogie avec les réseaux informatiques, les réseaux de neurones et… derniers en date, les réseaux sociaux. Ainsi en va-t-il de la spéculation intellectuelle d’une génération à l’autre : réseaux de villes (régionaux) – structure urbaine – système urbain – ville-réseau (planétaire). Boucle étrange dont l’acteur demeure l’enjeu, ou plutôt spirale, à l’image de la nébuleuse et de ses forces centrifuges ou du maelström et de ses forces centripètes. Perspectives toutefois aussi vertigineuses l’une que l’autre pour l’acteur-sujet.

« Tout ce qui est rationnel est réel ; tout ce qui est réel est rationnel », hésitait pas à affirmer Hegel.[12]  Et si la rationalité du réel avait pour fondement l’irrationnel, un irrationnel si subversif qu’une société de l’ordre ne peut que le refouler (v. du côté de Nietzsche et Deleuze contre Kant et Hegel). Paradoxe : le pouvoir institutionnel chercherait à imposer sa rationalité au peuple en faisant appel à ses inclinations les plus irrationnelles. Et le peuple, n’en pouvant mais, finirait par se révolter pour faire sauter le couvercle de la marmite et libérer une énergie trop longtemps contenue.

A suivre :
De la signification de l’architecture à la sémiologie urbaine  : Christian Norbert-Schulz – K. Lynch – Françoise Choay – Erwin Panofsky – Paul Blanquart – Isidore Isou

[1] Citations tirées de Pour une critique de la ville (2012).

[2] Dont Evolution actuelle des relations à l’espace. Théorie bio-psycho-socio-génétique de l’espace de Françoise Lugassy in Bulletin de psychologie (1987).

[3] Contribution à une psychologie de l’espace urbain. La dialectique du logement et de son environnement – Etude exploratoire de Jacqueline Palmade, Françoise Lugassy et Françoise Couchard (1970).

[4] Le vécu de l’architecture cité par Pierre Dosda dans une intervention au CERTU du 23/10/97.

[5] Selon la thèse de Jung, la relation entre inconscients individuels et inconscient collectif est complexe et procède d’un double mouvement dialectique : d’intégration d’éléments du psychisme individuel par l’inconscient collectif, d’une part, d’assimilation par la psyché de processus mentaux et représentations collectives sous forme d’archétypes, d’autre part. De son côté, dans Malaise dans la culture, Freud – qui n’a jamais admis la thèse de Jung – émet l’hypothèse d’un surmoi culturel de la société : « […] la communauté forme elle aussi un surmoi, sous l’influence duquel s’accomplit le développement de la culture ». Or, au niveau de la conscience, il se trouve que « les deux processus, celui du développement culturel et celui propre à l’individu, sont pour ainsi dire régulièrement collés l’un à l’autre ». Au point, qu’il ne lui apparaît pas absurde de pouvoir envisager à l’avenir une « pathologie des communautés culturelles ».

[6] Référence à la sociologie de Georges Gurvitch.

[7] 1971.

[8] 1976.

[9] Cf. Les équipements du pouvoir de François Fourquet et Lion Murard (1976).

[10] Architecture gothique et pensée scolastique (1967).

[11] Une histoire de la ville – Pour repenser la société (1997).

[12] Préface à la Philosophie du Droit.

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