XIII – UNE PSYCHOSOCIOLOGIE DE L’ESPACE — 3) « Psychanalyse et urbanisme – Réponse aux planificateurs » d’Alexander Mitscherlich (1965)

Si la psychosociologie produit des analyses pertinentes sur les relations de l’homme à son environnement de proximité, elle n’apporte guère d’explication « en profondeur » des mécanismes psychiques sous-jacents et des causes des inadaptations dont elle fait le constat. C’est à la psychanalyse que devait revenir de proposer des éléments de réponses, le mérite d’Alexander Mitscherlich ayant été de le faire tout en intégrant les apports de la psychologie sociale.

Francfort sur le Main, Land de Hesse, Allemagne / Photo : Patrick Nouhailler / Flickr http://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/deed.fr

« Psychanalyse et urbanisme – Réponse aux planificateurs » d’Alexander Mitscherlich (1965)

« L’homme qui agit n’a jamais de conscience, nul n’a de conscience sinon l’homme qui contemple. »
Goethe[1]

 

Le titre allemand, que l’on pourrait traduire par « L’inhospitalité des villes, propice à la frustration » est plus explicite. Il ne s’agit pas d’un ouvrage à prétention scientifique mais polémique, comme l’auteur prend la précaution d’en avertir le lecteur dans son avant-propos. Alexander Mitscherlich fait le constat du malaise urbain comme Sigmund Freud 35 ans plus tôt avait diagnostiqué le Malaise dans la civilisation (1929)[2]. Ce constat repose sur deux considérations esquissées dans des ouvrages antérieurs. La première, c’est l’impuissance de la raison, célébrée par les Lumières et dont l’homme occidental est si fier, à dominer nos pulsions. Et pour cause, puisqu’il s’agit de processus psychiques inconscients. D’où, dans une problématique psychanalytique, l’insistance de Mitscherlich, à la suite de Freud, sur la nécessité de renforcer le moi tout en le rendant plus indépendant du surmoi pour résister aux forces dévastatrices du ça. La seconde, c’est le décentrement de l’autorité dans nos sociétés modernes[3]. L’affaiblissement de l’autorité du père pendant l’adolescence en relais de la fonction protectrice de la mère durant l’enfance, essentielle à la régulation des pulsions, trouve en quelque sorte une compensation à l’âge adulte dans le recours à l’autoritarisme politique : mécanisme de transfert de l’autorité paternelle à l’homme providentiel, dont le nazisme est, dans le cas de l’Allemagne, la caricature dramatique. C’est dans ce contexte social et politique de l’après-guerre, dont la compréhension est enrichie des apports de la psychanalyse, que Mitscherlich analyse la situation de l’urbanisme de la reconstruction en se référant plus particulièrement à l’Allemagne.

La fonction de la ville, en tant que biotope, lui apparaît double : « Elle est d’une part un refuge, un centre de production et l’endroit où de nombreux besoins vitaux trouvent leur satisfaction. Elle est d’autre part un terrain nourricier, le seul lieu où se développe la conscience, aussi bien la conscience de soi que la conscience du nous. » Le ton est donné d’emblée : « L’homme devient ce que la ville en fait, et inversement […]. » Or, notre psychanalyste-urbaniste[4] estime qu’« après la guerre, nous avons laissé passer la chance de construire des villes véritablement nouvelles et de témoigner par là de notre ingéniosité ». Pourtant, « il n’est pas du tout question de faire revivre les vieilles villes […]. Notre tâche propre est de trouver une nouvelle représentation de nous-mêmes ». Son analyse repose sur deux données, dont « l’une pousse à l’action, l’autre l’inhibe ». La première, c’est l’« augmentation » et la « concentration » de la population qui faute d’être maîtrisées ont conduit après guerre, sous la contrainte économique, à une urbanisation anarchique et uniforme. La seconde, c’est la propriété foncière, sujet tabou, qui pour l’auteur fait obstacle à une répartition des propriétés répondant aux besoins de la reconstruction dans une conjoncture de croissance de la population. Il diagnostique dans les « forces qui s’opposent à une redistribution du sol urbain, […] l’action d’organisations pulsionnelles de type primitif qui existent dans le caractère de chacun de nous, car nous sommes tous égoïstes ». Et de rappeler la pratique de l’emphytéose dans les villes du Moyen Age[5], qui pourrait constituer une solution à nos problèmes du jour en application de la formule : « la construction appartient au citadin, le terrain à la ville. »

Mitscherlich pose la question de fond qui vient à l’esprit de tout urbaniste, à laquelle il répond modestement sinon dubitativement : « Le cachet qu’a une ville – ce qui la rend attirante ou non –, cet air si particulier qui l’entoure, ont-ils une influence sur les évènements de la vie ? Nous ne le savons pas. Je crois pourtant à une influence, sans doute très profonde. » Mais laquelle ?

Toujours est-il que « nous sommes témoins d’une autodestruction de la culture urbaine ». Aussi, en appelle-t-il, plus en humaniste qu’en technicien, à « une planification efficace » qui « ne se conçoit pas sans la conscience d’un engagement à l’égard de la ville ». Pour lui les urbanistes, en croyant que le remède passait par des solutions techniques, ont fait faillite, car ce dont les villes contemporaines souffrent, c’est d’« un système de communications affectives » déficient. D’où l’appel à la psychanalyse qui la première a compris que l’homme, en tant qu’être historique, avait été le perturbateur de situations d’équilibre naturel inscrites dans son être biologique. Dans la mesure où « la manière dont nous modelons notre environnement est l’expression de notre propre état d’âme », c’est notre faculté d’adaptation à l’évolution des techniques qui est en cause. Nous nous adaptons passivement à l’ordre social alors que la situation exigerait une adaptation active, « qui est résistance et révolte ».

Mitscherlich est loin d’associer grande ville à névrose comme on associe ville médiévale à peste. La névrose, nous dit-il, est « partout où est le désespoir, et le désespoir est partout où il y a des hommes ». Il fait remarquer que « la ville est un foyer au sens affectif, pour lequel on éprouve des sentiments ambivalents […] ». Toujours cette ambivalence que Georg Simmel avait déjà repérée en son temps. Mais l’analyse de Mitscherlich est plus psychologique que sociologique : si les maux propres à la vie urbaine ont leur source dans « un échec de l’adaptation nerveuse » à l’environnement, c’est que les pulsions inconscientes résistent aux pressions du milieu et que « les normes sociales ne sont pas suffisamment intériorisées ». De sorte que ces forces obscures qui travaillent l’inconscient, refoulées par une autorité abusive ou un urbanisme répressif, risquent de ressurgir dans des situations de frustration ou à l’occasion de traumatismes, sous forme de troubles psychiques ou converties en agressivité. Il va jusqu’à déclarer qu’« une idéologie comme celle de l’inviolabilité de la propriété, qui est un des fondements de notre société, peut, elle aussi, être un élément d’un système collectif de défense névrotique contre l’angoisse ». C’est parce que « nos grandes villes sont les points névralgiques du progrès de la civilisation » que « nous devons nous sentir à nouveau responsables d’elles ». Le psychanalyste, associé à un psychosomaticien, qu’est Mitscherlich ne manque pas de faire observer que les cinq premières années de la vie  « sont les bases sur lesquelles s’appuiera un développement névrotique » éventuel. Aussi est-il fondamental de ne pas faire subir à l’enfant « la pression déformante de l’environnement » et de chercher à éliminer « dès les premières années, les causes de névrose » afin que devenu adulte il ne soit plus tenté de « se venger inconsciemment des déceptions de son enfance ». Cette situation était pour Freud à l’origine du « malaise dans la civilisation », elle est pour Mitscherlich plus particulièrement à l’origine du malaise urbain compte tenu de l’inadaptation de nos villes au développement psychique de l’homme moderne, par ailleurs soumis aux contraintes imposées par le progrès technique.

Le Corbusier, de son côté, rappellera le point de vue de l’Ascoral (Assemblée des Constructeurs pour une Rénovation Architecturale), selon lequel le but de tout urbanisme est d’« apporter à la Société présente la joie de vivre à laquelle elle a droit. La santé prime tout : santé physique et santé morale ont des liens étroits, rapport intime d’ordre psycho-physiologique, des conditions de vie et des conditions de milieu. » (Manière de penser l’urbanisme)

Le lien établi avec la littérature est souvent, sinon toujours, révélateur de la pertinence des études à caractère scientifique. Loïc Artiaga et Matthieu Letourneux, en soutenant que Fantômas, dans l’ouvrage[6] qu’ils lui ont consacré, « exprime le refoulement des pulsions sauvages que réprime la ville moderne », ont, de fait, projeté sur l’œuvre de Pierre Souvestre et Marcelle Allain l’analyse des dessous urbains à laquelle s’est livré Mitscherlich en tant que psychanalyste. Analyse, d’autre part, illustrée par les descriptions, qui pour être historiquement documentées n’en sont pas moins plutôt crues, du livre de Louis Chevalier sur les Classes laborieuses, classes dangereuses à Paris, dans la première moitié du XIXe siècle. De là à proposer de coucher sur le divan du psychanalyste les villes atteintes de mal-être il y avait sans doute un grand pas, mais que Laurent Petit, ingénieur et performeur de son état, a aujourd’hui allègrement franchi,  non bien sur sans provocation et avec un air de canular, en créant l’« Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine » (ANPU) ; laquelle est déjà intervenue à Tours, Béthune, Vierzon… afin de mettre en évidence « l’inconscience à l’origine de l’aménagement urbain » et libérer des « forces nouvelles, qui poussent les habitants patients au changement et à l’action […] »[7]. Au risque de confondre animation et thérapie.

A suivre :

Rationalité contre désir : la ville « censure » (Alain Médam) ou « disciplinaire » (Jacques Dreyfus)

[1] Cité par Max Weber in L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme.

[2] Ou Malaise dans la culture selon une traduction actualisée, le terme de civilisation (traditionnellement associé à la situation française par opposition à celle de l’Allemagne) ayant une connotation péjorative dans la langue allemande. Il semblerait toutefois que Freud ait rejeté cette distinction à caractère ethnique.

[3] Vers la société sans pères (1963).

[4] En 1968, Mitscherlich interviendra en tant que conseiller de la municipalité d’Heidelberg lors de la conception du projet de quartier d’Emmerstgrund. Ses propositions visant à articuler espaces publiques et privés, à aménager des espaces de rencontre tout en ménageant l’intimité, à faire la part du rêve ne seront pas retenues.

[5] Distinction de la propriété directe ou domaine éminent et de la propriété ou domaine utile résultant de la dissociation des droits sur le sol et sur les constructions.

[6] Fantômas ! Biographie d’un criminel imaginaire. Compte rendu du Monde du 9 août 2013.

[7] Cf. La ville sur le divan. Introduction à la psychanalyse urbaine du monde entier.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s