XIII – UNE PSYCHOSOCIOLOGIE DE L’ESPACE — 2) Une micropsychologie en ville et une psychosociologie de l’espace avec Abraham Moles et Elisabeth Rohmer (1998)

Médina de Tunis : le souk / Photo Leandro Neumann Ciuffo (Wikipédia, L’encyclopédie libre) http://creativecommons.org/licenses/by/2.0/deed.en

Une micropsychologie en ville et une psychosociologie de l’espace avec Abraham Moles et Elisabeth Rohmer  (1998)

Après avoir été appréhendée sous le grand angle de la structure, la société urbaine pouvait bien être scrutée au microscope : c’est la performance d’Abraham Moles et Elisabeth Rohmer, qui, dans Micropsychologie de la vie quotidienne, définissent la micropsychologie comme la « science des mouvements de l’âme et de leurs réactions sur le comportement et les attitudes des êtres. » Ou comme « l’étude rationnelle de l’irrationalité apparente de l’homme. » La micropsychologie dévoilerait, derrière ce qui nous apparaît comme aléatoire, un enchainement de microdécisions et de microcomportements déterminants à notre insu. Analysant les relations humaines en ville, ils font observer que c’est en centre ville qu’elles sont les plus intenses, le facteur proximité jouant en ce sens (cf. la notion de proxémique). L’individu est affecté par les évènements quotidiens se déroulant, à l’échelle de la ville ou de l’agglomération, dans des espaces minuscules (v. la description des scènes d’attente dans les abris-bus par ex.). Les comportements sont rapportés à la perception de l’espace qui conditionne son appropriation par les acteurs.

Dans Psychosociologie de l’espace, les mêmes auteurs se penchent sur l’organisation de notre espace qui « résulte de l’image que nous nous en faisons : la contradiction s’y place au niveau même où nous en établissons l’appropriation, tantôt comme un point d’attache duquel nous pouvons partir, tantôt comme un volume à répartir. »

Ils distinguent deux systèmes philosophiques qui se partagent la conception de l’espace  induisant des comportements différenciés :

 1) L’espace de la philosophie de la centralité (subjectif) : « …celui de l’évidence sensible, de la perception immédiate… ». Phénoménologie de l’espace, espace vécu, impondérable, partant du lieu de mon corps pris comme centre, ici et maintenant, déterminant le proche et le lointain.

 2) L’espace de la philosophie de l’étendue (objectif) : celui de Descartes, du mathématicien, abstrait, mesurable avec ses coordonnées. L’espace est d’ordre géométrique, topologie de discontinuités, l’homme ne l’habite pas.

L’espace centré (soumis à des forces centripètes) relève d’une philosophie du conflit, le Moi y est en concurrence avec l’Autre. Au contraire dans l’espace cartésien il n’y a pas de centre du monde. En son sein coexistent les hommes (éthique de la coexistence).

Dans un espace cartésien (soumis à des forces centrifuges), où les êtres sont agglomérés, le concept de densité est fondamental. A l’inverse dans la conception phénoménologique de l’espace, ce qui est essentiel c’est la représentation que nous en avons et qui détermine la plus ou moins grande distance qui nous sépare des autres (rapport à la proxémique).

Deux conceptions de l’espace, donc, correspondant à deux types d’appropriation, à savoir l’exploration et l’enracinement :

 1)      Le monde de l’étendue est à explorer : c’est l’espace du géographe, de l’urbaniste et de l’architecte. Ils ont une position d’observateur fixe, extérieure à l’espace considéré, entraînant une vision statique de cet espace (écologie). C’est le regard qui est un vecteur d’exploration. « Construire […] suppose une dialectique entre l’aménagement et la perception, entre l’architecte et l’individu. » Espace rationnel qui domine l’homme en tant qu’individu.

 2)      Le monde centré est le monde de l’enracinement : celui du psychologue et de l’habitant. Ce sont des sujets mobiles porteurs d’une vision dynamique de l’espace, vision perspective sur laquelle ils projettent un sens (psychologie de l’espace). Espace intuitif dominé par l’individu.

Mais, pour Moles et Rohmer, si on peut en théorie distinguer deux sortes d’espaces, de même que deux attitudes leur correspondant, dans le vécu les uns et les autres sont étroitement intriqués et c’est le propre de l’homme que de pouvoir passer d’un espace à l’autre, d’une attitude à l’autre.

Sur ces bases les auteurs fondent la proxémique sur une loi d’airain selon laquelle l’importance des choses et des évènements décroit en fonction de la distance. D’où la métaphore des coquilles de l’homme qui s’étendent en zones concentriques à partir du corps humain. A la différence de celle de Hall, dont la proxémique se focalise sur les interactions à partir de références animales, la conception de Moles et Rohmer est fondamentalement existentielle.

Il y a, d’autre part, une dynamique de l’espace qui reflète des valeurs morales : dialectique de la concentration et de la dispersion dont on peut observer les variations au cours de l’histoire :

 –    Morale agraire : valeurs de conservation et durabilité (mode de vie dispersé) ;

–    Morale industrielle : valeurs créatrices inscrites dans une évolution ;

–    Morale de l’automation : destruction créatrice (mode de vie concentré).

Dans cette perspective, « la naissance de la ville est une concentration de la société dans l’espace et dans le temps. »

La notion d’espace conduit ainsi à celle de communauté qui est définie « comme un état de fait lié à l’existence d’éléments communs qui servent de base à une interaction des êtres qui y appartiennent. » En conséquence, « une psychologie de la communauté sera une psychologie de la rencontre ». Il en résulte que la communauté est saisie comme « un centre d’attraction, un foyer qui permet par l’artifice urbain de survivre dans les conditions naturelles, d’établir un milieu de culture. Elle est entièrement synonyme de La Société, la ville s’y construit comme marché d’échange […] »

La conception de Moles et Rohmer n’est rien moins que déterministe. Elle est au contraire fondée sur la liberté de l’individu. Les auteurs sont ainsi amenés à caractériser un champ de libertés délimité par des lois à caractère social, sinon juridique :

 –    Liberté conçue comme perception adéquate des contraintes,

–    Liberté marginale, fonction de l’élasticité des limites qui lui sont assignées (limites du contrôle social)

–    Liberté interstitielle résultant de l’injonction selon laquelle tout ce qui n’est pas interdit serait obligatoire (image du labyrinthe).

La liberté, c’est tout l’enjeu de l’aménagement de nos espaces de vie. Néanmoins, nos psychosociologues font observer, que dans le monde contemporain « il n’y a plus de société, mais un système social. La société paraît se transformer en un système social constitué non plus d’une institution unitaire, centralisée et moralisante, mais d’un agrégat d’éléments disparates, imbriqués les uns dans les autres à plusieurs niveaux : individus, groupes, minorités. » D’où, là encore, une nouvelle métaphore celle du labyrinthe dans lequel l’individu en tant qu’atome social est confiné.

D’autre part si l’espace est conçu comme cadre renvoyant à une écologie de la communication, il « est matériau de vie bien avant d’être cadre de vie […] ». En effet, « l’espace n’existe que par ce qui le remplit. » En tant que contenant, il est structuré par son contenu : objets, personnes, évènements, messages… Ce qui conduit naturellement au concept de réseau et au théorème formulé par Zipf, linguiste américain, selon qui les messages échangés entre deux villes sont proportionnels à leur population et inversement proportionnels à leur distance[1]. Facteur de cohésion sociale, la communication présente ainsi un aspect à la fois paradoxal et ambivalent : si, en effet, la proximité favorise la communication, trop de proximité provoque au contraire la répulsion. Les auteurs de Psychosociologie de l’espace sont ainsi amenés à adopter une position critique vis à vis de l’idéologie de la communication en faisant remarquer que, dans une société câblée comme l’est de nos jours la société urbaine, « les individus ne sont pas, a priori, reliés les uns avec les autres », bien que connectés.

Moles et Rohmer nous introduisent donc à une anthropologie de l’espace remettant en question notre conception de l’homme, réduit dans le monde moderne à « un individu seul face au système social ». Ce contexte pourrait expliquer qu’après avoir longtemps traité la nature, perçue comme hostile, en ennemi, l’homme se tourne à présent vers elle comme ultime refuge face à l’artificialité non maîtrisée du monde industriel et urbain. Ce ne serait donc pas par hasard si le terme urbanisme est entré au XIXe siècle dans la langue bien que sa pratique soit des plus anciennes. « L’urbanisme est une appropriation fonctionnelle de l’espace par l’homme. » Il est présenté curieusement, par les auteurs, comme une théorie des trous que l’architecte a pour rôle de ménager entre les espaces construits en vue de l’exercice de nos libertés : « L’œuvre architecturale consiste à construire et à isoler des trous dans l’espace, dûment localisés pour y situer des êtres qui s’approprient l’espace du dedans, par exemple en le peuplant d’objets dans une lente sécrétion que réalise la civilisation fabricatrice. » A la différence du promoteur dont la fonction est économique, l’architecte est un manager d’espaces : « L’architecte a pour rôle d’humaniser la géométrie en donnant à l’espace des propriétés humaines […], d’établir la clôture de la privatisation comme condition de la communauté. » Sa fonction sera ainsi d’assurer « des modes d’accès à l’appropriation ».

Qui trahit le plus la pensée d’un auteur : les commentateurs qui cherchent à l’interpréter à la lueur plus ou moins vive de ses origines ou ceux qui feignent de les ignorer ? Le dilemme n’en est plus un dans le cas de Moles et Rohmer qui se positionnent ouvertement par rapport à la pensée juive. Elle a marqué de son empreinte leur conception de la communauté et ils conviennent que le privilège qu’ils accordent à l’espace est en contradiction avec l’anthropologie juive fondée sur l’histoire. Aussi, posent-ils la question de savoir si la représentation de l’espace et du temps qui en découle est la cause ou raison qui expliquerait la destinée d’un peuple dispersé et voué à l’errance ou bien plutôt la conséquence ?  Quoi qu’il en soit, pour eux, « le judaïsme est à la fois universel et local… » en ce que « la rencontre y est l’essentiel […] ». D’où l’importance de l’espace du regard, qui bien que constituant une notion universelle s’appliquant à toutes sociétés denses, relève d’une phénoménologie de l’espace initiée par la pensée juive : « …c’est par la forme spatiale que le Monde Juif se distingue fondamentalement de la plupart des autres communautés culturelles minoritaires […]».

 ***

Si empreinte qu’elle soit de messianisme juif, l’« ontologie de la Diaspora », en posant « le jeu dialectique de l’enracinement et de l’errance », nous apparaît très moderne dans une société urbaine caractérisée par le nomadisme, mais où l’absence de l’esprit de la communauté risque de nous précipiter dans une errance à l’avenir incertain. Et on ne peut s’empêcher, au terme de ce compte rendu trop sommaire de l’ouvrage de Moles et Rohmer, de rappeler la formule de Lagneau qui aura d’autant plus inspiré les inspecteurs d’académie qu’elle jetait dans la perplexité les candidats au baccalauréat : « L’étendue est la marque de ma puissance. Le temps est la marque de mon impuissance ».

***

La conception de l’espace selon Moles et Rohmer relève à la fois : de la psychologie et de la sociologie dans la mesure où l’on passe insensiblement du privé au public, du micro au macro et inversement ; de la phénoménologie pour la compréhension des comportements et du structuralisme pour une approche globale. Elle emprunte, enfin, à la cybernétique pour une explication en termes de communication[2].

On pourrait ajouter qu’elle relève également du global et du local et qu’elle reflète en cette qualité, ce que Vanessa Manceron et Marie Roué appellent dans le n° 60 de la revue Terrain[3] le « dilemme contemporain : comment être à la fois ancré dans un lieu que l’on transforme à son échelle, et être un écocitoyen du monde ; comment simplifier les modes de vie et embrasser la grande complexité planétaire ; comment créer un monde commun en ignorant tout, ou à peu près tout, des mondes sociaux et relationnels dans lesquels vivent les autres humains, parfois ultramobiles, tels les migrants, et de ce qu’ils font avec l’écologie quand ils veulent bien s’en saisir ? C’est peut-être là finalement que se loge la véritable utopie contemporaine : faire du local un modèle de fonctionnement global et faire tenir ensemble les espaces sociaux disparates et cloisonnés qui le composent. »

A suivre :

« Psychanalyse et urbanisme – Réponse aux planificateurs » d’Alexander Mitscherlich (1965)


[1] Mais à l’heure de la téléphonie mobile et d’Internet, n’est-on pas fondé à douter de la validité de la seconde proposition du théorème de Zipf, tiré du modèle gravitaire ? C’est ce que reconnaît, par ailleurs, Moles lorsqu’il émet l’hypothèse que le développement des télé-communications favorise ce qu’il appelle la téléprésence.

[2] V. la présentation de Psychosociologie de l’espace par Victor Schwach.

[3] Cf. compte rendu du Monde des 7 et 8 avril 2013.

 

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